La Bosnie-Herzégovine commémore cette année le dixième anniversaire du massacre de Srebrenica (juillet 1995) et de la fin d'une guerre qui a coûté près de 200 000 vies humaines. Sans même parler des dégâts matériels. Depuis la conclusion des accords de paix de Dayton (novembre 1995), la Bosnie-Herzégovine forme un pays théoriquement uni, mais divisé en deux " entités " : la Republika Srpska et la Fédération croato-bosniaque de Bosnie-Herzégovine. Cette dernière est elle-même subdivisée en dix cantons, à prédominance tantôt bosniaque musulmane, tantôt croate. À ces deux entités, il convient encore de rajouter le district autonome de Brcko, dans le nord du pays (1).
Avant la guerre, la Bosnie-Herzégovine comptait, selon le recensement de 1991, 4,5 millions d'habitants, dont 45 % de Bosniaques musulmans, 33 % de Serbes et 18 % de Croates. Aujourd'hui, il est difficile d'évaluer la situation démographique exacte du pays, en raison des mouvements de populations massifs déclenchés depuis la guerre et qui se poursuivent encore à ce jour : retours de réfugiés, nouveaux départs vers l'étranger pour des raisons économiques, etc.
La communauté croate est celle dont l'importance relative a le plus baissé : les Croates de Bosnie-Herzégovine migrent vers la Croatie et ne représentent plus qu'environ 12 % de la population de leur pays d'origine.
La Fédération croato-bosniaque de Bosnie-Herzégovine a été créée après les accords de Washington (avril 1994) qui ont mis un terme au conflit croato-bosniaque. Son existence a été entérinée par les accords de Dayton, tout comme celle de la Republika Srpska.
Depuis les amendements constitutionnels adoptés au printemps 2003, les trois " peuples constitutifs " de Bosnie-Herzégovine (Bosniaques, Serbes et Croates) jouissent de droits égaux dans le pays et chacune de ses entités. Cependant, depuis la guerre, la Bosnie présente toujours l'allure d'une juxtaposition de territoires mono-ethniques, qu'il s'agisse des zones croates et musulmanes de la Fédération ou de la Republika Srpska, où les Serbes demeurent largement majoritaires malgré le retour d'un grand nombre de réfugiés et de déplacés principalement musulmans.
Depuis dix ans, le jeu politique bosniaque peut se résumer à une tension permanente entre, d'une part, le renforcement des compétences de l'État central et, de l'autre, la montée en puissance des deux entités (voire des cantons au sein de la Fédération). Les difficiles équilibres que les négociateurs de Dayton ont voulu garantir entre les différents nationalismes ont conduit à la création d'un maquis institutionnel particulièrement complexe et très peu propice au développement des indispensables réformes.
Aujourd'hui, les destructions de la guerre ont été partiellement effacées et le haut commissariat des Nations unies aux Réfugiés a enregistré le retour de plus d'un million de réfugiés. Cependant, bien souvent, ces retours ont un caractère fictif : des Serbes qui récupèrent légalement leur appartement dans la capitale, Sarajevo, située dans la Fédération, s'empressent de le revendre pour s'installer en Republika Srpska. Les Croates et les Bosniaques agissent de même. Conséquence : l'homogénéisation ethnique des différentes régions de Bosnie-Herzégovine se poursuit et un mur de méfiance continue de séparer les différentes communautés.
La souveraineté nationale bosniaque est toujours limitée par la présence d'un haut représentant international, nommé par l'Union européenne, qui dispose de pouvoirs discrétionnaires lui permettant d'opposer son veto à des lois, d'imposer des décrets législatifs, de démettre des fonctionnaires, d'interdire d'activités publiques des dirigeants politiques et, même, de créer de nouvelles institutions dont le financement incombe aux autorités bosniaques.
La dérive autoritaire constatée ces dernières années a valu à l'actuel haut représentant, le Britannique Paddy Ashdown, le surnom de " vice-roi des Indes " (2). Au nom de l'exigence de coopération avec le Tribunal pénal international de La Haye, Paddy Ashdown a engagé un bras de fer avec les autorités de la Republika Srpska, n'hésitant pas à démettre plus de cinquante fonctionnaires au début du mois de juillet 2004. En décembre dernier, il déclarait même que la possibilité d'une dissolution de l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine ne devait pas être exclue ! Un an plus tôt, il avait également choisi la manière forte en réunifiant par décret la ville de Mostar, toujours disputée entre les nationalistes croates et musulmans.
En Bosnie-Herzégovine, de plus en plus de voix s'élèvent - en particulier dans les milieux d'opposition - pour dénoncer cette lourde tutelle, potentiellement contre-productive. " Les partis nationalistes sont confortés dans leur irresponsabilité puisqu'ils savent très bien que toutes les décisions qu'ils peuvent prendre risquent d'être cassées par le haut représentant. Cette situation ouvre la voie à la surenchère démagogique permanente ", estiment ainsi les experts réunis dans l'Association BiH 2005, présidée par l'ancien haut représentant Wolfgang Petritsch, qui regroupe des sociologues, des politologues et des responsables politiques bosniaques, et qui milite pour une révision des accords de Dayton. D'après ces experts, si les dirigeants politiques bosniaques étaient pleinement confrontés à leurs responsabilités, ils trouveraient plus facilement la voie de véritables compromis.
La tutelle politique du haut représentant s'accompagne d'une présence militaire internationale. En décembre 2004, la mission SFOR de l'Otan a cependant été remplacée par la mission européenne EUFOR, forte d'environ 10 000 hommes. Il s'agit de la plus importante mission militaire de l'UE à l'extérieur de ses frontières. Depuis un an, l'Union avait déjà pris la direction des forces internationales de police présentes en Bosnie-Herzégovine. Les États-Unis ont cependant conservé une base militaire à Tuzla, et l'Otan maintient un petit contingent, dont l'unique mission vise à l'arrestation des criminels de guerre recherchés par le Tribunal pénal international (TPI) de La Haye.
Les trois partis nationalistes qui avaient gagné les premières élections pluripartites de 1990 - le Parti de l'action démocratique (SDA, musulman), le Parti démocratique serbe (SDS) et la Communauté démocratique croate (HDZ) - sont à nouveau au pouvoir. La brève parenthèse du gouvernement social-démocrate de Zlatko Lagumdzija, de 2000 à 2002, n'a pas entraîné de changements notables dans la vie politique et institutionnelle du pays.
L'opposition bosniaque ne présente pas un visage uni, puisque le Parti social-démocrate (SDP) de Zlatko Lagumdzija n'est influent que dans la Fédération et n'entretient pas de bonnes relations avec les sociaux-démocrates serbes indépendants (SNSD) de Republika Srpska, dirigés par Milorad Dodik. Malgré la référence commune à des valeurs européennes, la " cassure " nationale continue de séparer ces partis. Paradoxalement, les formations nationalistes arrivent mieux à s'entendre autour d'un simple partage du pouvoir.
La Bosnie-Herzégovine poursuit néanmoins la normalisation de ses relations avec ses voisins, la Serbie et la Croatie. Des excuses réciproques ont été échangées pour les crimes commis durant la guerre. De plus, Zagreb comme Belgrade reconnaissent l'intégrité de la Bosnie-Herzégovine et semblent avoir renoncé à conduire des politiques interventionnistes à son égard. Les dirigeants bosniaques observent avec attention et quelques craintes les évolutions de la crise du Kosovo. En cas de reconnaissance de l'indépendance de ce territoire actuellement placé sous protectorat des Nations unies, l'idée a parfois été avancée d'offrir un " dédommagement " à la Serbie sous la forme du rattachement de la Republika Srpska.
L'imbroglio institutionnel n'est pas le seul problème auquel le pays est confronté, loin de là : la Bosnie-Herzégovine demeure engluée dans un profond marasme économique. Le taux de chômage réel est estimé à 40 % de la population active, et les jeunes diplômés continuent de tout faire pour essayer de quitter le pays. Cette dérive fait craindre l'apparition d'un nouveau radicalisme qui pourrait notamment s'exprimer dans la sphère religieuse. Alors que les options nationalistes demeurent largement dominantes chez les Serbes comme chez les Croates, la communauté musulmane est profondément travaillée par des courants intégristes (3). La corruption est également un fléau qui ravage toutes les institutions bosniaques. Fin mars, Paddy Ashdown a ainsi contraint à la démission le membre croate de la Présidence, Dragan Covic, impliqué dans plusieurs scandales financiers à Mostar.
La perspective de l'intégration du pays dans les structures euro-atlantiques demeure fort lointaine et nécessiterait une profonde réforme des institutions, ainsi qu'une pleine coopération avec le TPI de La Haye, à laquelle les dirigeants de Republika Srpska demeurent réticents. L'ancien président de guerre de l'entité serbe, Radovan Karadzic, inculpé depuis 1995, demeure introuvable et pourrait bien se cacher en Republika Srpska, où il jouirait du soutien de la population et de certains représentants des institutions.
Sulejman Tihic est, depuis 2002, le représentant bosniaque de la Présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine, qui compte trois représentants, un pour chaque " peuple constitutif " du pays.