Jeune (43 ans), beau, intelligent, flexible : pour un grand nombre d'observateurs, Milo Djukanovic incarne l'homme politique moderne. Dans les années 1990, il a dirigé le gouvernement du Monténégro pendant trois mandats consécutifs, puis a été élu président de la République, avant de redevenir premier ministre il y a deux ans. À ce jour, il n'a jamais été dans l'opposition. Le Monténégro, pays autoproclamé " écologique " (l'article premier de la Constitution définit le pays comme " démocratique, social et écologique " ; par cet article, l'État s'engage à veiller sur l'équilibre écologique : c'est le seul État au monde à stipuler une telle préoccupation dans un texte constitutionnel), a survécu à tous les conflits qui se sont succédé dans les Balkans depuis les années 1990. Ce petit pays (620 000 habitants) situé à deux heures de vol des principales capitales européennes fait figure de véritable bijou naturel avec ses montagnes en bordure de l'Adriatique (Monténégro, " Crna Gora " en serbe, signifie " montagne noire "). Mais les paysages paradisiaques peinent à dissimuler des infrastructures vieillissantes, un chômage de plus de 20 % (1), une corruption largement répandue et de nombreuses tensions politiques liées à l'éternelle question du statut de l'État.
Aujourd'hui, le Monténégro est quasiment indépendant : il dispose d'une assemblée parlementaire compétente pour voter
le budget, d'un gouvernement, d'une police et d'une administration autonomes. Seules la défense et les affaires étrangères relèvent officiellement de la compétence de l'État de Serbie-et-Monténégro, ce qui n'empêche pas le ministre monténégrin des Affaires étrangères (actuellement, Miodrag Vlahovic) d'avancer des positions différentes de celles de Belgrade et de conduire sa propre politique extérieure... En réalité, la Serbie-et-Monténégro est une union étatique, et non une fédération.
Réformiste et pro-européen convaincu, Djukanovic a commencé sa carrière au Comité central de la Ligue communiste de Yougoslavie (2), dont il était le plus jeune membre. À l'époque, il défendait l'autogestion et le centralisme. Point noir dont Djukanovic n'est sans doute pas fier aujourd'hui : il comptait parmi les fidèles de Slobodan Milosevic lorsque ce dernier arriva au pouvoir. La " révolution anti-bureaucratique " lancée par l'homme fort de Belgrade permit à son jeune allié de démontrer son aptitude à mettre en œuvre les réformes. C'est de cette époque que date son surnom : Milo britva - le couteau.
Très vite, Djukanovic se démarque de Milosevic. Une fois nommé secrétaire de la présidence du Comité central de la Ligue communiste, en 1989, il déclare que la question de la confiance du peuple dans le pouvoir se pose dans le pays entier et qu'il est impossible de continuer avec les dirigeants actuels.
Sa carrière s'accélère : en 1990, lors des premières élections législatives, il est élu député. En 1991, le Parti communiste monténégrin est rebaptisé Parti démocrate des socialistes (DPS) et, le jour même de son vingt-neuvième anniversaire, le 15 février 1991, Milo Djukanovic devient le plus jeune premier ministre d'Europe. À cette époque, le Monténégro, l'une des six républiques de la Yougoslavie socialiste et fédérale, était complètement subordonné à la Serbie. En 1992, une nouvelle Constitution est adoptée ; elle stipule que le Monténégro devient une République souveraine. Courageusement, avec le soutien de l'Occident, Djukanovic se mue en l'un des critiques les plus acharnés du régime de Slobodan Milosevic. Sa ligne provoque des secousses au sein de la classe politique monténégrine, mais lui vaut la victoire à l'élection présidentielle du 19 octobre 1997, un poste qu'il occupe jusqu'à la fin 2002. Aux législatives d'octobre 2002, la " Coalition démocratique pour un Monténégro européen - Milo Djukanovic " remporte 48 % des suffrages. Djukanovic décide alors de retrouver le poste de premier ministre et c'est son bras droit, Filip Vujanovic, qui se présente et remporte la présidentielle de février 2003. Un jeu de chaises musicales qui s'explique par une raison simple : c'est le premier ministre qui exerce la réalité du pouvoir.
Unanimement applaudi du temps où il s'opposait à Milosevic, il est désormais critiqué pour son " manque d'idées ". D'après ses adversaires, il conduirait toujours la même politique à l'égard de Belgrade, dure et sans concession... " Sans concession lorsqu'il s'agit des intérêts monténégrins ", rétorque le premier ministre. Ses contacts avec des milieux d'affaires peu scrupuleux et la surprenante réussite professionnelle de ses proches lui sont également reprochés.
Mais Djukanovic ne s'en laisse pas conter. Il prétend comprendre parfaitement la réalité et les besoins de son pays. À ce jour, son évolution personnelle et le succès remporté par ses réformes, notamment économiques, l'ont toujours maintenu sur le devant de la scène politique. Selon un analyste monténégrin, Srdja Darmanovic, " Djukanovic est un cas typique d'homme politique ex-communiste, plutôt qu'une exception. Un grand nombre d'anciens communistes gèrent aujourd'hui de façon correcte la transition économique et politique des pays d'Europe de l'Est. C'est pourquoi le passé de Djukanovic, en dépit des critiques incontestables qu'il suscite, ne préjuge pas de ses actions futures. La politique est un domaine où les succès d'aujourd'hui font oublier les péchés d'hier ".
À l'heure actuelle, Milo Djukanovic se rapproche d'une échéance décisive : l'indépendance du Monténégro - son leitmotiv depuis son arrivée au pouvoir - sera décidée en 2006 par voie référendaire. Un pari difficile dans un pays divisé sur la question. Mais rien ne semble devoir ébranler la confiance du sémillant premier ministre...