POLITIQUE INTERNATIONALE N° 141 - AUTOMNE 2014

MONACO ET LA PROTECTION DES POLES

Entretien avec Michel ROCARD
conduit par
la rédaction de Politique Internationale


Politique Internationale - Vous partagez avec le Prince Albert de Monaco une particularité peu banale : vous vous êtes, l'un et l'autre, rendus à la fois au pôle Sud et au pôle Nord. Pourquoi avez-vous tenu à réaliser ces voyages éprouvants ?

Michel Rocard - D'abord pour casser l'image que je pouvais avoir en tant qu'ambassadeur de France chargé des Affaires polaires. J'arrivais dans un milieu très spécialisé dominé par les diplomates. Ils se connaissent tous, n'aiment pas beaucoup les gens venus de l'extérieur et tiennent en général leur grand chef pour incompétent. Mon expérience des affaires publiques m'a appris à me méfier des rapports officiels trop académiques. J'avais envie d'aller sur place pour rencontrer des jeunes chercheurs et me rendre compte par moi-même de leurs conditions de travail. Il y avait aussi une dimension sportive. Je voulais faire partie du club. Physiquement, c'est une épreuve, surtout le pôle Sud qui se trouve à plus de 3 500 mètres d'altitude. Vous respirez mal, vous manquez d'oxygène, d'autant que le froid n'arrange rien. Je dois dire que je détiens une sorte de record du monde : nous ne sommes pas nombreux à nous être rendus aux deux Pôles en l'espace de douze mois ! Je crois aussi être le seul octogénaire à avoir accompli cet exploit. Enfin, avec le Prince, nous sommes les deux hommes politiques contemporains d'un certain niveau à l'avoir fait, et nous sommes certainement les plus passionnés !

P. I. - S'agissait-il aussi de constater de visu les ravages du réchauffement climatique ?

M. R. - Les deux Pôles n'ont qu'une chose en commun : le froid. Pour le reste, tout les oppose. L'Antarctique, c'est 24 millions de kilomètres carrés de terre ferme recouverts d'une couche de glace de 3,2 kilomètres d'épaisseur en moyenne qui ne laisse de côté que quelques rochers peuplés de manchots et d'éléphants de mer le long des côtes. Outre cette glace d'eau douce posée sur la terre, il existe une glace polaire qui est de l'eau de mer gelée et qui, elle, mesure de 1,5 à 2 mètres d'épaisseur. Les courants marins chassent cette glace flottante polaire vers l'extérieur. Si la masse de la glace polaire se rétracte - ce qui est le cas -, ça ne se voit pas.
L'Arctique, lui, est un océan fermé constitué, pour l'essentiel, d'une glace polaire qui diminue à toute allure. Vous ne la voyez pas fondre à l'oeil nu, mais il suffit de regarder les cartes : entre 1983 et le début des années 2000, elle a reculé de deux ou trois millions de kilomètres carrés. Et le phénomène s'accélère : en l'espace de dix ans, entre 2000 et 2010, on en a perdu trois fois plus.

P. I. - Quelles perspectives la fonte des glaces en Arctique ouvre-t-elle ?

M. R. - Il y a des terres rares, du cuivre, du charbon. Le Svalbard (qu'on appelle communément Spitzberg et qui est rattaché à la Norvège) abrite la plus grande mine de charbon en activité en Europe. Elle fournit 20 % des importations allemandes. Mais c'est bien sûr pour le pétrole et le gaz que la zone attise les convoitises.

P. I. - Peut-on, pour autant, parler d'un deuxième Moyen-Orient ?

M. R. - En qualités potentielles, c'est à peu près vrai. Mais ne nous emballons pas ! En 2012, Gazprom et Total ont annoncé la suspension de leur prospection pétrolière. Ces compagnies ne sont pas sûres que les techniques actuelles permettent de travailler par grand froid. De plus, l'exploitation comporte des risques environnementaux qu'on ne sait pas maîtriser. On ne dispose pas, à l'heure actuelle, de techniques efficaces pour faire face à une éventuelle marée noire. Les produits qui dissocient les molécules d'hydrocarbure pour leur permettre de se diluer dans la mer ne fonctionnent que dans les eaux chaudes ! Et, quand bien même ces techniques existeraient, il faudrait huit jours de mer pour aller chercher le matériel nécessaire.

P. I. - Et en Antarctique ?

M. R. - Il est possible que son sous-sol recèle des richesses minérales, mais on ne le saura jamais, ou en tout cas pas avant longtemps. Pourquoi ? Parce qu'un protocole international signé à Madrid en octobre 1991 a déclaré l'Antarctique terre de science et réserve naturelle et a proclamé l'interdiction absolue de toute exploitation minéralogique, liquide, gazeuse ou solide, pendant cinquante ans. Toutes les recherches ont donc été suspendues.

P. I. - Vous n'êtes pas étranger à la signature de ce texte...

M. R. - En effet, je suis considéré comme l'un des pères de ce protocole, avec mon ami Robert Hawke qui était à l'époque premier ministre d'Australie. Notre chance, c'est qu'en Antarctique il n'y avait rien : pas d'électeurs, pas de citoyens, pas de résidents. C'était une terre de baleiniers. Mais la pêche à la baleine a cessé vers 1950-1960. Aujourd'hui, il n'y a que des bases scientifiques. Elles sont nationales, gérées par leurs ministères de la Défense respectifs et soumises au secret-défense. Le traité de 1959 reconnaît en Antarctique sept revendications territoriales et en exclut toute nouvelle. Il interdit la matérialisation des frontières : pas de barbelés, pas de guichets, pas de passeports. Et, enfin, il démilitarise. Il faudra attendre treize ans avant qu'un premier protocole d'application voie le jour, en 1972, qui se limite à la protection des phoques. Son intérêt stratégique est à peu près nul, mais il témoigne d'une certaine pacification de l'atmosphère. Huit ans après, en 1980, un deuxième protocole est signé sur la protection de la faune et de la flore marines. Cette année-là, le gouvernement néo-zélandais se rend compte que l'Antarctique joue un rôle de thermostat dans les équilibres de la planète et qu'il est très fragile. Il lance alors une négociation compliquée qui aboutit en juin 1988 à un projet de protocole, dit convention de Wellington, sur l'exploitation minéralogique de l'Antarctique. Il se trouve qu'en mai 1988 deux des pays signataires du traité changent de gouvernement : l'Australie, où Robert Hawke, un travailliste, devient premier ministre ; et la France, où François Mitterrand me sort de son chapeau. Ce que le président ne savait pas, c'est que j'étais très copain avec Robert Hawke. Celui-ci est venu me voir à Matignon et m'a dit : « Michel, il faut que je te parle de l'Antarctique. Il faut interdire l'exploitation des richesses. » Or je savais que mon ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, ne portait pas les écologistes dans son coeur - c'est un euphémisme. Et je savais aussi qu'en cas de conflit avec Roland l'amitié présidentielle ne pencherait pas de mon côté. Alors nous avons fait un coup d'État.

P. I. - C'est-à-dire ?

M. R. - Un viol de procédure : par un communiqué conjoint, la France et l'Australie ont décidé 1) de ne pas envoyer la convention de Wellington à la ratification par leurs Parlements respectifs, ce qui la vouait à la corbeille à papier ; et 2) de demander l'ouverture immédiate d'une négociation beaucoup plus ambitieuse. Non seulement cela fut fait, mais ce coup de bluff s'est transformé en miracle : la Russie, la Chine, le Japon, les États-Unis et la Grande-Bretagne, de plus ou moins bon gré, ont accepté notre proposition. Dans le cas des États-Unis, il s'agit d'un sous-miracle : j'ai réussi à convaincre le commandant Cousteau de partir là-bas en mission d'État (la seule qu'il ait jamais acceptée), financée sur les fonds secrets. Il était chargé d'organiser une cinquantaine de projections du Monde du silence, chacune étant assortie d'une conférence de presse. De son côté, l'ambassade de France à Washington a mis sur pied pour lui pas moins de 35 auditions avec des sénateurs. Il y avait, au sein de la représentation française, une équipe de diplomates écologisés convaincus qui, chaque fois qu'ils enregistraient un ralliement, nous envoyaient des messages de victoire : « Encore un ! » C'est ainsi que le protocole de Madrid a été signé. Et c'est ainsi que je suis devenu le parrain de l'Antarctique ! Je pense que le Prince n'y est pas insensible...

P. I. - Pourquoi cette méthode de négociation internationale, qui a porté ses fruits s'agissant de l'Antarctique, ne pourrait-elle pas s'appliquer à l'Arctique?

M. R. - Parce que l'Arctique est un foutoir diplomatique épouvantable ! Ce qui ne m'a pas empêché de rédiger en 2008 un projet de résolution au Parlement européen demandant à la Commission d'engager des négociations mondiales pour produire en Arctique l'équivalent du traité de l'Antarctique, c'est-à-dire un traité unique réglant toutes les questions : conditions de navigation, code polaire, modalités des secours, statut de l'exploitation minéralogique, etc. La résolution fut votée. Ce qui a fait un grand plaisir au Prince, bien qu'il n'y ait pas de Monégasques au Parlement européen. Mais la colère des riverains était telle que j'y ai renoncé.

P. I. - Quels sont les principaux enjeux en Arctique ?

M. R. - Le premier enjeu est celui des voies de navigation que le recul de la banquise rend praticables en été. Il y a grosso modo deux passages possibles : le passage du Nord-Ouest et le passage du Nord-Est. En la matière, c'est le droit de la mer qui s'applique. Le traité de Montego Bay, signé en 1982, définit plusieurs zones : jusqu'à 12 milles marins des côtes s'étendent les eaux territoriales. Au-delà commence la haute mer, les 200 premiers milles marins constituant la zone économique exclusive (ZEE). Dans cette zone, le riverain est responsable de la sécurité mais doit assurer le droit d'accès : il a l'obligation de laisser passer, mais il a aussi le droit de renvoyer tout bateau qui ne lui semblerait pas en règle. D'où une immense bataille entre les États-Unis et le Canada autour du passage du Nord-Ouest. Selon Washington, ces eaux internationales doivent être ouvertes à la navigation. Ce à quoi les Canadiens répondent qu'il s'agit de leur ZEE, voire de leurs eaux territoriales. Ils veulent garder le contrôle des infrastructures. Or ils n'en ont pas les moyens. La marine nationale canadienne ne possède que deux navires équipés glace. Comment voulez-vous qu'ils surveillent quoi que ce soit ? Ils n'ont qu'un seul brise-glace à normes polaires capable d'affronter le vrai océan Arctique, qui part à la retraite d'ici deux ou trois ans. Il est impossible de naviguer dans ces eaux sans positionner des flottes d'avions de reconnaissance et d'hélicoptères de sauvetage pour hélitreuiller des personnes en détresse. Rien de tout cela n'a été prévu. Pour sortir de cette impasse, il faudrait engager une vaste négociation internationale. Le problème, c'est que personne n'en veut.

P. I. - Quels arguments mettre en avant pour convaincre les pays riverains, notamment le Canada, de participer à une telle négociation ?

M. R. - Je vais vous répondre brutalement : il faut laisser tomber. Cette route ne sera pas praticable avant vingt ans. Et il y a une chance sur deux pour que le chenal de sortie reste pris par les glaces en été, ce qui rendrait de toute façon la navigation extrêmement dangereuse. La bonne voie, c'est celle du Nord : 8 jours de mer sans aucune terre à l'horizon, un petit passage plus glacé et, de nouveau, 9 à 10 jours de mer sans encombre. Pour l'instant, la Russie autorise le passage à condition que le navire ou le groupe de navires soit escorté d'un brise-glace russe devant et d'un autre brise-glace russe derrière. Par parenthèse, Moscou possède la seule force polaire digne de ce nom : 17 brise-glaces, dont une douzaine presque neufs, et 4 à propulsion nucléaire. La Chine, qui veut montrer qu'elle a besoin de cette nouvelle voie de transport, s'obstine à faire passer des convois, notamment du gaz de Norvège liquéfié. Jusqu'à présent, en matière de navigation commerciale, on ne fait que de l'expérimentation de prestige. Mais si l'on veut que le trafic s'intensifie, il faudra bien un jour ouvrir une négociation internationale afin d'aider les Russes à mettre en place des infrastructures (au moins 5 ou 6 ports et des flottes de secours tous les 3 000 kilomètres) et leur permettre ainsi de pratiquer des tarifs décents.

P. I. - En matière de pêche, les rivalités sont-elles de la même ampleur ?

M. R. - On ne pêche pas encore dans les zones nouvellement libres de glace l'été. C'est dangereux. La pêche est une activité facilement conflictuelle et sujette au braconnage. On a délimité à la surface du globe 9 zones - les organisations régionales de gestion de la pêche (ORP) - dans lesquelles s'appliquent des dispositions très détaillées sur les espèces qu'on peut pêcher et celles qu'on ne doit pas pêcher, leur période de reproduction, les endroits où elles sont particulièrement protégées, etc. Des zones de ce genre n'existent ni dans l'Antarctique ni dans l'Arctique.
En revanche, il y a dans l'Atlantique deux ORP : celle de l'Atlantique du Nord-Est qui s'arrête à la frontière de l'océan Arctique et dans laquelle la France est représentée par l'Union européenne ; et celle du Nord-Ouest où l'UE n'est pas présente et à laquelle la France participe à cause de Saint-Pierre-et-Miquelon. Dès lors, on a le choix entre plusieurs options. Fait-on une ORP pour l'ensemble de l'océan Arctique ? Le risque est grand de voir les négociations s'enliser en raison du trop grand nombre d'intérêts en jeu. Faut-il alors prolonger vers l'Arctique la compétence territoriale de l'ORP de l'Atlantique du Nord-Est ? Étendre vers le nord l'ORP de l'Atlantique du Nord-Ouest ? Ou les deux à la fois ? Pour le moment, rien n'est défini.

P. I. - Pourquoi le problème est-il si pressant ?

M. R. - Vous avez, dans l'Arctique, des mers qui n'ont jamais été glacées l'été : la mer de Barents et la mer de Kara, par exemple. La moitié du poisson que nous consommons en Europe vient déjà de là. C'est énorme. Mais, depuis quelques années, on a gagné sur la glace 4 millions de kilomètres carrés où l'on pourra s'aventurer pendant l'été. Jusqu'à présent, personne n'est allé pêcher dans ces régions pour des raisons liées aux assurances. Mais ce n'est plus qu'une question de temps. Parce que la pénurie de poissons s'accentue. De plus, tous les Islandais vous diront qu'ils commencent maintenant à pêcher au nord de leur île des espèces qu'ils pêchaient au sud il y a encore trente ans. Le tiédissement de l'océan chasse les poissons vers le nord...

P. I. - Quels sont les liens qui vous unissent à la Principauté de Monaco ?

M. R. - Le pays est tout petit, mais c'est un pays de rêve. Le hasard a voulu qu'un de ses souverains, Albert Ier, fût un explorateur polaire extrêmement courageux. Il a fait partie non pas des découvreurs mais des tout premiers qui se sont rendus en Arctique et en Antarctique. C'était aussi un grand marin. Il est, comme vous le savez, le père du musée océanographique de Monaco, l'un des plus beaux en son genre et un pôle de recherche remarquable. Cet héritage a été préservé. Comme l'argent ne manque pas, il n'y a aucune difficulté à financer la recherche. D'autant que les chercheurs sont enchantés de passer quelques jours à Monaco. Il y a là une alchimie merveilleuse.

P. I. - Comment votre destin a-t-il croisé celui du Prince Albert II ?

M. R. - Le Prince est plein d'admiration pour son aïeul. Il en respecte l'héritage. Et de ce fait s'est pris de passion pour les Pôles. Il est d'abord devenu un sportif d'exploration polaire. À ce titre, il est admiré et respecté. Il est, en plus, éblouissant de compétence. Nous nous sommes beaucoup vus, et je crois pouvoir dire qu'une amitié est née peu à peu entre nous. Dans les assemblées où les États sont représentés par des ministres, il prend la parole en personne au nom de la Principauté. Et, chaque fois, il se montre, de très loin, le mieux informé et le plus pertinent. C'en est impressionnant. J'ajoute que, dans le combat local contre les pollutions et pour la réduction des émissions de CO2, Monaco est absolument exemplaire. Sur le plan scientifique, la Principauté maintient un très haut niveau de qualité qui inspire une grande admiration. Pour le dire franchement, le monde des diplomates obscurs qui s'occupent de l'Antarctique est honoré qu'un chef d'État souverain, Prince par surcroît, vienne les fréquenter. Ça compte...

P. I. - Dans l'exercice de vos fonctions d'ambassadeur, êtes-vous conduit à collaborer avec la Principauté ?

M. R. - Je vais prochainement avoir besoin de Monaco sur deux dossiers. Le premier, dans le cadre de la réunion consultative du traité de l'Antarctique, est un projet de résolution visant à mieux coordonner l'activité des quelque 80 bases scientifiques qui y sont implantées. Ne serait-ce que pour éviter les gaspillages : songez que chacune est ravitaillée par avion et qu'il n'existe aucune mutualisation des moyens en cas d'accident ou d'incendie. Cette résolution sera cosignée par la Belgique, l'Australie, la France et Monaco. Ce sera une grande première.
L'autre dossier concerne la création d'aires marines protégées. J'y travaille depuis plusieurs années. Un consensus s'était dégagé sur cette question mais, au dernier moment, trois pays - la Russie, l'Ukraine et la Chine - ont fait machine arrière. Ce recul ouvre la porte au braconnage dans le monde entier. Personnellement, je considère ce recul comme aussi grave que l'échec de la conférence de Copenhague sur le climat en 2009. Je vous le disais il y a un instant, dans quelques années le monde va manquer de poisson. J'espère que dans les cinq à dix ans qui viennent quelques pays courageux, appuyés sur la galaxie écolo, prendront la tête d'une grande campagne pour faire évoluer les esprits et convaincre les réfractaires. Monaco sera utile pour monter la bagarre.

P. I. - De quelle manière ?

M. R. - Par nature, les États sont réticents à tout changement. Les avancées pacifiques sont extrêmement rares. L'un de ces succès, c'est la Cour pénale internationale, dont personne ne voulait, et qui a été instituée sous la pression de l'opinion. Un autre de ces succès est la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel. Ce texte est devenu possible le jour où la princesse Diana d'Angleterre a mis son poids personnel dans la balance. Le Prince Albert de Monaco peut jouer un rôle équivalent sur les questions environnementales. En tout cas, je le souhaite.