C'est sans nul doute une chance, pour un diplomate de Taiwan, d'être détaché en France pour la troisième fois de sa carrière, et j'en suis très heureux. Mais si c'est un privilège, c'est aussi un défi à relever que d'oeuvrer efficacement au renforcement des relations bilatérales entre les deux pays.Développement de Taiwan Natif de Chia-Yi dans le sud-ouest de Taiwan, région spécialisée dans la culture et le raffinage de la canne à sucre (mon pays a été, dans les années 1980, l'un des plus grands pays exportateurs de sucre avec une production annuelle de 800 000 tonnes), j'ai d'abord envisagé d'être journaliste. Après mes études universitaires, au cours desquelles j'ai appris le français, je souhaitais me rendre rapidement en France afin de compléter mon apprentissage et de pratiquer la langue. Un service militaire long de deux ans et le manque de moyens financiers ne m'ont pas permis alors de réaliser ce voeu, mais ce n'était pour moi que partie remise. Je devais trouver un moyen. Si je ne pouvais financer moi-même ce voyage, il fallait donc que ce soit le gouvernement ou un chef d'entreprise qui le fasse à ma place... Ce rêve, devenu réalité, me porte à croire que la chance existe dès lors que la volonté l'accompagne. C'est aussi la raison pour laquelle j'observe Taiwan avec pragmatisme. Le succès de Taiwan et les progrès considérables que nous avons accomplis dans de nombreux domaines sont à l'image du vieux proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera. » À l'heure où tout le monde parle de globalisation, de compétitivité, de développement durable, de protection de l'environnement, de santé, d'éducation... bref, des fameux « huit objectifs du millénaire pour le développement » définis par l'ONU, il suffit d'examiner la situation à Taiwan pour constater que ce pays insulaire se situe d'ores et déjà dans le peloton de tête des nations développées. Objectifs du millénaireSituation à Taiwan1. Réduire l'extrême pauvreté et la faimTaiwan est classé 22e économie mondiale par le FMI et 28e en termes de parité de pouvoir d'achat (Purchasing Power Parity) par la Banque mondiale.2. Assurer l'éducation primaire pour tousÀ partir de 1968, la durée obligatoire de la scolarité dans le primaire passe de 6 à 9 ans. Le budget accordé à l'enseignement et à l'éducation nationale correspond à 18,7 % du budget national.3. Promouvoir l'égalité et l'autonomie des femmesSelon le PNUD, Taiwan se situe au 28e rang mondial en ce qui concerne la place de la femme dans la société (25 % des membres du gouvernement et 30 % des parlementaires sont des femmes).4. Réduire la mortalité infantileLe taux de mortalité infantile est passé de 18 décès pour 1 000 naissances en 1956 à 7 décès pour 1 000 naissances en 1985 pour arriver à 4 décès pour 1 000 naissances en 2006. Le taux de mortalité maternelle a chuté de 197 à 6 décès, à l'heure actuelle, pour 100 000 naissances.5. Améliorer la santé maternelleL'espérance moyenne de vie des femmes est de 82 ans pour la ville de Taipei contre 80 ans au niveau national.6. Combattre le HIV/SIDA, le paludisme et autres maladiesLe « programme national de santé » a été mis en place avec succès en 1995. Les services de santé à Taiwan sont aujourd'hui au même niveau que ceux des pays les plus avancés.7. Assurer un environnement durableEn 2007, le taux de croissance économique annuel a atteint 5,7 %. De plus, la présence de très nombreuses ONG garantit un développement futur harmonieux.8. Mettre en place un partenariat mondial pour le développementDepuis longtemps, Taiwan consacre 0,14 % de son PIB à la coopération internationale et à l'aide au développement. Les contributions au secteur privé sont également importantes. Dès 1959, Taiwan a déployé à l'étranger des missions techniques et/ou agricoles. À ce jour, on dénombre 34 missions diverses, dont deux entièrement médicales, qui oeuvrent dans 29 pays avec 246 experts.Cette extraordinaire réussite ne relève pas d'un « miracle », comme on l'a si souvent entendu. Elle s'explique d'abord par la réforme agraire. Réalisée en trois phases, de 1951 à 1976, elle a permis au secteur agricole de se développer et d'assurer une certaine stabilité sociale. À la suite de cette réforme, les anciens propriétaires terriens ont massivement investi dans l'industrie légère : plastique, agro-alimentaire et textile. Puis, les plans successifs de développement économique nationaux sont venus compléter le système de manière particulièrement efficace. Le premier plan quadriennal  (1953-1956), orienté vers les trois secteurs de l'agriculture, de l'industrie et du transport, a jeté les bases d'une économie fiable et durable. L'utilisation pertinente des aides financières internationales, américaines en particulier, a également joué un rôle important. De 1951 à 1965, Taiwan a reçu chaque année près de 100 millions de dollars - soit au total 1,48 milliard de dollars (plus 4,5 milliards d'aide militaire). Les investissements se sont ensuite portés sur les grands travaux d'infrastructure, l'éducation, ainsi que sur la coopération universitaire, afin de promouvoir le développement des PME. Le défi, aujourd'hui, réside dans les ressources humaines, car l'éducation reste la base de tout. Conscient de l'importance de l'enseignement, Taiwan s'efforce de former des élites et des techniciens qualifiés dans de nombreux domaines. Il s'agit non seulement d'accroître sa compétitivité mais aussi de poursuivre sa démocratisation. La philosophie traditionnelle est également l'une des clés de son succès : valeur du travail, sens des responsabilités, notion de la famille, solidarité et pensée confucéenne font partie intégrante de la tradition chinoise. Depuis ma prise de fonctions à Paris, en février 2007, je distribue à mes interlocuteurs français ma carte de visite sur laquelle figure la Tour Taipei 101, le plus haut gratte-ciel du monde. J'aime évoquer cette tour qui est, à mon sens et à celui de madame Sophie Chen, présidente du Taipei Financial Center Coorporation Group (qui gère la Tour), le symbole de la réussite de Taiwan : courage, volonté, détermination, imagination et action... de mes compatriotes. Personne ne s'imagine plus aujourd'hui qu'autour de cette tour de 101 étages, haute de 508 mètres, s'étendaient il y a vingt ans des marécages, des rizières, des casernes et même des cimetières... Ce centre commercial et financier - le plus grand de Taiwan - attire les enseignes et les marques de luxe du monde entier (Taiwan est le troisième marché des produits Louis Vuitton, le quatrième pour Hermès et Cartier). La Tour Taipei 101 a été inaugurée en 2004 après cinq années et demie de travaux évalués à 6 milliards d'euros. Son architecte, maître Chu-yuen Lee, a réussi le difficile mariage de la culture traditionnelle chinoise et de la technologie la plus sophistiquée. La Tour Taipei 101 est en forme de « Jou-i » (pièce de jade symbolisant le bonheur et la sérénité) et elle a bénéficié des dernières avancées scientifiques, notamment l'installation d'une boule d'acier stabilisatrice (tuned mass damper) d'un poids de 800 tonnes entre le 88e et le 92e étage. La Tour Taipei 101 est l'illustration du pragmatisme qui prévaut aujourd'hui à Taiwan : volonté de pérennité et de communication avec le monde extérieur. La présence de cette tour nous prouve qu'un pays comme le mien, qui se trouve dans une situation difficile, qui manque de toutes les matières premières, qui subit typhons, sécheresse et séismes (parfois politiques), peut néanmoins se démarquer et faire état de ses compétences à la face du monde. Pour bien comprendre Taiwan, il faut aussi évoquer les progrès réalisés dans le domaine de la santé. La malnutrition qui sévissait lorsque j'étais petit garçon dans les années 1960 est restée douloureusement gravée dans ma mémoire tout comme la menace, pesante à l'époque, des maladies tropicales. Le niveau de vie à Taiwan est l'un des plus élevés d'Asie. En 1951, l'espérance moyenne de vie était de 53 ans. En 2005, celle-ci est passée à 74 ans pour les hommes et 79 ans pour les femmes (78 ans et 82 ans à Taipei), la moyenne mondiale étant de 65 ans pour les hommes et 69 ans pour les femmes. En 2005, plus de 20 % de la population taiwanaise avaient moins de 15 ans ; 70 % entre 15 et 64 ans (population active) ; et 10 % plus de 65 ans - soit 100 personnes actives pour 42 personnes dites « à charge » (moins de 15 ans et plus de 65 ans). Toujours en 2005, 18 777 institutions de santé ont été recensées, soit un médecin pour 698 personnes, un dentiste pour 2 367 personnes, une infirmière pour 237 personnes et 60 lits d'hôpitaux pour 10 000 personnes. Il y a quarante ans, les maladies infectieuses constituaient la première cause de décès : peste, variole, choléra, malaria, rage et poliomyélite. Ces maladies ont été éradiquées. Les autres maladies infectieuses encore existantes sont l'objet de contrôles stricts. Une autre réussite de Taiwan mérite d'être soulignée : le Programme national d'assurance maladie, mis en place en 1995, avec pour objectif de permettre à tout citoyen de bénéficier d'une couverture maladie et d'accéder à des soins médicaux de qualité. Les progrès en matière de santé sont le fruit de la prévention auprès des écoles et des familles, de l'amélioration des conditions sanitaires publiques, de la politique nationale de santé (création d'établissements spécialisés, d'écoles d'infirmières et de facultés de médecine, y compris de médecine traditionnelle chinoise) et de la recherche médicale publique sur les maladies subtropicales. Fort de ces expériences, Taiwan est aujourd'hui capable de développer efficacement des actions de coopération internationale : des missions médicales et des équipes de bénévoles sont envoyées dans les pays qui en ont besoin. En 2000, parmi les 27 pays les plus avancés du monde, Taiwan a été classé 2e en termes de santé par « The Economist Intelligence Unit » (après la Suède et devant le Canada). Diversité culturelle et éducation Il existe un dicton qui rappelle, en substance, que « éduquer une nation prend cent ans alors que dix années suffisent pour faire pousser un arbre ». Cet adage traduit avec force l'importance accordée par les Taiwanais à l'éducation. Je ne pense d'ailleurs pas me tromper en disant qu'une grande part des succès obtenus à Taiwan tient aux efforts qui ont été entrepris en la matière. Une page d'histoire, qui remonte à 1967, illustre bien la question. Le président Tchiang Kai-chek estimait qu'il fallait investir 400 millions de dollars taiwanais (NT$) dans l'éducation. Or il manquait 140 millions de NT$ (3,11 millions de dollars US) pour boucler le budget. Yen Tchia-kan, qui était à l'époque ministre des Finances, fut alors chargé par le président Tchiang de rassembler la somme par tous les moyens. En ce temps-là, les caisses de l'État ne permettaient pas de financer une telle politique. Le revenu par habitant n'était que de 285 dollars US (134 en 1951 ; 143 en 1961 ; 414 en 1971 ; 2 486 en 1981 ; 8 341 en 1991 ; 11 692 en 2001 ; 17 294 en 2007 ; et prévu à 18 055 en 2008). Mais la détermination du gouvernement était telle que des solutions finirent par être trouvées : on procéda à la vente de bons du Trésor et un prêt fut contracté auprès des autorités américaines. Avant la modification de la Constitution de 1997, le gouvernement était tenu de réserver, chaque année, au moins 15 % du budget national à l'éducation, le gouvernement provincial 25 % et les communes 35 %. Grâce à ces mesures, de nombreux enfants, en particulier ceux issus des couches défavorisées, ont pu bénéficier d'un enseignement de qualité. Ce qui contribua grandement à mener Taiwan sur la voie du progrès. En 2008, 18,7 % du budget national seront consacrés à l'éducation pour un montant global de 6,77 milliards d'euros, soit 2,3 % d'augmentation par rapport à l'année précédente. Pour l'année scolaire 2007-2008, on dénombre 1 326 029 étudiants dans l'enseignement supérieur (correspondant à 5,77 % de la population). L'éducation occupe aussi une place privilégiée dans les mentalités des Taiwanais. Il n'est pas rare de voir les familles s'endetter pour permettre à leurs enfants d'étudier, que ce soit à Taiwan ou à l'étranger. Cette approche ouverte sur l'avenir et le monde extérieur a permis de former des jeunes performants dans leurs branches respectives. Ces « élites » sont des atouts précieux lorsqu'elles reviennent à Taiwan, fortes de leurs compétences. Émergence d'une société civile et participation internationale À la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays ont accédé à l'indépendance et ont fait le choix d'un système démocratique. Taiwan appartient à cette catégorie, et le processus de démocratisation est désormais pleinement achevé. Petit rappel historique : Taiwan a organisé ses premières élections dès 1946. Il s'agissait d'élire les membres de l'Assemblée provinciale et des conseils municipaux. Depuis 1991, les électeurs désignent au suffrage direct les membres du Yuan législatif (Parlement). Précisons que, depuis le dernier scrutin de janvier 2008, le nombre de sièges au Parlement a été réduit de 225 à 113. Enfin, en 1996, le président et le vice-président de la République sont élus, pour la première fois, au suffrage universel direct. Ce processus démocratique a inévitablement conduit le peuple de Taiwan à vouloir être maître de lui-même. Et la revendication légitime d'une place au sein de la communauté internationale n'a cessé de s'amplifier. De ce point de vue, le tremblement de terre du 21 septembre 1999 a marqué un tournant. Je rappelle qu'il a fait 2 415 morts, plus de 8 000 blessés et d'énormes dégâts matériels. Trente-huit équipes de sauvetage de vingt et un pays se sont rapidement mobilisées pour secourir la population. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a également apporté son assistance à Taiwan en versant 50 000 dollars via la Fédération internationale des associations de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FIACR). Ce geste a été d'autant plus apprécié que la Chine exigeait que cette contribution financière fût reversée à l'Association nationale de Chine à Pékin. À cette époque, j'étais en poste à Genève. J'ai appris la terrible nouvelle par la chaîne CNN dans la soirée du 20 septembre 1999. Dès le lendemain, sur instruction de mon gouvernement, j'ai été chargé de prendre contact avec l'agence d'intervention humanitaire onusienne (OCCHA) qui siège à Genève pour que les équipes de sauvetage de Singapour et du Japon puissent se rendre à Taiwan dans les plus brefs délais. Je me souviens encore de l'embarras de l'officier de garde qui, bien sûr, m'a fait part de ses regrets, mais qui m'avoua son impuissance, Taiwan n'étant pas membre de l'ONU... J'ai insisté en précisant qu'il ne s'agissait pas d'une intervention de l'ONU, mais d'aide humanitaire et que Taiwan demandait seulement une autorisation de l'OCCHA pour que les équipes de Singapour et du Japon puissent agir. Cet officier, qui parlait très bien français, avec un accent indien, m'a alors conseillé d'envoyer une demande écrite non officielle dans laquelle l'appellation officielle de Taiwan (République de Chine) ne devait pas figurer. Sans garantie... Pour des raisons humanitaires, l'OCCHA a finalement convoqué ses experts sauveteurs, basés dans divers pays, et les a dépêchés à Taiwan dès le lendemain. Vous imaginez le sentiment qui a été le mien : j'étais diplomate et, malgré mon statut, je n'avais quasiment aucun moyen d'agir pour mes compatriotes sinistrés ! C'est l'une des raisons qui, par la suite, m'ont poussé à tout faire pour promouvoir le développement des ONG à Taiwan, les encourager à s'organiser et à participer aux activités internationales. Ces dix dernières années, par exemple, la population et le gouvernement de Taiwan ont apporté une contribution de un milliard de dollars en matière d'aide humanitaire, sans compter les sommes allouées par les ONG les plus connues comme la Fondation de bien-être Tzu-chi, la Fondation de la Lumière bouddhiste, le Taiwan Root Medical Peace Corps et les quatre grands clubs, Rotary, Lions Club, JCI et Kiwanis international. L'épisode du SRAS, qui a provoqué 80 morts, montre également la nécessité pour Taiwan de participer à la communauté internationale. En 2004, la population taiwanaise a été, une fois encore, dans l'incapacité de recevoir les secours de l'OMS, les experts de cette organisation n'ayant pas obtenu l'« autorisation » de la Chine populaire de se rendre sur l'île. La panique a saisi la population pendant les six longues semaines qu'il a fallu attendre avant que les experts de l'OMS reçoivent le feu vert de Pékin (à la condition expresse que ceux-ci ne rencontrent pas les officiels du ministère taiwanais de la Santé, et qu'ils ne participent à aucune réunion de travail ou aucun séminaire sur le sujet !) Les Taiwanais (qui sont des millions à se rendre chaque année à l'étranger - plus de 8,2 millions en 2007) voient tous les jours les difficultés que rencontre leur pays pour exister sur la scène internationale. Comment un gouvernement démocratiquement élu pourrait-il ne pas s'en préoccuper ? Quoi qu'il en soit, le développement des ONG et des associations à but non lucratif demeure une expérience réussie qui a fait émerger une société civile au sein de la communauté chinoise. Elles sont désormais devenues des acteurs incontournables (la plupart des 48 programmes globaux lancés par l'ONU sont pris en charge par des ONG taiwanaises). Depuis mai 2006, 2 106 ONG taiwanaises se sont investies dans des activités internationales. Le ICDF-Taiwan est une fondation indépendante mise en place par le gouvernement. L'un de ses principaux objectifs consiste à réaliser des projets de coopération et de développement internationaux et à financer des actions dans les domaines les plus divers : social, formation, production agricole, aquaculture et aide humanitaire. Taiwan a commencé à fournir une assistance technique et/ou agricole internationale dès 1959 en direction du Vietnam. Actuellement, 34 missions diverses (dont deux médicales), composées de 246 experts, sont déployées dans 29 pays pour réaliser des projets de coopération bi- ou multilatéraux. Dans la pratique, le ICDF-Taiwan coopère avec les ONG sur les dossiers internationaux. Cette synergie entre le premier secteur (le gouvernement) et le troisième (ONG et associations diverses) est très profitable. Encore un exemple du « pragmatisme » taiwanais ! Relations à travers le détroit de Taiwan Les citoyens de Taiwan sont maintenant des familiers de la pratique démocratique. Ils évoluent dans une société pluraliste où règne la liberté d'expression et où chacun est libre de choisir sa vie. Tout ce qui a été réalisé à Taiwan l'a été par le peuple et le gouvernement avec l'aide de la communauté internationale. La Chine populaire n'y a pris aucune part. Dans une société où il n'y a pas de tabou politique, il est normal de débattre et de prendre des décisions sur toutes sortes de questions, y compris sur l'avenir. Taiwan se situe résolument dans cette optique et n'entend pas se laisser imposer une politique décidée unilatéralement par un pays tiers. Le principe dit d'« une seule Chine » n'est pas juste. Il enferme Taiwan dans une cage qui l'empêche d'envisager sereinement son avenir. Cela n'est pas acceptable. Il est toujours possible de négocier, mais il faut que cette négociation s'engage sur une base égalitaire. Dans ce contexte, on comprend que les 23 millions de Taiwanais - confrontés aux pressions croissantes de la Chine populaire qui visent à restreindre l'espace international de Taiwan - s'interrogent sur leur identité et sur leur destin. Ils demandent à être traités dignement, avec équité, en tant que « citoyens du monde » comme n'importe quel autre peuple. La Chine populaire est devenue une immense puissance économique. Elle doit gouverner « convenablement » et assumer ses responsabilités sur les grandes questions internationales telles que la protection de l'environnement, le respect des droits de l'homme, la propriété intellectuelle, le maintien de la paix, le développement durable... La Chine a une superficie 266 fois plus étendue que celle de Taiwan et une population 57 fois plus nombreuse (en 2007, le PIB de Taiwan s'est élevé à 397,76 milliards de dollars, soit environ 14 % de celui de la Chine). Il faut noter que plus d'un million d'entrepreneurs taiwanais ont investi près de 160 milliards de dollars en Chine et y ont créé plus de 20 millions d'emplois. Cette présence montre que la Chine a besoin de Taiwan (sinon il n'y aurait pas une politique dite des « affaires taiwanaises ») tout comme la Chine a besoin du monde. Des complémentarités existent entre les deux rives du détroit. Quand Taiwan était prêt à négocier, avant que Pékin ne décide, en 1998, de rompre unilatéralement le dialogue, le gouvernement chinois a imposé des pré-conditions qu'aucun pays au monde, y compris la Chine elle-même, n'aurait pu accepter. La Chine populaire ne devrait-elle pas s'interroger sur les raisons pour lesquelles le peuple taiwanais ne veut pas accepter ces pré-conditions ? Ne devrait-elle pas, plus prosaïquement, se demander pourquoi son « offre » ne convient pas au peuple taiwanais ? Faut-il vraiment que la Chine poursuive sa stratégie d'isolement au risque de heurter les sentiments des Taiwanais et de bafouer leur dignité? Ne peut-on pas trouver un arrangement raisonnable qui permettrait de gagner du temps et d'appliquer une stratégie « gagnant-gagnant » ouvrant la voie à une solution définitive ? Relations franco-taiwanaises En dépit de la difficulté que je viens d'évoquer, Paris demeure un poste prisé par les diplomates taiwanais francophones. J'ai eu la chance d'être nommé dans la « capitale des belles » (nous disons houa-d'ou en mandarin) dans les années 1980 puis en 1990 et, de nouveau, à partir de 2007. J'espère donc avoir le recul suffisant pour tirer un bilan des relations entre la France et Taiwan depuis vingt-sept ans. En 1972, la République de Chine (Taiwan), qui fut la première république d'Asie et l'un des membres fondateurs de l'ONU, a été évincée de cette organisation et de ses quinze agences spécialisées au profit de la Chine communiste. Les nations européennes ont alors suspendu ou, du moins, considérablement réduit leurs échanges bilatéraux avec ce pays qu'elles ne reconnaissaient plus sur le plan diplomatique. Les jeunes étudiants taiwanais ont été privés de la possibilité de venir étudier sur le Vieux continent - une partie du monde que le peuple de Taiwan considère pourtant comme éminemment civilisée... Heureusement, grâce à l'essor de son commerce extérieur, à sa vitalité économique et aux investissements réalisés dans les ressources humaines, Taiwan a réussi à survivre. Après le départ de Taiwan de l'ONU, les États-Unis et le Japon ont été les deux seuls pays à maintenir des liens spéciaux avec l'île, notamment par le biais de bourses universitaires. C'est pourquoi, au-delà des intérêts géopolitiques communs, les relations de Taiwan avec ces deux pays sont aujourd'hui relativement « normales ». L'année 1991, je l'ai dit, a marqué le début de la démocratisation pour Taiwan. C'est, en effet, cette année-là que pour la première fois le peuple taiwanais a pu élire ses représentants. C'est, aussi, cette année-là que le gouvernement a pris les mesures indispensables pour renforcer ses relations avec l'Europe. Ce phénomène nouveau a coïncidé avec la diminution de moitié du nombre d'étudiants taiwanais aux États-Unis au profit de pays comme le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France. Aujourd'hui, 20 000 jeunes Taiwanais fréquentent les universités européennes - un chiffre qui traduit les relations de confiance qui se sont désormais instaurées entre Taiwan et l'Europe. En 2007, 11 % des échanges commerciaux de Taiwan ont été réalisés avec l'Europe pour un montant de 51,27 milliards de dollars (par ordre décroissant : Allemagne, Royaume-Uni, Pays-bas, France, Italie). Cette même année, parmi les 13 070 étudiants d'origine étrangère, 331 étaient français. Sur la période 1972-2007, 4 645 étudiants français ont été recensés. À l'inverse, 1 500 étudiants taiwanais effectuent actuellement leurs études en France - à Paris et en province - alors qu'ils étaient moins de 300 dans les années 1980. Environ 70 universités ont signé des protocoles de coopération académique et les homologations de diplômes s'appliquent couramment. Depuis quelques années, les échanges entre lycéens taiwanais et jeunes du Rotary s'intensifient. Deux Alliances françaises ont ouvert leurs portes et des lycées taiwanais enseignent depuis peu le français. Près de 1 200 étudiants de tous âges suivent ainsi régulièrement des cours de français à Taiwan. Neuf accords de coopération scientifique ont été noués avec la France, qui génèrent une cinquantaine de projets. Le plus novateur d'entre eux, pour l'année 2008, consistera en la création à Taiwan d'un centre de formation et de recherche « jumeau » de l'Institut de recherche contre les cancers de l'appareil digestif (IRCAD-Strasbourg). La cérémonie d'ouverture de l'Asia-IRCAD-Taiwan, conçu dans le même esprit d'excellence que l'institut strasbourgeois, se déroulera le 26 mai 2008. Les problèmes liés à la distance entre les deux instituts seront résolus par le recours à des moyens de communication ultra-modernes. Médecins, chercheurs, ingénieurs et informaticiens français et taiwanais conjugueront leur énergie dans le domaine de la recherche fondamentale et des nouvelles technologies informatiques appliquées au domaine médical. En 2007, près de 30 000 touristes français ont visité Taiwan et plus de 230 000 Taiwanais leur ont rendu la pareille. Taiwan représente le cinquième marché d'Asie pour la France, le 27e fournisseur du marché français et le 38e marché mondial pour les produits français. Toujours en 2007, le montant du commerce bilatéral entre Taiwan et la France s'est élevé à 4,087 milliards de dollars. Peu le savent, mais la France est omniprésente à Taiwan. Les produits de luxe français y sont particulièrement appréciés, tout comme le cinéma, les objets de haute technologie et même... le Beaujolais nouveau dont l'arrivée constitue, chaque année, en novembre, un véritable événement ! Les échanges culturels sont tout aussi intenses. En 2007, une quarantaine de groupes taiwanais sont venus en France et une trentaine de groupes français se sont produits à Taiwan. L'une des manifestations les plus en vue, ces mois-ci, est l'exposition Millet, dont les oeuvres ont été prêtées par le Musée d'Orsay. Un moment culturel marquant, parmi d'autres, fut l'exposition au Grand Palais, en 1999, de 280 pièces rares des collections du Musée national du Palais de Taipei. La démonstration/dégustation de haute gastronomie chinoise de l'équipe du restaurateur taiwanais Dintaifong, qui s'est tenue à l'hôtel Evergreen de Levallois près de Paris en décembre 2007, s'est également taillé un franc succès. Dans un autre style, il est vrai... J'aimerais terminer par une petite anecdote qui illustre joliment la présence de Taiwan en France : figurez-vous que les décorations de Noël qui, de novembre 2007 à janvier 2008, ont illuminé l'avenue des Champs-Élysées (des tubes à cristaux liquides montrant des gouttes de lumière sur fond d'étoiles étincelantes) étaient de fabrication taiwanaise... Bref, vous l'aurez compris : les Taiwanais n'ont besoin ni de sympathie préfabriquée ni de pitié. Ils n'aspirent qu'à une chose : qu'on les traite normalement ! Est-ce trop demander ?