Le premier ministre tunisien Béji Caïd Essebsi est né en novembre 1926 à Sidi Bou Saïd, village historique de la banlieue nord de la capitale, dans une famille de la vieille aristocratie beylicale. Il accomplit sa scolarité au collège Sadiki, prestigieuse institution créée avant la colonisation afin de former des élites bilingues, et qui a donné au mouvement national l'essentiel de ses cadres. Il poursuit ensuite des études de droit à Paris, où il milite dans les rangs du parti nationaliste Néo-Destour. C'est là qu'il fait la connaissance d'Habib Bourguiba au début des années 1950. Rentré à Tunis en 1952, il devient avocat. Mais aussitôt après l'indépendance en mars 1956, il est appelé par Bourguiba pour faire partie de son secrétariat. C'est le commencement d'une longue carrière aux plus hautes fonctions de l'État. Après avoir été, entre autres, ministre de l'Intérieur puis des Affaires étrangères du premier président tunisien, il approuve, comme la quasi-totalité de ses compatriotes, le « coup d'État médical » de Zine El Abidine Ben Ali le 7 novembre 1987, et assume brièvement la présidence de l'Assemblée nationale.


Retiré de la vie politique depuis le début des années 1990, il partage son temps entre son cabinet et la rédaction d'une imposante biographie de son mentor : Habib Bourguiba, le bon grain et l'ivraie (Sud Éditions, Tunis, 2009). Fin connaisseur de son pays et des arcanes de la classe politique tunisienne, habile négociateur et habité par le sens de l'État comme la plupart des hommes de sa génération formés à l'école bourguibienne, dépourvu d'ambition vu son âge, il a semblé être l'homme de la situation pour le président par intérim Fouad Mbazaa, qui fut dans les années 1960 son collaborateur au ministère de l'Intérieur.


Béji Caïd Essebsi est parvenu, pour l'instant, à calmer le jeu dans un pays en proie à une série de spasmes révolutionnaires qui rendent l'exercice du pouvoir périlleux. Son objectif : remettre aux prochaines autorités démocratiquement élues une Tunisie pacifiée, qui possède les atouts pour devenir la première vraie démocratie du monde arabe.


S. B.


Sophie Bessis — La situation en Tunisie est loin d'être stabilisée, et 70 % des Tunisiens sont inquiets pour leur sécurité. Que fait le gouvernement de transition que vous dirigez pour mettre fin à cette situation ? Comment, de façon plus générale, restaurer l'autorité de l'État dans tout le pays, alors qu'elle est bien malmenée dans certaines régions ?


Béji Caïd Essebsi — Restaurer l’autorité de l’État est l’une des priorités du gouvernement actuel. Il existe des  groupes qui confondent liberté d’expression et exercice de la violence. Notre pays ne doit pas sombrer dans l’anarchie et nous ferons en sorte de mettre un terme à toutes les dérives possibles.


S. B. — De ce retour à la normale dépendent la relance de l’économie et celle du tourisme. Où en est-on dans ce domaine ? La croissance tunisienne risque-t-elle d'être négative cette année ?


B. C. E. — Je ne le pense (et ne le souhaite) pas.  Je crois très sincèrement que le pire est derrière nous. Le tableau n’est certes pas très réjouissant, mais il y a de bons indicateurs qui laissent présager une prochaine reprise économique. Les exportations, par exemple, ont dépassé de 8 % les chiffres enregistrés à la même période de l’année dernière. Le taux de croissance se situe actuellement entre 0 et 1 %. Il est donc prématuré de parler de régression.


La Tunisie a besoin d’avancer et de résoudre les vrais problèmes. Le gouvernement transitoire s’emploie à prendre des mesures rapides permettant aux citoyens de percevoir que des changements sont en cours (fonds « Amal » (espoir) d’indemnisation de 50 000 chômeurs de longue durée pendant un an ; aides à 180 000 familles nécessiteuses…). Il tente également d’attirer les investissements en priorité dans les régions intérieures du pays qui, par le passé, avaient été exclues des plans de développement.


S. B. — Sur le plan politique, l'élargissement de l'Instance supérieure présidée par Yadh Ben Achour semble l'avoir radicalisée. Nombre de ses membres réclament un droit de contrôle du gouvernement. Qu'en pensez-vous ? Est-il possible de ramener le calme et de restaurer la confiance sous une telle pression ? Comment travaillez-vous ?


B. C. E. — Cette instance a une mission consultative. Son élargissement et le dialogue engagé avec le gouvernement vont lui permettre d’avancer dans sa mission. Mais il n’a jamais été question, pour l’Instance, d’exercer un quelconque contrôle sur le gouvernement ; ce n’est pas dans ses prérogatives. Restaurer le calme est indispensable pour l’avenir économique, politique et même géostratégique de notre pays. Nous devons impérativement réussir à rétablir la sécurité. C’est la mission que je me suis personnellement assignée, et je compte sur l’ensemble des forces vives pour y parvenir. Je suis conscient que ce n’est pas facile, mais j’estime qu’on a emprunté la bonne voie et qu’on s’est fixé des objectifs clairs et surtout réalistes et réalisables.


S. B. — Les élections à l'Assemblée constituante sont fixées au 24 juillet. Ce délai pourra-t-il être respecté compte tenu du fait que plusieurs formations ont publiquement préconisé un report du scrutin ? S'il devait être retardé, quel serait l'avenir du gouvernement de transition ?


B. C. E. — Ce gouvernement est transitoire ; il est provisoire et il doit s’astreindre à respecter les délais fixés. La légitimité doit provenir des urnes. C’est pour cela que nous avons fixé dès notre prise de fonctions un calendrier politique dont  des délais — j’estime — sont  raisonnables, d’autant plus qu’un réel consensus s’est dégagé autour de rendez-vous historique.


S. B. — Depuis plusieurs semaines, des militants du parti islamiste Ennahdha et des activistes de mouvances islamistes plus radicales utilisent les lieux de culte à des fins politiques et mènent des campagnes d'intimidation à l'encontre des femmes et des démocrates libéraux. Jusqu'ici, le gouvernement n'a réagi que faiblement à ces dérives. Or elles constituent une menace pour la démocratie. Que préconisez-vous ?


B. C. E. — Nous comptons tout mettre en œuvre afin d’en finir avec ces pratiques anarchiques. Il faut être vigilant et faire la distinction entre une démarche politique et une action extrémiste. L’extrémisme existe, et il n’est pas uniquement religieux. Je le répète, je tolère toutes les formes d’expression pourvu qu’elles se produisent dans un cadre légal. Les personnes qui ont transgressé cette règle ont fait l’objet de poursuites. Le droit doit redevenir le seul garant de la pérennité de l’État et du contrat social qui unit l’ensemble des Tunisiens.


S. B. — Vous avez, à plusieurs reprises, déclaré que les acquis des femmes tunisiennes constituent une ligne rouge à ne pas franchir. Pourtant, les signaux donnés par votre gouvernement ne sont pas rassurants : deux ministres femmes seulement, aucun gouverneur ni délégué de sexe féminin, une minorité de femmes dans l'Instance supérieure. Comment justifiez-vous ce sexisme d'État ?


B. C. E. — Je précise tout d’abord que, dès ma prise de fonctions, j’ai préféré avancer avec le gouvernement déjà mis en place par mon prédécesseur. Les raisons en sont multiples, mais il fallait penser « efficacité » et « rapidité ». Très sincèrement, j’estime que, à mon âge et avec mon parcours, mon attachement aux acquis de la femme est largement démontré. Je suis adepte de la discrimination positive en faveur des femmes mais, dans ce cas de figure, il fallait mettre entre parenthèses mes convictions personnelles au profit de l’intérêt général  du pays.  


S. B. — Certains vous reprochent, alors que vous êtes un bourguibiste, de commencer vos interventions par la formule sacrée et de truffer vos interventions de citations coraniques. Pourquoi cette référence constante à la religion ? Ne faites-vous pas confiance à la sécularisation de la société tunisienne ?


B. C. E. — Mes allocutions sont ponctuées de références aussi bien religieuses que littéraires ou populaires. J’aime beaucoup les discours imagés qui parlent à chacun. Il ne s’agit nullement de marquer une quelconque rupture avec le bourguibisme, mais de personnaliser mes prises de parole. D’ailleurs, Bourguiba n’était pas contre la religion. Il était un grand réformateur et un fervent défenseur de la modernité. La société tunisienne est multiple, elle est plurielle. Un politique se doit de parler à tout le monde et de se faire comprendre par toutes les tranches de la population.


S. B. — Sur le plan extérieur, l'environnement régional n'est guère favorable à la transition tunisienne. Comment analysez-vous la situation en Libye ? Moussa Koussa, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Kadhafi, s’est rendu à Tunis peu avant de faire défection. En a-t-il parlé avec vous ? Plus largement, comment voyez-vous l'avenir proche de la région arabe ?


B. C. E. — Le passage à Tunis de M. Koussa a été bref et privé. Il n’a donné lieu à ucun entretien officiel. Comme tout le monde, je suis avec beaucoup d’intérêt  l’évolution de la situation en Libye. Outre les liens de fraternité et de solidarité qui nous lient au peuple libyen, et qui se sont traduits par l’accueil de réfugiés dans les zones frontalières, la Tunisie veille à préserver ses relations avec l’ensemble de son entourage. D’ailleurs, mon premier déplacement à l’étranger, au lendemain de ma nomination, m’a conduit en Algérie puis au Maroc. La Tunisie n’a rien fait pour exporter sa révolution à l’échelle arabe, mais la situation actuelle dans cette région montre l’influence que peut avoir ce « petit » pays  qui est le nôtre.


S. B. — Les pays occidentaux ont tous déclaré leur sympathie pour la révolution tunisienne. Mais, concrètement, quelles sont les aides économiques et financières sûres jusqu'à présent ?


B. C. E. — Nous avons finalisé notre plan économique et social en comptant sur nos ressources propres. Actuellement, nous n’avons même pas l’intention de rééchelonner nos dettes. La Tunisie honorera toujours ses engagements internationaux.


S. B. — Tôt ou tard, les Tunisiens seront appelés à se choisir une nouvelle Constitution. Quel régime vous paraît-il être le meilleur pour la Tunisie ? Quels sont les principes sur lesquels devra être fondée la prochaine Constitution ?


B. C. E. — Comme vous devez vous en douter, je ne peux évidemment pas ne pas avoir une vision personnelle concernant les voies politiques qu’empruntera la Tunisie, mais j’ai provisoirement troqué ma robe d’avocat contre celle de premier ministre. Je ne peux donc pas (par souci déontologique) m’exprimer actuellement sur ce sujet. Le meilleur régime est celui que choisira le peuple tunisien