Isabelle Lasserre - Vous instruisez depuis plusieurs années les grands dossiers du terrorisme : quel est, précisément, votre champ de compétence ?

Marc Trévidic - Le champ de compétence du juge antiterroriste a évolué. Pendant longtemps, ce domaine a été très sectorisé. Le terrorisme islamiste et ce que l'on appelle le « grand international » étaient traités par les juges Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard (1). Deux autres juges s'occupaient l'un de la Corse, l'autre du Pays basque. Depuis que nous sommes passés, au fil du temps, de quatre à huit juges d'instruction, les co-saisines à trois juges - voire à quatre - se sont multipliées. Les juges d'instruction sont donc conduits aujourd'hui à traiter des matières dont ils ne s'occupaient pas auparavant. La spécialisation sectorielle a un peu éclaté. En ce qui me concerne, je ne m'occupe ni des Corses ni des Basques. Le terrorisme islamiste représente 80 % de mon travail. Les 20 % restants concernent de vieux dossiers internationaux : le terrorisme palestinien des années 1980 (2), les opposants iraniens (3), les dossiers libanais liés au Hezbollah (4), le Rwanda (5)... Il s'agit de dossiers un peu particuliers qui sont le fruit de l'Histoire et qui font toujours partie de notre stock.

I. L. - Qui est votre patron ?

M. T. - D'un point de vue administratif, mes supérieurs hiérarchiques sont le président du tribunal et le premier président de la cour d'appel. Mais, en théorie, le juge d'instruction n'a pas de patron. Le « premier désigné » est responsable du dossier. Il peut se voir adjoindre des collègues. Reste que, selon le Code, c'est lui qui décide.

I. L. - La fonction de juge d'instruction a-t-elle un équivalent dans d'autres pays européens ?

M. T. - Seules la France et l'Espagne sont dotées d'un système de pur droit romain, napoléonien. La Belgique s'en rapproche. Quant aux autres pays européens, hormis la Grande-Bretagne qui fonctionne avec une procédure de « common law » (6), ils ont des systèmes hybrides. Ils font appel à des juges d'instruction au cas par cas. Au Portugal, par exemple, dans une « enquête parquet », un juge d'instruction peut être nommé mais seulement si la demande en est faite par l'une des personnes poursuivies.

I. L. - Comment se passe une journée type du juge Trévidic ?

M. T. - Lorsque je suis en France - car j'effectue de nombreux déplacements à l'étranger -, ma vie n'est pas si exaltante que ça. C'est un travail de bureau... Mon boulot consiste surtout à préparer le prochain interrogatoire. Dans mon domaine, les dossiers sont lourds et complexes ; certains exigent une longue préparation. Je passe beaucoup de temps à rédiger, notamment, des demandes d'entraide internationales. Je dois évidemment assister aux réunions de travail avec les enquêteurs. Et m'occuper de toute la paperasserie : demandes d'écoutes téléphoniques, de sonorisation, d'audition sous X...

I. L. - Vous avez la réputation d'être courageux et indépendant, de résister aux pressions politiques. Étiez-vous prédestiné à ce poste ?

M. T. - Pas vraiment. J'ai peut-être même le pire profil qui soit pour remplir cette fonction ! L'antiterrorisme est, voyez-vous, un domaine très politique. Si vous êtes juge d'instruction antiterroriste et que vous estimez, comme moi, que la politique ne doit pas interférer avec les dossiers, alors vous vous heurtez constamment à des contradictions et suscitez des affrontements. C'est particulièrement fatigant et stressant. La question est la suivante : peut-on ne pas être politique du tout sur une matière très politique ? Peut-on être un juge complètement normal et travailler comme si l'on travaillait en droit commun ? Personnellement, je pense que oui. Je pense aussi que la politique est tellement fluctuante, qu'elle subit tant d'à-coups que les vérités qui paraissaient intangibles un jour deviennent caduques six mois plus tard. Je l'ai vu avec la Corse du temps où je m'occupais de ce dossier. C'était fou : pendant une période, la politique évoluait tous les six mois. Or si un juge change d'avis deux fois par an, ce n'est plus de la justice. Je suis malgré tout persuadé, avec le recul, qu'il vaut mieux ne pas mêler la politique aux dossiers car, dès qu'elle les pénètre, elle les pourrit quasi irrémédiablement. Je peux me tromper... Il existe de solides arguments à l'appui de la thèse inverse. Il est vrai que, dans des matières comme celles-là, il est difficile de faire totalement abstraction des relations entre États. Reconnaissez que mon profil n'est pas forcément idéal ! Tout dépend, bien sûr, de l'angle de vue que l'on adopte...

I. L. - Pouvez-vous illustrer ces tensions par des exemples concrets ?

M. T. - Certains dossiers ont été très influencés par la politique, et cela dès le départ : le Rwanda évidemment, mais aussi le dossier des opposants iraniens. C'est bien, en effet, pour des raisons purement politiques qu'on a laissé des groupes implantés en France agir à leur guise, sous la surveillance des services de renseignement, avant de les frapper du jour au lendemain... Ce fut le cas des Kurdes (7), des Tigres tamouls (8) et - je viens de les mentionner - des opposants iraniens. On voit là à quel point le domaine judiciaire peut être instrumentalisé. Car nos ennemis d'hier sont nos amis de demain et inversement. Vous comprenez pourquoi il est difficile de soutenir une politique, sachant qu'elle risque d'être en contradiction totale avec ce qui se produira par la suite... Cela dit, à chacun son boulot : la diplomatie française a ses impératifs, et c'est normal. Mais si la justice se mêle de diplomatie, alors plus personne n'est à sa place. On a souvent voulu utiliser la justice pour pousser des dossiers très politiques. Puis, comme la politique change, on voudrait les désamorcer en claquant des doigts. Mais la justice ne fonctionne pas ainsi...

I. L. - Sans doute passez-vous une grande partie de votre temps à résister aux pressions...

M. T. - Personne n'est assez fou pour me téléphoner directement... Les « pressions » tiennent au fait que les moyens dont les enquêteurs et les policiers ont besoin pour travailler sont facilement débloqués lorsque l'État veut booster un dossier et volontiers gelés lorsque c'est l'inverse. Le juge sent très précisément le moment et l'endroit où il est censé arrêter la partie. Mais il doit faire en sorte qu'elle continue malgré tout. D'où certains froissements.

I. L. - Quelles sont les principales évolutions dans votre domaine, depuis une décennie ?

M. T. - Pendant longtemps, nous avons dû affronter le grand terrorisme d'État. C'est lorsque le terrorisme est sponsorisé par des États qu'il est le plus effrayant et le plus dangereux. Souvenons-nous du Liban, de la vague d'attentats qui a touché la France en 1986 (9), du terrorisme palestinien et d'Abou Nidal (10). Depuis, le terrorisme a évolué. Les grandes structures ont éclaté en une multitude de petits groupes. Depuis l'apparition d'Al-Qaïda et l'espèce de franchise accordée par l'organisation à ses « filiales », les attentats terroristes ne sont théoriquement plus soutenus par des États. Pour l'instant. Car je me demande si le balancier ne va pas repartir dans l'autre sens. Le risque est grand, en effet, de voir ces petits groupes radicaux, privés d'état-major, être à nouveau récupérés par des États terroristes. Il faut donc se méfier. L'Histoire se répète souvent.

I. L. - Craignez-vous d'autres attentats du type de celui qui a été commis en Norvège par Anders Breivik en juillet dernier ?

M. T. - Le terrorisme est une entreprise politique organisée, dotée d'un projet d'avenir. Il faut le différencier des tueries perpétrées par des déséquilibrés. Aujourd'hui, je ne vois, ni à l'extrême droite ni à l'extrême gauche, d'organisation suffisamment structurée et puissante pour mettre véritablement en danger la vie de nos concitoyens et produire des effets aussi dévastateurs que le terrorisme islamiste.

I. L. - Les méthodes des terroristes ont-elles évolué ?

M. T. - C'est surtout la technologie qui a changé la donne. L'arrivée d'Internet a bouleversé le processus de recrutement et de propagande. On est passé des journaux et des prêches à l'ordinateur. Le tournant s'est produit au moment de la guerre en Irak. C'est à ce moment-là qu'Al-Qaïda s'est saisie d'Internet. On a même parlé de djihad médiatique. L'incroyable outil de communication qu'est Internet permet désormais aux djihadistes d'entrer en contact avec une population très large. Il leur suffit de mettre en ligne des vidéos de victimes musulmanes pour faire vibrer une corde sensible chez leurs sympathisants et élargir leur base de recrutement. À l'évidence, le travail des enquêteurs a été complètement transformé. Il ne leur sert plus à rien de faire la sortie des mosquées ou de « planquer » en espérant qu'un petit groupe se réunira. Tout se passe sur le Web, y compris pour les enquêteurs et les policiers. Quant aux méthodes de terreur, à la manière de commettre les attentats, elles sont toujours les mêmes, à une nuance près : les moyens sont devenus plus sophistiqués. Aujourd'hui, on fabrique des bombes plus puissantes et moins volumineuses. Il est inimaginable que des terroristes se servent de bonbonnes de gaz comme ce fut le cas pour les attentats dans le métro en 1995 (11). Dès lors, fatalement, le bilan est plus lourd qu'autrefois. En 1995, huit attentats avaient fait dix morts. Aujourd'hui, si on avait dix morts en un seul attentat, on s'en sortirait bien...

I. L. - Pourquoi les terroristes continuent-ils à privilégier l'attentat à l'explosif alors que - on l'a constaté en Norvège - d'autres techniques sont tout aussi meurtrières ?

M. T. - Il faut mentionner le phénomène des kamikazes, qu'on a vu apparaître il y a une dizaine d'années. Certes, l'attentat suicide a toujours existé, mais pas dans le cadre islamiste. Il n'y en a jamais eu en Algérie, par exemple. Les Tigres tamouls ont été parmi les premiers à utiliser cette méthode. On sait aussi que les Palestiniens se servaient de kamikazes, mais c'était plutôt considéré comme un sacrifice pour l'État. Avec le Hamas, cette forme d'attentats a pris une connotation religieuse. Ses promoteurs ont tenté de la légitimer en affirmant qu'elle n'avait rien à voir avec le suicide et qu'elle n'était donc pas interdite par l'islam. Depuis, la pratique s'est généralisée via le Pakistan et l'Afghanistan. Les locaux des bâtiments publics, des ambassades, des ministères, étant de plus en plus sécurisés, la bombe humaine, capable de s'infiltrer partout sans éveiller les soupçons, est devenue l'arme idéale.

I. L. - Comment luttez-vous contre ces nouvelles formes de terrorisme ? Sur quelles organisations vous appuyez-vous ?

M. T. - Il a fallu faire évoluer la loi afin qu'elle mette à notre disposition des instruments juridiques adaptés permettant d'observer ces groupes. Le contrôle d'Internet a été renforcé. C'est le juge d'instruction, par exemple, qui autorise le détournement du trafic Internet d'un suspect. C'est lui qui demande les sonorisations d'appartements ou de voitures, qui sont désormais effectuées avec des moyens plus sophistiqués. Il a également recours à la géolocalisation des personnes. Ce qui a changé, c'est que nous sommes désormais face à une montagne de données qu'il faut analyser avec discernement afin de déterminer le moment où l'on arrête la surveillance pour passer à l'action et interpeller les gens. Sommes-nous sûrs de posséder suffisamment de billes pour les inculper d'association de malfaiteurs ? Ou faut-il continuer la veille en prenant le risque d'une fuite ou d'un passage à l'acte ? En fait, on travaille dans le domaine judiciaire comme les services de renseignement. Depuis qu'on nous a accordé légalement la possibilité d'écouter et de sonoriser des lieux, nous avons les mêmes moyens qu'eux... Une nouvelle loi vient d'ailleurs de passer, qui nous autorise à poser un « mouchard » dans les ordinateurs pour aller fouiller dans les disques durs.

I. L. - Comment votre action s'articule-t-elle avec celle des services de renseignement français ?

M. T. - Nous travaillons principalement avec la DCRI (12). Un peu avec la SDAT (13). Moi, je fais souvent des mélanges, notamment entre les informations de la DCRI et celles de la Brigade criminelle.

I. L. - Comment se passe la collaboration avec les services étrangers ?

M. T. - De même que nous n'avons pas de contacts directs en France avec la DGSE (14) ou la DRM (15), nous n'en avons pas non plus avec les services de renseignement étrangers. Mais les contacts sont permanents avec les services judiciaires, bien sûr. J'ai, par exemple, des rapports continuels avec le FBI (16).

I. L. - Avec quels pays la coopération est-elle la plus habituelle ?

M. T. - Avec les Américains. La collaboration n'est pas toujours facile, car ils ont des règles juridiques très différentes des nôtres. Aux États-Unis, il est très compliqué de demander certaines informations, le contenu de boîtes mails par exemple. Le fait qu'en septembre 2001 les États-Unis soient entrés en guerre contre le terrorisme complique encore les choses. En France, nous ne sommes pas en guerre, nous luttons juste contre la criminalité organisée. Forcément, l'échelle n'est pas la même : les Américains exigent énormément de nous. Ils nous réclament la copie intégrale de certains de nos dossiers, comme celui des filières afghanes. Ils nous demandent beaucoup ; alors que nous, nous ne pouvons même pas leur demander de mettre quelqu'un sur écoute téléphonique parce que, juridiquement, ils n'en ont pas la possibilité.

I. L. - Et avec les Britanniques ?

M. T. - La coopération s'est améliorée depuis les attentats de Londres. Mais elle reste difficile. Les Britanniques n'ont pas les mêmes règles que nous, ils n'ont pas la même façon de penser, ils ne sont pas dans Schengen...

I. L. - Chaque année, les services français réussissent à faire échouer plusieurs projets d'attentats terroristes. Est-ce à dire que le modèle antiterroriste français est l'un des plus performants, voire le meilleur ?

M. T. - Effectivement, la dernière bombe posée par des terroristes islamistes sur le territoire français et ayant fait des morts remonte à l'attentat de Port-Royal, le 3 décembre 1996 (17). Depuis cette date, de nombreuses tentatives ont été déjouées. Nous sommes toujours retombés sur nos pattes, parfois avec un peu de chance il est vrai. À quoi est dû ce succès ? D'abord aux services français qui, grâce à leur réseau de spécialistes dépêchés à travers le monde, recueillent une grande quantité d'informations directement exploitables. L'important, lorsqu'un groupe se constitue en France, c'est d'abord d'être au courant. Nous avons donc besoin de renseignements en provenance de différents pays. Ces renseignements sont ensuite recoupés afin de permettre de tirer la bonne ficelle. Le succès est dû, aussi, aux excellents contacts que nous entretenons avec les États-Unis - même si, comme je vous l'ai dit il y a un instant, cette collaboration n'est pas toujours facile. Les Américains nous transfèrent de nombreuses données sur les événements qui se préparent chez nous. Enfin, la France possède des instruments juridiques qui lui permettent de surveiller et de cerner un groupe sur lequel pèsent des soupçons. Et elle a la capacité de savoir très vite si c'est du lard ou du cochon, donc d'arrêter la surveillance si ce groupe n'est pas considéré comme dangereux. Cette alchimie à la française entre les textes, les moyens de renseignement, les moyens juridiques d'action et d'enquête permet d'agir efficacement, rapidement, et de démanteler les groupes avant qu'ils ne deviennent trop structurés.

I. L. - Pouvez-vous comparer le modèle français à celui d'autres pays européens ?

M. T. - Les Espagnols sont efficaces, ils ont eux aussi des moyens très larges. La plupart des autres pays européens ont moins de pouvoirs. En Belgique, par exemple, la garde à vue est limitée à 24 heures. Dans les pays du Nord, il est impossible de mettre un suspect sur écoute. L'Allemagne ne dispose pas de bons services de renseignement. Après la chute du Mur, on a tellement rogné les ailes de ces services, pour empêcher la renaissance d'une Stasi bis, qu'elle se trouve aujourd'hui un peu démunie. Cela dit, le système français n'est pas à l'abri de dérapages. Parce qu'il possède énormément de moyens coercitifs, il est potentiellement dangereux pour les libertés publiques et ne tient que parce qu'il est vraiment judiciaire. S'il y a un domaine où le juge d'instruction ne doit pas être supprimé, c'est bien l'antiterrorisme. Si l'on se retrouvait avec, d'un côté, le parquet et, de l'autre, le ministère de l'Intérieur, la situation pourrait dégénérer. Le but doit rester le procès ; il ne doit pas être de faire de l'ordre public.

I. L. - Quels sont les pays ou les groupes qui se trouvent derrière les attentats qui ont été récemment déjoués ?

M. T. - Comme je le disais, nous n'avons pas réussi à démontrer le lien entre ces projets d'attentats et des États sponsors. Après le 11 septembre 2001, plusieurs groupes se réclamant d'Al-Qaïda ont fomenté des actions de grande ampleur. Mais c'est surtout d'Irak que venait la menace. À partir de 2003 et pendant cinq ou six ans, on a observé une forte montée en puissance des groupes liés à l'Irak. Avec Zarkaoui (18), des antennes à Damas et une projection en Europe pour y commettre des attentats. On l'a échappé belle en 2005, puis en 2006. L'Afghanistan est un terrain plus éloigné, qui produit surtout des groupuscules faits de bric et de broc, beaucoup moins puissants que les réseaux bâtis par Zarkaoui en Irak.

I. L. - Quelles sont les affaires de terrorisme que vous avez instruites dont vous êtes le plus fier ?

M. T. - Je suis particulièrement fier du bon boulot réalisé sur une affaire très complexe : celle de l'islamiste Safé Bourada (19). Il s'agissait d'un groupe aux ramifications internationales dont les combattants s'entraînaient à Tripoli, au Liban, avant d'être envoyés en Irak ou d'être renvoyés en Europe pour y préparer des attentats. Ce groupe islamiste était très structuré : il possédait une branche financière, une branche opérationnelle, une branche armée... Je suis également fier d'avoir relancé Copernic (20), une autre affaire exemplaire.

I. L. - Le 11 septembre 2001 a-t-il changé quelque chose dans votre perception du monde et dans la manière dont vous travaillez ?

M. T. - À l'époque, j'étais déjà en charge des dossiers liés à l'islam au parquet antiterroriste et, pour moi, le 11 Septembre a eu un effet très clair : soudainement, en France, toutes les affaires sont devenues islamistes. Le moindre barbu aperçu au coin de la rue, le moindre avion survolant un champ était potentiellement une menace terroriste... C'était une espèce de folie. La situation a fini par revenir à la normale, mais il a fallu adapter nos manières de travailler. Après le 11 Septembre, les choses avaient changé : les djihadistes ne passaient plus forcément par la zone pakistano-afghane, ils ne transitaient plus par Londres, leurs parcours étaient moins stéréotypés. Avant, c'était simple. Quand un islamiste français voulait rejoindre un camp d'Al-Qaïda, il se rendait à Londres, à Finsbury Park (21) ; s'il réussissait le test, il pouvait partir. Nous avions juste à attendre qu'il revienne. Depuis, les filières sont plus complexes et plus explosées. I. L. - Le fondamentalisme musulman est-il, selon vous, le principal danger qui guette les démocraties occidentales ? M. T. - J'en suis convaincu. Il y a une antinomie irréductible entre la démocratie et le fondamentalisme religieux. Le danger est d'autant plus grand que le terrorisme islamiste est le seul qui frappe les populations à l'aveugle, sans distinction. Les autres formes de terrorisme n'agissent pas de cette manière. En Corse ou au Pays basque, les attentats sont ciblés.

I. L. - Pour quelles raisons la France est-elle l'une des cibles privilégiées du terrorisme international ?

M. T. - Nous sommes un pays occidental laïque, une démocratie, et nous luttons contre le terrorisme depuis belle lurette. Nous avons arrêté de nombreux activistes. Ces particularités suffiraient à ne pas nous rendre très sympathiques à leurs yeux. Mais, pour aggraver notre cas, nous sommes un allié très proche et très ancien des États-Unis. Les divergences politiques apparues à l'époque de l'Irak n'ont rien changé en matière de lutte antiterroriste. Les islamistes le savent parfaitement. Enfin, la France est une ancienne puissance coloniale qui a grandement aidé les pays du Maghreb - Maroc, Tunisie, Algérie - et qui continue à soutenir ces régimes honnis par Aqmi (22). Le sentiment antifrançais est épidermique dans cette région. Pour couronner le tout, nous sommes engagés en Afghanistan et nous affichons notre laïcité, dans l'affaire de la burqa par exemple. Bref, nous avons tout pour leur déplaire...

I. L. - La France est-elle plus exposée à un attentat de la part des intégristes musulmans que ses voisins ?

M. T. - Les trois pays les plus ciblés sont la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Je n'arrive pas à comprendre, en revanche, comment l'Italie s'est débrouillée pour passer à travers les gouttes. Voilà un pays qui fut très engagé en Irak, et qui abrite des groupes islamistes puissants et structurés. Il est très étonnant qu'il n'ait pas encore été pris pour cible. Pour moi, c'est un petit miracle.

I. L. - Avons-nous commis des erreurs ?

M. T. - Je ne le pense pas. Prenons l'Algérie, la guerre civile et la position de la France : que fallait-il faire ? Condamner le régime algérien, ne pas l'aider ? Laisser le FIS arriver au pouvoir ? On ne peut pas refaire l'Histoire et on ne peut pas savoir ce qui serait arrivé si nous avions fait des choix différents. La seule chose qui compte, c'est d'être fidèle à ses principes et de rester droit dans ses bottes. Quitte à payer le prix de la démocratie de temps en temps...

I. L. - Vous avez souvent et longuement interrogé des prévenus français impliqués dans des affaires de terrorisme international. Qui sont-ils ? Quelles sont leurs motivations ? Pouvez-vous dresser leur portrait-robot ?

M. T. - On peut les classer en plusieurs catégories. Il y a d'abord celle des Pieds Nickelés. Depuis l'apparition d'Internet, les réseaux terroristes attirent de nombreux jeunes sensibilisés au discours islamiste. La démocratisation de l'outil de recrutement a fait rentrer dans le circuit des gens qu'on ne rencontrait pas jusque-là. Avant d'être envoyés en Irak ou au Waziristan (23) pour servir de chair à canon, rien, dans leur parcours, ne les prédestinait à faire carrière dans le terrorisme. Ceux qui dirigent les opérations, en revanche, sont des professionnels, des vieux de la vieille, des djihadistes qui ont fait leurs armes en Tchétchénie, en Bosnie et en Afghanistan. Pour le reste, on retrouve les mêmes combattants qu'avant, des gens très durs, intégristes, parfois d'origine algérienne et qui pensent avoir 20 000 raisons de basculer dans la violence. Dernière catégorie, toute nouvelle : celle des jeunes Français blondinets qui se convertissent à l'islam. Ce phénomène est en pleine expansion, au point qu'on compte désormais presque systématiquement deux ou trois convertis dans chaque groupe. Paradoxalement, ce sont eux les plus intégristes. D'une certaine manière, cela s'explique : les musulmans d'origine appartiennent à une famille au sein de laquelle s'expriment généralement des opinions divergentes. Ceux qui ne sont pas issus de cette culture se dirigent directement vers l'islam le plus radical : c'est ce que leur propose Internet, un prêt à consommer qui leur permet de brûler les étapes. Sans ce fonds culturel musulman, sans le rôle de « tampon » joué dans ces pays-là par la famille, le converti tombe très rapidement entre de mauvaises mains ; rien ne freine sa radicalisation. C'est très inquiétant. Les Américains et les Britanniques sont confrontés au même problème.

I. L. - Peut-on dresser un état des lieux de la présence d'Aqmi dans le Sahel ?

M. T. - Aqmi s'étend sur deux grandes zones d'influence. Historiquement, à l'époque du GSPC (24), son terrain d'action prioritaire était la cinquième région militaire, située au nord du Sahara. Aujourd'hui, Aqmi déborde vers le sud et recrute en Mauritanie, au Niger, au Mali et même au Sénégal. Elle n'est plus un club composé uniquement d'Algériens et de quelques Marocains, Tunisiens ou Libyens. Quelle est la puissance d'Aqmi ? Il n'est pas évident que le groupe soit encore suffisamment fort et implanté dans la région pour pouvoir s'expatrier, c'est-à-dire pour réaliser des opérations en Europe. En tout cas, il ne l'a pas encore prouvé.

I. L. - Les autorités françaises considèrent Aqmi comme la principale menace terroriste, dans la mesure où elle s'en prend directement aux Français (25). Est-ce votre avis ?

M. T.- Ben Laden et Zawahiri (26), eux aussi, ciblaient la France dans leurs discours. Aqmi le fait, c'est vrai, de manière plus directe. Nous sommes leur ennemi héréditaire, ils nous le prouvent tous les jours, notamment en s'emparant d'otages français. Mais il n'est pas si facile que cela de commettre un attentat en France à partir de la zone subsaharienne. Osons quelques comparaisons historiques. Pourquoi le GIA algérien (27) a-t-il réussi à frapper la France en 1995 ? Parce qu'il avait réussi à installer des relais sur notre territoire, parce que le groupe s'était implanté chez nous. Aqmi a-t-elle aujourd'hui cette capacité ? Pour l'heure, ce n'est pas évident. La menace existe, c'est certain ; mais avant qu'Aqmi puisse frapper sur le sol national, il faudra qu'elle noue des liens avec des structures susceptibles d'accueillir les militants, de les héberger et de leur procurer des faux papiers.

I. L. - La France ennemie héréditaire, c'est à cause de l'Algérie ?

M. T. - Oui, mais pas seulement. L'ancien GICM marocain (28) voit dans la France un fidèle allié du roi du Maroc, qu'il considère comme son ennemi. Lorsque Aqmi a compris qu'elle ne renverserait pas le régime algérien, elle a fait du Maroc une cible prioritaire. À partir de 2003, ce pays a été directement frappé. Il y a eu les attentats de Casablanca, puis ceux de Marrakech (29). Aujourd'hui, il est clair que les combattants d'Aqmi aimeraient abattre le régime marocain.

I. L. - Quelle fut l'incidence de la mort de Ben Laden sur Al-Qaïda ?

M. T. - Il est un peu trop tôt pour le dire. La question est de savoir si l'état-major d'Al-Qaïda pourra s'imposer aux autres groupes, et notamment à Aqmi. Le contrôle d'Al-Qaïda sur Aqmi s'était effectué très progressivement. À l'heure actuelle, il n'est pas exclu qu'Aqmi et les groupes bénéficiant d'une certaine autonomie décident de vivre leur vie sans dépendre de la base. Quand Ben Laden avait affirmé que les otages français du Sahel (30) ne seraient libérés que lorsque les troupes françaises quitteraient l'Afghanistan, l'émir d'Aqmi n'avait eu d'autre choix que de renvoyer les négociateurs au patron d'Al-Qaïda (31). Il était obligé d'obéir à celui auquel son organisation avait fait allégeance, même si la stratégie d'Aqmi était plutôt d'essayer de récolter des rançons. Que va-t-il se passer ? Le successeur de Ben Laden sera-t-il adoubé par des groupes plus puissants que lui ? Réussira-t-il, bien qu'il n'ait pas l'aura de son prédécesseur, à les convaincre de faire allégeance ? Il est impossible de le prévoir.

I. L. - On dit que les nouveaux talibans sont plus radicaux que leurs prédécesseurs. Est-ce vrai ?

M. T. - Franchement, les anciens l'étaient déjà pas mal ! Il faut faire une distinction entre terrorisme et fondamentalisme. En Afghanistan, on trouve beaucoup d'intégristes qui n'ont aucune velléité d'expansion et qui veulent vivre dans leur pays. Le mollah Omar (32) avait conclu une alliance avec Al-Qaïda. Il avait refusé d'extrader Ben Laden et laissait les combattants de l'organisation préparer des attentats. La question est la suivante : où en sont désormais les talibans par rapport à Al-Qaïda ? Ont-ils encore intérêt à maintenir leur alliance avec les djihadistes internationaux, alors que l'expérience leur a montré que cela pouvait mener à la catastrophe ? Je ne vois pas pourquoi ils seraient plus radicaux qu'avant. Cette impression vient sans doute de la confusion qu'a engendrée, sur le terrain, la disparition du commandement unique. Du coup, les agissements des terroristes sont devenus moins lisibles.

I. L. - Les États-Unis, suivis par la France, ont confirmé leur intention de retirer rapidement leurs troupes d'Afghanistan. Ce choix est-il judicieux ? Quelles répercussions aura-t-il, selon vous, sur le terrorisme ?

M. T. - En Afghanistan, Al-Qaïda tirait sa puissance de son alliance avec les talibans, qui l'ont hébergée et qui ont aidé ses combattants. Il faut éviter de revenir à cette situation. Si l'on y parvient en retirant nos troupes, tout ira bien... Mais le vrai problème n'est pas l'Afghanistan, c'est le Pakistan. Entre les groupes cachemiris dressés contre l'Inde, plus ou moins manipulés par le pouvoir, et les terroristes acoquinés avec les services de renseignement, le Pakistan est une vraie pétaudière dans laquelle personne ne voit clair. Là est le plus grand péril.