POLITIQUE INTERNATIONALE N° 149 - HIVER 2015

LES FANTOMES DE LA HONGRIE

Entretien avec Peter ESTERHAZY
Ecrivain
conduit par
Olivier Guez
Journaliste La Tribune



Olivier Guez - Ces dernières semaines, la Hongrie et son premier ministre Viktor Orban ont défrayé la chronique. Que pensez-vous de la politique du gouvernement à l'encontre des migrants ? La Hongrie a-t-elle eu raison d'ériger un mur à ses frontières pour empêcher les réfugiés de passer ?



Peter Esterhazy - Je suis désolé, mais je n'ai pas envie de vous répondre. Je pourrais faire de grandes phrases. Je pourrais citer les nombreux hommes politiques, hongrois et européens, qui se sont exprimés à ce sujet. Je pourrais vous parler de ce que je ressens. Mais mes sentiments n'ont aucun intérêt. Ils ne signifient rien. Tout ce que je peux vous dire, c'est que la façon dont le gouvernement hongrois gère la situation ne m'inspire rien de bon.



O. G. - Vous êtes le descendant d'une des plus illustres familles de Hongrie. Que signifie être hongrois pour vous ?



P. E. - En tant qu'écrivain, je vous répondrai que c'est d'abord parler cette drôle de langue qu'est la langue hongroise. Ma langue est ma patrie, ma maison, le seul endroit où je peux comprendre tout le monde, du clochard au professeur d'université. L'histoire de ma famille se confond avec celle de la Hongrie. Elle constitue pour moi un lien direct avec l'histoire du pays. Un lien naturel, presque physique : si j'ouvre un livre sur le XVIIe siècle, je tombe sur l'un des mes aïeux. Mais cette histoire est intimidante, et elle me dépasse.



O. G. - À l'époque communiste, votre famille s'est vu confisquer ses terres et ses immenses propriétés. Les avez-vous récupérées après la chute du mur de Berlin ?



P. E. - Non, je n'ai rien récupéré, tout comme les descendants des autres dynasties aristocratiques hongroises. Mais j'ai reçu 5 millions de forints (un peu plus de 16 000 euros) de dédommagement, un geste symbolique, une broutille...



O. G. - Les médias occidentaux n'ont jamais été tendres avec Viktor Orban, et cela bien avant la crise des migrants. Sont-ils trop durs à votre avis ?



P. E. - Je n'aime pas ce régime, qui est nuisible à la Hongrie. Mais, pour autant, il ne faut pas exagérer : la Hongrie de Viktor Orban n'est ni une dictature ni un pays fasciste. Disons que nous vivons dans une démocratie qui n'est pas libérale. La presse n'est pas complètement libre, et les pouvoirs sont insuffisamment séparés. Les médias publics sont le porte-voix du gouvernement. En fait, le gouvernement occupe l'État. Mais tout n'est pas la faute du gouvernement. Nous, les intellectuels et les artistes, avons notre part de responsabilité. Il y a vingt-cinq ans, quand le mur de Berlin est tombé, nous pensions que la liberté nous apporterait une vie meilleure. Nous espérions qu'un cycle vertueux s'enclencherait. Évidemment, la réalité a été tout autre : elle ne ressemble en rien à un livre de contes pour enfants. Nous étions très naïfs, notamment à propos des rapports entre l'argent et le pouvoir parce qu'à l'époque communiste le pouvoir n'était pas synonyme d'argent. Nous avons mal mesuré les rapports de force, la puissance des intérêts financiers et les dérives potentielles du nouveau système.



O. G. - Connaissez-vous Viktor Orban personnellement ? Comment expliquez-vous son étrange parcours : opposant libéral au communisme il y a vingt-cinq ans, premier ministre national-populiste aujourd'hui ?



P. E. - Je l'ai rencontré à la fin des années 1980. C'était un jeune homme sympathique, sauvage, très dynamique : il suscitait de grandes espérances. Je me souviens qu'il ne portait pas de veste lors de la session inaugurale de la Diète, la première de l'ère post-communiste. Il avait déposé des oranges sur les pupitres de ses collègues du Fidesz ou de tous les parlementaires, je ne me souviens plus précisément. Le symbole était fort : tout ira bien, ne nous inquiétons pas.



O. G. - À quel moment a-t-il changé ?



P. E. - À la mort de Joszef Antall, le premier premier ministre de l'après-communisme, en 1993. Orban a vu qu'il y avait un espace à combler ; il s'est aperçu qu'il manquait un parti de droite moderne sur la scène politique hongroise. Il s'est montré opportuniste. Tout cela n'aurait rien eu de dramatique s'il avait constitué un parti réellement moderne, conservateur ou libéral, comme dans les autres démocraties d'Europe occidentale. Mais il s'est situé à un autre niveau : celui du populisme. Il flatte nos instincts, nos vieux réflexes victimaires. Comme d'autres peuples de la région - je pense aux Serbes ou aux Polonais -, nous nous sommes toujours considérés comme des victimes, tour à tour des Turcs et des Russes. Nous adorons nous apitoyer sur notre sort, et Orban nous y encourage. Il agit de la même façon en invoquant la restauration de la peine de mort ou en préparant son questionnaire sur les migrants qu'il va envoyer à tous les Hongrois (1). Au lieu de prendre de la hauteur, il joue avec les tripes des Hongrois et leur fait peur. Orban est un excellent populiste, mais ce n'est pas un homme d'État.



O. G. - S'il était assis à ma place, en face de vous dans votre salle de séjour, que lui diriez-vous ?



P. E. - Rien. Je n'aurais rien à lui dire parce que, pour dialoguer, il faut un terreau et un langage communs. Nous ne l'avons plus. Nous serions comme deux vieux joueurs de foot un lendemain de cuite : nous avons partagé quelque chose dans le passé, mais aujourd'hui c'est fini, tout est oublié, à part la gueule de bois. La dernière fois que nous nous sommes vus, à l'occasion d'une réception en l'honneur de l'écrivain Imre  Kertesz, nous avons parlé foot d'ailleurs. Il a fait semblant de s'y connaître, mais je ne suis pas dupe ! Quant au foot hongrois, il est toujours aussi corrompu alors qu'Orban avait fait de la lutte contre ces dérives son cheval de bataille...



O. G. - En quoi Orban est-il représentatif de la Hongrie d'aujourd'hui ?



P. E. - Il exprime le besoin des Hongrois de compenser leur sentiment de minorité et d'isolement. La Hongrie n'est ni la France ni les États-Unis, des nations souveraines et indépendantes. Alors Orban en rajoute. Il théâtralise le sentiment d'insécurité avec talent. Tous nos dirigeants politiques tiennent ce genre de discours depuis des siècles. « Ni Moscou ni Bruxelles n'ont rien à nous dire, voilà le combat de la Hongrie aujourd'hui ! » Bref, Orban a adopté une posture d'adolescent rebelle. Il faut croire que les gens s'en accommodent : Orban a été élu et réélu plusieurs fois ; il n'est pas tombé du ciel.



O. G. - Les Hongrois considèrent-ils sincèrement Bruxelles comme un nouveau Moscou ? Sont-ils europhobes ?



P. E. - Les Hongrois pestent contre Bruxelles le matin et vérifient leur compte en banque l'après-midi pour savoir si les fonds européens sont bien arrivés... Telle est la schizophrénie de la Hongrie contemporaine. Bien sûr que nous appartenons à l'Europe. Cela dit, pour un petit pays comme le nôtre qui recouvre sa souveraineté après des décennies d'oppression, il n'est pas évident d'y renoncer si vite à nouveau. C'est la même chose pour les grands pays, vous le savez très bien ! Tout est question de pédagogie. Or le gouvernement ne fait rien pour dissiper les malentendus. Il n'explique pas ce que la Hongrie fait des fonds européens, qui sont loin d'être négligeables. Du coup, la plupart des Hongrois ignorent l'action positive de l'UE. Orban préfère jouer au matamore. Ses discours dans les instances européennes ne s'adressent qu'aux Hongrois. Il leur dit : « Soyez tranquilles, je vais nous défendre... » Et, bizarrement, les conservateurs européens au Parlement de Strasbourg le laissent parler sans broncher. Nous ne sommes pas europhobes pour autant. Mais nous sommes en droit de nous poser certaines questions. Est-ce à l'Europe ou aux États de définir les quotas de migrants ? Que veut dire « Union européenne », quelle est sa finalité ? La France a-t-elle vraiment les mêmes intérêts que la Hongrie ?



O. G. - Comment expliquer le rapprochement en cours avec la Russie de Vladimir Poutine ? Lorsqu'on connaît le rôle néfaste joué par les Russes en Hongrie, la prise de pouvoir de 1948 et l'intervention de 1956, ce flirt peut sembler troublant. La Hongrie est-elle devenue le cheval de Troie des Russes en Europe ?



P. E. - À la fin des années 1980, le jeune Orban fut à la pointe du combat contre les Soviétiques, à l'image de toute la société hongroise qui n'a jamais pardonné l'écrasement de l'insurrection de 1956. Alors ce qu'Orban bricole avec Poutine aujourd'hui constitue un immense mystère. Certes, nous sommes dépendants du gaz et du pétrole russes, mais de là à accueillir en grande pompe Poutine à Budapest alors que le reste de l'Europe le tient à distance... Je pense qu'en agissant de la sorte Orban veut montrer que la Hongrie est souveraine. Avec lui, c'est toujours la même posture.



O. G. - Poutine est-il un modèle pour Orban ?



P. E. - Orban ne cache pas son admiration pour l'efficacité des régimes autoritaires. Il aime rappeler qu'en démocratie on discute tandis que les régimes autoritaires agissent. Orban apprécie l'efficacité. D'ailleurs, il joue la même partition avec Erdogan, le président turc qui n'est pas non plus un modèle de démocrate. Orban est-il sincère avec Poutine ? Joue-t-il double jeu ? Est-il un cynique ? Je n'en sais rien : je n'ai pas regardé dans son coeur, je suis trop timide.



O. G. - De quoi le Jobbik (2), le parti d'extrême droite, est-il le nom ?



P. E. - De quelque chose de pénible et d'affligeant. Le Fidesz, le parti d'Orban, a perdu un grand nombre d'électeurs ces derniers temps. Un million peut-être. Mais, au lieu de se tourner vers la gauche, décrédibilisée, les gens se sont dirigés vers l'extrême droite. Beaucoup se situent entre le Jobbik et le Fidesz. Le Jobbik attire les jeunes, les perdants de la transition, ainsi que les déçus du Fidesz et certains socialistes. Tous ceux qui ont raté le train de l'Europe et de la mondialisation, en somme. C'est très inquiétant.



O. G. - Pourquoi le Jobbik ratisse-t-il si large ?



P. E. - Parce qu'il a adopté la posture de la vierge effarouchée. Comme il n'a jamais été aux affaires, il apparaît plus blanc que blanc, le seul parti à n'avoir jamais été corrompu. En plus, le Jobbik a entrepris de polir son image, comme d'autres partis d'extrême droite européens. Maintenant, les cadres du Jobbik se font photographier avec des petits chiens dans les bras...



O. G. - Le Jobbik peut-il un jour gouverner la Hongrie ?



P. E. - Je n'en sais rien et je ne veux pas y penser. Je ne tiens pas à jouer au prophète de mauvais augure. Est-ce que Marine Le Pen dirigera la France ? Vous n'en savez rien non plus. Mais je suis sûr d'une chose : un gouvernement Jobbik serait une catastrophe, pire encore que Mme Le Pen à l'Élysée.



O. G. - Est-ce facile d'être écrivain dans la Hongrie de Viktor Orban ? Y a-t-il des limites que vous ne pouvez pas franchir ?



P. E. - Non, je peux écrire et publier ce que je veux. Mais mon cas importe peu. La vraie question est : un journaliste de province lambda peut-il écrire ce qu'il veut ? Je ne le crois pas. Et à supposer qu'il puisse le faire, encore faut-il qu'il soit lu. Il existe à Budapest un excellent hebdomadaire libéral, Elet es Irodalom ; il ne tire qu'à 20 000 exemplaires. C'est peu pour un pays de 10 millions d'habitants. Quant à la télévision publique, elle n'est pas accessible à tout le monde. Personnellement, je n'ai pas été invité à m'y exprimer depuis des années.



O. G. - Les chaînes privées n'offrent-elles pas un refuge pour les opposants au gouvernement ?



P. E. - Si, et de plus en plus même, avec une liberté de ton inédite. Mais cela n'a rien à voir avec la démocratie. En Hongrie, nous avons un oligarque, un magnat des médias, Lajos Simicska, qui possède notamment la chaîne de télé privée HIR TV. Simicska est un ami de jeunesse d'Orban, ils étaient à l'université ensemble. Simicska a financé Orban quand il était dans l'opposition entre 2002 et 2010. Depuis, les deux hommes se sont fâchés au point de devenir ennemis intimes. Simicska ne se prive pas de critiquer Orban, parfois avec une violence hallucinante. Il y a peu, il a littéralement déversé un tombereau d'injures sur le premier ministre - la langue hongroise est merveilleuse pour cela. Résultat : les membres du gouvernement ont reçu l'ordre de ne plus s'exprimer dans les médias contrôlés par Simicska. Cet épisode est assez amusant mais la démocratie hongroise ne s'en porte pas mieux pour autant. En fait, la brouille Orban-Simicska est une guéguerre interne au Fidesz, une affaire de gros sous, de pouvoir et de puissance entre deux clans : les politiciens d'un côté et les affairistes de l'autre.



O. G. - La liberté des artistes est-elle garantie ? Le gouvernement et la justice font-ils pression sur eux ?



P. E. - Pas directement. Mais le gouvernement contrôle les circuits financiers. C'est lui qui distribue les subventions destinées au monde de l'art. Le gouvernement Orban ne se prive pas d'avancer ses pions sur ce terrain-là pour étendre son influence. Les pressions s'exercent indirectement par le biais de l'argent. Quel théâtre recevra une subvention ? Quelle maison d'édition ? Quels films et quels téléfilms seront produits ? Les structures plus modestes, notamment les petits éditeurs, sont fragilisées. J'appartiens avec Imre Kertesz, Peter Nadas et György Konrad à l'Académie Szechenyi de littérature et d'arts, qui a été fondée au début des années 1990, après la chute du communisme. Ces dernières années, une autre académie a vu le jour, plus conservatrice et plus proche du régime. Eh bien, cette dernière reçoit des subventions bien plus élevées que la nôtre ! C'est de cette manière que le régime Orban intervient dans la culture.



O. G. - Les Hongrois, disiez-vous, ont toujours eu tendance à chercher des boucs émissaires pour expliquer leurs malheurs : les Turcs, les Autrichiens et les Russes hier ; Bruxelles et les Roms aujourd'hui ; les Juifs dans l'entre-deux-guerres...



P. E. - Quand ils ont des problèmes, les Hongrois croient toujours que c'est la faute des autres. À vrai dire, c'est une attitude assez répandue dans la région. Prenez les Polonais, par exemple...



O. G. - La Pologne change progressivement et commence à faire face à ses responsabilités historiques, il me semble...



P. E. - Vous avez sans doute raison, parce que la Pologne est un plus grand pays, une nation plus sûre d'elle-même que la Hongrie. Sans nous chercher de fausses excuses, il faut reconnaître que l'Histoire ne nous a pas fait de cadeaux au XXe siècle. Les Hongrois ne se sont jamais complètement remis du traité de Trianon de 1920. Le pays a perdu les deux tiers de son territoire et les trois cinquièmes de sa population ! À cause de vous, les Français ! Longtemps j'ai eu du mal à y croire, mais c'est vrai : la blessure de Trianon ne s'est pas refermée. Les gens continuent de remâcher cette humiliation et de cultiver le souvenir des territoires perdus. La Hongrie n'est pas seulement un État ; c'est une région qui comprend entre autres la Haute-Hongrie et la Transylvanie. Ces provinces ont beau se trouver aujourd'hui respectivement en Slovaquie et en Roumanie, les Hongrois s'y sentent chez eux.



O. G. - Vous aussi ?



P. E. - Oui. De Budapest, je conduis 600 ou 700 kilomètres en direction du Sud et, miracle, je me retrouve dans une ville dont les bâtiments me sont familiers et où l'on parle ma langue. À Targu Mures par exemple - Marosvasarhely en hongrois -, en plein centre de la Roumanie, en pays sicule (3). C'est touchant, fantastique même. Cette nostalgie pour les provinces périphériques est très présente, d'autant qu'au fil du temps les magyarophones y sont devenus de moins en moins nombreux. Quand un écrivain comme moi raconte ce genre de choses, cela ne porte pas à conséquence. Mes réflexions n'engagent que moi ; elles sont avant tout d'ordre sentimental. Il en va tout autrement lorsqu'un ministre en exercice tient les mêmes propos. Là, c'est irresponsable parce que cela ne mène à rien : la Hongrie ne va pas envahir la Slovaquie et la Roumanie pour récupérer des territoires perdus il y a un siècle !



O. G. - Les politiques hongrois y font-ils souvent allusion ?



P. E. - Très souvent, ils entretiennent ces sentiments. Il est vrai que la vie n'est pas toujours simple pour ces Hongrois qui vivent à l'extérieur de nos frontières. Nous parlons de 1,5 million de personnes, soit 15 % de la population de la Hongrie. Il est aussi difficile d'être hongrois en Roumanie que d'être russe dans les pays baltes. Si les frontières étaient virtuelles, ce ne serait pas grave ; mais ce n'est pas le cas.



O. G. - En fait, vous avez la nostalgie de l'Empire austro-hongrois...



P. E. - Non, pas du tout. Les Hongrois n'ont pas la nostalgie de la double monarchie.



O. G. - Et du régent Horthy (4) ? En 1993, le premier ministre Joszef Antall a fait rapatrier sa dépouille du Portugal où il est mort en 1957...



P. E. - Je ne le crois pas non plus. En revanche, le souvenir de cette période reste vivace. Certains évoquent le rôle de la Hongrie de l'époque, d'autres organisent des bals comme dans l'entre-deux-guerres... Mais le régime Horthy s'est terminé de manière catastrophique, personne ne peut l'oublier.



O. G. - Le grand politologue hongrois Istvan Bibo a écrit en 1946 qu'être démocrate c'est être délivré de la peur. Il a développé le concept de « petite nation », propre à l'Europe centrale : selon lui, les petites nations ne connaissent pas la sensation heureuse d'être là depuis toujours et à jamais. Elles souffrent du syndrome de la patrie en danger et ressentent une précarité existentielle. Est-ce le cas de la Hongrie d'aujourd'hui ?



P. E. - C'est un trait caractéristique de notre histoire depuis le XVe siècle et les premières offensives ottomanes. Comme je vous le disais, la Hongrie n'a pas été ménagée par l'Histoire. Mais je ne dirais pas que les Hongrois éprouvent une crainte existentielle. Ils ont plutôt peur de l'inconnu. Tout part de notre langue, cette langue que je trouve fabuleuse, mais qui nous isole également. Pour beaucoup de Hongrois, le monde extérieur est étranger, repoussant. Alors, nous avons tendance à fermer portes et fenêtres. Nous souffrons de provincialisme. Nous avons le sentiment qu'il y a nous et les autres ; nous ressentons une certaine étroitesse, une exiguïté. Malgré tout, nous sommes plus ouverts que d'autres nations dans certains domaines. Près de la moitié des livres publiés en Hongrie chaque année, par exemple, sont des traductions contre seulement 4 % en Grande-Bretagne...



O. G. - À vous entendre, on a l'impression que la Hongrie n'a toujours pas digéré son terrible XXe siècle : la chute de l'empire des Habsbourg, la république des Conseils de Bela Kun, le traité de Trianon, le régime national-chrétien d'Horthy, l'occupation nazie puis la dictature communiste jusqu'en 1989. Comment concilier tant d'histoires douloureuses ? La Hongrie pourra-t-elle un jour faire son travail de mémoire ?



P. E. - Je l'espère, mais je n'en sais rien. Chez nous, le cheminement n'est pas linéaire. On redémarre, on reconstruit, on veut y croire mais l'Histoire se brise à nouveau, comme si elle prenait un malin plaisir à nous jouer de mauvais tours. Tout peut toujours aller plus mal, se disent les Hongrois dans leur for intérieur. Notre histoire est très fragmentée. Depuis cent ans se succèdent guerres et occupations, entrecoupées de régimes de toutes sortes : empire, royauté, dictatures de droite et de gauche, et enfin démocratie, même si elle reste imparfaite. Istvan Bibo, auquel vous faisiez allusion, a écrit qu'il a vécu trois ans seulement, entre 1945 et 1948, entre la fin de l'occupation nazie et l'instauration du stalinisme - ces trois petites années où une démocratie libérale n'était pas inenvisageable en Hongrie. Les Hongrois ont recommencé à vivre à cette époque. Puis l'année 1948 leur est tombée dessus. Ensuite, il y eut la tentative de socialisme à visage humain en 1956 et l'intervention soviétique... De fait, nous n'avons jamais eu le temps d'examiner notre passé et nos responsabilités sereinement. Non sans ironie, Imre Kertesz a remercié le stalinisme de l'avoir empêché de penser quotidiennement à Auschwitz...



O. G. - Et depuis 1989 ?



P. E. - C'est encore trop frais et trop compliqué. Ni la gauche ni la droite, il faut le souligner, n'ont eu la force ou la volonté de regarder en arrière : en Hongrie, les placards sont pleins de cadavres. La situation aurait pu tourner au règlement de comptes. Finalement, ce n'est peut-être pas plus mal ainsi. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour accomplir un vrai travail de mémoire. Vous le savez bien en France : Vichy n'a été scruté qu'à partir des années 1970-1980. En Allemagne aussi il a fallu quarante ans pour s'attaquer véritablement au nazisme.



O. G. - La Hongrie abritait avant guerre une communauté de 800 000 Juifs. Très magyarisés, ils furent souvent à l'avant-garde de la modernité, dans le commerce, les sciences et l'art. Pourquoi les Hongrois sont-ils si mal à l'aise avec leur histoire juive ? Pourquoi le prix Nobel de littérature de votre ami Imre Kertesz n'a-t-il pas suscité plus d'enthousiasme ?



P. E. - Non, ce n'est pas vrai, les Hongrois ont été fiers de la récompense accordée à Kertesz, il ne faut pas exagérer. Et ils le voient comme un écrivain hongrois, j'en suis convaincu. La Hongrie n'est pas un pays antisémite. 80 000 Juifs y vivent aujourd'hui ; c'est la plus grande communauté d'Europe centrale. Mais il est sûr que nous n'avons pas réparé. Tout simplement parce que ce n'était pas réparable.

 




 
Notes de :




(1) Fin mai 2015, le gouvernement hongrois a envoyé à sa population une liste de douze questions sur le traitement que le pays devait réserver aux migrants clandestins.

(2) Le Jobbik, ou Mouvement pour une meilleure Hongrie, est un parti d'extrême droite fondé en 2003 et présidé par Gabor Vona. Le Jobbik s'est fait connaître par des prises de position très dures contre le cosmopolitisme qu'il rend responsable des maux du pays. Il milite pour le retour aux valeurs chrétiennes et pour un État fort. Le Jobbik a obtenu 20 % des voix aux dernières élections législatives d'avril 2014.

(3) Le pays sicule est une région historique de Transylvanie (en Roumanie) dont la majorité de la population est encore hongroise.

(4) Né en 1868, l'amiral Miklos Horthy dirigea la Hongrie après le démantèlement de l'Empire austro-hongrois, de 1920 à 1944. Il mourut en exil au Portugal en 1957.