Depuis l'après-guerre, partis démocrate et républicain s'affrontent régulièrement sur le thème des inégalités socio-économiques et politiques, de la violence raciste, des discriminations légales ou illégales subies par les minorités. Les droits civiques, la fin de la ségrégation ou encore l'affirmative action dans les universités et les emplois publics ont joué un rôle central dans le jeu politique américain. Aujourd'hui encore, après des décennies de luttes, le principe d'égalité continue d'être battu en brèche. Les hommes afro-américains issus des classes populaires, par exemple, ont 60 % de « chances » de connaître la prison au moins une fois dans leur vie - on parle à leur sujet d'« hyper-incarcération » - et les « bavures » policières à leur encontre demeurent majoritairement impunies. Depuis l'été 2014, les images de jeunes Noirs non armés, tombés sous les balles de policiers blancs, et des manifestations qui ont suivi ont fait le tour du monde. Le cas, plus récent, de Sandra Bland a également fait la « une » de l'actualité : cette universitaire noire de 28 ans, arrêtée de manière brutale au Texas après une infraction mineure au code de la route, est décédée en prison quelques jours plus tard dans des circonstances troubles. Quant à la tuerie de Charleston, perpétrée par le jeune Dylann Roof en juin 2015, elle a ravivé le vieux démon du suprémacisme blanc que beaucoup croyaient disparu.

Ces faits divers traduisent-ils une résurgence du racisme institutionnel ? La remise en cause par la Cour suprême, en 2013, du Voting Rights Act (1) qui, depuis 1965, garantissait l'accès aux urnes des électeurs afro-américains dans les États du Sud et du Midwest le laisse craindre. Depuis deux ans, en effet, les États fédérés ont la possibilité de modifier, sans le contrôle de Washington, les règles électorales dans leurs circonscriptions : obligation de présenter certains papiers d'identité, limitation du vote anticipé... Autant de mesures qui pénalisent (2), souvent délibérément, les minorités ethniques et « raciales » et qui n'ont pas été sans conséquences lors des dernières élections de mi-mandat (« midterms ») en novembre 2014.

La déception Obama

L'élection de Barack Obama, en 2008, devait marquer l'entrée des États-Unis dans une ère « post-raciale », autrement dit dans une époque où les inégalités et les discriminations liées à l'origine seraient en voie de disparition. Cette promesse n'a pas été tenue. Certaines politiques d'Obama ont ciblé les minorités et notamment les ménages afro-américains démunis - réforme de la santé, multiplication des bourses d'enseignement supérieur, développement de la scolarisation précoce, etc. -, mais leurs effets sont restés limités. Les attentes, très fortes - trop peut-être -, vis-à-vis d'un homme qui ne voulait pas apparaître comme « le président des Noirs » ont été déçues. Face aux revendications, il a cependant multiplié, ces derniers mois, les gestes, les discours et les promesses en faveur de la jeunesse afro-américaine, sans parler de son projet de réforme de la législation sur l'immigration : fin 2014, il a décidé, par décret, d'autoriser un peu plus de quatre millions d'immigrés clandestins dont les enfants sont nés aux États-Unis à travailler légalement et à bénéficier d'une protection sociale. En mai dernier, il a également annoncé la création d'une organisation, financée sur fonds privés, destinée à élargir l'accès à l'éducation et à l'emploi pour les jeunes issus des minorités ethniques et « raciales », et dans laquelle il a dit vouloir s'impliquer personnellement après son départ de la Maison-Blanche. Plus récemment, en juillet, il a appelé de ses voeux une réforme pénale au niveau fédéral, dénonçant le taux d'incarcérations extrêmement élevé d'adolescents et de jeunes hommes mineurs noirs et hispaniques.

La plupart des observateurs - militants, think tanks, instituts de sondages - estiment qu'aucun candidat ne sera en mesure de remporter l'élection de novembre 2016 s'il se prive massivement des voix des minorités afro-américaines, hispaniques et asio-américaines. L'enjeu sera grand, également, pour les élus du Congrès qui remettront leur siège en jeu (les sénateurs républicains seront deux fois plus nombreux dans ce cas que les Démocrates). Le ou la candidat(e) démocrate à la fonction suprême saura-t-il (elle) séduire, comme en 2008 et 2012, les électeurs issus des minorités ? Quel message le candidat républicain leur enverra-t-il ? Leur sera-t-il ouvertement hostile, à l'instar de certains prétendants actuels à l'investiture du Grand Old Party, ou bien prendra-t-il acte de leurs aspirations en matière d'accès aux droits, à l'emploi, à l'égal traitement de la part des institutions ? À moins qu'il ne propose un programme délibérément color-blind, ce que d'aucuns ne manqueront pas d'interpréter comme un moyen de privilégier les Blancs.

Lors des dernières midterms, les électeurs noirs et de très nombreux Hispaniques, déçus par l'action de Barack Obama, ne sont pas allés voter, ce qui a contribué aux larges victoires des Républicains au Sénat et dans les parlements locaux. Toutefois, l'élection présidentielle de 2016 sera, selon toute logique, plus mobilisatrice. Les candidats aux investitures républicaine et démocrate devront prendre acte des évolutions sociétales pour décider ce qui figurera sur leur agenda politique. Les changements démographiques inéluctables qui sont à l'oeuvre aux États-Unis, les violences et les discriminations à l'encontre des minorités, aujourd'hui largement dénoncées, mais aussi le défi, immense, d'une réforme en profondeur de l'immigration imposent aux prétendants à la Maison-Blanche de se positionner et de prendre des risques. Le pluralisme culturel, ethnique et « racial », qui s'invite déjà dans les discours des candidats, ne pourra être absent des débats des primaires. Reste à savoir comment ces sujets seront appréhendés, de part et d'autre de l'échiquier politique.

La démographie, un défi électoral national et local

En 2050, peut-être même plus tôt, les Blancs caucasiens ne seront plus majoritaires aux États-Unis. Selon la Brookings Institution, la diversité démographique gagne du terrain non seulement dans les grandes villes, mais dans l'ensemble du pays. La population blanche dont les ancêtres sont originaires d'Europe occidentale vieillit : l'âge médian se situe à 43 ans, contre 37,7 ans en moyenne pour l'ensemble des Américains. Chez les Hispaniques, il est de 28,5. En outre, entre 2010 et 2014, le pays a « perdu » 1,13 million d'individus âgés de moins de 20 ans : ce chiffre correspond au solde entre un recul de 2,12 millions de personnes chez les Blancs et un gain de 990 000 pour les minorités. 46 États fédérés ont vu leur population caucasienne de moins de 20 ans diminuer et 37, celle des moins de 20 ans en général. Dans les 14 États où les jeunes sont plus nombreux qu'en 2010, cette progression est le fait des minorités. Le Texas, qui a « gagné » 250 000 jeunes, est l'exemple le plus emblématique. En d'autres termes, la jeunesse se « colorise » fortement, en raison des vagues d'immigration successives et du métissage. En 2014, déjà, près de 48 % des moins de 20 ans étaient issus de la diversité ethnique et « raciale ». Ce pourcentage atteindra 52 % en 2025 et 55 % en 2035 : on ne pourra plus parler, alors, de minorités. Or le pays a besoin des jeunes pour faire fonctionner l'économie et financer une partie de la protection sociale. Une réalité que les personnels politiques, au niveau local comme national, doivent avoir constamment à l'esprit.

La diversité ethnique de l'électorat, une évolution inéluctable

Cette évolution démographique modifie mathématiquement, à moyen terme, la composition de l'électorat américain : la population hispanique en situation de voter augmente partout, alors que l'électorat caucasien recule. Il sera encore majoritaire en 2016, représentant deux tiers des votants, mais avec de fortes disparités territoriales. Le découpage des circonscriptions mis en place dans les années 1980 qui, jusqu'ici, favorisait les conservateurs dans nombre d'États du Sud ne produira plus les mêmes effets et obligera les candidats à modifier leurs stratégies électorales. En 2008 comme en 2012, Barack Obama a davantage attiré le vote des minorités que ses adversaires, John McCain et Mitt Romney qui, de leur côté, l'ont surclassé sur le vote blanc. En 2012, 27 % des Hispaniques ont voté Mitt Romney ; ils étaient 31 % à choisir John McCain en 2008 et 40 % George W. Bush en 2004. Non seulement Mitt Romney a obtenu 61 % du vote caucasien (55 % pour John McCain en 2008), mais ceux qui ont voté pour lui étaient caucasiens à 90 %. La dynamique qui est à l'oeuvre depuis sept ans est donc celle d'une désaffection croissante de la minorité hispanique envers les Républicains.

Sans même parler des swing states traditionnels (Ohio, Floride, etc.), certains États fédérés (Texas, Géorgie, Caroline du Nord, Floride, Arizona, Nevada), notamment dans les grandes villes, feront figure de tests pour l'élection présidentielle, mais aussi pour le renouvellement des postes de congressistes en 2016. En Caroline du Nord, par exemple, la part des Hispaniques dans l'électorat devrait, selon les démographes, passer de 3,1 % à 4,5 % entre 2012 et 2016 ; celle des Noirs de 22 % à 22,7 % ; celle des Asiatiques, de 1,4 % à 1,8 % ; tandis que l'électorat caucasien diminuerait de 71,3 % à 69,2 %. Cet État, remporté par Mitt Romney en 2012 avec un écart de deux points, pourrait - à supposer que les groupes ethniques et « raciaux » votent comme en 2012 - basculer en faveur du (ou de la) candidat(e) démocrate à 0,3 point près.

Comment les minorités voteront-elles en 2016 ?

Pour les présidentielles de 2008 et 2012, les minorités s'étaient massivement déplacées dans les bureaux de vote. Globalement, on observe depuis quatre élections qu'elles se mobilisent proportionnellement plus que les Caucasiens. Il n'est pas dit non plus que tous les Blancs voteront pour le candidat républicain : le discours de Hillary Clinton, très favorable aux droits des femmes, pourrait attirer un certain nombre de nouvelles électrices, tant ce que l'on qualifie parfois de « guerre contre les femmes » demeure présent dans les discours comme dans les votes des Républicains au Congrès ou dans les États fédérés (restrictions de l'accès à l'avortement, refus de l'égalité salariale, paroles sexistes, etc.). À cela s'ajoute, du côté des Républicains, un effet de génération : les électeurs blancs conservateurs de moins de 40 ans se cristallisent moins sur les enjeux « raciaux » et culturels que leurs aînés - qui constituent le coeur de l'électorat républicain. Bien que la société américaine demeure très cloisonnée, ils ont, plus que leurs parents, côtoyé des personnes d'origines diverses, à l'université, au travail ou dans leurs cercles d'amis, et sont plus ouverts sur les questions migratoires et le pluralisme culturel.

Or la réticence de nombreux leaders républicains à prendre la réalité démographique en compte est frappante. Pour certains experts, ils vivent dans un « monde rêvé », et leur vision mythifiée est celle d'une Amérique blanche et protestante. À la direction du parti, le réalisme semble, certes, davantage de mise : pour les midterms de novembre 2014, les investitures de candidat(e)s issu(e)s des minorités, notamment des Latinos, ont un peu augmenté. Quant aux politiciens « traditionnels », ils ont bénéficié de media training pour leur apprendre à éviter les « petites phrases » dévastatrices sur les immigrés et les Noirs (mais aussi sur les femmes et sur les homosexuels). Il est difficile, à ce stade, de savoir si cette stratégie sera payante en 2016, le candidat à la présidentielle, très exposé, disposant d'une plus grande liberté de parole - le paroxysme ayant été atteint par Donald Trump. Un think tank démocrate, le Center for American Progress, s'est livré à trois simulations : selon la première, les groupes ethniques et « raciaux » se rendront aux urnes dans les mêmes proportions qu'en 2012 et voteront républicain et démocrate dans les mêmes proportions également. Selon la deuxième, ils seront mobilisés comme en 2012 mais voteront comme en 2004. Enfin, selon la troisième, leur mobilisation sera la même qu'en 2012, mais ils voteront comme en 2004, alors que les Blancs voteront comme en 2012. Dans les trois cas, le candidat républicain perdrait.

La lutte contre les discriminations sur l'agenda démocrate

Les prétendants à l'investiture démocrate - surtout Hillary Clinton et, dans une moindre mesure, Bernie Sanders (3), son plus sérieux rival - ont bien saisi l'enjeu que devrait constituer le pluralisme culturel, ethnique et « racial » dans la campagne présidentielle à venir. Critiqué par les mouvements militants noirs qui lui reprochent d'évacuer la question « raciale » de son programme, Bernie Sanders, lorsqu'il évoque son agenda social - augmentation du salaire minimum, lutte contre la pauvreté infantile, etc. -, s'efforce non sans mal d'articuler un discours « post-racial » qui tente de s'adresser à toute l'Amérique, comme Barack Obama l'avait fait en 2008. En août, lors d'un meeting en Caroline du Sud, il a dénoncé le racisme institutionnel du système judiciaire américain, tout en restant assez frileux et laconique sur ces sujets.

La favorite des sondages pour le parti démocrate, Hillary Clinton, construit pour sa part une partie de son programme sur la lutte contre les discriminations - à l'encontre des minorités ethniques, « raciales », sexuelles, et des femmes - et sur l'enjeu économique dont ce combat est porteur. Elle fait sienne une réflexion innovante qui gagne du terrain aux États-Unis, en particulier au sein d'un nombre croissant de grandes entreprises comme de think tanks, consistant à dire que les discriminations sont autant de « talents gâchés » et de richesse perdue pour la nation et pour son PIB. Or, selon elle, les inégalités économiques sont un « symptôme » du racisme - lequel représente un problème « profond », institutionnel et endémique aux États-Unis. Parmi les candidats démocrates, c'est Hillary Clinton qui s'est le plus clairement positionnée sur le problème des violences policières contre les Afro-Américains et les conditions de leurs condamnations en justice. Elle veut équiper les policiers de caméras mobiles, travailler en étroite collaboration avec les communautés locales et lancer un débat national sur les incarcérations de masse.

Faisant directement allusion à la remise en cause du Voting Rights Act, elle n'a pas hésité à accuser ses adversaires républicains de vouloir « délibérément empêcher » les jeunes et les minorités d'exercer leur droit de vote - une injustice qu'elle promet de réparer si elle est élue. Elle souhaite ainsi rendre automatique l'inscription sur les listes électorales des jeunes lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans grâce aux données inscrites sur le permis de conduire. Elle entend aussi faciliter l'enregistrement électoral en ligne et accroître le nombre de jours pendant lesquels le vote anticipé est possible - autant de mesures en faveur des minorités noires et hispaniques.

Lors d'un meeting en Caroline du Sud en juillet 2015, Hillary Clinton a repris l'un des slogans des manifestants de Ferguson et de Baltimore (4) : « Il est essentiel que nous nous levions tous pour dire haut et fort que, oui, la vie des Noirs compte (« Black lives matter ») ». À ce stade, néanmoins, ses propositions en matière de lutte contre les discriminations, notamment économiques, demeurent vagues. On peut s'attendre à ce qu'elle précise sa pensée après les primaires démocrates - si tant est qu'elle les remporte. Du reste, elle a été interpellée par des militants noirs, souvent jeunes, qui, au-delà de la dénonciation des violences physiques et symboliques, exigent un projet politique concret : les activistes des mouvements nés après les événements de Ferguson et de Baltimore se sentent en décalage générationnel et social avec la candidate Clinton. Un élément de poids est, en effet, à prendre en compte : la société civile, dont est issu le militantisme de la jeunesse afro-américaine 2.0 (5), est bien décidée à faire entendre sa voix dans la campagne. Certains parlent de l'émergence d'un nouveau mouvement pour les droits civiques, comme dans les années 1960.

Ces militants s'adressent aussi bien aux Républicains qu'aux Démocrates. Ils parlent de « situation d'urgence » face à la violence structurelle de la société américaine à leur encontre, au racisme institutionnel et aux inégalités quotidiennes qui ne se limitent pas au traitement discriminatoire infligé par des policiers blancs (les aspirations, auxquelles ils estiment que Barack Obama n'a pas répondu, sont fortes en matière de lutte contre la pauvreté et d'accès à une bonne éducation et à l'emploi). D'après un sondage réalisé en juillet 2015 pour le New York Times et CBS News, près de 6 Américains sur 10 pensent que les relations inter-raciales sont généralement mauvaises aux États-Unis et 4 sur 10, que la situation a même empiré ces dernières années, depuis l'élection de Barack Obama. Par ailleurs, 4 Noirs sur 10 (ce chiffre atteint presque deux tiers chez les hommes) arrêtés par la police estiment l'avoir été en raison de leur « race », contre 1 Blanc sur 20. Près des trois quarts des Noirs ont le sentiment d'avoir souffert de discrimination « raciale », contre 31 % des Blancs. Bien qu'il soit subjectfif, le ressenti est une donnée dont il faut tenir compte, tant il crée de la défiance et une dynamique négative. De plus, le taux de chômage des Afro-Américains est le double de celui des Blancs caucasiens, et leurs revenus sont de 40 % inférieurs. Beaucoup n'hésitent pas à qualifier de « ségrégation raciale » le fait que Noirs et Blancs se fréquentent peu au quotidien dans les sphères du travail, de l'école ou du voisinage, même si ce constat s'érode avec le temps et qu'il est moins vrai pour les jeunes générations, notamment pour celles qui sont diplômées du supérieur.

La stratégie des Républicains : éviter la question « raciale » ?

Pour remporter les primaires, les prétendants républicains comme démocrates doivent affûter leur stratégie : il leur faut s'adresser au coeur de leur électorat, plus marqué à gauche - pour les Démocrates - et à droite - pour les Républicains - que la population globale. La question se pose avec d'autant plus d'acuité pour les Républicains qu'ils sont très nombreux et fortement divisés sur moult sujets. Ils doivent, dans un premier temps, satisfaire une base radicale qui ne conçoit qu'une opposition frontale avec le président démocrate actuel, avant de s'adresser à l'électorat américain tout entier : il faudra alors au candidat désigné faire la preuve de sa capacité à rassembler et à gouverner dans la perspective d'une victoire en novembre 2016. Or le socle des Républicains semble constitué aujourd'hui « de plus en plus de Blancs, [qui sont] de plus en plus riches, de moins en moins tolérants », résumait récemment un éditorial du New York Times. Et l'on a vu que cet élecorat se réduisait à l'échelle du pays. Comment, dès lors, éviter le grand écart et rester crédible ?

Les Républicains ne dénoncent pas le racisme

Aucun prétendant républicain n'a, pour l'heure, clairement dénoncé le racisme structurel de la société américaine, à l'exception notable de Marco Rubio qui a récemment reconnu que la police et la justice traitaient de manière discriminatoire les Afro-Américains et les Hispaniques. Les autres évitent la question, même lorsqu'ils fustigent les inégalités, les injustices et la disparition de l'« American dream ». L'affaire du drapeau confédéré en Caroline du Sud (6) en fournit une très bonne illustration : considéré par la communauté noire et le Parti démocrate comme un emblème du racisme sudiste, il symbolise au contraire, pour la base et une grande partie des leaders républicains, l'ADN des États du Sud. En défendant le drapeau confédéré, les candidats républicains ont trouvé un moyen de promouvoir la liberté des États fédérés face aux « injonctions » de Washington, ce qui leur a permis, un temps, d'éviter de parler du racisme, avant d'être rattrapés par la réalité. Jeb Bush, qui a déclaré qu'il ne savait pas si les motivations de Dylann Roof, le tueur de Charleston, étaient véritablement racistes, a conseillé implicitement aux dirigeants de Caroline du Sud de s'inspirer de l'exemple de la Floride, dont il a été gouverneur : le drapeau n'y est plus visible que dans un musée. Rand Paul a été plus clair en disant que c'était la seule place possible pour cet emblème de l'esclavage. Mais il fait figure d'exception. Ted Cruz, sénateur du Texas, a estimé pour sa part que le confederate flag s'inscrivait dans une histoire commune, et que la décision de l'ôter n'incombait qu'aux habitants de Caroline du Sud. Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, qui s'était dit hostile à la disparition du drapeau, parce qu'il « fait partie de l'identité » de l'État, a fini par se raviser. Aucun des candidats républicains n'a parlé d'« acte raciste » à propos de Charleston. Pour Rick Perry, si le tueur a massacré neuf personnes, c'est qu'il était sous l'emprise de médicaments ou de la drogue...

On le voit : en matière de lutte contre le racisme, la crédibilité des Républicains demeure faible. D'autant que la presse a révélé qu'un groupe suprémaciste blanc, le Council of Conservative Citizens, avait, ces dernières années, fait don de plusieurs dizaines de milliers de dollars à des candidats républicains, dont Ted Cruz, Rick Santorum et Rand Paul (ces derniers ont annoncé qu'ils allaient rendre l'argent). Certaines lois votées dans des États fédérés conservateurs, suite à la suspension du Voting Rights Act, sont aujourd'hui contestées devant la justice fédérale. C'est le cas d'une loi de Caroline du Nord qui restreint les conditions du vote anticipé et de l'inscription tardive sur les listes électorales. De telles mesures, outre leurs conséquences directes - on parle de dizaines de milliers d'électeurs privés du droit de vote en novembre 2014 - se révèlent désastreuses en termes d'image.

Soucieux de temporiser sans renoncer pour autant au thème des discriminations et des violences ethniques ou « raciales », auquel l'opinion est de plus en plus sensible depuis les événements de Baltimore, Ferguson et Charleston, certains candidats, à commencer par Jeb Bush, ont fait le choix de critiquer le « politiquement correct » - une antienne conservatrice des années 1980. Jeb Bush entend cependant élargir la base électorale du Parti républicain en direction des minorités, notamment aux Hispaniques. Il parle couramment espagnol, sa femme est née au Mexique, et il est allé jusqu'à se déclarer hispanique dans un recensement de 2009 - un geste qu'il dit avoir par la suite regretté. Mais Jeb Bush est une cible privilégiée de Hillary Clinton : la prétendante démocrate a dénoncé sa décision, lorsqu'il était gouverneur de Floride, de supprimer l'affirmative action (7) à l'université. Il se défend en arguant que ce système était discriminatoire et impopulaire et que, depuis sa disparition, le nombre d'étudiants afro-américains et hispaniques dans cet État serait en hausse. Lien de cause à effet ou augmentation du nombre total d'étudiants dans les universités de Floride ? Difficile à dire...

L'immigration, « patate chaude » de la politique américaine...

L'immigration est le sujet sur lequel Jeb Bush se distingue le plus de ses adversaires républicains. Il plaide, en effet, pour une légalisation progressive des immigrés clandestins installés aux États-Unis. Ses principaux rivaux, au premier rang desquels Scott Walker (8), sont au contraire partisans d'une ligne dure, utilisant l'argument classique de la sécurité des personnes et celui de la protection des travailleurs américains. Ted Cruz, qui est né au Canada et qui est lui-même un immigré cubain de deuxième génération, a affirmé vouloir renvoyer « chez eux » les millions de Mexicains sans papiers. Marco Rubio, actuel sénateur de Floride, lui aussi d'origine cubaine, qui est parfois surnommé l'« Obama latino », plaide également pour la fermeté afin de se démarquer de son ancien mentor, Jeb Bush. Seul Rand Paul, guidé par son idéologie libertarienne, se dit favorable à ce que les immigrés - à l'instar des femmes et des homosexuels - aient davantage de droits.

Donald Trump met au jour les fortes divisions des Républicains

L'irruption de Donald Trump dans la course aux primaires empoisonne les débats du côté des Républicains : le parti, qui souhaite en finir avec les « petites phrases » délétères de 2012, voit sa tactique fortement mise à mal par les provocations du milliardaire fantasque. Ses propos sur les Mexicains, qu'il a qualifiés de délinquants et de violeurs, lui ont attiré les foudres de ses rivaux, mais aussi de certains de ses partenaires économiques comme la chaîne NBC - il y produisait une émission de téléréalité et il est propriétaire de concours de beauté jusqu'ici diffusés par la chaîne. Donald Trump n'en est pas à son coup d'essai : il est connu pour ses diatribes racistes, notamment sur les native Americans. C'est même une stratégie qu'il utilise en affaires : pour protéger ses investissements contre le développement des casinos à Atlantic City, il avait eu il y a quinze ans des mots haineux à l'encontre des Indiens. En stigmatisant certains groupes sociaux, il n'a qu'un objectif : faire parler de lui. Faisant fi de l'appel de Jeb Bush à plus de « civilité » dans les débats, Donald Trump pousse le curseur vers la droite et impose son discours sur l'agenda médiatique. Opportunistes, les Démocrates disent de lui qu'il est le vrai visage du Parti républicain.

Il n'en reste pas moins que les leaders du Grand Old Party sont fortement divisés sur la question de l'immigration. Peu sont favorables à une politique de régularisation, y compris celle, prudente, décidée par le président Obama il y a bientôt un an. La lutte contre la délinquance - supposée plus forte chez les immigrés que dans le reste de la population - et la défense des emplois, des salaires, voire des aides sociales des Américains sont les deux leitmotive majoritaires chez les conservateurs : selon eux, l'immigration clandestine doit être pénalisée plus durement. Certains, au Congrès, souhaitent supprimer les dotations aux villes qui ne sont pas assez strictes en matière de lutte contre l'immigration clandestine. Ils cherchent même à punir plus sévèrement les délits commis par des illegals. Depuis quelques années, certains États fédérés ont voté des lois pour criminaliser l'immigration, à l'instar de l'Arizona qui, en 2010, a autorisé le contrôle au faciès par la police...

Un bémol, toutefois : dans de nombreux secteurs comme l'agriculture, le tourisme ou les nouvelles technologies, la main-d'oeuvre, qualifiée ou non, fait défaut. Ce qui explique que des groupements professionnels ainsi que de grandes entreprises de l'Internet aient exigé une libéralisation de l'immigration de travail. La Chambre de commerce des États-Unis va dans le même sens. Mieux encore : des organisations philanthropiques, y compris proches des Républicains, soutiennent les associations de défense des droits des immigrés. Incapables de se mettre d'accord sur un texte de loi en 2013 et 2014, les congressistes républicains ont fait de ce sujet une « hot potato » pour leur parti : le message envoyé aux Hispaniques pourrait bien être dévastateur.

Les États-Unis confrontés à une crise identitaire

Les Afro-Américains et les Latinos sont plus visibles que jamais dans les médias ; l'influence des icônes issues des minorités grandit au sein de la culture populaire, constituant un véritable soft power. Ils sont aussi plus nombreux à occuper des postes de responsabilité dans le monde du travail. Les Hispaniques sont en passe de devenir le principal groupe ethnique à l'horizon 2040. Pour autant, cette Amérique diverse, plurielle, encore sujette à de fortes injustices, pose problème à certains.

Comme l'a montré, l'été dernier, la controverse autour du drapeau confédéré, la question identitaire est aujourd'hui au coeur de la politique américaine : « qui sommes-nous ? », « où va notre nation ? », s'interrogent les gens. À l'intérieur du pays, le métissage progresse, les nouvelles élites se « colorisent », les revendications se multiplient en matière d'émancipation et de respect des droits... Autant de changements que chacun des deux prétendants à la Maison-Blanche devra prendre en compte : l'avenir dira si, dans les programmes, cette évolution est présentée comme une richesse ou un fardeau. Le sujet devrait susciter des positions tranchées, que l'on parle d'emploi, de santé, d'éducation, de lutte contre la pauvreté, de sécurité ou de tolérance culturelle et religieuse. Comment répondre aux revendications égalitaires sans s'aliéner l'électorat traditionnel ? C'est, pour l'heure, la quadrature du cercle du côté des Républicains. Le déni d'une réalité inéluctable ne peut, dans tous les cas, faire office de projet.

Afin de se donner une image moderne, optimiste, tournée vers l'avenir, Jeb Bush a affirmé qu'il n'était pas un responsable politique « guidé par le ressentiment ». Mais que proposera-t-il pour les minorités, en dehors d'une réforme de l'immigration ? Certains de ses concurrents républicains renouent même avec l'hostilité des années 1980, voire des années 1960, contre les Noirs et les Hispaniques. Marco Rubio se positionnera peut-être, et à contre-courant, sur ces sujets. Quant aux candidats démocrates en lice, ils sont mis au défi par la jeunesse afro-américaine de faire mieux que Barack Obama sur la lutte contre les discriminations « raciales ». Leur tâche sera d'autant plus délicate que les attentes sont élevées. La problématique ethnique et « raciale » devrait donc traverser bon nombre de sujets de la campagne : la lutte contre le chômage pour les personnes peu qualifiées, l'extension du salaire minimum aux emplois privés, la scolarisation précoce et l'égalité des chances dans les apprentissages scolaires, sans oublier la réforme du système pénal. Nul doute que les communautés hispaniques et afro-américaines y seront très attentives : la clé des élections de 2016 est peut-être entre leurs mains.