Michel Faure - Vous êtes jeune, 43 ans, et pas encore très connu hors des frontières de l'Espagne. D'où cette première question : qui êtes-vous et comment êtes-vous arrivé au poste de secrétaire général du PSOE ?



Pedro Sanchez - Ma carrière politique est assez inhabituelle. À l'origine, je suis un universitaire, professeur d'économie et d'histoire de la pensée économique. Parallèlement, j'ai travaillé à la mairie de Madrid, puis dans une entreprise privée. En 2013, j'ai décidé de me consacrer exclusivement à la politique en devenant député. Je suis ensuite parti en campagne pour le poste de secrétaire général du PSOE, et j'ai été élu par les militants le 28 juin 2014.



M. F. - À quand remonte votre intérêt pour la politique ?



P. S. - J'ai dû commencer à y réfléchir et m'engager à gauche dès l'âge de 12 ou 13 ans. Cet engagement précoce est assez classique en Espagne. Mes parents étaient de gauche ; mes grands-parents, Républicains, ont connu les injustices du franquisme et m'ont transmis leur expérience.



M. F. - Quels ont été les hommes ou les femmes politiques qui vous ont le plus marqué au cours de votre jeunesse ?



P. S. - D'abord un personnage historique, Manuel Azaña, qui fut le premier président du conseil, puis le dernier président de la deuxième république. C'était un homme plus libéral encore que ne le sont aujourd'hui les libéraux, avec un souci des gens, un désir de réformes et un amour de la démocratie que l'on rencontre rarement dans la classe politique. Quant aux modèles contemporains, j'en citerai deux : le premier est Felipe Gonzalez. C'est grâce à lui que j'ai décidé d'adhérer au PSOE, après sa victoire électorale en 1993. Je pensais que l'Espagne avait besoin d'un changement politique et social semblable à celui que Gonzalez avait réalisé dans les années 1980. Le second est l'Allemand Willy Brandt. C'est lui qui a prononcé cette phrase que j'aime beaucoup : « Le socialisme est toujours capable de prendre de nouveaux chemins. »



M. F. - C'est ce que vous voulez faire avec le socialisme espagnol : prendre de nouveaux chemins ?



P. S. - Oui, la clé pour comprendre le socialisme en Espagne, c'est la réforme. Cette volonté réformiste a marqué l'histoire du PSOE, et je veux renouer avec elle. Nous sommes face au conservatisme de la droite mais, à gauche, il existe aussi des conservateurs. Je suis persuadé que le socialisme démocratique du PSOE représente une gauche qui transforme, une gauche qui anticipe l'avenir. Il ne faut pas succomber à une sombre mélancolie et se complaire dans le passé. Je parlais de Felipe Gonzalez : s'il a gagné tant d'élections, c'est parce qu'il incarnait une certaine vision du futur.



M. F. - Felipe Gonzalez avait un charisme extraordinaire, certes, mais la fin de son dernier mandat fut plutôt difficile. On se souvient de la clique qu'on appelait avec ironie « los beautifuls », tous ces gens riches, influents, souvent corrompus, qui entouraient le pouvoir et ont entraîné sa chute...



P. S. - Toute action politique comporte sa part d'erreurs. Felipe Gonzalez partageait avec Jacques Delors ou Helmut Kohl une même vision de l'Europe. Il a noué avec eux un pacte informel qui rassemblait socialistes et chrétiens-démocrates autour d'un certain nombre de valeurs : les réformes, la croissance, la défense de la classe moyenne et, surtout, la volonté de redistribuer les fruits de cette croissance à travers l'État-providence. Ce pacte est aujourd'hui rompu. C'est avec cette idée socialiste de l'Europe que nous devons renouer pour renforcer l'union et laisser de côté les égoïsmes nationaux.



M. F. - La nouvelle génération de leaders de gauche à laquelle vous appartenez avec Matteo Renzi, Manuel Valls ou Alexis Tsipras peut-elle changer l'Europe ?



P. S. - Je crois qu'il s'agit plus d'un problème de fond que d'une question de génération. Dans tous les pays d'Europe, y compris en Espagne, le socialisme doit conduire un processus de rénovation sur la base de principes communs : plus de libertés et plus de démocratie.



M. F. - Pourquoi commençons-nous cet entretien en parlant plus d'Europe que d'Espagne...



P. S. - Parce que la plupart des problèmes trouvent leur solution au sein de l'Union européenne. Lorsque nous demandons une mutualisation de la dette, que nous cherchons à éviter les dangers d'une déflation ou que nous plaidons pour une meilleure organisation du marché de l'énergie ou du marché du travail, nous voyons bien que c'est dans l'Union que se trouve la réponse, une réponse solidaire et européenne aux défis de la mondialisation. Nous partageons cette conviction avec tous les sociaux-démocrates européens.



M. F. - Dans le débat qui oppose en ce moment libéraux et keynésiens, où vous situez-vous ?



P. S. - Je ne m'en cache pas : je suis keynésien. Je me sens proche d'économistes comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman, ou encore de votre compatriote Thomas Piketty. Aux États-Unis, j'ai rencontré l'équipe d'experts économiques qui conseillent le président Obama. Nous avons bien sûr évoqué les politiques de croissance et d'austérité, et ils m'ont dit une chose en laquelle je crois vraiment : un point de croissance du PIB vaut toutes les politiques d'austérité. Je pense, comme Obama, que le principal défi des sociétés modernes réside dans la montée des inégalités. L'Espagne est le pays de l'OCDE où elles ont le plus progressé. Ce n'est pas seulement à cause de la crise ; c'est aussi le résultat de la politique du gouvernement Rajoy qui, à l'occasion de cette crise, a approfondi le fossé entre riches et pauvres. Il existe en Espagne, comme ailleurs en Europe, non pas un problème de l'offre, mais un problème de la demande.



M. F. - Pourtant, la politique d'inspiration libérale de l'actuel gouvernement, marquée par l'austérité et des réformes structurelles, semble porter ses fruits. Tout le monde se réjouit en Europe de voir enfin votre pays aller mieux...



P. S. - Je crois, moi aussi, que l'Espagne entame une phase de convalescence et j'espère qu'elle va réaliser les objectifs de croissance du Fonds monétaire international (2). Mais cette reprise prend appui sur des facteurs exogènes et non pas sur les politiques de l'actuel gouvernement. Trois facteurs ont joué en faveur de la sortie de crise : d'abord, la baisse du prix du pétrole ; ensuite, la dépréciation de l'euro qui pourrait favoriser le désendettement et relancer la consommation intérieure ; enfin, le changement d'orientation de la BCE qui s'est décidée à acheter des obligations d'État et à mener une politique monétaire plus agressive. Nous restons cependant confrontés à quatre défis : le chômage, l'inégalité, la dette extérieure et la dette privée.



M. F. - La dette privée date de la bulle immobilière, qui s'est développée sous José Luis Zapatero, bien avant Rajoy...



P. S. - Je vous le concède, mais le chômage, l'inégalité et la dette publique sont les résultats de la politique de Rajoy.



M. F. - Si vous arriviez au pouvoir, que feriez-vous de mieux que lui ?



P. S. - Nous ferions en sorte que l'économie se redresse et se modernise dans un esprit d'équité.



M. F. - Par exemple ?



P. S. - Nous devons réformer notre système fiscal et notre administration publique pour les rendre plus efficaces et libérer ainsi des ressources dont nous avons besoin pour l'économie du futur - une économie fondée sur l'éducation, la recherche et les sciences. Il nous faut aussi internationaliser davantage notre économie. Savez-vous que parmi les 3 millions d'entreprises espagnoles, seules 2 % comptent plus de vingt salariés ? Nous avons beaucoup trop de petites structures alors que ce sont les moyennes et les grandes entreprises qui innovent, produisent et créent le plus d'emplois.



M. F. - Mais comment un gouvernement peut-il décider de la taille des entreprises ?



P. S. - Par la loi et la fiscalité. Notre système fiscal pénalise les entreprises moyennes ; nous allons le rendre plus favorable. Nos entreprises dépendent aussi du crédit bancaire et nous voulons donner plus d'ampleur aux modes de financement alternatifs.



M. F. - C'est-à-dire ?



P. S. - Il faut créer un marché boursier alternatif, un système de garanties réciproques ; bref, de nouveaux outils financiers...



M. F. - Sans passer par les banques ?



P. S. - Absolument, il s'agit de leur faire concurrence. Nous devons aussi améliorer la qualité de nos institutions, de notre système politique et de nos modes de représentation en réformant le système électoral. L'objectif est d'être au plus près des citoyens et de lutter contre la corruption.



M. F. - Comment allez-vous vous y prendre ?



P. S. - En débloquant les listes bloquées (3), en redessinant les circonscriptions et en limitant le nombre des mandats à deux consécutifs. Par ailleurs, nous souhaitons modifier la Constitution afin de pouvoir organiser des primaires ouvertes pour chaque scrutin.



M. F. - Vous avez aussi un projet de révision constitutionnelle qui tendrait à faire de l'Espagne un État fédéral. Pouvez-vous nous en dire plus ?



P. S. - Il ne s'agit pas de modifier le système des autonomies, mais de le perfectionner. La diversité fait la force de notre pays. Il faut reconnaître cette diversité tout en respectant le principe, cher aux socialistes, de l'égalité. Actuellement, vous avez des situations très variées : des autonomies, des villes autonomes, des régions dites « périphériques » comme les Canaries, des autonomies historiques comme le Pays basque, la Navarre ou la Catalogne. Ce que nous voulons, c'est recréer le cadre d'une nouvelle convivencia (4) territoriale et constituer un ensemble fédéral cohérent qui n'empêche pas les États fédérés de préserver leurs différences - comme le font les Länder en Allemagne ou les États américains - et qui permette d'ouvrir la voie à une nouvelle façon de vivre ensemble. C'est à cette évolution que s'oppose le gouvernement Rajoy.



M. F. - Est-ce une manière de couper l'herbe sous le pied des autonomistes catalans qui semblent au bord de la sécession ?



P. S. - Non. Nous ne cherchons pas avec ce projet à contenter ceux qui ne veulent pas l'être. Après la dictature de Franco et l'immobilisme actuel, c'est au réformisme, je crois, qu'adhèrent la majorité des Catalans. Le problème, c'est que ni le gouvernement Rajoy ni les autorités locales ne répondent à cette aspiration réformiste. Vous avez constaté, lors de la récente consultation électorale que, comme chaque fois auparavant, les voix indépendantistes sont restées en dessous des 50 %.



M. F. - L'émergence de Podemos et de Ciudadanos marque-t-elle la fin du bipartisme traditionnel entre le PSOE et le PP ?



P. S. - Le bipartisme n'existe pas en Espagne. Aujourd'hui, nous avons d'un côté un parti - le PP - qui, depuis les législatives de 2011, dispose d'une majorité absolue sans précédent, et de l'autre côté plusieurs partis du centre et de gauche, dont le plus important est le PSOE. Podemos, c'est un nouveau parti dans le paysage. Rien de plus.



M. F. - Mais un parti qui menace le vôtre, et avec lequel vous devrez peut-être négocier un accord de coalition pour gouverner...



P. S. - Nous verrons bien. Ce que veut Podemos, ce n'est pas lutter contre la droite, c'est dominer la gauche. Ses dirigeants ne cherchent pas à constituer une alternative au PP, mais au PSOE. C'est grave, parce qu'ils risquent de prolonger tout simplement le pouvoir des conservateurs. Mais je suis persuadé qu'un tel scénario ne se réalisera pas et que le PSOE continuera à porter l'espoir des forces de centre gauche.



M. F. - À votre avis, le centre gauche est-il majoritaire aujourd'hui en Espagne ?



P. S. - Je le crois.



M. F. - Les sondages racontent pourtant une autre histoire (5)...



P. S. - Les sondages racontent beaucoup d'histoires ! Un jour ils annoncent que nous allons gagner, puis que nous sommes en seconde position, puis en troisième, et puis de nouveau en première, etc. Ils sont le thermomètre de la politique espagnole, laquelle est assez agitée. Ce qui est sûr, c'est que le parti socialiste ne peut compter que sur lui-même pour remporter les élections.



M. F. - Une dernière question qui n'a rien à voir. Lorsque vous étiez étudiant, vous avez pratiqué le basket-ball à un haut niveau - un sport compliqué, qui demande de l'endurance et de la rapidité, une parfaite coordination entre les joueurs et parfois une action d'éclat de l'un d'entre eux. Est-ce un bon entraînement pour la politique ?



P. S. - Je dirais qu'en politique, comme au basket, il faut des hommes tout terrain de grand talent et que, jusqu'à la dernière minute de jeu, personne ne sait qui va gagner la partie.