Entretien avec Robert Fisk*
CHOSES VUES AU MOYEN-ORIENT
Cet entretien a été conduitpar Jean-Pierre Perrin**
* Journaliste. Auteur, entre autres publications, de : La Grande Guerre pour la civilisation : l'Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) (sous la direction), La Découverte, 2007 ; Liban, nation martyre, Éditions A&R et du Panama, 2007.
** Journaliste à Libération, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière. Choses vues en Afghanistan, La Table Ronde, 2002 ; Les Rolling Stones sont à Bagdad, Flammarion, 2003.
À 60 ans, le journaliste et écrivain Robert Fisk peut se prévaloir d'une fidélité de quelque trente années à l'égard du Proche et du Moyen-Orient. Pas une guerre qu'il n'ait suivie, en particulier le long conflit libanais (1975-1990), comme envoyé spécial ou correspondant pour les journaux britanniques The Times et The Independent. En 1982, il est l'un des deux seuls journalistes occidentaux à  pouvoir accéder à Hama, la grande ville syrienne assiégée puis détruite par l'armée syrienne pour s'être révoltée, à l'instigation des Frères musulmans, contre le régime de Hafez el-Assad. En septembre de la même année, il découvre les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, à Beyrouth, commis par les Phalanges libanaises, et il est l'un des premiers à relever la responsabilité indirecte de l'armée israélienne dans ces tueries. Robert Fisk est également le seul journaliste occidental à avoir rencontré pas moins de trois fois, au Soudan et en Afghanistan, Oussama Ben Laden avant le 11 septembre 2001. On le verra aussi suivre les guerres d'Irak et d'Afghanistan - où il a manqué être tué. Le 14 février 2005, il se trouvait à quelques centaines de mètres du lieu de l'attentat où périt l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri et fut l'un des premiers témoins à approcher les lieux de l'explosion.
Observateur engagé, volontiers antiaméricain et peu indulgent envers Israël, celui dont le Financial Times estime qu'il est un correspondant de guerre « inégalé » et « l'un des plus remarquables reporters de sa génération », sait être, aussi, un analyste rigoureux.
J.-P. P.
Jean-Pierre Perrin - Monsieur Fisk, vous arpentez le Moyen-Orient depuis des décennies. Vous « sentez » très bien les situations. Pourquoi êtes-vous aussi sûr de la culpabilité de la Syrie dans l'assassinat de Rafic Hariri ?


Robert Fisk - Je suis certain que c'est une organisation liée au régime syrien qui a éliminé Rafic Hariri. Mes amis, au sein des forces de sécurité libanaises, m'ont donné les noms des quatre officiers qui ont été chargés de faire disparaître les preuves. Ce sont des Libanais qui travaillent pour les Syriens. Ils sont allés chercher au fond du cratère de la bombe certaines pièces du véhicule et les ont remplacées par d'autres pièces, puis ils ont fait enlever le tout. La nuit même de l'attentat, vers minuit. J'ai cité les noms de ces quatre officiers dans mon journal. Mais je ne pense pas que Bachar soit directement impliqué. Ce sont les forces de sécurité du parti Baas qui ont fait le coup. Bien sûr, les amis de la Syrie prétendent que c'est impossible, que tuer Hariri aurait été une décision stupide puisque c'est elle qui, par la suite, a provoqué le retrait de l'armée de Damas du Liban. Mais les choses ne se passent pas de cette manière en Syrie.
Les forces de sécurité ont simplement décrété que Hariri était un ennemi du peuple et qu'il fallait donc le liquider. Le premier chef des enquêteurs de l'ONU, Detlev Mehlis, l'avait bien compris. Dans son rapport, les noms de plusieurs responsables syriens ont d'ailleurs été censurés (1). Ce rapport était pourtant remarquable. Il avait été établi d'après la très bonne enquête menée par un membre de son équipe, un officier de police irlandais. C'est sur la base de cette enquête que l'ONU a décidé de créer un tribunal international. Je connais ce policier et il est formel : ce sont les Syriens. Mais, comme les Américains ont besoin de l'aide de Damas sur le dossier irakien, ils ont fait pression pour que l'enquête soit interrompue. Au Moyen-Orient, tout se marchande. Les Syriens leur ont dit : arrêtez le tribunal international et vous pourrez compter sur nous en Irak. Tout le monde sait bien que la Syrie laissait passer par ses frontières les kamikazes qui venaient commettre des attentats dans ce pays. Depuis quelques mois, la surveillance s'est un peu renforcée...


J.-P. P. - La Syrie est-elle aussi derrière les autres attentats commis contre des personnalités libanaises, majoritairement de confession chrétienne ?


R. F. - Après chaque attentat on accuse la Syrie. Mais les responsabilités ne sont pas si claires ! Pour Georges Hawi (2), je ne sais pas. Pour le journaliste Samir Kassir, cela ne fait aucun doute, car Jamil as-Sayyed (3) l'avait souvent menacé ; de même que pour la journaliste May Chidiac (4). Quant à Pierre Gemayel, je ne suis pas sûr non plus qu'il ait été tué par les Syriens. Peut-être a-t-il été victime d'un conflit entre chrétiens...


J.-P. P. - Croyez-vous qu'un tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri verra le jour ?


R. F. - S'il est établi en vertu du chapitre VI de la charte des Nations unies, c'est possible. Si l'on compte sur le gouvernement libanais, non. Le problème, c'est qu'à chaque nouvelle crise l'indignation est à son comble et chacun jure de faire éclater la vérité. Et puis survient une autre crise, et on oublie l'ancienne. Regardez la guerre civile du Liban : elle a focalisé pendant quinze ans l'attention internationale et, aujourd'hui, personne n'y pense plus.


J.-P. P. - Justement, quel regard portez-vous sur la Finul dite « renforcée », qui a remplacé l'ancienne Finul ?


R. F. - Il y a aujourd'hui au Liban des soldats français, italiens, allemands et espagnols. Dans le ciel, des escadrilles d'avions de combat et, au large, des bateaux de guerre allemands. Ajoutez à cela quatre généraux, tous de l'Otan bien sûr. Eh bien, malgré ce déploiement de forces impressionnant, pas une seule arme n'a été trouvée dans le sud du Liban (5). Pas même un fusil ! Et le Hezbollah est toujours là. Pendant ce temps, les Français et les Espagnols construisent un grand mur pour se prémunir contre d'éventuelles attaques suicides contre leurs casernes...


J.-P. P. - D'où proviendrait une telle attaque ?


R. F. - Ils craignent une attaque sunnite décidée par Al-Qaida et visant le Sud-Liban. Ironie de la situation : c'est maintenant le Hezbollah qui, dans les villages chiites ou chrétiens, fouille les voitures conduites par les sunnites à la recherche d'armes ! Pourquoi ? Pour protéger les soldats de la Finul. Car, si jamais un grave attentat se produisait, George W. Bush accuserait le Hezbollah et l'Iran. Ce sont les hommes du Hezbollah dans le Sud, pas le porte-parole du parti à Beyrouth, qui m'ont confié qu'ils effectuaient ces fouilles. C'est un comble : l'Otan protégée par le Hezbollah !


J.-P. P. - Vous voulez dire les Nations unies...


R. F. - Les Nations unies, c'est juste pour faire joli sur le drapeau et les casques de couleur bleue. La Finul n'est rien d'autre qu'une force de l'Otan. Vous avez certes des Irlandais, mais la plupart des soldats sont espagnols, italiens ou français.


J.-P. P. - À propos du Hezbollah, il y a un point sur lequel les experts ne sont pas d'accord. Est-ce Téhéran qui lui a donné l'ordre de capturer les soldats israéliens, provoquant la riposte israélienne du 12 juillet, ou a-t-il pris l'initiative de cette opération ? Et, si oui, avait-il le feu vert de Téhéran et de Damas ?


R. F. - Le Hezbollah ne s'engage dans aucune opération sans l'assentiment de l'Iran et de la Syrie. Mais, s'agissant de cette affaire, je suis convaincu que la décision a été prise par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah lui-même. Après coup, il a déclaré : « Si j'avais pu prévoir l'ampleur de la riposte israélienne, je me serais abstenu. » Il ment. Car, moi-même, dès que j'ai appris que les deux soldats israéliens avaient été capturés, j'ai dit à mon chauffeur : « Partons tout de suite pour le sud du Liban. » Alors, si, moi, je devine ce qui va se passer après l'opération du Hezbollah et que Nasrallah, lui, affirme ne pas savoir, c'est qu'il y a quelque chose qui ne va pas. D'autant qu'avant de prendre la tête du Hezbollah il était le commandant militaire du parti dans le sud du Liban. Il savait donc pertinemment quelle serait la réaction des Israéliens. Prétendre le contraire est ridicule. Peut-être ignorait-il que l'ensemble du pays serait attaqué, mais il savait que le Sud-Liban et la banlieue de Beyrouth subiraient le feu israélien.


J.-P. P. - D'autres experts assurent que ce n'est pas lui qui a ordonné l'opération. Qu'il a été mis devant le fait accompli, qu'il a même appris la capture des soldats israéliens une heure plus tard...


R. F. - Lorsque l'armée israélienne est entrée dans les bunkers du Hezbollah, elle a découvert des cartes aériennes israéliennes - je dis bien des cartes israéliennes - portant des inscriptions en hébreu, sur lesquelles étaient représentés ces bunkers. Comment est-ce possible ? D'après ce que j'ai appris sur place, les miliciens islamistes avaient échangé ces documents avec les gardes-frontières israéliens, peut-être des Druzes, contre de la drogue. C'est ce qui a permis au Hezbollah de savoir quels bunkers avaient été identifiés par l'armée israélienne et quels autres ne l'avaient pas été. Lorsque les bombardements ont commencé, les miliciens se sont regroupés dans les bunkers qui ne figuraient pas sur les cartes israéliennes.


J.-P. P. - On a du mal à croire que de simples gardes-frontières israéliens aient été en possession de telles cartes, probablement classées top secret...


R. F. - Je ne sais pas comment ils les ont obtenues. Mais, là où je veux en venir, c'est que ces bunkers ont été construits avec une arrière-pensée, de même que les photos aériennes ont, elles aussi, été prises avec une arrière-pensée. Elles prouvent que le Hezbollah avait un plan d'attaque et que les Israéliens en avaient un également. Donc, des deux côtés, il y avait la volonté d'en découdre. Autre exemple : le Hezbollah a frappé avec ses missiles la colline sur laquelle Israël avait établi un centre de contrôle du trafic aérien - un centre secret baptisé Apollo. Il est situé dans le nord d'Israël, près de la ville de Meron. Depuis ce centre, Israël peut surveiller tous les vols de tous les appareils dans la région, y compris les avions qui décollent de l'aéroport de Téhéran. Bien sûr, les missiles du Hezbollah n'ont pas pu le détruire ; ils ont juste atteint le sommet de la colline. Même chose pour la corvette israélienne que le Hezbollah a endommagée. C'est un nouveau type de missile iranien qui a été tiré - un missile qui n'avait jamais été utilisé pendant la guerre Irak-Iran. Il avait sans doute été mis au point pour frapper ce bateau de longs mois avant le déclenchement des hostilités. Dès lors, je suis convaincu de deux choses : que les Iraniens voulaient, via le Hezbollah, expérimenter ce nouveau missile et que les Américains, de leur côté, voulaient le voir fonctionner. Tout ces éléments - les bunkers, les cartes aériennes, le missile iranien - prouvent queles Israéliens comme le Hezbollah s'étaient préparés à laguerre. Même si, avant le conflit, Nasrallah avait dit à denombreuses reprises, notamment à Walid Joumblatt, que l'été serait calme...


J.-P. P. - En quoi le Hezbollah a-t-il changé depuis la guerre ?


R. F. - Ce qui est nouveau, c'est le culte de la personnalité qui est désormais rendu à Nasrallah. Cela vous saute aux yeux dès votre arrivée à l'aéroport de Beyrouth : de grandes affiches, hautes de plusieurs dizaines de mètres, s'étalent sur les murs.


J.-P. P. - Dans la banlieue sud de Beyrouth, on a toujours vu des portraits du chef du Hezbollah...


R. F. - C'est très différent. Avant, ce qu'on voyait, c'était le portrait d'un chef de milice, comparable à ceux des autres chefs de milice. Aujourd'hui, son image est partout. Au Sud-Liban, on vous vend des porte-clés, des fanions, des drapeaux, des sacs à son effigie. On se croirait en Irak du temps de Saddam Hussein ! L'ensemble du monde arabe a acclamé Nasrallah après la guerre. D'ailleurs, lorsqu'il apparaît à la télévision pour s'adresser à la population, il s'exprime comme un président.


J.-P. P. - Êtes-vous d'accord pour qualifier le Hezbollah de bête à trois têtes, l'une libanaise, l'autre iranienne, la troisième syrienne ?


R. F. - Au Liban, toutes les organisations ont trois têtes.


J.-P. P. - Mais spécialement le Hezbollah...


R. F. - Au Moyen-Orient tout le monde reçoit de l'argent et des armes de l'extérieur. La plupart des missiles utilisés par l'État hébreu ne sont pas fabriqués en Israël, mais en Pennsylvanie et en Floride. Ceux du Hezbollah viennent d'Iran ou de Chine. Les Phalangistes libanais, pendant l'invasion de 1982, étaient soutenus par Israël. Je ne révèle pas un grand secret en vous disant que leur chef, Elie Hobeika (6), avait été entraîné par les Israéliens.


J.-P. P. - Le désarmement du Hezbollah apparaît de plus en plus impossible...


R. F. - Les Américains donnent des millions de dollars à Beyrouth et l'essentiel de cet argent sert à équiper l'armée libanaise. Pourquoi ? Parce que Washington continue de penser qu'elle est en mesure de désarmer le Hezbollah. Voilà encore un fantasme américain. Cette armée est composée à 60 % de chiites. Comment voulez-vous qu'un officier libanais frappe à la porte de sa propre maison pour arrêter son frère ou son père ? C'est totalement inimaginable. J'ai demandé au général français Alain Pellegrini, du temps où il commandait l'actuelle Finul, s'il avait reçu pour mission de désarmer le Hezbollah. Il m'a répondu que ce n'était pas dans son mandat, que seule la résolution 1559 (7) mentionnait ce désarmement. C'est un grave problème.


J.-P. P. - L'armée libanaise a saisi un camion d'armes du Hezbollah à Beyrouth en février. N'est-ce pas un premier pas ?


R. F. - C'est Walid Joumblatt qui a le mieux compris la signification de cet événement. Il est le seul à avoir fait remarquer qu'il s'agissait de mortiers d'une portée de 60 mètres seulement, avec lesquels il est donc impossible de tirer sur la frontière israélienne. Ce type d'arme est plutôt destiné aux combats de rue ; et cela n'augure rien de bon...
Dernièrement, j'ai dîné chez une famille qui vit dans le quartier de Tarek al-Jedidi, à Beyrouth, où la majorité des habitants sont sunnites. J'ai demandé à mes hôtes s'il n'y avait pas de problèmes avec leurs voisins chiites. Ils m'ont répondu qu'ils étaient tous partis en vacances dans la banlieue sud ou au Sud-Liban en laissant les clefs de leurs appartements à leurs amis sunnites. Et ils ne sont pas revenus. C'est toujours ainsi que le nettoyage ethnique commence. À Saïda et à Tripoli, villes à majorité sunnite, le week-end débute maintenant le vendredi alors qu'à Beyrouth ce sont toujours le samedi et le dimanche qui restent fériés. Dans ces deux villes, la consommation d'alcool est désormais totalement interdite. Elle l'était déjà dans les villages du Sud, mais l'interdiction touche à présent les grandes agglomérations. Un fossé est en train de se creuser entre les communautés.
Si vous viviez comme moi à Beyrouth, vous verriez chaque jour la situation se détériorer. Par exemple, je me trouvais il y a quelque temps en compagnie de mon chauffeur sunnite à Achrafieh (le grand quartier chrétien de Beyrouth) où j'interviewais un habitant dans la rue. Quand il a su que mon chauffeur s'appelait Abed, il m'a lancé : « Abed ? Pourquoi pas Louis ou Pierre ? » Je n'avais pas entendu une telle réflexion depuis la guerre civile. Il y a deux mois, j'ai reçu une pierre alors que je lisais le journal sur le balcon de mon appartement de la Corniche de Beyrouth. Le Liban n'est pas un cas isolé. Regardez l'Irak, l'Afghanistan, l'Iran (8) : ces pays commencent, eux aussi, à se diviser. Et ce sont les Occidentaux qui les y poussent. Nous adorons mettre les gens dans des cases et inventer des classifications ethniques artificielles : la banlieue sud de Bagdad ne saurait être que chiite, les sunnites vivent dans leur « triangle », tandis que les Kurdes règnent sur le nord de l'Irak...


J.-P. P. - N'est-ce pas la reconnaissance d'un état de fait ?


R. F. - À ce compte-là, je pourrais vous dessiner une carte de Birmingham : ici les musulmans, là les non-musulmans. Idem à Washington : ici les Noirs, là les Blancs. À Montréal, il est même possible de tracer une ligne de démarcation qui suit la ligne de métro : d'un côté, les francophones, de l'autre les anglophones. Quant à l'Afghanistan, ce n'est plus qu'un patchwork de zones ethniques, pachtounes, hazaras, tadjikes... En France aussi, on pourrait imaginer une carte où Aulnay-sous-Bois serait colorié en vert tandis que les quartiers peuplés de pieds-noirs seraient signalés par une autre couleur. Nous refusons d'imprimer de telles cartes parce qu'il s'agit de nous. Nous ne dressons jamais les gens les uns contre les autres. Mais nous le faisons avec les musulmans dans leurs pays. Comme récemment le magazine Time qui titrait en « une » : « Chiites et sunnites, pourquoi ils se haïssent ? »


J.-P. P. - C'est le roi Abdallah II de Jordanie qui a parlé des dangers d'un « arc chiite ». Le président Hosni Moubarak a renchéri en désignant l'hégémonisme chiite comme une menace...


R. F. - Que voulez-vous que je vous dise : ils participent au mouvement général. Le fait demeure que nous cherchons à fragmenter ces peuples. Les Français l'ont fait pendant la guerre d'Algérie parce que, lorsqu'on affronte une guérilla, il est naturel de vouloir diviser l'ennemi. C'est ce qui se passe actuellement en Irak. Comment les chiites et les sunnites ont-ils pu se battre côte à côte contre l'Iran pendant neuf ans sans aucune dissension interne, sans une mutinerie, et aujourd'hui se livrer une guerre sans merci ? Ces affrontements intercommunautaires ne sont pas dus au hasard. Il y a certainement eu des provocations.


J.-P. P. - À supposer qu'il y ait eu des provocations, peut-être n'étaient-elles pas nécessaires pour qu'on en arrive là...


R. F. - Je ne peux pas m'appuyer sur des éléments irréfutables. Reste que je ne vois pas la logique de ces affrontements. L'attentat contre la mosquée de Samarra (9) a-t-il suffi à mettre le feu aux poudres ? C'est peu probable. Je me pose une question : pourquoi trouve-t-on en Irak quelque 120 000 mercenaires occidentaux ? Parmi les Britanniques présents sur place, il y a plus de mercenaires que de soldats. Qu'est-ce qu'ils font et pour qui travaillent-ils ?


J.-P. P. - Certains entraînent les forces armées irakiennes...


R. F. - Ainsi que les forces de sécurité du ministère de l'Intérieur (10).


J.-P. P. - Mais il est de notoriété publique - et même Washington a été contraint de le reconnaître -, que ces forces, formées en Iran, du temps de Saddam Hussein, par les Gardiens de la révolution, sont restées étroitement contrôlées par les services de sécurité de Téhéran...


R. F. - Pas seulement elles. Tous les grands partis chiites du gouvernement ont été créés en Iran pendant la guerre contre l'Irak. De fait, le gouvernement de Bagdad est iranien. George Bush prétend détenir la preuve que ce sont les Iraniens qui ont appris aux Irakiens à fabriquer des bombes (11). Mais tout le monde, en Irak, sait fabriquer une bombe, avec ou sans l'aide des Iraniens ! Prenez Hussein Charistani, qui fut l'un des patrons du nucléaire sous Saddam Hussein : il a fui à la fin des années 1980 en Iran où il a passé plusieurs années. Aujourd'hui, il fait partie du gouvernement irakien (12). J'ai déjeuné avec lui et je peux vous dire qu'il est totalement iranien, par sa mentalité, ses manières...
Le problème du moment est celui-ci : quand un pays veut faire la guerre, il met en avant des prétextes. Il en a toujours été ainsi. Mais c'est la première fois dans l'Histoire qu'une puissance comme les États-Unis bâtit tout son argumentaire sur des mensonges. Vous avez entendu Tony Blair à la Chambre des communes ? « Je suis totalement et absolument convaincu que j'avais raison » (de faire la guerre à l'Irak, ndlr). « Totalement et absolument », je rêve ! Le fait qu'il ait pu se tromper ne l'effleure pas un instant. C'est une chose d'abuser de la crédulité des gens pour qu'ils vous soutiennent dans vos desseins belliqueux ; mais intérioriser vos propres mensonges pour justifier la poursuite de la guerre, c'est de la folie !


J.-P. P. - Revenons à la Syrie. Dans quel état le régime se trouve-t-il aujourd'hui ?


R. F. - Le régime est beaucoup plus stable et plus fort qu'on ne le croit. Les journaux libanais qui prétendent le contraire tels que L'Orient-Le Jour, The Daily Star, An-Nahar, sont dans l'erreur. La politique de la Syrie a toujours consisté à jouer la montre. Lorsque le régime est confronté à une crise, il choisit d'attendre que l'orage passe. C'est de cette manière qu'il réussit à survivre.


J.-P. P. - Mais qui est le vrai leader de la Syrie ? Bachar el-Assad ou son beau-frère Assef al-Chawkat, qui a réuni sous son autorité tous les services de sécurité ?


R. F. - Mon impression - et c'est valable pour l'ensemble du Moyen-Orient -, c'est qu'aucun des dirigeants actuels ne gouverne réellement son pays. Vous pensez qu'Abdallah II dirige vraiment la Jordanie ? Non ; ce sont les services de sécurité. Ou le roi Abdallah en Arabie saoudite ? Pas davantage ; il dépend d'un groupe de princes.


J.-P. P. - Mais c'est Hosni Moubarak qui tient l'Égypte...


R. F. - Imaginez que vous soyez vieux et fatigué. À qui demandez-vous conseil ? À votre chef des services de renseignement. Et, de fil en aiguille, à force de donner son avis, c'est lui qui prend les décisions à votre place. Peu à peu, tout le système de gouvernement tombe entre les mains des services de renseignement et vous ne faites rien pour vous y opposer. Vous avez bien trop peur...


J.-P. P. - Quel est, dans le monde arabo-musulman, le pays qui vous inquiète le plus ?


R. F. - Le Pakistan, sans aucune hésitation. Nulle part ailleurs vous ne trouvez une telle concentration de facteurs de risque : les Talibans, les terroristes d'Al-Qaida et une bombe atomique qui, un jour, pourrait tomber entre les mains d'extrémistes.


J.-P. P. - Le président Pervez Moucharraf est pourtant pro-occidental. Il a d'ailleurs été victime de plusieurs tentatives d'attentat...


R. F. - Mais il doit composer avec l'ISI (Intelligence Inter Service). Or ces services secrets pakistanais, eux, aiment beaucoup les Talibans...


J.-P. P. - Dernière question : pendant les trente ans que vous avez consacrés au Moyen-Orient, qu'est-ce qui vous a le plus frappé ?


R. F. - La vision à court terme des problèmes. Un exemple : d'après mes sources aux États-Unis, ce n'est que trois jours avant la chute de Bagdad que les responsables américains se sont posé la question de l'avenir de l'Irak. Quelle différence avec Churchill qui, en 1941, alors que l'Angleterre redoutait toujours une offensive nazie, avait déjà organisé une réunion pour envisager le destin de l'Allemagne après la guerre !


(1) Politique Internationale en avait fait état dans son numéro 110, hiver 2005-2006 : « Syrie : l'heure de vérité. » Il existe en effet une version non expurgée du rapport, diffusée par la délégation britannique aux Nations unies, qui désigne comme auteurs présumés de l'assassinat de Rafic Hariri : Maher el-Assad, le frère cadet du président syrien et chef de la Garde présidentielle ; Assef Chawkat, son beau-frère et le tout-puissant chef de l'ensemble des services de renseignement et de sécurité, Hassan Khalil, le prédécesseur de Chawkat à la tête des Renseignements militaires ; le colonel Rostom Ghazalé, qui dirigeait les services de sécurité du corps expéditionnaire syrien au Liban...
(2) Assassiné le 21 juin 2005, Georges Hawi était l'ex-secrétaire général du parti communiste libanais. Il avait contribué à éloigner les positions de son organisation de celles de Damas.
(3) Ancien chef de la sécurité nationale, Jamil as-Sayyed, qui fut l'un des hommes clés de Damas au Liban, est actuellement emprisonné à Beyrouth pour son implication présumée dans la série d'attentats contre des personnalités libanaises.
(4) Proche des Forces libanaises (droite populaire chrétienne), la journaliste May Chidiac a survécu à une bombe placée sous sa voiture, le 25 septembre 2005. Elle a dû être amputée d'un bras et d'une jambe.
(5) La découverte de caches d'armes du Hezbollah ne fait pas partie de la mission de la Finul.
(6) Il a péri dans un attentat à Beyrouth en 2003. Il avait rallié Damas depuis plusieurs années et avait fait savoir qu'il acceptait de témoigner à charge contre Ariel Sharon en cas de procès sur les responsables des massacres de Sabra et Chatila alors envisagé par la justice belge.
(7) Adoptée le 2 septembre 2004 par le Conseil de sécurité, la résolution 1559 réclame, outre le retrait des forces étrangères du Liban, le désarmement de toutes les milices (le Hezbollah et les groupes palestiniens).
(8) Il y a actuellement des tensions ethniques ou religieuses dans le Khouziztan (sud de l'Iran), le Sistan-Balouchistan (est), où opèrent des mouvements de guérilla soutenus semble-t-il par les États-Unis, ainsi qu'au Kurdistan.
(9) Lieu de l'«occultation » du 12e Imam historique des chiites, l'attentat contre la Mosquée d'Or de Samarra, en 2006, n'a fait aucune victime mais elle a été le facteur qui a déclenché l'actuelle guerre civile entre sunnites et chiites en Irak.
(10) Nombre d'escadrons de la mort, qui opèrent notamment dans les quartiers sunnites où ils tuent et pratiquent l'épuration intercommunautaire, sont composés de policiers travaillant pour ce ministère.
(11) Ces accusations sont en fait contenues dans un document publié le 10 janvier par la Maison-Blanche. Le président Bush s'est contenté, le même jour, dans son discours sur l'état de l'Union, d'affirmer que  « l'Iran (fournissait) un soutien matériel aux attaques contre les troupes américaines ». Téhéran et Damas « permettent aux terroristes et aux insurgés de faire usage de leur territoire pour entrer et sortir d'Irak. Nous allons interrompre les attaques contre nos forces. Nous allons interrompre le flot de soutiens venus d'Iran et de Syrie et nous allons chercher et détruire les réseaux qui fournissent des armes sophistiquées et entraînent nos ennemis en Irak », avait-il aussi promis.
(12) Il est actuellement ministre du Pétrole dans le gouvernement de Nouri al-Maliki. Il avait auparavant dirigé l'Assemblée nationale.

Notes :
1) Politique Internationale en avait fait état dans son numéro 110, hiver 2005-2006 : « Syrie : l'heure de vérité. » Il existe en effet une version non expurgée du rapport, diffusée par la délégation britannique aux Nations unies, qui désigne comme auteurs présumés de l'assassinat de Rafic Hariri : Maher el-Assad, le frère cadet du président syrien et chef de la Garde présidentielle ; Assef Chawkat, son beau-frère et le tout-puissant chef de l'ensemble des services de renseignement et de sécurité, Hassan Khalil, le prédécesseur de Chawkat à la tête des Renseignements militaires ; le colonel Rostom Ghazalé, qui dirigeait les services de sécurité du corps expéditionnaire syrien au Liban...
(2) Assassiné le 21 juin 2005, Georges Hawi était l'ex-secrétaire général du parti communiste libanais. Il avait contribué à éloigner les positions de son organisation de celles de Damas.
(3) Ancien chef de la sécurité nationale, Jamil as-Sayyed, qui fut l'un des hommes clés de Damas au Liban, est actuellement emprisonné à Beyrouth pour son implication présumée dans la série d'attentats contre des personnalités libanaises.
(4) Proche des Forces libanaises (droite populaire chrétienne), la journaliste May Chidiac a survécu à une bombe placée sous sa voiture, le 25 septembre 2005. Elle a dû être amputée d'un bras et d'une jambe.
(5) La découverte de caches d'armes du Hezbollah ne fait pas partie de la mission de la Finul.
(6) Il a péri dans un attentat à Beyrouth en 2003. Il avait rallié Damas depuis plusieurs années et avait fait savoir qu'il acceptait de témoigner à charge contre Ariel Sharon en cas de procès sur les responsables des massacres de Sabra et Chatila alors envisagé par la justice belge.
(7) Adoptée le 2 septembre 2004 par le Conseil de sécurité, la résolution 1559 réclame, outre le retrait des forces étrangères du Liban, le désarmement de toutes les milices (le Hezbollah et les groupes palestiniens).
(8) Il y a actuellement des tensions ethniques ou religieuses dans le Khouziztan (sud de l'Iran), le Sistan-Balouchistan (est), où opèrent des mouvements de guérilla soutenus semble-t-il par les États-Unis, ainsi qu'au Kurdistan.
(9) Lieu de l'«occultation » du 12e Imam historique des chiites, l'attentat contre la Mosquée d'Or de Samarra, en 2006, n'a fait aucune victime mais elle a été le facteur qui a déclenché l'actuelle guerre civile entre sunnites et chiites en Irak.
(10) Nombre d'escadrons de la mort, qui opèrent notamment dans les quartiers sunnites où ils tuent et pratiquent l'épuration intercommunautaire, sont composés de policiers travaillant pour ce ministère.
(11) Ces accusations sont en fait contenues dans un document publié le 10 janvier par la Maison-Blanche. Le président Bush s'est contenté, le même jour, dans son discours sur l'état de l'Union, d'affirmer que  « l'Iran (fournissait) un soutien matériel aux attaques contre les troupes américaines ». Téhéran et Damas « permettent aux terroristes et aux insurgés de faire usage de leur territoire pour entrer et sortir d'Irak. Nous allons interrompre les attaques contre nos forces. Nous allons interrompre le flot de soutiens venus d'Iran et de Syrie et nous allons chercher et détruire les réseaux qui fournissent des armes sophistiquées et entraînent nos ennemis en Irak », avait-il aussi promis.
(12) Il est actuellement ministre du Pétrole dans le gouvernement de Nouri al-Maliki. Il avait auparavant dirigé l'Assemblée nationale.