POLITIQUE INTERNATIONALE N° 133 - AUTOMNE 2011

LES COULISSES DU RENSEIGNEMENT AMERICAIN

Entretien avec Dennis BLAIR
Ancien Directeur du renseignement national des États-Unis (2009-2010).
conduit par
Dan RAVIV
Correspondant de la radio CBS ŕ Washington, ancien correspondant ŕ Londres et au Moyen-Orient.


Dan Raviv - Sommes-nous bons ou sommes-nous chanceux ? Un aphorisme dit que nos agences de sécurité ont l'obligation de toujours réussir, alors que les terroristes, eux, peuvent se permettre de ne réussir qu'une seule fois. Dix années se sont écoulées depuis le 11 Septembre sans que la moindre attaque ait eu lieu sur le territoire des États-Unis. Alors, avons-nous de la chance ou du talent ?

Dennis Blair - Je dirais que nous sommes bons à 70 % et chanceux à 30 % ! Si l'on songe à tous les attentats que nous avons déjoués - qu'il s'agisse de celui de Faisal Shahzad, qui avait garé une voiture piégée sur Times Square à New York ; de Najibullah Zazi, qui planifiait une attaque visant des trains de la banlieue new-yorkaise ; ou encore du Nigérian Umar Farouk Abdulmutallab, qui a tenté de faire exploser un avion reliant Amsterdam à Detroit -, on peut aisément retourner l'aphorisme que vous avez cité : désormais, il suffit que les terroristes commettent une seule erreur pour que nous fassions échouer leurs projets. Avant le 11 Septembre, ils pouvaient se permettre de commettre plusieurs erreurs et réussir malgré tout. Ils pouvaient prendre dans notre pays des leçons de pilotage au cours desquelles il apparaissait clairement qu'ils ne voulaient pas apprendre à atterrir. Ils pouvaient vivre pendant des mois à San Diego et se rendre régulièrement dans des mosquées extrémistes. Ils pouvaient discuter librement de leurs plans au téléphone. Nous étions complètement inconscients ! À présent, les choses ont changé. Pour mener leur projet à bien, les terroristes n'ont plus le droit à la moindre erreur. On se rend compte, en étudiant leurs tentatives d'attentats récentes, que celles-ci sont montées en à peine quelque jours. Ils n'ont tout simplement plus le temps de les préparer soigneusement. Pour une raison évidente : nous les pourchassons avec la plus grande énergie. C'est pourquoi, aujourd'hui, ceux qui sont chargés d'attaquer les États-Unis ne sont plus des terroristes endurcis et parfaitement entraînés. Il s'agit principalement de jeunes hommes amers disposant d'un passeport américain ou d'un visa leur permettant d'accéder à notre territoire, et qui reçoivent pour seule instruction de tuer autant de gens que possible quand ils en ont l'occasion. Ce progrès n'est pas dû à la chance. Il résulte du travail acharné fourni par les services de renseignement des États-Unis et d'autres pays. Il demeure, néanmoins, un élément que l'on peut relier à la chance : quand les terroristes font une erreur, la vigilance d'un policier en faction sur Times Square ou celle des passagers du vol Amsterdam-Detroit, pour ne prendre que ces deux exemples, permettent de les mettre en échec. Comme je viens de le dire, il suffit qu'ils commettent une seule erreur pour que nous puissions les arrêter. La situation est donc l'inverse de ce qu'elle était encore le 10 septembre 2001.

D. R. - Ces derniers temps, la tendance générale est à l'austérité. Dans un tel contexte, les États-Unis ont-ils toujours les moyens de disposer de toutes les ressources nécessaires en matière de renseignement et de sécurité ?

D. B. - Nous devons changer notre façon de procéder. Aujourd'hui, le gouvernement américain consacre approximativement 80 milliards de dollars par an à la lutte contre le terrorisme - et ce chiffre ne tient pas compte de nos dépenses militaires en Irak et en Afghanistan. Or, combien y a-t-il d'activistes d'Al-Qaïda aujourd'hui dans le monde ? Environ quatre mille. Faites le compte : nous dépensons 20 millions de dollars par terroriste et par an. Cela vous paraît-il proportionnel à nos autres priorités en matière de sécurité ? Il existe de nombreuses causes de mort violente d'Américains qui n'ont rien à voir avec le terrorisme - je pense, par exemple, aux meurtres ou aux accidents de la route. Or, sur ces dossiers, nous n'avons pas la même approche qu'envers le terrorisme - une approche qu'on peut résumer par la formule « réussir à conjurer le fléau quel qu'en soit le prix et quels que soient les efforts à consentir ». Au contraire, nous tolérons un certain niveau de risque et acceptons l'idée que notre système de prévention ne soit pas parfait. Je crois que le temps est venu de discuter de ces sujets de façon réaliste, avec sang-froid, sans tomber dans les querelles politiciennes comme cela a été le cas depuis dix ans. En effet, au cours de ces dix dernières années, aucun dirigeant politique n'aurait pu se permettre de réduire les budgets consacrés à la lutte contre Al-Qaïda. D'ailleurs, ces budgets n'ont cessé d'augmenter. Aujourd'hui, nous devons calmement examiner la situation et nous demander si nos dépenses dans le domaine de la lutte anti-terroriste sont proportionnelles aux buts que nous recherchons, en tenant compte des autres responsabilités qui incombent au gouvernement. Il y a une autre question qu'il faut se poser. La véritable obsession que nous nourrissons à l'égard du terrorisme ne nous incite-t-elle pas à délaisser quelque peu nos autres priorités, celles qui concernent les menaces à long terme pesant sur notre pays ? Un exemple : la chasse à Al-Qaïda n'est que l'un de nos objectifs au Pakistan. Nous souhaitons également faire en sorte que ce pays ne soit plus un refuge pour les talibans ; et, bien entendu, nous voulons que les armes nucléaires pakistanaises restent entre des mains responsables. Or certaines d'entre elles sont stockées dans des bases qui ne se trouvent qu'à quelques dizaines de kilomètres de zones où les terroristes sont actifs. Et ces derniers rêveraient de s'en emparer... Par surcroît, il est dans notre intérêt d'aider le Pakistan et l'Inde à résoudre leurs différends. Nous entretenons des relations avec les deux parties et, en tant que pays le plus puissant de la planète, nous avons pour responsabilité de favoriser la stabilité dans les régions dangereuses. Et pourtant, nos relations avec le Pakistan sont dominées par notre obsession envers Al-Qaïda. Ce constat vaut aussi pour nos relations avec d'autres pays. Alors, je pose la question : avons-nous raison de nous focaliser à ce point sur Al-Qaïda ? Dix ans ont passé depuis le 11 Septembre. N'est-il pas temps de rééquilibrer nos efforts et de repenser nos priorités, maintenant que nous en savons bien plus sur Al-Qaïda et le terrorisme en général ?

D. R. - Vous avez été le troisième directeur du renseignement national. Ce poste est-il indispensable ? La Commission sur le 11 Septembre a estimé que la création de ce poste s'imposait, mais est-il toujours crucial aujourd'hui ?

D. B. - C'est une critique récurrente : la mise en place du poste de DRN aurait introduit un niveau de bureaucratie supplémentaire qui n'apporterait rien de concret. Mais il me semble que cette critique est injustifiée. Quand j'ai occupé ce poste, je me suis rendu compte que le directeur du renseignement national et son équipe étaient les seules personnes qui se réveillaient chaque jour en se demandant : « Les capacités globales des États-Unis en matière de renseignement se trouvent-elles à leur niveau d'efficacité optimal ? » Les directeurs des diverses agences de renseignement, eux, se réveillent chaque jour en se demandant si leurs agences fonctionnent correctement. Le directeur de la National Security Agency (NSA) s'inquiète de savoir si son agence reçoit toutes les informations disponibles. Celui de la CIA ne pense qu'aux opérations en cours conduites sur le terrain par ses agents spéciaux, et ainsi de suite. Avant le 11 Septembre, il leur arrivait déjà de travailler ensemble, bien sûr ; mais cette coopération se déployait hors de tout cadre établi. Elle était due à la volonté personnelle des responsables des agences concernées. D'ailleurs, il y avait un degré important de coopération grâce aux efforts des personnes intelligentes et dévouées à leur tâche qui travaillaient dans ces agences et échangeaient avec leurs collègues. Mais pour que cette coopération prenne une plus grande ampleur, il était indispensable d'instaurer une instance comme la Direction nationale du renseignement. Lorsque je me suis retrouvé à sa tête, c'est à moi qu'il incombait de dire aux chefs des agences : « Ce problème est d'une importance nationale. Il faut le régler. Mettez plus de gens sur ce dossier, consacrez-y telles et telles ressources. C'est une priorité. » Il s'agit d'une fonction centrale, nécessaire dans une organisation aussi complexe que la communauté du renseignement. Après tout, on peut considérer cette communauté comme une entreprise employant des dizaines de milliers de personnes et dépensant 50 milliards de dollars par an...

D. R. - Pourtant, les services de sécurité américains ont connu un échec spectaculaire pendant que vous occupiez le poste de DRN : la tentative d'attentat de ce Nigérian que vous avez mentionné il y a un instant, Umar Farouk Abdulmutallab. Il a failli réussir à faire sauter le vol Amsterdam-Detroit le jour de Noël 2009 en actionnant un système explosif qu'il avait dissimulé dans ses sous-vêtements. On a appris par la suite que certaines agences gouvernementales américaines avaient été averties de l'existence d'un jeune homme dangereux, originaire du Nigeria et étant passé par le Yémen, où il s'était radicalisé. Peut-on dire qu'il s'agissait d'une erreur comparable à celles qui s'étaient produites avant le 11 Septembre, quand la CIA et le FBI n'avaient pas échangé les informations dont ils disposaient à propos des futurs terroristes ?

D. B. - Il existe une différence fondamentale entre les erreurs commises avant le 11 Septembre et les faiblesses que l'incident Abdulmutallab a mises en évidence. Avant le 11 Septembre, il n'y avait aucune procédure qui assurait que les informations circulent correctement entre les services de renseignement extérieur et le FBI. Mais cette frontière qui séparait nos agences extérieures de nos agences intérieures a disparu après le 11 Septembre. L'enquête sur l'affaire Abdulmutallab a montré qu'aucune information n'avait été cachée aux autres agences : au contraire, le nombre d'informations recueillies était si élevé que nos analystes n'avaient pas eu la capacité de dissocier les faits importants des constats de routine. Le problème avait évolué. Avant, on ne partageait pas suffisamment les informations dont nous disposions ; désormais, nous nous retrouvions avec tellement de données qu'il devenait très compliqué de les trier correctement afin de faire ressortir les plus importantes ! Les personnes concernées disposaient de toutes les informations que les services de renseignement avaient en leur possession concernant Abdulmutallab ; seulement, ces spécialistes étaient littéralement submergés sous un nombre incalculable d'autres données... Nous ne disposions pas des algorithmes ou des experts qui auraient pu dire : « Attention, ce rapport-là est particulièrement important. » Toute la difficulté consiste à sélectionner les informations pertinentes dans l'océan de faits portés à notre connaissance.

D. R. - Si je vous suis bien, c'est de la technologie que viendront les principaux progrès dans ce domaine. Ainsi, vous serez moins dépendants des hommes qui, effectivement, ne peuvent pas tout lire et tout analyser...

D. B. - Le seul moyen de gérer toutes ces informations qui circulent à travers le système de renseignement, c'est effectivement d'avoir recours à des machines qui feront le tri. Certains de nos détracteurs pourraient dire que la solution est toute trouvée : nous n'aurions qu'à passer par Google. Bien évidemment, nous nous sommes adressés aux meilleures compagnies de traitement de données existantes, et notre centre d'analyse utilise bon nombre de leurs algorithmes. Mais nous sommes tous arrivés à la conclusion que le défi que nous devons relever est infiniment plus complexe que ce que ces compagnies ont l'habitude de faire - sans oublier que les enjeux sont infiniment plus élevés. Nous améliorons constamment les capacités de recherche de nos bases de données. Idéalement, il faudrait que chaque analyste puisse faire, en un clic, une requête qui lui permettrait d'accéder instantanément, sur l'écran de son ordinateur, à toutes les informations possibles concernant une personne, un événement ou un endroit contenues dans toutes nos bases de données - et cela, dans un format pratique à utiliser. À partir de là, nos experts pourraient établir des connexions plus intuitives et moins mécaniques entre les divers éléments qui leur sembleraient significatifs. Pour résumer, nous avons déjà bien progressé, mais il reste beaucoup de travail.


D. R. - Quel regard portez-vous sur la délicate question du partage d'informations avec les services de renseignement d'autres pays ?

D. B. - Il est extrêmement important de partager nos informations avec nos partenaires. En effet, ceux-ci possèdent des données que nous ne possédons pas, et réciproquement. Et, bien sûr, nous avons de nombreux ennemis communs. Je ne vous apprendrai rien en disant qu'Al-Qaïda veut tuer des Pakistanais et des Européens, et pas seulement des Américains. De même, en Asie du Sud-Est, la Jemaah Islamiyah veut tuer des Indonésiens, des Australiens et d'autres touristes, comme cela s'est produit à Bali (en 2002 et en 2005). Dès lors, il est évident que partager les informations dont nous disposons est dans notre intérêt commun. Le seul problème, c'est que, ce faisant, nous risquons de révéler des sources sensibles, ainsi que les méthodes employées pour obtenir les informations en question. Dans ce cas, les sources peuvent se tarir. Mais je suis persuadé que, avec le temps, il sera possible de transmettre des informations importantes à d'autres pays tout en protégeant nos sources et nos méthodes. Tout le défi consiste à faire en sorte que ces échanges d'informations se produisent rapidement. Il faut qu'une information conduise vite à une autre, et ainsi de suite, de façon que les mesures appropriées puissent être prises sans délai. Cas typique : quand on capture un terroriste, on se lance immédiatement à la recherche des contacts inscrits dans le répertoire de son téléphone portable. Si, pour y parvenir, il suffit de puiser dans les ressources de renseignement d'un seul pays, il n'y a pas de problème. Mais s'il faut demander des informations à un autre pays, alors on risque de perdre un temps précieux ! Seule exception : les opérations militaires internationales, comme celle en cours en Afghanistan. Si une unité française déployée dans ce pays s'empare du téléphone portable d'un terroriste, elle peut rapidement partager les informations ainsi recueillies avec les autres membres de la coalition. Et, dès le lendemain, les forces coalisées peuvent passer à l'action à l'autre bout du pays.

D. R. - Si je vous suis bien, à l'heure actuelle les échanges d'informations ne sont pas instantanés, même avec les alliés les plus proches des États-Unis, à savoir les Britanniques...

D. B. - Il existe en Afghanistan des centres d'opérations communs, où des Américains, des Britanniques et des experts d'autres pays travaillent côte à côte. Ces centres fonctionnent bien. J'ajoute que lorsque, pendant un interrogatoire conduit par le FBI aux États-Unis, il est question d'un individu se trouvant en Grande-Bretagne, en France ou dans un autre pays allié, cette information sera rapidement envoyée à nos homologues dans le pays concerné. J'aimerais cependant qu'il y ait davantage de centres de renseignement conjoints, qui permettraient de faire circuler l'information encore plus vite. De mon point de vue, il serait avisé de se servir de l'expérience accumulée dans les zones de guerre et de l'appliquer à une échelle plus vaste. Je crois que, aujourd'hui, la vitesse de la coopération internationale ne correspond pas à la vitesse des communications. Nous pourrions faire plus pour accélérer les opérations que nous conduisons ensemble contre nos ennemis communs.

D. R. - Ailleurs qu'en Irak et en Afghanistan, arrive-t-il que des opérations antiterroristes clandestines conjointes soient réalisées sur le terrain ? En d'autres termes, les Américains et leurs alliés mènent-ils des actions communes pour lutter contre les terroristes ?

D. B. - Oui. Mais vous comprendrez que je ne vous en dise pas plus...

D. R. - Certains responsables de Washington affirment qu'il est nécessaire de faire évoluer la politique moyen-orientale du pays. D'après eux, l'Amérique est trop proche d'Israël, ce qui exaspère les peuples musulmans et contribue au phénomène terroriste - et cela, d'autant plus que les États-Unis ont longtemps soutenu des dirigeants aujourd'hui totalement discrédités, comme Hosni Moubarak en Égypte. Partagez-vous ce point de vue ?

D. B. - Je crois que le Printemps arabe nous offre une occasion rêvée de mettre nos intérêts en conformité avec nos valeurs. Si des gouvernements représentatifs et ouverts au dialogue émergent en Égypte, en Syrie, en Libye, au Yémen, alors non seulement nous travaillerons avec des gouvernements qui partagent nos valeurs fondamentales mais, en plus, le soutien arabe à des groupes terroristes comme Al-Qaïda ne sera plus qu'un souvenir.

D. R. - Quid d'Israël ? Les États-Unis devraient-ils prendre leurs distances vis-à-vis de l'État hébreu ?

D. B. - Nos relations historiques, le fait que nos deux pays soient des démocraties, mais aussi les liens personnels entre nos dirigeants et nos peuples signifient que nous serons toujours proches d'Israël. Ce qui ne veut pas dire que nous n'ayons pas de différends politiques très marqués sur certains dossiers...

D. R. - Sur quelles parties du monde devons-nous nous concentrer pour protéger les États-Unis et les autres pays occidentaux du terrorisme ? L'Afghanistan et le Pakistan sont-ils les seuls pays où nous devons agir ?

D. B. - Il faut tenir compte de deux aspects du problème. L'inspiration idéologique du terrorisme islamique vient indiscutablement du Moyen-Orient, spécialement de groupes installés au Yémen et au Pakistan. Mais les individus les plus dangereux parmi ceux qui reçoivent ce message se trouvent dans des pays comme les États-Unis, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. Parfois, il s'agit de nos propres citoyens. N'oubliez pas que, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Espagne, des attentats ont été préparés et, parfois, menés à bien par des citoyens de ces États... Nous devons donc à la fois nous occuper des sources d'inspiration et des destinataires de cette propagande. Pour cela, il faut réaliser un travail de police efficace à l'intérieur de nos frontières tout en établissant de bonnes relations avec l'immense majorité des musulmans qui résident dans nos pays et condamnent le terrorisme. Il faut, aussi, suivre les sites Internet extrémistes. Il y a un domaine sur lequel nous ne pouvons pas vraiment peser, même si nous devons continuer à chercher des moyens de le faire. Il s'agit du soutien à apporter aux leaders musulmans modérés qui considèrent que la modernité et l'islam peuvent co-exister et pensent que les attentats suicides visant à tuer des innocents sont injustifiables. Bref, pour que le fléau du terrorisme islamiste disparaisse, il faut que l'islam lui-même fasse en sorte que les interprétations extrémistes de ses textes sacrés deviennent inacceptables.

D. R. - Le Pakistan ne mérite-t-il pas une attention particulière ? Il semble qu'une partie du gouvernement de ce pays musulman soit pro-américaine et pro-occidentale ; mais, dans le même temps, son service de renseignement, l'ISI, ne paraît pas très fiable. Quant à la population pakistanaise, elle éprouve apparemment une haine profonde à l'égard de l'Occident...

D. B. - C'est sans doute le dossier le plus frustrant auquel j'ai eu affaire quand j'étais DNR. Si vous débarquiez de la planète Mars, vous penseriez sans doute que les États-Unis, les pays d'Europe occidentale et le Pakistan ont tout intérêt à coopérer pour combattre les groupes musulmans extrémistes basés dans le nord-ouest du Pakistan. Après tout, ces terroristes tuent aussi bien des Pakistanais que des Afghans, des Européens et des Américains ! Ces zones sont sous administration pakistanaise, les Pakistanais possèdent une armée importante, ils connaissent leur pays... mais ils ne disposent pas de l'équipement de pointe ou d'autres ressources qui leur permettraient de garantir la sécurité dans ces régions. Or cet équipement et ces ressources, nous les possédons ! Alors, pourquoi nos pays (y compris les pays européens, eux aussi menacés par le terrorisme) ne peuvent-ils pas travailler ensemble ? À mon avis, la première raison réside dans ce que j'appellerai la « mémoire historique » des Pakistanais. Ils se souviennent parfaitement de toutes les fois où les États-Unis se sont immiscés dans leurs affaires avant de les abandonner - le cas le plus récent étant notre départ de cette zone alors que nous avions coopéré avec eux pour faire face à l'URSS en Afghanistan. Quand les Soviétiques se sont retirés, nous nous sommes désengagés du Pakistan. Par surcroît, le Pakistan connaît d'immenses difficultés sur le plan intérieur. Son économie est en berne. La société est extrêmement inégalitaire. Le gouvernement est faible. Enfin, n'oublions pas sa rivalité permanente avec l'Inde - un élément omniprésent dans la mentalité des Pakistanais, qui influe lourdement sur toutes leurs décisions ou presque...

D. R. - Dans ce contexte, quel conseil donneriez-vous à la direction américaine ?

D. B. - J'estime que la coopération américano-pakistanaise ne doit pas être considérée comme un ensemble monolithique. Il faut la « diviser » en plusieurs petites étapes. Je m'explique. Quand l'administration Obama est arrivée aux affaires (j'en faisais alors partie), Richard Holbrooke, nommé conseiller spécial pour la zone Afghanistan-Pakistan, a mis en place une impressionnante série d'initiatives visant à aider le Pakistan. Il s'agissait d'un très important ensemble de mesures d'assistance dans les domaines économique, militaire et du renseignement, incluant des rencontres ministérielles environ tous les six mois et des interactions intenses à de nombreux niveaux. Mais les Pakistanais n'ont pas réagi avec la satisfaction que nous espérions. Au lieu de s'exclamer : « C'est merveilleux, les États-Unis ont vu la lumière ! Ils vont sérieusement travailler avec nous sur la durée ! », ils ont répondu : « C'est très bien, mais combien de temps cette coopération va-t-elle durer ? Quel est le revers de la médaille ? Que veulent réellement les Américains ? » À cause de cette méfiance, notre coopération progresse très lentement - ce qui, à son tour, engendre une profonde frustration et une suspicion mutuelle entre les deux parties. C'est pourquoi je suis désormais convaincu qu'avec le Pakistan il faut avancer petit pas par petit pas. Il faut traiter le gouvernement d'Islamabad comme notre partenaire et notre égal. Je pense, en particulier, que la multiplication des tirs de missiles depuis des drones ne suffira pas à éliminer Al-Qaïda. Ces attaques ont pu être efficaces dans la mesure où elles ont permis de se débarrasser d'un certain nombre de leaders d'Al-Qaïda ; mais, aujourd'hui, elles contribuent surtout à accroître la haine que les Pakistanais vouent à l'Amérique. Washington devrait soutenir une nouvelle campagne sécuritaire qui combinerait mieux les capacités des deux pays et inclurait un contrôle conjoint de ces tirs de missiles dont je viens de parler. Plus généralement, je constate que, à l'heure actuelle, les officiels américains qui s'occupent du Pakistan consacrent le plus clair de leur temps aux activités de renseignement et aux opérations militaires. Or ils feraient mieux de chercher à aider ce pays à mettre en oeuvre la série de réformes sociales, économiques et diplomatiques dont il a désespérément besoin. Voilà qui irait réellement dans le sens des intérêts américains.

D. R. - Passons à l'Iran. Pendant la première année de l'administration Obama, quand vous étiez DRN, le président a affirmé que les États-Unis ne toléreraient pas que Téhéran se dote d'armes nucléaires. Je comprends que vous ne puissiez pas révéler trop de détails sur ce sujet ; cependant, pouvez-vous nous dire si l'Amérique a pris des mesures destinées à ralentir les travaux nucléaires de l'Iran, et si ces mesures ont été couronnées de succès ?

D. B. - Les seules actions dont je peux vous parler sont les sanctions économiques visant l'Iran. Comme vous l'avez deviné, je ne peux rien dire concernant les opérations effectivement conduites dans le domaine du renseignement. Mais je peux vous donner mon analyse, sur la base des informations dont nous disposons. Les Iraniens doivent soupeser les coûts et les avantages d'une éventuelle nucléarisation militaire. Il y a deux options : soit l'Iran se dote de l'arme nucléaire, soit non. Dans le premier cas de figure, il constituerait une menace de premier ordre pour ses voisins. Mais, en même temps, il se retrouverait dans une situation comparable à celle de la Corée du Nord : un paria sur la scène internationale, et un pays économiquement effondré du fait de son isolement. L'autre option consiste, pour l'Iran, à demeurer un État « potentiellement » nucléaire. Son programme nucléaire serait surveillé par l'AIEA, et il se soumettrait aux engagements qu'il a pris en signant le Traité de non-prolifération. Dès lors, il pourrait prospérer économiquement grâce au commerce avec les autres pays, et entretenir des relations normales avec le reste du monde. Je crois savoir que les Iraniens n'ont pas encore fait un choix définitif entre ces deux options : ils continuent de fabriquer des installations qui peuvent leur permettre d'emprunter chacune des deux voies que je viens d'évoquer. Ce qui est sûr, c'est que, aussi longtemps que les dirigeants de Téhéran n'auront pas décidé de faire le choix de la légalité, les États-Unis et les autres pays de la planète s'opposeront à eux.

D. R. - Mais l'Iran possède du pétrole et de nombreuses autres ressources que la Corée du Nord ne possède pas ! Le cas échéant, serait-il vraiment possible de faire de l'Iran un paria sur la scène internationale ?

D. B. - La vie quotidienne est bien plus compliquée qu'auparavant en Iran à cause des sanctions, du manque de financements, des restrictions imposées aux déplacements individuels. Sans oublier l'interdiction de certains investissements et de certaines relations commerciales. Les sanctions empêchent l'Iran d'être le pays qu'il voudrait être. Les tensions sociales et les problèmes économiques seraient encore bien plus aigus si le gouvernement persistait dans sa quête de l'arme nucléaire et continuait de menacer Israël et d'autres pays. Comme je vous l'ai dit, si les Iraniens décident d'expulser les inspecteurs internationaux et de tout mettre en oeuvre pour fabriquer au plus vite des armes nucléaires, et si personne n'intervient, alors ce pays disposera de l'arme nucléaire d'ici un ou deux ans. Ce statut de pays « quasi nucléaire » confère déjà à l'Iran un certain degré d'influence politique, spécialement dans la région. Même s'il se mettait demain à collaborer avec l'AIEA, il conserverait cette aura, sans pour autant devenir un paria... Pour l'heure, et sans avoir encore décidé de la suite, les Iraniens essaient déjà de tirer un maximum de bénéfices de leur image de « possesseur potentiel de l'arme nucléaire ». Les États-Unis et d'autres pays, dont la France, peuvent tenter d'influer sur la décision que prendront finalement les dirigeants iraniens. Nous pouvons, par exemple, faire en sorte qu'il leur soit plus difficile d'obtenir les éléments nécessaires à la poursuite de leur programme nucléaire. Nous pouvons durcir encore nos sanctions économiques à leur égard s'ils continuent à s'approcher de la bombe. Mais, au final, c'est l'Iran qui décidera.

D. R. - Au cours des quinze mois que vous avez passés au poste de DRN, comment la recherche d'Oussama Ben Laden et d'Ayman Al-Zawahiri s'est-elle passée ? S'agissait-il d'une priorité pour vous ?

D. B. - Oui. Nous avions une équipe chargée de ce dossier. La plaque sur la porte de son bureau proclamait « Groupe de travail Ben Laden ». Cette équipe, installée dans les locaux de la CIA, était composée d'officiers appartenant aux principaux services de renseignement. D'après moi, ce sont là les vrais héros de la campagne qui, au bout de dix ans de traque, nous a permis d'éliminer Oussama Ben Laden. Jour après jour, ils ont accumulé tous les renseignements qu'ils pouvaient obtenir. Ils ont élaboré des idées très créatives et mis au point de nouvelles approches pour découvrir le lieu où il se cachait. Et, finalement, leurs efforts ont été récompensés. Cette opération avait le soutien de toute la communauté du renseignement. C'était un travail terriblement frustrant : chaque jour qui passait sans que nous attrapions Ben Laden nous faisait nous sentir coupables. Pour résumer : oui, ce dossier relevait de la plus haute priorité.

D. R. - Quel regard portez-vous sur l'opération qui a abouti à l'élimination de Ben Laden ?

D. B. - Je pense que, pour nos forces spéciales, il s'agissait d'un raid moyennement difficile. Ces hommes conduisent régulièrement des opérations similaires, ils ont eu tout le temps nécessaire pour préparer cette mission et ils ont parfaitement réussi.

D. R. - Cela signifie-t-il que s'il vous avait incombé d'envoyer des hommes accomplir cette mission, vous l'auriez fait sans hésitation ? Connaissant les commandos américains, vous saviez qu'ils réussiraient, une fois la cible identifiée ?

D. B. - Tout à fait. J'aurais été très surpris si ce raid ne s'était pas achevé par un succès.

D. R. - Ben Laden a été tué dans cette opération. N'est-ce pas regrettable ?

D. B. - D'un point de vue d'expert du renseignement, j'aurais préféré qu'il fût pris vivant. Je suis certain qu'il ne se serait pas montré très coopératif durant les interrogatoires ; il n'empêche qu'il aurait été très précieux de l'arrêter et de le questionner.

D. R. - Voulez-vous dire que quelqu'un, du côté américain, a commis une erreur à un moment ou à un autre, étant donné que Ben Laden a été rapidement abattu ?

D. B. - Non. Même si je ne dispose pas d'informations particulières sur le déroulement de l'assaut, je suis pratiquement certain que les ordres étaient les suivants : « S'il se rend, s'il met les mains en l'air, alors prenez-le vivant. » Mais il y avait de grandes chances qu'il soit armé ou qu'il porte une veste piégée. Quand on analyse ces opérations nocturnes ultra-rapides où tout se décide en quelques instants, il ne sert à rien de se demander, le lendemain, ce qui aurait pu être différent.

D. R. - Pendant quinze mois, vous avez été chargé d'informer le président Obama, quel que soit l'endroit du monde où il se trouvait, sur les renseignements recueillis par les agences américaines. L'un de vos officiers avait pour rôle de lire au président ces « briefings » quotidiens mais c'est vous qui, la veille, en approuviez le contenu - et il vous arrivait parfois de lui fournir ces rapports, face à face. Quel type d'auditeur Barack Obama est-il ? Avait-il plutôt tendance à prendre des décisions courageuses et, peut-être, risquées, ou au contraire préférait-il les attitudes plus prudentes, plus défensives ?

D. B. - Je ne peux pas parler des conversations confidentielles que j'ai eues avec le président, mais je peux faire quelques observations. Ces briefings quotidiens portent sur trois catégories de sujets. La première concerne les questions de sécurité internationale que le président et ses conseillers suivent au quotidien, comme la guerre en Afghanistan, les informations liées aux activités récentes d'Al-Qaïda, les dernières décisions prises par la Chine, les nouvelles en provenance du Moyen-Orient ou de Corée du Nord... Deuxième catégorie : les événements qui se produisent dans diverses parties du monde et qui sont susceptibles d'affecter les intérêts américains. Il peut s'agir aussi bien d'un changement politique dans un pays important que d'un désastre humanitaire en gestation. Le troisième type de sujet abordé dans les briefings suscitait généralement les présentations les plus longues. Parfois, nous convoquions des experts pour en discuter avec le président. Cette catégorie recoupait les intérêts à long terme des États-Unis, comme l'évolution du marché gazier et pétrolier, les changements à l'oeuvre dans le monde musulman, les tendances démographiques, le rôle des médias dans les relations internationales... J'ai trouvé que le président était quelqu'un de très bien informé et un « consommateur d'informations » très rapide. Il posait souvent des questions très pointues, et il était très agréable de travailler avec lui.

D. R. - Une dernière question. Pouvez-vous expliquer pourquoi le président Obama vous a démis de vos fonctions de directeur du renseignement national en mai 2010, après quinze mois de travail acharné de votre part ? Vue de l'extérieur, cette décision a paru très abrupte...

D. B. - Vous trouverez bien quelqu'un à la Maison-Blanche pour vous en parler ! De mon point de vue, le président et ses conseillers voulaient un DRN moins « agressif », si je puis dire. Un coordinateur plus qu'un leader fort de la communauté du renseignement. Je ne faisais pas mon travail de la façon dont ils le souhaitaient. Je ne puis vous en dire bien plus...