POLITIQUE INTERNATIONALE N° 137 - AUTOMNE 2012

LA CHINE EN AFRIQUE

Entretien avec William GUMEDE
Professeur associé à l'Université du Witwatersrand (Johannesburg)
conduit par
Sabine Cessou
Journaliste indépendante, ancienne correspondante de Libération en Afrique du Sud. Afrique du Sud :


Sabine Cessou - Quand la Chine a-t-elle commencé à s'intéresser à l'Afrique ?

William Gumede - Cet intérêt remonte à l'époque des indépendances, dans les années 1950 et 1960. La construction d'un chemin de fer en Tanzanie a été le premier grand projet réalisé au sud du Sahara par les Chinois. À l'époque, l'ancienne puissance coloniale britannique n'avait pas voulu le financer. La Chine, elle, n'avait pas d'argent. Elle était attirée par l'Afrique d'abord et avant tout pour des raisons politiques. Après la brouille entre Nikita Khrouchtchev et Mao Tsé-toung, en 1960, Pékin s'est mis en quête d'alliés sur le continent noir. Alors que Moscou était en pleine déstalinisation et contestait ce qu'il était convenu d'appeler la « voie chinoise vers le socialisme », Pékin a décidé de soutenir les mouvements de libération nationale et des leaders de gauche comme Julius Nyerere en Tanzanie ou Kwame Nkrumah au Ghana. Ce soutien s'est opéré sur des bases idéologiques. Il a bénéficié aux mouvements les plus clairement marxistes-léninistes : le Congrès panafricain (PAC) en Afrique du Sud, l'Union nationale africaine du Zimbabwe (Zanu) ou encore le Front de libération du Mozambique (Frelimo). Dans les années 1970, plusieurs cadres de ces mouvements ont reçu un entraînement militaire en Chine.

S. C. - À partir de quel moment cet intérêt est-il devenu plus mercantile ?

W. G. - Après l'essor de l'économie chinoise, dans les années 1980. Ce n'est qu'au milieu des années 1990 que l'approche africaine de la Chine s'est vraiment transformée, dans un contexte de croissance économique massive. Les Chinois sont alors devenus plus agressifs. La fin de la guerre froide les a incités à défendre leur révolution face à ce qu'ils considéraient comme les assauts de l'Occident contre la Russie. Ils ont durci la répression à l'égard de leurs propres dissidents et sont entrés dans une nouvelle phase de recherche active de soutiens politiques en Afrique.
La question de la reconnaissance de Taiwan - une île qui s'est dotée d'un régime démocratique mais dont l'indépendance est contestée par la République populaire de Chine - a également pesé sur les relations sino-africaines. Pékin n'a pas hésité à rétribuer le ralliement des nations africaines. Ce qui explique pourquoi la plupart des États africains ne reconnaissent pas Taiwan.

S. C. - Est-ce le cas de l'Afrique du Sud ?

W. G. - Oui, mais le ralliement à Pékin a été plus tardif : c'est Thabo Mbeki, le successeur de Nelson Mandela, qui a décidé d'instaurer des relations diplomatiques avec la Chine. À l'époque, tout le monde n'était pas d'accord au sein du Congrès national africain (ANC). Les grands syndicats noirs du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu), alliés de l'ANC au sein de l'alliance tripartite au pouvoir (ANC, Cosatu et Parti communiste sud-africain, SACP), étaient catégoriquement opposés à des investissements chinois. Pourquoi ? À cause des effets dévastateurs, pour l'industrie textile sud-africaine, des produits bon marché venus de Chine. Selon les statistiques officielles, la concurrence des produits textiles chinois a fait perdre au pays 67 000 emplois entre 2003 et 2007. Le partenariat avec Pékin est perçu comme une absurdité, y compris par la Ligue des jeunes de l'ANC (ANCYL) qui interpelle régulièrement Jacob Zuma à ce sujet, pour la simple et bonne raison que nous en sommes les grands perdants.

S. C. - Par exemple ?

W. G. - Les groupes sud-africains ont beaucoup de mal à pénétrer le marché chinois. Il leur faut suivre un véritable parcours du combattant jalonné d'innombrables restrictions, barrières et tracasseries administratives. Ceux qui réussissent à franchir les obstacles, comme Sasol (chimie), Sappi (papier) ou les Brasseries sud-africaines (SAB), qui sont implantés en Chine depuis longtemps, ne sont pas tirés d'affaire pour autant. Ils doivent nécessairement prendre des associés chinois, avec lesquels il est parfois difficile d'instaurer une relation de confiance. Sasol, par exemple, qui a mis au point, du temps de l'apartheid, un procédé unique au monde pour transformer le charbon en carburant, craint pour la sécurité de ses secrets de fabrication.

S. C. - Une banque chinoise a acheté, fin 2007, 20 % de la Standard Bank, l'une des plus grandes banques sud-africaines, pour 5,5 milliards de dollars - le plus gros investissement chinois jamais réalisé à l'étranger. Quel était l'objectif ?

W. G. - La Standard Bank n'en a tiré aucun bénéfice, mais la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC), elle, est désormais présente partout en Afrique grâce à ce réseau bancaire de premier choix. Lorsque le président Thabo Mbeki a donné son feu vert à cette transaction colossale, les directeurs de la Standard Bank ont touché de confortables primes. Ils ont donc poussé à la cession, alors que le conseil d'administration était très divisé sur cette orientation stratégique. Les syndicats, eux, étaient hostiles à cette opération, qui a été imposée par le pouvoir politique. C'est typique du caractère unilatéral des échanges entre l'Afrique et la Chine : malgré la présence de deux poids lourds de la finance chinoise au conseil d'administration de la Standard Bank, les Sud-Africains n'ont remporté aucun nouveau marché en Chine.

S. C. - Dans quels pays les Chinois investissent-ils le plus ?

W. G. - Les opérateurs chinois ont une préférence pour les États dotés d'un pouvoir central fort, comme le Soudan, l'Angola ou le Zimbabwe. Ils apprécient d'avoir des interlocuteurs uniques et permanents. Souvent, les Chinois remontent assez loin dans l'histoire et rappellent qu'ils font du commerce avec l'Afrique depuis l'ère Ming. Mais partout l'approche est la même : ils identifient les personnes clés, en général le président de la République et le secrétaire général du parti au pouvoir, pour tenter de les acheter. Des contrats de construction sont négociés en échange de concessions minières, comme en Zambie ou au Zimbabwe, ou d'une part de la production nationale de pétrole, comme en Angola. Les Chinois font ensuite venir leur propre main-d'oeuvre, leurs propres matériaux, leur propre technologie. L'Afrique n'a absolument rien à y gagner, pas le moindre transfert de technologie ou de compétences...
Les projets d'infrastructures dans lesquels les Chinois se lancent sont souvent de type colonial. Il s'agit, par exemple, de construire une route reliant l'aéroport au Parlement, pour faire plaisir au président. En République démocratique du Congo (RDC), les grands boulevards des principales villes ont ainsi été recouverts de bitume à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance, en 2010. Des stades sortent de terre un peu partout pour satisfaire les penchants populistes des régimes en place. Or ces infrastructures ne sont pas celles dont l'Afrique aurait besoin. Elles ne correspondent à aucun plan de développement pensé sur le long terme. Comme au temps de la colonie, quand les bâtiments se détériorent, c'est encore des Chinois qu'il faut appeler à la rescousse pour les réparer ! L'Angola et le Soudan ont signé avec eux les pires contrats de ces dernières années. Dans ces deux pays, les Chinois s'approvisionnent en pétrole à prix coûtant. Pékin absorbe 65 % des exportations de pétrole du Soudan et 35 % de celles de l'Angola.

S. C. - Au Soudan, les Chinois ont vendu des armes et fourni une assistance militaire au régime de Khartoum dans sa guerre au Darfour ; et cela, malgré l'embargo des Nations unies. Était-ce un signal politique adressé aux Occidentaux ?

W. G. - Non, les Chinois sont prêts à vendre tout ce qui sort de leurs usines, que ce soit de l'armement léger, des tracteurs ou des camions. Les Américains, qui ont instauré en 1997 des sanctions économiques contre le Soudan, y voient une menace surtout commerciale. D'ailleurs, la stratégie globale de Pékin au sud du Sahara consiste à se positionner comme un partenaire amical et non agressif, à la différence des États-Unis et des autres pays industrialisés.

S. C. - Pékin a mis en place avec le Nigeria une coopération militaire afin de combattre les rebelles qui sévissent dans la région pétrolière du Delta. Pourquoi ?

W. G. - Le soutien chinois aux gouvernements africains s'inscrit dans un cadre historique plus général d'appui politique aux mouvements de libération nationale. La Chine fournit au gouvernement de Lagos des armes légères et des entraînements militaires. Ce qui n'empêche pas leurs relations d'être parfois tendues. En 1996, le Bureau des normes industrielles du Nigeria a menacé de porter plainte devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour protester contre la mauvaise qualité des produits chinois qui inondent son marché. Les Chinois, qui savent tenir compte des critiques et se montrer flexibles, ont alors décidé de cibler des politiciens et des hommes d'affaires précis. Ils ont aussi ranimé un important programme de coopération dans le secteur ferroviaire, avec un prêt de 1 milliard de dollars à la clé, accordé en 2006. En 2003, à l'occasion de la compétition multisports des Jeux africains, organisée à Abuja, la capitale administrative du Nigeria, 5 000 logements destinés à loger les athlètes ont été construits dans les délais par des opérateurs chinois. C'est une manière stratégique de prendre pied dans un pays. En 2006, la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) a acheté une participation de 2,3 milliards de dollars dans un bloc pétrolier détenu par un ancien ministre de la Défense...

S. C. - Au Mozambique, la Chine se fournit surtout en bois et en poisson. Pourtant, elle a offert un bâtiment flambant neuf destiné à abriter le Parlement en 1999 et livré en janvier 2011 un stade national de 42 000 places. Comment expliquez-vous cette générosité ?

W. G. - Ce n'est pas un hasard ! D'importantes réserves de minerais ont été découvertes ces dernières années et un énorme gisement de gaz naturel - le deuxième au monde selon le groupe d'exploration japonais Mitsui - a été localisé au large des côtes du Mozambique et de l'Afrique du Sud. N'oublions pas, non plus, que le Frelimo, au pouvoir au Mozambique, est un ancien mouvement de libération nationale. Il partage avec la Chine une proximité idéologique immédiate, bien plus étroite qu'avec ses autres grands partenaires commerciaux que sont l'Afrique du Sud et le Portugal. La Chine y a développé, depuis 2007, un programme de coopération militaire visant à moderniser certaines unités de l'armée. Une grande partie de la réfection des 600 kilomètres de routes a été confiée à des entreprises chinoises. Ce sont également des sociétés chinoises qui sont chargées de la construction de plusieurs barrages, dont le Mpanda Kua sur le fleuve Zambèze - un projet de 2,3 milliards de dollars largement financé par la Banque chinoise d'import-export (China Exim Bank).

S. C. - Comment la présence chinoise est-elle ressentie en Afrique ?

W. G. - L'enthousiasme des débuts s'est dissipé, pour céder la place à une certaine amertume. En Zambie, les Chinois ont investi 4,3 milliards d'euros depuis 2007, soit le tiers du PNB de ce pays producteur de cuivre. Leur présence a été très contestée par le nouveau président Michael Sata, élu en septembre 2011, pour plusieurs raisons : ils vivent entre eux et n'ont pas de contacts avec les populations locales ; ils détruisent l'économie informelle - qui représente environ 80 % de l'activité économique - en montant des petits commerces et en vendant des produits très bon marché ; et, surtout, ils pratiquent des salaires de misère, n'accordent aux travailleurs aucun des droits les plus élémentaires et ne respectent pas les règles de sécurité ou de protection de l'environnement. On a même vu les dirigeants chinois d'une mine de charbon, Collum Coal Mine, ouvrir le feu en octobre 2010 sur des mineurs qui demandaient de meilleures conditions de travail. L'incident avait fait onze blessés et provoqué un choc dans tout le continent africain. L'une des premières mesures de Michael Sata a consisté à revoir tous les contrats miniers passés avec des opérateurs étrangers.
Le Lesotho est un autre cas d'école : dans ce petit royaume montagneux enclavé en territoire sud-africain, les Chinois ont négocié avec les autorités la construction d'une usine de textile, à leurs conditions. Résultat : ils ne paient ni taxes, ni eau, ni électricité, et s'arrogent le droit de payer leurs employés comme ils l'entendent. En fin de compte, c'est le Lesotho qui subventionne les Chinois, juste pour qu'ils soient là !

S. C. - Les Chinois se concentrent aussi sur l'achat de terres...

W. G. - C'est exact. Il achètent des terres, notamment à Madagascar, afin d'exporter des produits alimentaires chez eux, sans se soucier de la disette qui peut sévir chez les populations locales. C'est l'un des signes de la recolonisation de l'Afrique. Mais la Chine n'est pas seule en cause, loin s'en faut. Des gouvernements et des institutions occidentaux sont également dans la course, de même que la Corée du Sud, présente à Madagascar et au Soudan, sans oublier l'Inde, qui dispose de terres fertiles en Éthiopie, au Kenya, à Madagascar, au Sénégal et au Mozambique. Le problème n'est pas tant celui de la présence chinoise, coréenne ou américaine ; il tient au fait qu'un grand nombre de licences et de royalties échappent à l'Afrique. Des sociétés pharmaceutiques et des universités américaines achètent des terres à des fins de recherche, pour cultiver des plantes qui relèvent de la pharmacopée traditionnelle africaine. Ces plantes seront brevetées aux États-Unis puis revendues sous forme de médicaments très chers à travers le monde. Le tout, sans que les Africains n'aient même commencé à comprendre ce qui se passe !

S. C. - Y a-t-il un quelconque avantage à la présence chinoise en Afrique ?

W. G. - Un avantage hypothétique : cette présence pourrait permettre aux Africains de mieux négocier les contrats avec leurs partenaires. Ils pourraient jouer les uns contre les autres, menacer les sociétés occidentales de donner les marchés aux Chinois, et inversement. Si Pékin n'ouvre pas son marché aux produits africains, pas de contrat ! Pour l'instant, seules sont exportées en Chine les matières premières agricoles mais surtout minérales, comme le platine et le chrome, très demandés par l'industrie chinoise.

S. C. - La Chine n'accorde-t-elle pas des prêts à des conditions plus favorables que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou les partenaires traditionnels ?

W. G. - Entre 2009 et 2010, la Banque de développement chinoise (CDB) et la Banque chinoise d'import-export ont prêté 110 milliards de dollars à des gouvernements et à des entreprises de pays en développement. C'est plus que les montants décaissés sur la même période par la Banque mondiale. Cette assistance financière à l'Afrique, à l'Amérique latine et à l'Asie du Sud-Est répond à une stratégie simple : assurer l'approvisionnement et le transport de ressources naturelles - fer, charbon, acier, pétrole - vers la Chine. Ces prêts sont parfois remboursés en nature, en pétrole le plus souvent. La CDB a ainsi insisté pour que son crédit de 20,6 milliards de dollars au Venezuela soit remboursé sous forme de brut, livré à la China National Petroleum Corporation (CNPC). Un fonds Chine-Afrique, doté de 5 milliards de dollars, a été lancé en 2007 par la CDB pour financer des projets d'infrastructures et divers programmes, sous forme de prêts ou d'annulations de dette. C'est une manière d'avancer ses pions sur l'échiquier mondial.

S. C. - Quelles sont les entreprises chinoises les plus performantes ?

W. G. - Il s'agit principalement de grandes sociétés nationales, dont certaines sont cotées en Bourse. La Banque de développement chinoise (CDB) est un vaste conglomérat doté de nombreuses divisions. La société pétrolière CNPC est également très active, ainsi que des firmes spécialisées dans le fret maritime. Il faut noter que les entreprises de taille plus réduite opèrent hors de tout contrôle de l'État chinois. Elles considèrent qu'il n'y a pas de règles et qu'elles peuvent faire tout ce qu'elles veulent en Afrique. Pékin exporte sa main-d'oeuvre excédentaire. Outre les chômeurs qui y trouvent facilement un emploi, le continent accueille bon nombre de Chinois désireux de créer leur propre entreprise.

S. C. - Dans quels secteurs les Chinois investissent-ils en priorité ?

W. G. - Il est clair que le secteur minier, pétrole inclus, soutient la production industrielle chinoise. Pour poursuivre sa croissance à un rythme moyen de 9 % par an, l'économie chinoise a besoin d'une quantité astronomique de matières premières qu'elle trouve en abondance et à bas prix en Afrique.
Les Chinois investissent aussi dans l'agriculture, le textile et les biens manufacturés, des domaines où leur savoir-faire n'est plus à démontrer. Partout en Afrique centrale et de l'Ouest, les objets de la vie quotidienne sont fabriqués dans des usines chinoises implantées sur place ou importés directement de Chine. L'Afrique devrait pourtant être capable de les produire elle-même. Avant les indépendances, les bassines, les fourneaux, les vélos ou les réfrigérateurs arrivaient d'Europe. Aujourd'hui, ils viennent de Chine. Ces produits basiques pourraient pourtant contribuer à créer des emplois et mener à de plus grands projets. Du point de vue économique, l'Afrique stagne. Elle ne va pas de l'avant.

S. C. - Depuis 2009, la Chine est le plus grand partenaire commercial de l'Afrique du Sud, avant les États-Unis, l'Allemagne et le Japon. À deux reprises, en 2009 et fin 2011, Pretoria a refusé d'accorder un visa au Dalaï Lama. Faut-il voir là le signe de l'influence politique croissante de Pékin ?

W. G. - À mon sens, ce refus est surtout symptomatique de l'incompétence de l'administration et de la diplomatie sud-africaines ! Le Dalaï Lama avait été invité en octobre 2011 par son ami, l'archevêque Desmond Tutu, ancien président de la Commission vérité et réconciliation (TRC), pour fêter ses 80 ans. Rien d'officiel, donc. Une affaire entre particuliers, aurait pu faire valoir le gouvernement sud-africain face au courroux chinois. L'ambassadeur de Chine a sans doute fait pression sur Pretoria, mais la faute incombe largement aux Sud-Africains, qui n'ont pas pris la mesure de leur poids sur la scène internationale. Ils sont parfaitement capables de dire non à Pékin ! Ils l'ont d'ailleurs fait en exigeant des investisseurs chinois qu'ils respectent le droit du travail et les politiques du Black Economic Empowerment (1).

S. C. - Diriez-vous que la Chine favorise l'avènement de la démocratie en Afrique ou qu'elle le freine ?

W. G. - En 2008, l'interception d'une cargaison d'armes en provenance de Chine, destinée au régime de Robert Mugabe au Zimbabwe, a fourni aux puissances occidentales une occasion en or pour dénoncer le rôle joué par Pékin. En règle générale, la Chine n'interfère pas avec les pouvoirs en place. Le modèle chinois, un parti-État qui réprime toute opposition, semble inspirer bien des dirigeants africains. Nombre d'autocrates, ne l'oublions pas, sont aussi soutenus par les puissances occidentales - pour autant que leur sous-sol regorge de pétrole ou qu'ils n'abritent pas des terroristes recherchés par les Américains.

S. C. - Quels bénéfices l'Afrique tire-t-elle de ses relations avec la Chine sur le plan diplomatique ?

W. G. - Pour l'instant, ce rapprochement n'a eu aucun impact favorable sur la représentation du continent africain aux Nations unies. Au contraire : la Chine s'est opposée aux initiatives visant à assurer un siège permanent à l'Afrique au sein du Conseil de sécurité. De même, elle a mis son veto à un projet de résolution condamnant le Soudan pour la guerre civile au Darfour. Pékin a aussi manoeuvré - en vain - pour empêcher la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer un mandat d'arrêt international contre le chef de l'État soudanais Omar el-Béchir, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

S. C. - La Chine est-elle plus importante pour l'Afrique que les partenaires traditionnels, européens et nord-américains ?

W. G. - Pour l'instant, la Chine est le troisième partenaire commercial de l'Afrique, mais les anciennes puissances coloniales et les marchés européens sont toujours loin devant. Cette prééminence commence à être contestée par des émergents, comme l'Inde et le Brésil. Ces deux pays coopèrent avec l'Afrique du Sud dans le cadre du groupe Inde-Brésil-Afrique du Sud (Ibsa), lancé en 2003 pour favoriser un développement « Sud-Sud » après l'échec de la conférence de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancún. Lors de cette conférence, les pays en développement, conduits par le Brésil, avaient refusé un accord global qui ne tenait pas compte de leurs intérêts. Le groupe Ibsa n'a pas donné les résultats escomptés en raison de divergences d'intérêts. L'Afrique du Sud, notamment, est très réticente à l'idée de créer une zone de libre-échange entre les trois pays ou entre la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et le Marché commun du Sud (Mercosur). Elle importe déjà de grandes quantités de poulets congelés du Brésil, ce qui scandalise les éleveurs sud-africains... Elle craint aussi que sa production automobile subisse la concurrence des voitures brésiliennes.

S. C. - Quelles sont les relations entre l'Afrique du Sud et la Chine au sein du groupe des BRICS ?

W. G. - L'Inde et l'Afrique du Sud sont liées par une relation spéciale au sein du groupe Ibsa. Ces deux pays, tout comme le Brésil, veulent consolider la démocratie et oeuvrer pour un système global plus juste, sans nécessairement le dominer. On ne peut pas en dire autant de la Chine et de la Russie, des puissances non démocratiques qui ne cachent pas leurs ambitions. Ces deux cultures co-existent au sein des BRICS, non sans créer quelques tensions.

S. C. - Les responsables chinois accompagnent-ils leur offensive commerciale d'un discours politique particulier ?

W. G. - Certains dirigeants africains ont la naïveté de croire les Chinois lorsqu'ils affirment qu'ils sont moins hypocrites que les Européens et qu'ils veulent les aider. Mais la seule réalité qui compte, et que l'on puisse mesurer, porte sur les flux d'échanges commerciaux. Autrement dit, combien de produits africains sont-ils écoulés sur le marché chinois ? Quelles vraies infrastructures les Chinois ont-ils construites en Afrique ? Combien d'écoles, combien d'universités ? Quelles technologies ont-ils transférées ?
Bien sûr, les Africains portent une part de responsabilité. Ils attendent tout de l'aide extérieure ! Ce n'est pas ainsi que le monde fonctionne ! Nous devrions demander aux Chinois d'investir dans tel ou tel secteur qui nous semble primordial au lieu de les laisser établir leurs propres priorités. La responsabilité africaine est également lourde dans la manière dont sont utilisées les recettes tirées du commerce avec la Chine. Très peu de pays se sont servis de ces ressources supplémentaires pour diversifier leur économie. L'essentiel des retombées économiques finit dans les poches d'une petite élite. Et la stratégie chinoise qui consiste à entretenir des amitiés avec les dirigeants des partis au pouvoir ne fait qu'encourager cette tendance. C'est un facteur d'aggravation de la corruption.

S. C. - Le littoral angolais - où le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), le parti du président Eduardo Dos Santos, trouve sa base électorale - a été développé grâce à l'aide de la Chine avant les dernières élections... Des dispensaires et des écoles ont été construits. Pourquoi ces bienfaits ne sont-ils pas mieux répartis sur l'ensemble du territoire ?

W. G. - L'Angola dispose d'un potentiel inouï. Tout le monde s'y bouscule, au point que Luanda, la capitale, est devenue l'une des villes les plus chères de la planète, plus chère que Tokyo. Les dirigeants angolais pourraient tirer profit de cet engouement pour reconstruire et transformer le pays en profondeur - pays qui porte encore les stigmates d'une longue guerre civile. Le problème, c'est que ces dirigeants n'ont aucun plan de développement à long terme ! Le gouvernement angolais gère la manne pétrolière au jour le jour. Il n'a pas identifié les besoins nationaux dans un contexte de développement. L'Angola, comme tous les pays dotés de ressources minérales, devrait commencer par former des ingénieurs et des enseignants... Cela relève de l'urgence ! Les Chinois sont présents en Angola depuis dix ans, et rien n'a été fait...

S. C. - Au-delà du commerce, les Chinois cherchent-ils à comprendre l'Afrique ?

W. G. - Les Chinois connaissent mieux l'Afrique que les universitaires africains eux-mêmes ! Ils savent ce qui se passe au sein du MPLA ou de l'ANC mieux que les propres membres de ces partis. Grâce à leurs services de renseignement, ils sont capables de faire de la prospective politique, d'échafauder leurs scénarios. J'ai retrouvé à Londres d'anciens employés de l'ambassade de Chine à Pretoria, qui préparaient des diplômes de troisième cycle sur des sujets liés à l'Afrique. En revanche, les Africains ne savent rien du Parti communiste chinois ou des façons chinoises de penser et d'agir. En Afrique du Sud, on ne peut apprendre le chinois que dans une seule université, Stellenbosch, située à proximité du Cap. En Chine, des centaines de chercheurs, dans les universités ou les écoles de commerce, s'intéressent au moindre recoin du continent africain. Le gouvernement chinois dispose d'un énorme service Afrique. La Chine compte plus de 10 000 think tanks ; nombreux sont ceux, parmi eux, qui s'occupent exclusivement de l'argent public investi en Afrique.

S. C. - Les Chinois éprouvent-ils un complexe à l'égard de l'Afrique ?

W. G. - Aucun, et c'est ce qui fait toute la différence avec les anciennes puissances coloniales !


 
Notes de :
(1) Le Black Economic Empowerment (BEE, « montée en puissance économique des Noirs ») oblige tout investisseur à trouver un associé noir ou à passer des marchés avec des sous-traitants issus des « communautés historiquement désavantagées », victimes de discrimination sous l'apartheid.