Aude Marcovitch - 191 millions de personnes, soit 3 % de la population mondiale, sont aujourd'hui des migrants. Qu'est-ce que ce chiffre signifie ?


Brunson McKinley - Il signifie que la migration est incontestablement l'un des grands défis du XXIe siècle. Tous les pays de la planète, sans exception, y sont confrontés. La principale raison pour laquelle les migrants quittent leurs lieux d'origine relève d'une logique économique : des habitants de pays en développement partent pour les pays développés dans l'espoir d'y trouver des emplois mieux rémunérés. Alors que la démographie des pays plus riches est en déclin et que celle des pays pauvres continue d'augmenter, ce mouvement apparaît irréversible. Avec un taux de croissance de la population de moins de 0,3 % dans les pays développés, alors qu'il est six fois plus élevé dans les pays en développement, il existe un déséquilibre profond entre l'offre de main-d'oeuvre, insuffisante, et les besoins de l'économie des États les plus prospères. Au cours des années à venir, cette réalité conduira tous les pays à adopter un système de migration plus ouvert mais, aussi, mieux régulé.


A. M. - Pourtant, l'immigration est également perçue aujourd'hui comme une menace : les pays développés cherchent à se protéger des populations pauvres qui y affluent...


B. M. - Ce n'est pas du tout ainsi que je vois les choses. Pour une raison simple : les pays riches ont besoin de travailleurs venant de l'extérieur. Certes, grâce aux moyens technologiques dont ils disposent, ils peuvent dans une certaine mesure réorganiser leur industrie en minimisant les besoins de main-d' oeuvre. Il reste que lorsque l'indice démographique est négatif, lorsque la population en âge de travailler décroît et qu'à l'inverse le nombre de personnes âgées est en augmentation, rien ne peut remplacer les apports positifs de la migration. Si vous désirez que votre industrie soit maintenue à flot, que l'on prenne soin de votre population âgée et que l'on s'occupe de vos enfants (car leurs mères vont travailler), alors vous avez besoin de main-d'oeuvre étrangère.
Prenons le cas de l'Europe : dans les temps anciens, les familles élargies veillaient sur les personnes âgées - lesquelles, d'ailleurs, ne vivaient pas aussi longtemps qu'aujourd'hui. En outre, les femmes ne travaillaient pas. Or à présent, il n'en va plus de même. Du coup, nos demandes de soins pour les aînés ont explosé. Les Européens ont amélioré leur situation socio-économique et ne souhaitent plus travailler dans les institutions pour personnes âgées - une activité très éprouvante, mais qui n'exige pas de hautes compétences. Si vous visitez ces institutions, vous constaterez que l'emploi de la main-d'oeuvre étrangère y est déjà très largement répandu. Ce phénomène va s'amplifier, à moins que l'augmentation des taux de fécondité ne vienne renverser les tendances démographiques des pays les plus riches.


A. M. - Les migrations font partie de l'histoire de l'humanité, mais le mouvement transfrontalier de populations s'est accéléré au cours du siècle dernier. Ce mouvement ne cesse de prendre de l'ampleur, puisqu'il connaît aujourd'hui une croissance de 2,9 % par an. Qu'est-ce qui a changé au cours des dernières années dans la manière dont les gens migrent ?


B. M. - Dans l'histoire des hommes, les migrations sont en effet relativement constantes. La fin de la guerre froide a marqué un changement significatif : l'ouverture des frontières a, à la fois, permis aux gens de bouger et accru leur désir de bouger. Dans le même temps, on a assisté au développement d'un type de migration qui n'est pas permanente, une migration dont le but est de satisfaire les besoins en main-d'oeuvre des pays riches et les besoins en argent des populations pauvres, mais qui n'est pas nécessairement liée à un changement permanent de nationalité. On l'appelle « migration circulaire ».
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les migrations étaient « unilatérales » : les gens quittaient leur pays dans l'idée d'aller refaire leur vie ailleurs. Le modèle américain en est l'exemple type. Mais si vous regardez les États-Unis aujourd'hui, vous y trouverez davantage d'expatriés qui viennent pour étudier et travailler que de gens qui s'y établissent définitivement. Cette situation est due à la fois aux conditions proposées par les États-Unis (mais ce constat vaut aussi pour les autres pays d'accueil) et aux aspirations des migrants. Bon nombre de ceux qui font le voyage vers les États-Unis souhaitent épargner, puis retourner dans leur pays ou, peut-être, continuer l'expérience dans un autre pays. Ce phénomène existe à tous les niveaux, aussi bien pour les professions très qualifiées comme les chirurgiens, les architectes et les spécialistes en informatique qui pourraient postuler n'importe où, que pour ceux qui exercent des activités moins qualifiées. C'est le cas des Mexicains aux États-Unis, des Philippins dans le golfe Persique, des Mozambicains en Afrique du Sud : une bonne partie d'entre eux n'ont pas l'intention de changer de citoyenneté ou de s'installer pour toujours dans les pays où ils viennent travailler.


A. M. - Quelles sont les conséquences de cette « migration circulaire », pour les migrants et pour les pays qui les accueillent ?


B. M. - Les migrants sont satisfaits de leur expérience si elle leur permet de gagner plus d'argent, d'apprendre de nouvelles techniques et de nouer des contacts. Dans ces cas, ils choisissent soit de rester dans le pays où ils ont migré, soit de retourner dans leur pays d'origine pour y développer leur propre affaire ou, tout simplement, y passer leur retraite. Il y a de nombreuses histoires d'immigrations réussies au XXIe siècle.
Les problèmes commencent quand des personnes désireuses de chercher du travail dans des pays plus riches se heurtent à une porte fermée. C'est alors qu'elles vont écouter les sirènes des passeurs qui proposent de les faire entrer dans le pays désiré par des chemins détournés. Cette migration clandestine provoque d'innombrables tragédies. Les images de naufrages d'embarcations contenant des clandestins africains qui rêvaient de traverser la Méditerranée sont, hélas, fréquentes... À l'heure où nous parlons, entre 15 et 20 % des migrants dans le monde sont des clandestins.


A. M. - Est-il possible de régler ce problème ?


B. M. - Oui. La solution réside dans l'organisation du système des migrations. Il s'agit, d'abord, d'identifier les emplois disponibles, puis de former les gens de manière adéquate et, enfin, de mettre en relation l'offre et la demande afin que les migrants n'aient pas à emprunter des voies clandestines. Une organisation de la migration permettrait à la fois de minimiser les tragédies humaines et de protéger le statut et le droit des migrants. De plus, le pays hôte pourrait percevoir les impôts de ces migrants et instaurer un système économique et social direct, prédictible, qui minimiserait les problèmes politiques surgissant parfois lorsque la migration est incontrôlée. En régulant la migration de manière adéquate, les États riches contribueront à maximiser ses avantages et à minimiser ses inconvénients.


A. M. - Y a-t-il des pays qui ont déjà commencé à appliquer ce que vous prônez ?


B. M. - Oui, et dans de nombreuses régions du monde ! Prenez le processus de Colombo, lancé il y a quatre ans. Lors d'une réunion au Sri Lanka, les ministres du Travail de plusieurs pays asiatiques dont de nombreux ressortissants résidant à l'étranger - comme la Chine, l'Inde et les Philippines - ont comparé leurs situations et discuté des problèmes que leurs nationaux rencontraient dans les pays d'accueil. Pendant trois ans, ils ont multiplié les rencontres sur ce thème.
Puis il y a eu ce que je considère comme un progrès fondamental : ils ont persuadé les pays accueillant le plus grand nombre de leurs ressortissants, à savoir les pays du golfe Persique, de participer au processus. Il faut savoir que, dans le Golfe, l'offre d'emploi est essentiellement du travail temporaire, proposé pour tous les niveaux de compétences. La plupart des travailleurs asiatiques y vont pour gagner de l'argent, épargner et retourner dans leurs pays d'origine.
Certes, ce système n'est pas parfait car des abus des droits des travailleurs temporaires sont régulièrement mis au jour. Mais il existe aujourd'hui une volonté d'aller de l'avant, d'améliorer les choses par le dialogue entre pays d'origine et de destination.
C'est ainsi que la dernière réunion ministérielle du processus de Colombo s'est tenue à Abu Dhabi en janvier 2008. Pour la première fois, les pays « exportateurs » et « importateurs » de main-d'oeuvre se sont assis autour d'une même table avec un but très clair : essayer d'établir un système commun destiné à permettre que tout le monde tire avantage de cette migration circulaire, les travailleurs aussi bien que les pays hôtes.
Ce dialogue a donné lieu à une déclaration conjointe qui établit un partenariat fort permettant la mise en place rapide d'actions concrètes visant à améliorer les conditions de recrutement dans les pays d'Asie et d'emploi dans les pays du Conseil de coopération du Golfe.
En dehors du processus de Colombo, je veux aussi mentionner le cas de la Corée du Sud. Ce pays a le taux de natalité le plus bas au monde. Ses dirigeants ont compris qu'ils devaient faire venir des étrangers afin d'éviter le déclin de leur économie. Un programme intéressant, basé sur des quotas, a été mis en place pour recruter spécialement des travailleurs hautement qualifiés provenant d'autres pays asiatiques dans le but de remplir les manques dans les industries coréennes. La Corée du Sud connaît une importante fuite des cerveaux : ainsi, près de 47 % des jeunes diplômés qui partent effectuer des études universitaires aux États-Unis ne rentrent pas au pays. Cette perte de compétences, ajoutée au faible taux de fécondité et au vieillissement rapide de la population, est de nature à saper le dynamisme d'une économie basée sur la recherche et le développement du savoir, notamment dans les secteurs de l'électronique et des semi-conducteurs.
Si le processus de Colombo et le modèle sud-coréen connaissent le succès, ils représenteront de très bons exemples de mise en place d'un système où chacun trouve satisfaction : d'abord les migrants, qui ne seront désormais plus dans les limbes et ne travailleront plus sur le marché noir, mais au grand jour ; puis les pays hôtes, dont les besoins seront satisfaits ; et, enfin, les pays d'origine, qui bénéficieront de l'argent envoyé par les migrants. Songez seulement que le rapatriement des fonds des migrants vers leurs pays d'origine s'élevait en 2006 à 276 milliards de dollars, dont 206 milliards vers les pays en développement !


A. M. - À Dubaï, en octobre dernier, plus de 4 000 personnes - principalement des Indiens, des Pakistanais et des Sri Lankais - ont manifesté contre leurs conditions de travail, leurs logements surpeuplés et des salaires trop bas. Apparemment, le système d'emploi dans le Golfe connaît des ratés...


B. M. - Il peut, bien sûr, y avoir des abus. Je ne prétends pas que le système fonctionne parfaitement. Mais, dans l'ensemble, les gens qui travaillent là-bas savent exactement à quoi s'attendre. Les termes du contrat sont parfaitement clairs. En échange de leur labeur, ils obtiennent l'accès aux soins, des papiers, un statut...


A. M. - Les Philippines sont l'un des pays qui comptent le plus d'expatriés au monde : plus de sept millions de leurs ressortissants vivent à l'étranger, soit environ 8 % de la population. Pour pallier le fort taux de chômage de l'archipel, les Philippines mènent depuis des années une politique active de promotion et d'aide envers leurs migrants. Comment percevez-vous ce phénomène ?


B. M. - Les Philippines sont, en effet, le pays qui organise le mieux le travail de ses citoyens à l'étranger. Les dirigeants de Manille ont élaboré tout un système d'institutions, de lois, de règles et de pratiques pour servir les intérêts de leurs travailleurs migrants. Le pays dispose d'écoles préparant spécialement les élèves à exercer une profession à l'étranger ; il existe des assurances destinées aux travailleurs expatriés ; ceux qui envoient de l'argent au pays bénéficient d'avantages financiers spécifiques ; ils se voient, aussi, accorder des facilités pour acheter des terrains et des maisons aux Philippines, afin d'avoir un endroit pour leur retraite.
Cette organisation de la migration a eu de nombreux effets positifs sur les infrastructures du pays : partout, des villes et des villages anciens ont effectué un véritable bond en avant grâce à l'argent envoyé par les travailleurs expatriés, aux entreprises qu'ils ont créées à leur retour au pays et à la prospérité de ceux d'entre eux qui sont rentrés après avoir amassé une petite fortune à l'étranger.


A. M. - Est-il imaginable de mettre en place une organisation de la migration comparable entre l'Europe et l'Afrique ?


B. M. - Absolument. Si ce système fonctionne en Asie, il peut aussi fonctionner en Afrique. De nombreuses personnes réfléchissent aujourd'hui à la meilleure manière de lier la migration et le développement. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut ouvrir davantage les pays européens aux Africains qui cherchent du travail ; mais, dans le même temps, il faut que le profil de ces migrants corresponde aux secteurs qui manquent de main-d'oeuvre dans les pays européens et que leurs pays d'origine ne souffrent pas dans ce processus. Ce qui signifie, concrètement, qu'il faut « obtenir un retour ». Il peut s'agir soit du retour physique de ces migrants dans leur pays, où ils emploieront le savoir-faire acquis en Europe ; soit d'envois d'argent à leurs proches, manière pour les expatriés de contribuer, de loin, au développement de leur pays. Ce système fonctionne déjà dans une certaine mesure, mais il a besoin d'être affiné.
Il faut, en particulier, régler le problème de la fuite des cerveaux. De nombreux pays ont dépensé beaucoup d'argent pour que leurs citoyens obtiennent une éducation de haut niveau... et les voient ensuite disparaître à l'étranger. Or les États peuvent investir dans la préparation du type de travailleurs dont les pays d'immigration ont besoin sans pour autant saigner leur propre économie. C'est exactement ce qui se passe aux Philippines, qui forment suffisamment de gens pour nourrir leur économie, mais qui forment également un « surplus » destiné à l'expatriation.


A. M. - En fait, vous songez surtout aux migrants hautement qualifiés...


B. M. - C'est vrai. Actuellement, l'Europe semble surtout désireuse de voir arriver sur son sol des travailleurs hautement qualifiés. Je pense cependant qu'une fois qu'ils auront suffisamment testé cette migration hautement qualifiée et constaté qu'elle fonctionne plutôt bien, les Européens verront qu'à tous les niveaux de formation il y a des gens pouvant contribuer à leurs économies. Ces migrants peu qualifiés sont arrivés clandestinement et sont essentiellement employés dans les secteurs informels. L'Europe doit également mettre en place des programmes de migrations pour le travail, afin de répondre aux besoins qui existent aujourd'hui dans des secteurs avides de main-d'oeuvre peu qualifiée. Ces migrants peu formés pourraient travailler légalement dans de nombreux secteurs. J'ai mentionné tout à l'heure les institutions pour personnes âgées ; mais on peut également parler de l'agriculture : le pénible travail des champs est fréquemment effectué par des étrangers. Certaines nationalités se sont, d'ailleurs, substituées à d'autres - dans les vignes, par exemple, les Marocains ont succédé aux Portugais, dont l'économie a décollé. Il existe également une demande de main-d'oeuvre pour les fournisseurs de services. On a beaucoup parlé du « plombier polonais », au point que ce cliché est devenu une plaisanterie en vogue en Europe. Il n'en demeure pas moins que, dans la réalité, il y a un vrai besoin de plombiers en Europe occidentale, où de moins en moins de gens font le choix de ce métier. Si des personnes issues des pays d'Europe de l'Est souhaitent exercer ce métier à l'Ouest, tout le monde en bénéficiera !


A. M. - L'image du plombier polonais a souvent été utilisée afin de pointer du doigt les risques que l'utilisation d'ouvriers d'Europe de l'Est faisait peser sur les salaires et les emplois des travailleurs d'Europe occidentale...


B. M. - Je ne crois pas que les plombiers d'Europe occidentale risquent de perdre leur emploi à cause de leurs collègues polonais. Ne serait-ce que parce qu'il y a suffisamment de travail dans ce domaine ! Concernant les salaires, il est vrai que, dans un premier temps, les plombiers polonais ont proposé un travail meilleur marché ; mais, vous verrez, ils apprendront rapidement la vraie valeur de leurs services. Ce qui nous conduit à la question : qu'est-ce que l'Union européenne ? Les citoyens européens ont décidé de faire de l'UE une vaste économie unique pour maintenir leur prospérité. Or, chaque fois qu'un nouveau pays entre dans l'Union européenne, son niveau de vie, inférieur à celui des autres membres, conduit pour un temps ses ressortissants à chercher du travail à l'extérieur de leurs frontières. Les Grecs, les Portugais, les Espagnols l'ont largement fait lorsque leurs pays ont adhéré à l'Union. Et quand les États du sud de l'Europe ont à leur tour atteint la prospérité, ce sont les pays de l'Est qui ont comblé le vide. Je pense qu'il y aura bientôt une sorte d'économie unique équilibrée à travers tout le Vieux Continent. Et l'enrichissement des pays de l'Est ne remettra absolument pas en cause la richesse de ceux de l'Ouest.


A. M. - De nombreux partis politiques européens ont fait de la lutte contre l'immigration leur fonds de commerce, la décrivant comme une menace économique, sociale et culturelle. Votre discours optimiste tranche radicalement par rapport à cette perception...


B. M. - La résistance au changement, qui est une réaction humaine tout à fait naturelle, diminuera quand les gens comprendront, d'une part, que la migration internationale est un phénomène inévitable et, d'autre part, que l'immense majorité des étrangers est composée de travailleurs honnêtes qui méritent le respect et qui ne représentent aucune menace. En attendant, de nombreux migrants ne disposent ni de papiers ni de protection sociale, ce qui contribue au fait que cette population apparaît plus « délictueuse » et plus marginale que les habitants de souche. Et chaque fois que des immigrés sont arrêtés pour avoir commis des délits, c'est l'ensemble du processus de migration qui est discrédité. Pourtant, il existe d'innombrables travaux qui prouvent que les immigrés ne sont pas plus enclins à commettre des crimes et des délits que n'importe quelle autre catégorie. Au contraire, même : les migrants doivent se montrer particulièrement prudents pour ne pas perdre leur travail - un travail qu'ils ont généralement eu beaucoup de mal à obtenir ! Ainsi une étude menée en 2000 chez les hommes âgés de 18 à 39 ans incarcérés aux États-Unis montre que les détenus nés à l'étranger sont proportionnellement quatre fois moins nombreux que ceux nés sur le territoire américain.
Même dans ce pays, qui s'est construit sur la migration, il y a toujours eu des tensions entre ceux qui sont arrivés en premier et ceux qui sont arrivés avec les vagues d'immigration suivantes. Les derniers arrivants ont toujours été dans une position légèrement désavantageuse. En ce moment, c'est le cas des Mexicains et des immigrés d'autres pays latino-américains. Mais avant eux, ce sont les migrants en provenance d'Irlande, d'Europe centrale ou encore d'Allemagne qui ont eu à subir des difficultés. Or, avec le temps, ils se sont tous parfaitement intégrés. Voilà qui nourrit mon optimisme !


A. M. - L'intégration réussie des migrants est largement liée à la politique menée par l'État ; or si trop de voix xénophobes se font entendre, il sera difficile d'intégrer les nouveaux arrivants...


B. M. - C'est effectivement une question sensible. Dans certains pays, on ne veut pas traiter de la migration directement ; c'est pourquoi celle-ci est souvent réalisée dans l'illégalité, ce qui fait le jeu des filières d'immigration clandestines et met en péril les droits des migrants. Mais je ne peux que répéter que, quand le besoin de travailleurs d'un pays est supérieur à ce qu'il peut produire, les citoyens de ce pays vont tôt ou tard devoir l'accepter. Pour une raison simple : l'autre terme de l'alternative est la décroissance de l'économie des pays concernés. Tous les États développés, ou presque, ont abouti à cette conclusion.


A. M. - Pensez-vous qu'il existe un « plafond », c'est-à-dire une proportion d'étrangers au-delà de laquelle leur intégration dans l'économie et dans la vie sociale d'un pays n'est plus possible ?


B. M. - Avant de se demander quel est le nombre d'étrangers acceptable pour un pays donné, il faut se demander dans quelles conditions ces étrangers vivent dans ce pays. Dans la plupart des pays du Golfe, par exemple, le nombre d'étrangers dépasse celui des autochtones. La proportion peut aller jusqu'à 70 % d'étrangers pour 30 % d'autochtones ! Mais ces étrangers sont une majorité d'un certain type : ce sont des travailleurs qui résident dans ces pays pour une période fixe, généralement comprise entre un et cinq ans. Certains d'entre eux renouvellent leurs contrats, mais il est très rare qu'ils deviennent des résidents permanents.L'autre facteur à considérer est la perception populaire de la « menace » que constitue l'immigration étrangère. Ainsi, aux États-Unis, on estime qu'il y a 20 millions de migrants, un chiffre relativement bas comparé à la population du pays (qui est de 300 millions de personnes) : les migrants ne représentent que 5 ou 6 % de la population. Pourtant, ce chiffre paraît très important et provoque une réaction liée en partie à l'impression que les choses sont « hors de contrôle ».


A. M. - On assiste actuellement en Europe, et spécialement en Italie, à une flambée de racisme à l'encontre des Tziganes (1). Quelles propositions faites-vous pour cette catégorie particulière de migrants ?


B. M. - J'éprouve personnellement beaucoup de sympathie à l'égard des Roms. Les Roms d'Europe ont un mode de vie qu'ils ont hérité d'une longue tradition et ils ne sont pas forcément prêts à se sédentariser. Ils vivent souvent dans des campements à la périphérie des villes et cristallisent de nombreux préjugés. Cependant, bon nombre d'entre eux sont déjà bien intégrés, et le problème devrait se résoudre de lui-même avec le temps. À vrai dire, je crois que dans les années à venir, nous deviendrons nous-mêmes des sortes de gens du voyage : il y aura de moins en moins d'Européens nés, éduqués et ayant vécu dans le village de leur naissance. Les gens vont bouger de plus en plus. Et, dans le même temps, les Roms vont se sédentariser davantage.


A. M. - L'une des raisons de l'hostilité à laquelle les migrants installés dans les pays occidentaux doivent faire face réside dans le fait que certains d'entre eux succombent parfois aux sirènes des mouvements terroristes issus de leurs zones d'origine...


B. M. - Prétendre que la population migrante compte plus de terroristes que les autres catégories est tout simplement inexact. La plupart des gens arrêtés pour des actes de terrorisme sont des locaux : on l'a vu, en particulier, lors des attentats commis à Londres en 2005 ou de l'assassinat de Theo Van Gogh par un musulman de nationalité néerlandaise.
Je n'établis pas de lien direct entre les migrations et le terrorisme. Il reste que, bien entendu, il est indispensable de prendre toutes les mesures nécessaires pour combattre ce fléau. On peut obtenir de bons résultats en améliorant la collaboration entre les polices de tous les pays et en développant les nouvelles technologies comme la biométrie (2). L'affinement des technologies d'identification, comme les empreintes digitales lues par scanner, est inéluctable. Bientôt, tous les papiers d'identité, qu'il s'agisse d'un passeport ou d'un permis de travail, seront pratiquement infalsifiables, ce qui compliquera la tâche des personnes malintentionnées désireuses de passer les frontières. Cette identification permettra, dans le même temps, d'alléger les formalités pour les personnes en règle, de réduire les files d'attente aux douanes, etc. Actuellement, les musulmans sont confrontés à des difficultés lorsqu'ils souhaitent traverser une frontière ; mais si tous disposaient de documents d'identification biométrique, ils seraient moins souvent arrêtés et interrogés.


A. M. - Ces nouvelles technologies n'ont-elles pas tendance à creuser l'écart entre les pays riches, qui peuvent se munir de ces moyens, et les pays pauvres, qui ne le peuvent pas ? Pour reprendre votre exemple sur le passage des frontières, ne va-t-on pas simplement aboutir à deux files d'attente, l'une étant réservée à ceux qui disposent de ces pièces d'identification technologiques, la seconde à tous les autres ?


B. M. - C'est une bonne remarque. L'organisation que je dirige travaille justement à la mise en place d'un système qui ne privilégiera pas les ressortissants de pays qui disposent de technologies sophistiquées par rapport à ceux qui n'en disposent pas. Il faut tout de même noter que de nombreux pays en développement sont également dotés d'une technologie biométrique. C'est, notamment, le cas de l'Inde. Il est vrai que les nouvelles technologies coûtent plus cher mais, en se généralisant, elles deviennent plus abordables. Un peu comme les codes-barres dans les épiceries : au départ, les commerçants ont dépensé une fortune, avant de rentrer dans leurs frais avec le temps. La même chose va se produire pour le système biométrique.


A. M. - Pour terminer, j'aimerais vous poser une question sur un sujet dont on parle beaucoup en ce moment : les conséquences du réchauffement de la planète. Avez-vous constaté une hausse de ce qu'on pourrait appeler des « migrations climatiques » ?


B. M. - Nous sommes très attentifs à ce phénomène. Nous savons, par exemple, que les habitants de certaines îles du Pacifique observent avec angoisse la montée des eaux et craignent de voir leur territoire disparaître. De même, l'avancée du désert du Sahara et la disparition de la forêt vierge provoquent déjà certains mouvements de population. Le contrecoup de ce phénomène, c'est que des régions aujourd'hui hostiles peuvent devenir plus agréables : je pense, en particulier, à l'est de la Russie. Cette région possède de larges réserves d'eau potable... Qui sait ? Avec le réchauffement climatique, la Sibérie va peut-être se transformer en une zone d'immigration !