Entretien avec Benyamin Netanyahou*
israël face à ses ennemis
Cet entretien a été conduitpar Gilles-William Goldnadel**
* Président du Likoud, ancien premier ministre d'Israël (1996-1999).
** Président d'Avocats sans frontières. Auteur, entre autres publications, de : Le Nouveau Bréviaire de la haine, Ramsay, 2001 ; Les Martyrocrates, Plon, 2004.
Gilles-William Goldnadel - Votre formation, le Likoud, est le premier parti d'opposition en Israël. Vous ne ménagez pas vos critiques à l'encontre du gouvernement d'Ehoud Olmert. Quels sont vos principaux griefs ?


Benyamin Netanyahou- Ce gouvernement n'est en place que depuis un an... mais il a déjà eu le temps de prendre plusieurs décisions que je désapprouve absolument !
Avant tout, je lui reproche sa gestion du conflit qui a opposé Israël au Hezbollah l'été dernier. Entendons-nous bien : je ne remets pas en cause les objectifs de l'opération militaire - désarmer le « Parti de Dieu » comme l'exigeait la résolution 1559 de l'ONU (1), supprimer le danger qu'il faisait planer sur la frontière nord d'Israël et récupérer nos soldats kidnappés. Ces objectifs étaient justifiés ; c'est pourquoi j'ai fermement soutenu le gouvernement tout au long de cette guerre. Hélas, les buts fixés n'ont pas été atteints. Jugez vous-même : le Hezbollah s'est mis à se réarmer à la seconde où le cessez-le-feu a été proclamé ; il représente toujours un danger de premier plan pour notre frontière nord (ainsi que pour le gouvernement libanais, bien entendu) ; quant à nos soldats, ils ne nous ont jamais été remis.


G.-W. G. - D'après vous, quelles erreurs le gouvernement a-t-il commises pendant ce conflit ?


B. N. - Tout au long de la guerre, le processus de prise de décision du gouvernement a été extrêmement confus. En ce moment même, une Commission d'enquête étudie en détail le déroulement des opérations. Je suis certain que ses conclusions mettront en évidence les errements de nos dirigeants. Je pense, aussi, que la Commission critiquera le gouvernement pour son incapacité à garantir la sécurité de la population israélienne durant les affrontements. Plus de 15 % des habitants d'Israël ont quitté la zone où ils vivaient ou bien se sont réfugiés dans des bunkers. N'oubliez pas que 4 000 missiles ont frappé le nord du pays - des missiles pratiquement identiques aux V1 et V2 allemands qui se sont abattus sur la Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. J'espère, à tout le moins, que le gouvernement aura à coeur de tirer les enseignements de ses erreurs et saura mieux préparer le pays à un éventuel nouveau conflit !


G.-W. G. - Vous reprochez également au cabinet Olmert son attitude timorée face au Hamas...


B. N. - En effet. D'un point de vue diplomatique, le gouvernement a, dès son arrivée aux affaires, mal géré la montée en puissance du Hamas en lui permettant de participer à des élections palestiniennes. Désireux d'apparaître constructif, Israël s'est toujours montré très ambigu au sujet de cette organisation terroriste qui ne fait aucun mystère de son désir de rayer l'État hébreu de la carte. Si Israël ne rejette pas clairement le Hamas, pourquoi qui que ce soit d'autre le ferait ?
L'exemple le plus récent est l'« accord d'unité palestinienne » signé à La Mecque en février dernier. Ce texte, par lequel Mahmoud Abbas capitule complètement devant le Hamas, aurait dû être immédiatement dénoncé par les autorités israéliennes ! Au lieu de quoi, nos dirigeants ont adopté une attitude attentiste. Et c'est en partie à cause de leurs tergiversations que la mobilisation de la communauté internationale face au Hamas commence à donner des signes de faiblesse. C'est très malheureux. Je souhaite, néanmoins, que le gouvernement se ressaisisse, qu'il s'oppose clairement au nouveau gouvernement palestinien et qu'il prenne la tête d'une campagne internationale visant à l'isoler. S'il s'engage dans cette voie, mon parti lui apportera tout son soutien. Mieux vaut tard que jamais.


G.-W. G. - Partagez-vous l'opinion d'après laquelle le conflit de l'été dernier aurait remis en question l'« invulnérabilité » de Tsahal ?


B. N. - La guerre a démontré deux choses. D'abord que, malgré les difficultés, les soldats israéliens restent parmi les meilleurs au monde. Ensuite, que la détermination du peuple israélien est à toute épreuve. La population est prête à tous les sacrifices nécessaires pour vaincre un ennemi fourbe et cruel. L'été dernier, nos soldats se sont battus avec bravoure et nos civils les ont soutenus avec résolution. Malheureusement, les dirigeants n'ont pas été à la hauteur.
Personne ne devrait sous-estimer l'armée israélienne. L'une des principales qualités de mon pays, c'est sa capacité à s'adapter rapidement aux circonstances. C'est pourquoi je pense que les erreurs commises pendant le dernier conflit ne seront pas réitérées à l'avenir. Si nous sommes entraînés dans une nouvelle confrontation militaire, nous serons prêts. Il reste à espérer que, cette fois, la volonté des chefs sera égale à celle des soldats et de la population !


G.-W. G. - Quelles mesures devrait-on prendre pour empêcher le Hezbollah de se réarmer et, par conséquent, pour prévenir de nouveaux affrontements ?


B. N. - Vous avez parfaitement cerné le problème : c'est précisément notre incapacité à désarmer le Hezbollah qui sera le déclencheur du prochain conflit. De la même manière que la non-application de la résolution 1559 a conduit à la guerre de l'été dernier, la non-application de la résolution 1701 (2) provoquera l'affrontement suivant. Pour empêcher le Hezbollah de réarmer, trois choses sont nécessaires.
Premièrement, la communauté internationale doit tenir l'Iran et la Syrie pour responsables des actions du Hezbollah. Chacun sait que les Iraniens fournissent au « Parti de Dieu » de l'argent et des armes, et qu'ils entraînent ses militants. Quant aux Syriens, ils facilitent l'acheminement des armes iraniennes, via leur territoire, jusqu'au « Hezbollahland ».
Deuxièmement, la Force internationale déployée au Liban doit démontrer qu'elle est décidée à s'opposer au réarmement du Hezbollah. Ce qui implique l'interception - au besoin par la force - des expéditions d'armes qui sont destinées à ce mouvement. Pour l'heure, il n'y a pas eu de telles interceptions.
Troisièmement, le monde doit soutenir le gouvernement libanais, que le Hezbollah tente de renverser. Un gouvernement fort et stable à Beyrouth, appuyé par la puissance et la détermination d'une communauté internationale résolue à démanteler l'arsenal du Hezbollah : voilà qui pourrait empêcher un nouveau conflit.
Je sais très bien qu'il ne sera pas facile de s'opposer au Hezbollah. Mais l'été dernier a montré que ne pas l'affronter risque de coûter bien plus cher, non seulement à Israël mais aussi au Liban et à toute la région.


G.-W. G. - Concrètement, comment devrait-on gérer la question de la bande de Gaza ?


B. N. - Hélas, c'est le Hamas qui, aujourd'hui, dicte la politique du gouvernement palestinien. Or, je le répète, le Hamas a proclamé à moult reprises, sans équivoque,  son souhait de détruire Israël.  Ce parti refuse de se soumettre aux moindres injonctions de la communauté internationale. Il ne reconnaît pas le droit à l'existence d'Israël ; il ne renoncera pas à la terreur ; et il rejette les traités déjà signés par l'Autorité palestinienne. Dans ces conditions, aucun progrès n'est envisageable.
Après le désengagement israélien de Gaza, certains pensaient à tort que les Palestiniens profiteraient de cette concession unilatérale pour se mettre à bâtir une société saine et capable de paver le chemin de la paix. Mais, dans les faits, c'est tout le contraire : des missiles tirés depuis la bande de Gaza s'abattent régulièrement sur les villes israéliennes voisines. Par surcroît, le chaos et la violence règnent à l'intérieur de la bande, bien loin de l'État de droit rêvé. Le plus troublant, c'est que des armes entrent à Gaza à travers sa frontière ouverte avec l'Égypte. Malheureusement, le gouvernement du Caire n'a pas fait assez d'efforts pour interrompre ces approvisionnements, bien qu'il en ait pris l'engagement. Or si nous continuons de fermer les yeux sur les fournitures d'armes à Gaza, nous aurons tôt ou tard à gérer, dans ce territoire, un conflit similaire à celui qui nous a opposés au Hezbollah l'année dernière.
La meilleure chose à faire avec le gouvernement Hamas, c'est le démanteler. Comment y parvenir sans mettre les Israéliens en danger et en minimisant autant que possible les dommages infligés aux Palestiniens ? Voilà une question à laquelle il faut travailler. Ce qui est sûr, c'est que le Hamas ne deviendra jamais un partenaire avec lequel il sera possible de faire la paix. La seule chance d'aboutir à une paix durable, c'est d'écarter les extrémistes.


G.-W. G. - Jusqu'où le processus de paix israélo-palestinien peut-il progresser ? Qu'est-ce qui est acceptable et qu'est-ce qui ne l'est pas? Quel serait votre plan pour la Cisjordanie, Jérusalem, la bande de Gaza, etc. ?


B. N. - Ce n'est pas d'un nouveau « plan » que nous avons besoin pour obtenir la paix. N'oubliez pas qu'il y a quelques années Ehoud Barak, à Camp David, avait offert à Yasser Arafat tout ce que les Palestiniens étaient censés réclamer : un État composé de Gaza et de pratiquement toute la Judée-Samarie, avec Jérusalem pour capitale. En réponse, Arafat a déclenché contre nous une guerre de terreur, ce qui démontrait bien qu'il n'était nullement intéressé par un État palestinien à côté d'Israël. Ce qu'il souhaitait, c'est un État palestinien à la place d'Israël...
Il n'y aura pas de paix aussi longtemps que les Palestiniens ne se rendront pas à la réalité. Or le fantasme qui consiste à vouloir détruire Israël - que ce soit par des moyens militaires, par le terrorisme, par une poussée démographique, en inondant Israël de réfugiés ou en exigeant l'instauration d'un État commun - s'est encore raffermi dans les esprits des Palestiniens au cours de ces dernières années.
Ce fantasme doit disparaître. Et si elle souhaite vraiment faciliter le processus de paix, la communauté internationale doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour expliquer qu'Israël ne disparaîtra jamais. Malheureusement, ces derniers temps, il n'en a rien été. Au contraire : le comportement de la communauté internationale a laissé croire aux ennemis d'Israël qu'ils pourraient atteindre leurs buts par la violence et le terrorisme. On a laissé les Palestiniens parler tout haut de la destruction de l'État hébreu sans jamais leur demander de comptes pour ces dires !
C'est pourtant l'évidence : pour obtenir la paix, le monde doit s'opposer avec fermeté à ceux qui refusent la paix. Mais voilà des décennies que la communauté internationale fait pression sur Israël, qui a toujours désiré la paix, et non sur les dirigeants palestiniens qui, eux, n'ont cessé de rejeter toute forme d'apaisement.


G.-W. G. - Vous dites qu'Israël « a toujours désiré la paix ». Certains dirigeants arabes, mais aussi occidentaux, contestent ce point de vue...


B. N. - L'idée selon laquelle Israël ne voudrait pas la paix, ou ne serait pas prêt à faire des sacrifices pour elle, est franchement absurde. La preuve : chaque fois qu'un leader israélien a eu affaire à un dirigeant arabe désireux de faire la paix, nous avons fait la paix. Que nos gouvernants fussent de gauche ou de droite, ils ont toujours tendu la main aux hommes du camp opposé, dès lors que ceux-ci étaient de bonne volonté. Menahem Begin, chef du Likoud, a fait la paix avec Sadate parce que Sadate voulait la paix. Yitzhak Rabin, chef du Parti travailliste, a fait la paix avec Hussein de Jordanie parce que Hussein voulait la paix. Et si de nombreux premiers ministres israéliens, de gauche comme de droite, n'ont pas réussi à s'entendre avec les Palestiniens, c'est tout simplement parce que ces derniers ne le voulaient pas. Le jour où ils le désireront vraiment, ils trouveront un langage commun avec le premier ministre israélien, quel qu'il soit à ce moment-là.
Quand j'étais chef du gouvernement, ma politique était très claire. J'étais prêt à passer avec les Palestiniens des accords fondés sur la réciprocité. Si je me retrouve à nouveau à ce poste, je maintiendrai cette attitude. Dès lors que mon interlocuteur palestinien sera réellement résolu à faire la paix et dira en arabe la même chose qu'en anglais et en français, nous pourrons faire de grands progrès.
Le problème, c'est que, aujourd'hui, la société palestinienne est bloquée par une culture qui glorifie la mort, célèbre les martyrs et appelle quotidiennement à la destruction d'Israël. Pas un jour ne s'écoule sans que les chaînes de télévision, les stations de radio et les journaux palestiniens n'incitent la population à haïr l'État hébreu, mais aussi l'Amérique, les Juifs en tant que tels, les chrétiens et, plus globalement, l'Occident - une notion qui, soit dit en passant, inclut la France. Quand ces incitations à la haine prendront fin - et la communauté internationale a un rôle important à jouer dans ce domaine - et quand une culture de vie remplacera une culture de mort, alors la paix sera possible.


G.-W. G. - Quelle est la plus grande menace qui pèse aujourd'hui sur la sécurité d'Israël ?


B. N. - Les dirigeants iraniens sont décidés à « rayer Israël de la carte », pour reprendre leurs propres termes. De plus, ils sponsorisent des organisations terroristes comme le Hezbollah, le Jihad islamique palestinien et, à présent, le Hamas. Quant à Ahmadinejad, il nie la réalité de l'Holocauste tout en poursuivant sa quête d'armes nucléaires - des armes qui lui permettraient justement de perpétrer un nouvel Holocauste.
Je veux être très clair : Israël ne tolérera jamais que l'Iran se dote d'armes nucléaires. Sur ce point, toute la classe politique israélienne - gauche, centre et droite confondus - partage la même analyse. Mon peuple s'est déjà trouvé au bord de l'annihilation, et il est hors de question pour nous qu'un tel risque resurgisse. Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour nous protéger contre ce régime qui a juré de nous détruire. Nous ne le laisserons jamais se doter des moyens de nous anéantir. Il faut bien comprendre qu'un Iran doté de l'arme nucléaire ne serait pas une menace uniquement pour Israël. Ce serait un danger pour la planète entière. Tout comme, en son temps, Hitler n'était pas un problème seulement pour les Juifs (comme beaucoup l'ont cru au départ), le régime des mollahs n'est pas, aujourd'hui, un problème seulement pour les Israéliens.


G.-W. G. - Pouvez-vous expliquer pourquoi ?


B. N. - Téhéran possède déjà des missiles susceptibles de frapper n'importe quel point de notre territoire... mais il continue de développer des missiles à plus longue portée. Pourquoi ? Eh bien, tout simplement parce que ses dirigeants souhaitent pouvoir atteindre l'Europe et, un jour, l'Amérique. L'Iran a récemment lancé une fusée spatiale : bientôt, il possédera des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). L'Europe doit se réveiller et prendre conscience, avant qu'il ne soit trop tard, de la terrible menace que représenterait pour elle un Iran nucléaire.
Un Iran doté de l'arme ultime changerait complètement la face du monde. Primo, il fournirait un parapluie nucléaire aux nombreux groupes terroristes qu'il finance. Secundo, il dominerait rapidement le Moyen-Orient et tenterait de prendre le contrôle des ressources pétrolières qui approvisionnent toute la planète. Tertio, il déclencherait par contagion une vague de prolifération nucléaire dans l'ensemble de la région. Quarto, il pourrait confier ces armes à un groupe terroriste qui ne manquerait pas de s'en servir. J'ajoute que ce régime fanatique, imperméable aux moyens de dissuasion habituels, pourrait utiliser lui-même ces armes au nom de la vision messianique et apocalyptique qu'il se fait du monde. Comme l'a récemment dit le célèbre historien et spécialiste du Moyen-Orient Bernard Lewis, pour Ahmadinejad, la destruction mutuellement assurée n'est pas un élément de dissuasion mais un élément d'incitation.


G.-W. G. - Quelle est votre position à l'égard de la Syrie ? Est-il possible de faire la paix avec Bachar el-Assad ? À quelles conditions ?


B. N. - La paix avec la Syrie sera possible lorsque les Syriens seront prêts à faire la paix. Ce qui n'est pas le cas pour le moment. Si elle souhaitait réellement la paix, la Syrie - je dois me répéter - n'autoriserait pas le Hamas et le Jihad islamique à agir ouvertement depuis Damas ; elle n'assassinerait pas ses adversaires politiques au Liban ; elle n'armerait pas le Hezbollah ; elle n'essaierait pas de renverser le gouvernement de Fouad Siniora ; elle ne laisserait pas des terroristes traverser son territoire pour se rendre en Irak afin d'y semer le chaos et la désolation.
Je ne doute pas du fait que le président syrien soit intéressé par des négociations de paix. De son point de vue, de telles négociations pourraient défaire le noeud qui enserre à présent le cou de son régime. Elles affaibliraient les pressions internationales apparues à la suite de l'élimination de Rafic Hariri et de l'enquête de l'ONU à ce sujet - une enquête qui, sans aucun doute, démontrera que c'est bien la Syrie qui se trouve derrière cet attentat. Mais je n'ai vu aucune preuve du fait que ce régime serait réellement prêt à vivre en paix avec Israël.
Je suis certain qu'il y a, en Syrie, de nombreuses personnes - et, en particulier, des démocrates - qui désirent sincèrement vivre en paix avec leurs voisins et ne souhaitent rien tant que construire un avenir meilleur. Plus leurs voix se feront entendre et plus les chances de voir cette paix s'installer augmenteront. Si la Syrie devient, d'une manière ou d'une autre, un partenaire fiable, Israël devra évidemment négocier avec elle ; dans de telles conditions, nous pourrons obtenir un compromis satisfaisant pour tout le monde.


G.-W. G. - Comment empêcher l'Iran et la Syrie de soutenir le terrorisme au Moyen-Orient ?


B. N. - Je vous l'ai déjà dit : il faut tenir ces régimes pour responsables des actes terroristes commis par leurs protégés. Mais cela n'a été le cas que trop rarement. Lors de la guerre de l'été dernier, il était évident que l'Iran fournissait au Hezbollah des armes, de l'argent et de l'entraînement. Pourtant, Téhéran n'a jamais dû répondre de cette « guerre par procuration » qu'il a conduite contre Israël.
C'est d'autant plus regrettable que, quand le monde rend effectivement tels ou tels régimes responsables des agissements de leurs protégés, le résultat est spectaculaire. Voyez seulement ce qu'il s'est passé il y a deux ans. Au lendemain de l'assassinat d'Hariri, la France et les États-Unis se sont élevés, ensemble, contre l'occupation syrienne du Liban, qui durait depuis des décennies. Et sans que le moindre coup de feu ait été tiré, les soldats syriens ont été poussés hors du Liban. Cet épisode montre bien que quand la communauté internationale est unie et déterminée, elle parvient à ses fins.
Si l'Europe et les États-Unis font preuve de la même détermination face au soutien que la Syrie et l'Iran fournissent au terrorisme, ils peuvent obtenir des résultats impressionnants, j'en suis persuadé.


G.-W. G. - Une question à trois volets, si vous le voulez bien : est-il possible de bloquer le développement du programme nucléaire iranien ? Une frappe américaine contre ce pays est-elle concevable ? Israël pourrait-il prendre part à une opération militaire de ce type ?


B. N. - Comme je l'ai expliqué tout à l'heure, un Iran nucléaire représenterait un terrible danger pour le monde entier. Comment l'empêcher d'arriver jusque-là ? Je distingue trois types d'action différents : nous pouvons soit ne rien faire, soit recourir à la force militaire, soit employer des moyens non militaires.
Si nous ne faisons rien, alors l'Iran se dotera de bombes atomiques. C'est inacceptable. Heureusement, l'Amérique, ainsi que la France, ont clairement fait comprendre qu'elles ne toléreraient pas un tel cas de figure. Malheureusement, tous les dirigeants européens ne sont pas sur cette longueur d'onde...
Deuxième possibilité : l'action militaire. Elle ne doit être envisagée qu'en dernière extrémité. Comme l'a dit très justement le leader américain John McCain : la seule chose qui serait pire qu'une frappe sur l'Iran, ce serait un Iran doté de l'arme nucléaire.
C'est sur la troisième éventualité que nous devons concentrer tous nos efforts. Une action non militaire peut être très efficace... mais à condition, j'insiste sur ce point, de maintenir ouverte la possibilité d'une frappe.


G.-W. G. - Quel aspect cette « action non militaire » pourrait-elle prendre ?


B. N. - Le régime de Téhéran est extrêmement vulnérable à la pression économique. Il suffit, pour s'en convaincre, d'analyser l'état du pays : plus de 80 % des revenus de l'État proviennent de ses exportations de pétrole ; le gouvernement subventionne très largement l'essence pour sa population ; et l'industrie pétrolière éprouve un besoin urgent d'investissements et de technologies en provenance de l'étranger.
L'ONU a fait un premier pas dans cette direction il y a quelques mois en décrétant à l'encontre de l'Iran des sanctions très limitées. Mais aussi limitées qu'aient été ces sanctions, elles ont suffi pour mettre en évidence la vulnérabilité économique du pays. Ahmadinejad a été confronté à des critiques sans précédent, et ses alliés ont perdu les récentes élections à l'Assemblée des experts. Le prix de certains biens a bondi, d'autant que le pays anticipe de nouvelles sanctions.
De plus, le Trésor américain a pris la tête d'une action globale. Son but : inciter le système bancaire international à réévaluer les risques que représente le fait de faire des affaires avec l'Iran. Ces efforts ont déjà abouti à d'importants succès. J'espère qu'à l'avenir plus de banques européennes participeront à cette action.


G.-W. G. - Existe-t-il des moyens supplémentaires de faire pression sur ce pays ?


B. N. - Oui : le désinvestissement des compagnies qui font des affaires en Iran. Le problème est que de nombreuses entreprises européennes, y compris françaises, ont beaucoup investi dans ce pays. En Amérique, il existe une loi interdisant aux entreprises locales d'investir en Iran ; mais via des fonds de pension, des plans d'épargne et d'autres instruments d'investissement, de l'argent américain est investi dans des entreprises européennes qui, elles, font des affaires en Iran. Je veux croire qu'une bonne partie de ce soutien à l'économie iranienne prendra bientôt fin et que, rapidement, de plus en plus d'entreprises européennes se retrouveront face à un dilemme très clair : soit faire des affaires en Iran, soit faire des affaires en Amérique. Au Congrès des États-Unis et dans divers États américains, les législateurs sont en train d'élaborer des projets de loi visant à interdire d'investir dans toute compagnie liée à l'économie iranienne, particulièrement dans le secteur énergétique.


G.-W. G. - Quels effets ces retraits auraient-ils sur l'Iran ?


B. N. - Celui qui souffrira réellement de la fin des investissements étrangers en Iran, c'est le régime des mollahs. De plus en plus d'entreprises étrangères quitteront le pays. Les dollars étrangers et la technologie qu'ils permettent d'acheter disparaîtront. Téhéran fera alors face à une alternative très claire : changer de politique et voir les investisseurs revenir, ou maintenir le même cap et risquer de voir le pays s'effondrer économiquement.
J'aurais préféré que les compagnies européennes ne fussent pas contraintes de désinvestir d'Iran. L'idéal serait qu'elles décident d'elles-mêmes de cesser de fournir des ressources à un régime qui menace leurs pays et le monde entier. Car, en maintenant leurs investissements, elles lancent, en fait, une bouée de sauvetage au pouvoir de Téhéran. Mais cette Europe qui récuse l'idée d'une action militaire contre l'Iran doit bien comprendre que son attitude actuelle pourrait concourir, au final, à la montée aux extrêmes : si des sanctions diplomatiques et économiques réellement contraignantes ne sont pas adoptées et appliquées, il faudra bien recourir à une attitude plus radicale !


G.-W. G. - La société civile iranienne peut-elle jouer un rôle positif dans la crise ?


B. N. - Oui. Heureusement, l'Iran n'est pas absolument monolithique, loin de là. La plupart des observateurs s'accordent à dire qu'une majorité écrasante des Iraniens est hostile au régime. S'il y a un pays, dans toute la région, où le fondamentalisme islamique est considéré comme un échec, c'est bien l'Iran. Près de trente ans après l'arrivée au pouvoir des ayatollahs, l'opinion publique iranienne ne se fait plus d'illusions : la révolution de 1979 n'a apporté que pauvreté et répression.
L'espoir de voir ce pays changer est très réel. La civilisation perse est très sophistiquée ; et les Iraniens désirent se mêler au reste du monde, ils ne veulent plus rester à l'écart. Ils rêvent de prospérité et de développement, de possibilités de progrès et de foi en l'avenir. J'espère que la voix de cet Iran qui aspire à la liberté et à la démocratie prévaudra, et que ces forces-là parviendront au pouvoir. Et je suis sûr que la paix aura des conséquences immédiates et spectaculaires sur tout le Moyen-Orient. Une fois que ce régime extrémiste qui finance le terrorisme ne sera plus, la stabilité et la paix pourront enfin progresser.


G.-W. G. - Que reprochez-vous à l'attitude de l'Europe vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ?


B. N. - Pour que l'Europe devienne un acteur important du processus de paix, elle doit dire très clairement que les objectifs maximalistes des Palestiniens sont complètement irréalisables. Elle doit affirmer, comme les États-Unis l'ont déjà fait, que le prétendu « droit au retour » qui permettrait à des millions de réfugiés palestiniens d'inonder Israël est une exigence inacceptable. Elle doit prendre position pour un État juif doté de frontières qu'il est possible de défendre. Quant au terrorisme palestinien, elle ne doit pas lui trouver des circonstances atténuantes mais, à l'inverse, le condamner aussi fermement qu'elle a condamné les attentats de Londres et de Madrid. Enfin, elle doit faire comprendre que l'incitation à la violence à laquelle se livrent les dirigeants de l'Autorité palestinienne est inadmissible.
Hélas, elle n'a presque rien fait de tout cela. C'est même le contraire puisque les Palestiniens ont aujourd'hui l'impression que, quoi qu'ils fassent, bon nombre de gens en Europe les soutiendront toujours et leur pardonneront tout. Et rares sont les Européens qui sont prêts à sérieusement faire pression sur eux pour les forcer à abandonner leur fantasme : détruire Israël.


G.-W. G. - Quel message souhaitez-vous faire passer aux Européens ?


B. N. - J'aurais un double conseil à donner à l'Europe. Premièrement, elle doit mieux reconnaître la menace que l'islam radical fait peser sur le monde civilisé. Tout comme il y a soixante-dix ans face au nazisme, rares sont ceux qui, aujourd'hui, face à l'islam radical, admettent la réalité d'un danger pourtant indéniable. Et tout comme dans les années 1930, il est impossible d'apaiser l'ennemi - c'est impossible en France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, partout !
Deuxièmement, si l'Europe souhaite éviter la guerre, elle n'a qu'une solution : exercer une pression constante sur les régimes radicaux. Le problème, c'est que sa première préoccupation consiste à éviter tout type de confrontation. Résultat : l'UE et les États-Unis ne se soutiennent pas mutuellement à propos des moyens à employer face à ces régimes ; et, pendant ce temps, l'agressivité de ces derniers ne cesse d'augmenter, à un tel point que, bientôt, seuls des moyens militaires permettront de les rendre à la raison. Or, face aux menaces actuelles, la France et l'Europe doivent faire preuve de la même résolution. La paix est à ce prix.

Notes :
(1) La résolution 1559 a été adoptée le 2 septembre 2004 par le Conseil de sécurité de l'ONU, à l'initiative conjointe de la France et des États-Unis. Elle appelle au respect de la souveraineté et de l'indépendance politique du Liban, au retrait de toutes les troupes étrangères de son sol et à une élection présidentielle libre et équitable.
(2) Adoptée le 11 août 2006, la résolution 1701 « lance un appel en faveur d'une cessation totale des hostilités fondée, en particulier, sur la cessation immédiate par le Hezbollah de toutes les attaques et la cessation immédiate par Israël de toutes les offensives militaires ». Elle demande également au gouvernement libanais et à la Force des Nations unies au Liban (FINUL) de déployer leurs forces ensemble dans le sud du Liban, et souligne que le gouvernement de Beyrouth doit y exercer une pleine autorité, « de sorte qu'aucune arme ne s'y trouve sans le consentement du gouvernement libanais et qu'aucune autorité ne s'y exerce autre que celle du gouvernement libanais ».