POLITIQUE INTERNATIONALE N° 149 - HIVER 2015

LIBYE : LE MIRACLE DE LA RECONSTRUCTION NATIONALE

Article de Patrick HAIMZADEH



Plus de quatre ans après le début de l'insurrection en Libye et l'intervention de l'Otan qui a précipité la fin du régime, la situation reste marquée par une extrême fragmentation, la prééminence des logiques de violence et l'absence de consensus autour d'une perspective de reconstruction politique.

À la tension, traditionnelle en Libye, entre centre et périphérie est venue s'ajouter, depuis août 2014, la rivalité entre Tobrouk et Tripoli - deux entités politiques revendiquant chacune sa propre légitimité. Quant à l'apparition de groupes armés ayant fait allégeance à l'État islamique, elle a des conséquences directes sur la sécurité tant des États frontaliers de la Libye que des pays européens riverains de la Méditerranée.

Le moment révolutionnaire de février 2011 : essai d'interprétation

Les déséquilibres structurels du système Kadhafi et les frustrations de certaines catégories de la population s'accumulaient depuis des mois, voire des années. L'impulsion viendra de Tunisie et d'Égypte dont les révolutions, diffusées en continu par la chaîne qatarienne Al-Jazira, encouragent les insurgés à sauter le pas (1).

Aux premières manifestations du 15 février à Benghazi pour demander la libération de l'avocat des familles de disparus de la prison d'Abou Salim (majoritairement originaires de l'est du pays) succèdent, les jours suivants, des rassemblements d'opposants au régime, principalement en Cyrénaïque et en Tripolitaine. Les manifestations en Cyrénaïque, qui réunissent une grande majorité de jeunes entre 20 et 30 ans, tournent rapidement à l'émeute comme cela avait déjà été le cas en 2006 à Benghazi lors de la mobilisation contre les caricatures du Prophète. Les forces de sécurité ouvrent le feu. Dès le 18 février, les émeutiers, parfois grâce à des complicités internes, parviennent à s'emparer d'armes de tout calibre (2). Deux jours après son déclenchement, l'insurrection est déjà militarisée en Cyrénaïque. Ce moment révolutionnaire se caractérise donc par la spontanéité et l'absence de direction du mouvement initial. De son côté, le colonel Kadhafi, incapable de prendre la mesure de ce qui se joue dans le pays, pense régler le problème en actionnant le levier financier (doublement des salaires, versement d'allocations exceptionnelles pour les couples...) et en libérant une centaine de détenus islamistes. Il réunit des chefs tribaux et des notables pour les sommer d'appeler leurs jeunes au calme avant d'opter, le 22 février, pour la menace et la répression. Après la défection, la veille, du ministre de l'Intérieur, le général Younès (qui appartient à la grande tribu des Ubeïdat de Cyrénaïque), les divisions au sein de son premier cercle entre partisans des concessions et tenants de la fermeté s'estompent au profit des seconds.

Une fois le moment révolutionnaire engagé, celui-ci peut se poursuivre dès lors que les insurgés disposent d'une emprise territoriale, qu'ils bénéficient de la reconnaissance et du soutien direct (médiatique, politique, militaire) d'États étrangers (3) et que, en face, le régime et son appareil de répression montrent des signes de délitement (bien que les défections n'aient jamais atteint le premier cercle des fidèles du clan Kadhafi et ses gardes prétoriennes). Rapidement, ce moment révolutionnaire évolue néanmoins vers un scénario de guerre civile ou plutôt une multitude de guerres civiles locales aux enjeux spécifiques. Le 20 octobre 2011, la capture et le lynchage du colonel Kadhafi à Syrte consacrent la fin officielle du régime.

Un camp « révolutionnaire » profondément divisé

Dès le 25 février 2011, un Conseil national de transition (CNT) composé de notables, de juristes et de responsables de l'ancien régime ayant fait défection se met en place à Benghazi. Présidé par Mustafa Abdeljalil, ancien ministre de la Justice de Kadhafi, il est doté d'un conseil exécutif - un gouvernement - dirigé par Mahmoud Djibril. Cet économiste, ancien conseiller de Sayf al-Islam Kadhafi, s'appuie sur un réseau d'hommes d'affaires influents, bien implantés aux Émirats arabes unis et au Qatar et disposant de relais en Europe et aux États-Unis.

Cette entité politique, qui sera reconnue par la France comme « seul représentant légitime du peuple libyen », ne représente en réalité ni l'ensemble des régions insurgées ni cette composante essentielle de l'insurrection qu'est l'islam politique. Attentistes durant les premiers jours de l'insurrection, les islamistes (Frères musulmans et anciens membres du Groupe islamique combattant libyen (GICL), longtemps poursuivis et emprisonnés par le régime Kadhafi puis libérés et amnistiés quelques mois avant le début de l'insurrection dans le cadre des mesures d'ouverture politique engagées par le régime) mettent en place des structures clandestines à l'Ouest et prennent la tête des premiers groupes armés dans l'Est (katiba). Dans chaque village ou quartier de Libye qui se soulève, les jeunes insurgés se constituent en katiba qu'ils rejoignent sur la base de solidarités familiales ou claniques. Beaucoup sont aussi attirés par la réputation de courage, d'intégrité ou de piété religieuse de leur chef.

Le CNT obtient le soutien militaire direct de la coalition occidentale et des Émirats arabes unis. Le courant de l'islam politique se tourne, quant à lui, vers le Qatar via les réseaux d'Ali Sallabi, prédicateur islamiste libyen qui entretient de bonnes relations avec la famille régnante, et obtient dès le mois d'avril 2011 des livraisons d'armes et de munitions ainsi que la création de cellules opérationnelles dans les montagnes de l'Ouest en prévision de l'assaut final sur Tripoli. Il noue également des contacts avec la Turquie et avec le Soudan qui lui livrera des armes.

La rivalité ne cesse de croître entre les deux branches de l'insurrection : celle proche de Mahmoud Djibril et de son allié Arif Ali al-Nayidh (aujourd'hui ambassadeur de Libye aux EAU) ; et celle de l'islam politique, sous-représentée au sein du CNT mais qui contrôle la plupart des grandes unités de combat de l'Est et l'organisation clandestine qui s'installe dans la capitale. Cette rivalité culminera avec l'assassinat le 28 juillet 2011 du général Younès, ancien ministre de l'Intérieur et commandant des forces spéciales de Kadhafi, par les membres d'une katiba islamiste. Le mobile est probablement la vengeance personnelle.

Dès lors, une lutte pour le pouvoir s'esquisse entre deux groupes d'hommes que tout oppose. D'un côté, les membres du clan Mahmoud Djibril : des collaborateurs du régime Kadhafi qui ont fait défection au début de l'insurrection, des hommes d'affaires qui ont prospéré sous le régime ou des opposants exilés de longue date ; de l'autre, un groupe d'anciens opposants de l'intérieur qui appartiennent plutôt aux classes moyennes urbaines - commerçants, enseignants, ingénieurs. Alors que la guerre se poursuit et avant même la chute du régime, les dissensions et les animosités s'accroissent, non seulement entre les deux composantes politiques de l'insurrection mais également entre villes et régions rivales qui jaugent leur poids politique dans la Libye future à l'aune de leur contribution à la victoire militaire.

Cette prédominance du local sur le national et cette division du « centre » révolutionnaire constitueront la cause principale de l'incapacité du nouveau pouvoir à reconstruire un État.

Lutte pour le pouvoir central et fractures locales

Les conséquences de la guerre : militarisation et division de la société

Les huit mois de guerre et l'éclatement de l'État ont contribué à faire voler en éclats la fragile identité nationale libyenne. À la place, on a vu resurgir des « identités primaires » sur la base desquelles se sont regroupés les combattants des deux camps. L'embryon d'État et d'armée régulière libyens érigé sous le régime Kadhafi n'a pas survécu à la disparition du dictateur. Mais aucune structure officielle disposant du monopole légitime de la violence n'a pu émerger du fait des rivalités entre villes, factions et régions dont l'influence politique se mesurait au nombre et à l'armement de leurs katiba (4). De fait, quelques semaines après le lynchage de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011, une multitude d'affrontements limités éclatent sur la totalité du territoire entre milices révolutionnaires ou post-révolutionnaires (5) pour le pouvoir local, le contrôle de territoires ou la mainmise sur les trafics transfrontaliers. Les gouvernements successifs n'ont d'autre choix que de s'appuyer sur ces brigades pour suppléer l'absence d'armée et de police. Ce sont naturellement les plus puissantes d'entre elles, étrangères aux conflits locaux, qui sont envoyées sur place pour limiter le niveau de violence. Avec des succès très inégaux.

Un pouvoir légitime bipolarisé et dénué d'autorité

Indépendamment de ces affrontements armés récurrents, une lutte se joue à Tripoli au sein du Congrès national général (Parlement élu le 6 juillet 2012 - CNG) - une lutte pour le pouvoir central, cette fois, entre les deux mêmes factions qui vont progressivement se radicaliser. La première, auto-proclamée « libérale » ou « nationaliste », est communément qualifiée de « laïque » par les médias occidentaux. La seconde, souvent étiquetée « islamiste » par ses adversaires et la presse étrangère, ne se limite pas, loin s'en faut, à la mouvance islamiste (6). Outre un grand nombre d'opposants de longue date au régime, elle englobe les représentants de Misrata (7) et d'autres villes marchandes de la côte tripolitaine (notamment Zawiya et Zwara). Au-delà du clivage religieux/laïcs mis en avant par les médias occidentaux, c'est donc une autre ligne de fracture qui se dessine ici schématiquement : anciennes élites ayant servi sous le régime Kadhafi et vieux exilés nationalistes contre nouvelle génération d'opposants islamistes de l'intérieur et de l'extérieur garants de la « pureté révolutionnaire ». Ces derniers prônent l'« exclusion politique » systématique des anciens cadres du régime Kadhafi. Les deux factions s'appuient chacune sur de puissantes katiba - la première, sur celles de la ville de Zintan ; la seconde sur celles de Misrata - qu'elles actionnent à tour de rôle pour faire pression sur les décisions du CNG ou du gouvernement de transition.

Au début de l'année 2014, la Libye se réduit à un centre bipolarisé qui n'exerce aucun contrôle sur une périphérie fractionnée en une multitude d'entités administrées par des conseils locaux et des conseils militaires en général liés aux milices qui y sont implantées. Les allégeances à l'une ou l'autre des deux factions rivales à Tripoli se déploient en fonction de critères locaux, voire générationnels. La situation rappelle celle de 2011 où, dans certaines communautés, les anciens choisissaient le non-engagement ou le soutien au régime tandis que les plus jeunes s'engageaient dans l'insurrection. La Libye n'attend qu'une étincelle pour basculer à nouveau dans la guerre civile.

L'offensive du général Heftar et la seconde guerre civile libyenne

Cette étincelle apparaît en la personne d'un ancien général de Kadhafi de 72 ans, le général Heftar, qui avait fait défection en 1983 pour s'installer aux États-Unis avant de revenir en Libye en mars 2011 après le début de l'insurrection. Sans doute inspiré par le coup de force du maréchal Sissi en Égypte, le général Heftar lance le 16 mai 2014 son opération « Dignité » (al-karama) avec pour objectif affiché d'« éradiquer les islamistes » (8). Ses troupes se composent d'anciens officiers de l'armée libyenne mécontents de voir une nouvelle élite « révolutionnaire » s'emparer de postes clés au sein des ministères de la Défense et de l'Intérieur, de tribus de Cyrénaïque, de milices recrutées dans les tribus saadiennes de Cyrénaïque ainsi que de milices affidées aux « autonomistes » de Cyrénaïque. L'offensive est lancée tout d'abord à Benghazi contre les katiba rattachées aux différents courants de l'islam politique. Première conséquence immédiate : ces katiba, dont certaines étaient jusqu'alors antagonistes (9), déclarent l'union sacrée contre l'ennemi commun. En Tripolitaine, les katiba de Zintan rallient l'opération Dignité et donnent l'assaut au CNG le 18 mai, mettant ainsi un terme au processus de construction étatique engagé deux ans auparavant. Réagissant rapidement à cette attaque, le camp anti-Heftar se structure autour de la faction « islamiste » majoritaire au sein du CNG. Cette faction s'appuie elle-même sur une coalition de forces baptisée « Aube de la Libye » (fajr Libya) qui regroupe principalement les grandes katiba de Benghazi, Tripoli, Zawiya, Gharian et Zwara.

Au niveau local, les acteurs politiques ou militaires et les communautés se positionnent en fonction de leurs intérêts propres et de leurs inimitiés anciennes. À l'exception des bastions kadhafistes que furent les villes de Syrte et de Bani Walid, qui refusent de prendre position, la division (fitna), que beaucoup redoutaient en Libye, s'étend à l'ensemble du pays. Loin de rétablir l'ordre comme il l'avait initialement annoncé, le général Heftar précipite le pays dans une « seconde guerre civile », affrontement bipolaire entre deux entités qui se sont chacune fixé comme objectif la victoire totale sur l'autre.

L'émergence de deux « centres » rivaux

C'est dans ce contexte de guerre civile que se déroulent, sous la pression de la communauté internationale qui y voit la possibilité de légitimer une nouvelle instance élue, les élections législatives du 25 juin 2014 (18 % de participation officielle, probablement surévaluée par rapport à la réalité). Prévue initialement pour siéger à Benghazi, la nouvelle assemblée s'installe finalement à Tobrouk dans le fief de la zone contrôlée par le général Heftar. Sur un effectif de 188 députés, seuls 122 assistent à la séance inaugurale du 4 août, certains élus originaires de régions opposées au général Heftar décidant de la boycotter. Un gouvernement provisoire est nommé, qui s'installe à Bayda, autre bastion pro-Heftar. Parallèlement, à Tripoli, sous contrôle de la coalition Aube de la Libye depuis le 23 août 2014, les membres de l'ex-CNG ne reconnaissent pas la légalité du nouveau Parlement (10) qu'ils accusent - non sans fondement - de s'être rallié au général Heftar en s'installant à Tobrouk. Ils désignent leur propre gouvernement de « salut national ». Au final, les élections de juin n'auront donc fait qu'aggraver la crise, chacune des deux parties pouvant désormais se prévaloir de sa propre légitimité.

Près de dix-huit mois après le début de cette « seconde guerre civile », le bilan des affrontements au niveau national avoisine les 3 500 morts dont près de 2 000 pour la seule ville de Benghazi (11). Pour une agglomération de 800 000 habitants et compte tenu des nombreux disparus, dont certains ont probablement été assassinés, ce chiffre est considérable. Outre l'intensité des combats à l'arme lourde entre milices au coeur de la ville, ces lourdes pertes s'expliquent aussi par l'émergence d'une violence « de proximité » entre habitants de différentes origines. Le nombre des déplacés internes est, quant à lui, évalué par les Nations unies à plus de 435 000 personnes (12).

Le rôle des acteurs étrangers

On a vu qu'en dépit de l'unité de façade affichée durant la période révolutionnaire et la guerre civile de 2011 chacun des principaux États engagés dans la coalition contre le régime Kadhafi poursuivait ses objectifs propres en soutenant l'une des deux factions rivales au sein du camp « révolutionnaire ». Après le déclenchement de la seconde guerre civile en mai 2014, ces mêmes États réaffirment leur soutien à leurs alliés d'hier désormais en lutte ouverte, contribuant ainsi à l'aggravation du conflit (13).

L'Égypte, les EAU et l'Arabie saoudite soutiennent Tobrouk

Le Parlement de Tobrouk a reçu, dès l'été 2014, un appui militaire direct de l'Égypte et des Émirats arabes unis dont les Mirage 2000-9 ont bombardé à deux reprises et avec des résultats militaires négligeables des objectifs de la partie adverse à Tripoli. Le Caire a livré des munitions et des véhicules militaires aux forces du général Heftar. L'Arabie saoudite, elle aussi favorable au Parlement de Tobrouk, s'est contentée de lui offrir une tribune sur sa chaîne satellitaire Al-Arabiya. Ces trois pays ont en commun leur hostilité aux Frères musulmans, ce qui explique leur positionnement contre le pouvoir de Tripoli. Mais leur soutien au Parlement de Tobrouk découle également d'intérêts stratégiques et de considérations spécifiques.

Pour l'Égypte du général Sissi, qui a engagé une répression féroce contre ses propres Frères musulmans, le coup de force du général Heftar est en phase avec ses choix de politique intérieure. La prise de pouvoir par un militaire qui promet d'éradiquer les islamistes et de rétablir l'ordre apparaît comme séduisante. Les Émirats arabes unis, eux, sont soucieux de démontrer les capacités de leur armée de l'air et d'affirmer ainsi leur statut de puissance militaire régionale, en particulier face à leur rival qatarien. Ils s'appuient sur les relations privilégiées qu'ils ont nouées en 2011 avec les responsables civils et militaires de la coalition qui soutenait alors le Parlement de Tobrouk et sur l'activisme de l'ambassadeur libyen aux EAU, Arif Ali al-Nayidh.

Le Qatar, le Soudan et la Turquie favorables à Tripoli

Le pouvoir de Tripoli peut compter, pour sa part, sur le soutien du Qatar, du Soudan et de la Turquie. Le Qatar et le Soudan, qui ont maintenu leur mission diplomatique à Tripoli, sont régulièrement accusés d'approvisionner en armes et en munitions le gouvernement de Tripoli par voie aérienne. Ces deux pays ont soutenu et armé en 2011 les brigades rattachées au courant islamiste de Tripoli et ont conservé des liens étroits avec leurs chefs dont ils souhaitent désormais la victoire. Pour le Qatar, il s'agit, à travers les réseaux développés en 2011, de déployer une stratégie d'influence, la Libye jouant un rôle de multiplicateur de force dans la rivalité qui l'oppose à son puissant voisin émirien. Le Soudan, comme en 2011, fait office de trait d'union entre Doha et Tripoli. Il bénéficie, pour cela, de sa proximité géographique avec la Libye et de ses excellentes relations avec le prédicateur libyen Ali Sallabi qui, en 2011, a souvent servi d'intermédiaire entre Doha, Khartoum et le courant révolutionnaire islamiste libyen.

Bien qu'elle ait officiellement reconnu le Parlement de Tobrouk, la Turquie soutient discrètement le pouvoir de Tripoli ou, plus précisément, la ville de Misrata. L'arraisonnement le 2 septembre 2015 par la marine grecque, au large de la Crète, d'un navire transportant clandestinement des armes et des munitions en provenance d'Iskanderum en Turquie à destination de Misrata tend à démontrer l'implication directe d'Ankara dans le conflit libyen (14). En quête d'un relais d'influence au Maghreb, la Turquie y a rencontré un écho d'autant plus favorable que certains responsables islamistes libyens voient dans la politique d'Erdogan un modèle à suivre pour leur pays. Elle s'est tournée naturellement vers Misrata en raison de la relation historique qu'elle entretient avec cette ville à vocation commerçante. Une partie importante de la population de Misrata descend, en effet, de familles d'origine ottomane. Ankara, qui a fermé son ambassade à Tripoli et son consulat de Benghazi en juillet 2014, est d'ailleurs le seul pays à disposer d'un consulat général à Misrata.

La Tunisie, l'Algérie et le Maroc ont, quant à eux, soutenu activement le dialogue politique et veillé jusqu'à présent à ne pas prendre parti en faveur d'un camp ou de l'autre. La rivalité diplomatique entre le Maroc et l'Algérie, qui multiplient leurs offres de bons offices aux Nations unies, ne s'est jamais traduite par des ingérences sur le terrain libyen.

Le djihadisme en Libye : d'Ansar al-Charia à l'État islamique

Quatre mois à peine après la prise de Mossoul par les combattants de l'État islamique (EI) en juin 2014, un groupe djihadiste libyen local, le Conseil consultatif de la jeunesse islamique (majliss choura chabab al-islam) de Derna fait officiellement allégeance à l'État islamique. Fin novembre, celui-ci prend acte de cette allégeance et fait de la Cyrénaïque l'une de ses provinces sous l'appellation wilayat barqa, au même titre que ses autres provinces d'Irak et de Syrie. En février 2015, c'est la ville stratégique de Syrte, située au carrefour de la Cyrénaïque, de la Tripolitaine et de la route vers le grand Sud libyen (Fezzan), proche des principaux champs et des terminaux pétroliers de Libye, qui est investie par des combattants ralliés à l'EI. Quelques semaines plus tard, les images macabres de décapitations de coptes égyptiens sur une plage du golfe de Syrte projettent à nouveau le pays à la une de l'actualité. La Libye est-elle en passe de devenir une nouvelle tête de pont de l'État islamique, à proximité immédiate de l'Europe et de la fragile démocratie tunisienne ?

Pour comprendre ces évolutions, il convient de revenir sur l'histoire du djihadisme en Libye depuis 2011. On l'a dit : les enjeux locaux, voire micro-locaux prévalent sur les logiques nationales et les discours idéologiques. Les ralliements s'opèrent au gré des circonstances : alliance avec le parti le plus fort en mesure d'apporter protection à un groupe minoritaire ; arbitrage entre des groupes rivaux en l'absence d'autorité locale suffisamment puissante ou dans un contexte de tissu social dégradé ; solidarité avec un membre d'une famille ou d'un clan ; attirance pour le charisme d'un chef de milice ou d'un prédicateur ; prédation.

La montée en puissance des groupes djihadistes d'Ansar al-Charia

C'est à Benghazi, le 8 juin 2012, qu'est annoncée officiellement la création du premier groupe djihadiste en Libye : Ansar al-Charia (15). La nouvelle est proclamée au cours d'un « rassemblement pour l'application de la charia » auquel assistent des détachements provenant principalement de Benghazi et Derna mais également d'Ajdabiya, Syrte, Misrata, Sabrata et même Janzour (dans la banlieue ouest de Tripoli). Cette réunion donne lieu à un défilé de plusieurs dizaines de véhicules armés portant la bannière noire des djhadistes frappée de la profession de foi islamique en lieu et place du drapeau libyen. Les premiers membres du groupe, dont leur chef, Mohammad al-Zahawi (16), sont issus des grandes katiba révolutionnaires d'obédience islamiste de Benghazi (17). Opposés au processus politique auquel ont adhéré ces unités, les membres d'Ansar al-Charia sont partisans d'une doctrine radicale reconnaissant comme sources exclusives du droit et de la politique le Coran et la tradition prophétique (sunna). De leur point de vue, la démocratie et le système électoral sont contraires au principe politique islamique de consultation (choura) prôné par la charia. Ils considèrent comme licite l'excommunication (takfir) des musulmans favorables à la démocratie. Ceux-ci deviennent alors des apostats (murtadd), ce qui justifie de facto le recours au djihad pour les combattre. Leur vision de la Libye future est donc incompatible avec celle du courant islamiste légaliste qui regroupe les Frères musulmans et les anciens djihadistes du GICL reconvertis dans la politique. Nombre de membres d'Ansar al-Charia n'en partagent pas moins un passé commun avec les responsables de ces mouvements et les chefs des katiba révolutionnaires qui soutiennent le processus électoral. Forts de ces liens personnels avec leurs anciens camarades et de leur « légitimité révolutionnaire », les combattants d'Ansar al-Charia se voient confier des tâches sécuritaires à Benghazi, Derna et Syrte (18). Outre cette dimension militaire, les différentes branches d'Ansar al-Charia développent des actions caritatives qui leur permettent d'élargir leur base sociale.

À partir de fin 2012, le groupe Ansar al-Charia constitue le principal vivier de djihadistes envoyés combattre en Syrie au sein de la brigade Al-Battar. Créée en décembre 2012 (19), cette brigade est majoritairement composée d'hommes originaires de Derna. Elle est d'abord intégrée au sein du Front al-Nosra affilié à Al-Qaïda avant de se placer sous la bannière de l'organisation de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) après la proclamation de ce dernier le 9 avril 2013 par Abou Bakr al-Baghdadi. En Libye, Ansar al-Charia met en place des filières d'entraînement et d'acheminement de djihadistes étrangers, notamment tunisiens (20), vers la Syrie.

Au lendemain de l'attaque du consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012 au cours de laquelle l'ambassadeur Stevens trouve la mort, Ansar al-Charia dément toute « participation officielle de combattants de son groupe à l'attaque » (21). Plusieurs rapports attestent pourtant la présence de membres d'Ansar al-Charia lors de l'action (22). Le groupe sera finalement inscrit par Washington puis par les Nations unies sur la liste des organisations terroristes début 2014. Bien implanté à Derna et à Benghazi et disposant également de branches locales dans les villes d'Ajdabiya, de Syrte et de Sabrata, Ansar al-Charia met alors l'accent sur les activités caritatives.

Une partie des militants d'Ansar al-Charia font allégeance à l'EI

En mai 2014, outre l'alliance tactique d'Ansar al-Charia avec les katiba révolutionnaires de Benghazi et de Derna, l'offensive du général Heftar a pour conséquence directe le retour de Syrie des combattants libyens de la brigade Al-Battar. Une partie d'entre eux rejoignent les rangs d'Ansar al-Charia, mais une majorité, qui avaient combattu dans les rangs de l'EI en Syrie, s'y refusent et montent leur propre structure à Derna : le Conseil consultatif de la jeunesse islamique (majliss choura chabab al-islam) qui fait allégeance à l'EI le 3 octobre 2014 et prend le contrôle du centre-ville. Avec quelques centaines d'hommes, y compris des combattants étrangers, il met en place des structures de police et de justice islamiques et impose une islamisation radicale de l'enseignement sur le modèle de ce qui est pratiqué par l'État islamique en Irak et en Syrie (23). Son influence se verra néanmoins rapidement contrebalancée par la puissance des milices d'Ansar al-Charia et de la katiba révolutionnaire des martyrs d'Abou Salim regroupées au sein du Conseil consultatif des combattants de Derna (CCCD) et de ses environs (majliss choura mujahidi Derna wa dawa'iha). En juin 2015, les combattants du CCCD reprennent le contrôle de la ville et chassent les combattants de l'État islamique vers l'Est.

La situation est différente à Syrte. C'est la branche locale d'Ansar al-Charia, composée d'hommes originaires de Misrata, qui fait allégeance en février 2015 à l'État islamique. Syrte devient la capitale de sa province de Tripolitaine (wilayat tarabulus) (24). Profitant de soutiens locaux au sein d'une population marginalisée et ostracisée dans la Libye nouvelle pour son appartenance aux groupes privilégiés sous le régime Kadhafi, les combattants de l'EI repoussent les assauts des forces de Misrata envoyées tardivement sur place par le gouvernement de Tripoli pour tenter de reprendre la ville. Pour les habitants qui, en raison de leur passé « kadhafiste », ne disposent pas des armes et des milices locales qui leur permettraient de se défendre toute tentative de résistance est vouée à l'échec. Ainsi, en août 2015, un quartier de la ville se soulève après qu'un éminent imam salafiste a été exécuté par les hommes de l'EI pour avoir appelé à la désobéissance civile. La répression est terrible : plus de quarante victimes sont dénombrées, dont une douzaine décapitées en public. Les combattants de l'EI ont utilisé le même mode opératoire, alternant terreur et ralliement de soutiens ponctuels, pour étendre leur zone d'implantation de 120 kilomètres vers l'est de Syrte (25) à proximité des champs pétroliers stratégiques du golfe de Syrte.

Atouts et handicaps de l'EI en Libye

Contrairement à ses homologues syrien et irakien, l'État islamique en Libye - entre 3 000 et 5 000 combattants selon les sources - ne peut compter ni sur une base sociale conséquente ni sur une continuité territoriale. La clé de sa réussite relative tient à des situations locales très spécifiques. Il bénéficie, dans une large mesure, du conflit qui oppose les autorités de Tripoli à celles de Tobrouk. Trop occupées à tirer leur épingle du jeu, aucune des deux entités n'a jusqu'à présent donné la priorité à la lutte contre les troupes ralliées à l'État islamique. L'exemple de la ville de Derna, où des groupes armés rivaux ont réussi à repousser les assauts de l'État islamique, montre néanmoins que l'avancée de celui-ci n'est pas irréversible. Mais, comme on l'a vu à Syrte, l'EI parvient à s'implanter dès lors qu'aucune force locale n'est en mesure de lui résister.

Conscient de son incapacité à conquérir militairement une vaste base territoriale comme il l'a fait en Irak et en Syrie, l'État islamique en Libye semble désormais adopter une autre stratégie : il s'efforce d'attiser les divisions au sein du camp adverse afin d'empêcher à tout prix la mise en place d'un gouvernement d'union nationale. Cette stratégie implique des actions terroristes contre des troupes et des sites symboliques des deux camps. L'EI cherche aussi, à partir de Syrte, à développer son action vers le Sahel en élargissant sa politique de recrutement d'éléments touaregs, comme le montrent de récents messages diffusés en langue tamachek (26).

Enjeux et perspectives du dialogue national conduit sous l'égide des Nations unies

Lancé en septembre 2014, le dialogue national organisé sous l'égide de l'ONU et de son représentant spécial pour la Libye, le diplomate espagnol Bernardino Léon, a pour objectif la mise en place d'un gouvernement d'union nationale qui devra préparer l'organisation d'un référendum sur le projet de Constitution et, dans la foulée, des élections législatives. Limité initialement aux représentants du Parlement élu en 2014 (ceux qui y siègent effectivement ainsi que les cinquante élus qui l'ont boycotté parce qu'il a été installé à Tobrouk), ce dialogue national a été progressivement élargi à une pluralité d'acteurs réunis dans des cycles de négociations distincts et parallèles. Cette approche par « petits pas », parfaitement adaptée à la désagrégation de la société libyenne, a permis de surmonter les points de blocage et de marginaliser les éléments les plus belliqueux dans les deux camps. Un accord traçant les grandes lignes du processus de reconstruction politique libyen a été signé le 11 juillet à Skhirat (Maroc). Bien qu'incomplet et fragile du fait de la non-participation du CNG (27), ce document constitue une première étape encourageante.

Les termes de l'accord prévoient la mise en place d'un gouvernement d'union nationale dirigé par un conseil présidentiel composé d'un premier ministre et de deux vice-premiers ministres. Les décisions seront prises à l'unanimité. Le Parlement de Tobrouk demeurera le principal corps législatif. Il devra siéger à nouveau dans la capitale - condition du retour des cinquante parlementaires élus qui refusent d'y participer (28). Les parties signataires de l'accord doivent par ailleurs désigner quatre-vingt-dix membres du CNG et trente indépendants afin de former un Conseil d'État - lequel devra, à travers des commissions mixtes avec le Parlement, être associé aux nominations importantes ainsi qu'à l'organisation du référendum et des élections à venir. L'accord du 11 juillet ne dit rien, en revanche, de la reconversion des groupes armés et de la reconstruction de l'armée et des services de sécurité qui constituent pourtant des préalables indispensables à sa mise en oeuvre.

Divisions des deux centres de pouvoir et autonomisation des acteurs périphériques

La fragmentation croissante du paysage libyen touche désormais les deux entités rivales de Tripoli et de Tobrouk qui ne contrôlent plus les forces qui leur sont officiellement affiliées.

À l'Ouest, outre la question évoquée précédemment de la lutte contre l'EI, la coalition Aube de la Libye est divisée sur le soutien à apporter au dialogue national conduit sous l'égide de l'ONU. Nombre de ses composantes, dont le parti des Frères musulmans et les conseils locaux des villes de Tripoli, Misrata et Gharian, se sont prononcées en faveur de ce processus, prenant ainsi leurs distances avec certains chefs de milices révolutionnaires et islamistes. Le noyau dur de la coalition Aube de la Libye, en effet, refuse toujours le dialogue national. Il s'agit de quelques dizaines de membres islamistes du Congrès national général ; du grand mufti de Libye, le cheikh Sadiq al-Ghariani ; des anciens combattants du GICL ; et d'une poignée de chefs de milices de Tripoli, Zawiya et Misrata. Signe de leur détermination, ces derniers ont annoncé le 15 juin 2015 la création d'une nouvelle structure militaire dénommée « Front de la fermeté » (jabhat al-sumud). À cette occasion, ils ont rappelé leur « refus de tout accord politique ne réaffirmant pas le rôle du CNG, de toute pression extérieure sur le peuple libyen et de toute atteinte à sa souveraineté ». Un certain nombre de villes qui étaient tombées au départ dans l'orbite d'Aube de la Libye (Misrata, Gharian, Zwara) ont choisi de négocier et de signer des accords de cessez-le-feu séparés avec leurs voisins ralliés au Parlement de Tobrouk (Zintan, Warchafana, Nawail, Sian). Les milices issues de Misrata, qui constituaient en 2014 le coeur de la coalition Aube de la Libye, sont partagées. Quant aux villes amazigh, elles ont proclamé leur neutralité début 2015.

On retrouve des divisions du même ordre, quoique sans doute moindres, à l'Est, avec une faible majorité de parlementaires favorables au dialogue national et un général Heftar qui ne cache pas ses ambitions politiques (29). Alliés de circonstance du Parlement de Tobrouk, les autonomistes ne sont pas non plus partisans de la mise en place d'un gouvernement d'union nationale à Tripoli qui impliquerait de facto le transfert du Parlement de Tobrouk dans la capitale. À Benghazi, enfin, la violence est devenue un acteur à part entière et les lignes de fracture y revêtent chaque jour davantage un caractère identitaire et idéologique.

En guise de conclusion...

La prolongation de cette guerre qu'aucun des deux camps n'est en mesure de gagner et la destruction du tissu social qui en découle sont porteuses de risques importants pour l'avenir de la Libye en tant que nation, même si personne ne se prononce officiellement en faveur d'une partition. La question n'est donc pas de savoir qui a des chances de l'emporter, mais selon quelles modalités envisager la reconstruction d'un État libyen, condition nécessaire à la reconstruction d'une nation libyenne. Dans ce contexte, une nouvelle intervention militaire étrangère ne ferait qu'aggraver la guerre et renforcer les extrémistes de tous bords. À ce stade, il n'y a donc d'autre solution que de soutenir l'action du représentant spécial des Nations unies. L'accord du 11 juillet marque une première étape qui paraissait encore inconcevable il y a quelques mois. Les ralliements au dialogue des modérés doivent beaucoup à la stratégie déployée par M. Léon. Le cercle vertueux que cet accord peut engendrer est néanmoins extrêmement fragile, et des forces puissantes demeurent décidées à le faire échouer. Bien que minoritaires en nombre, les éléments les plus radicaux des deux camps mettront ainsi vraisemblablement leurs forces dans la balance pour prolonger la logique de guerre dès lors que la perspective de signature d'un accord global se précisera.

Ce processus politique sera donc long et chaotique. Mais aussi faibles qu'en soient les chances de succès, la communauté internationale doit tout mettre en oeuvre pour le faire avancer. Elle doit s'abstenir de tout soutien diplomatique et à plus forte raison militaire à l'une ou l'autre des forces en présence, qui ne ferait qu'affaiblir la mission du représentant spécial des Nations unies et se révélerait contre-productif. Elle devra également rappeler qu'elle ne tolérera aucune atteinte à la souveraineté des trois organismes d'État libyens qui, jusqu'à présent, ont réussi à conserver leur indépendance à l'égard des deux camps rivaux : la Compagnie nationale du pétrole (National Oil Company) ; la Banque centrale libyenne ; et le Fonds souverain libyen.

Dans l'hypothèse où un gouvernement d'union nationale verrait le jour, il serait souhaitable que sa protection soit confiée dans un premier temps à une force libyenne composée d'unités ayant affiché leur neutralité à l'égard des deux factions rivales. Outre qu'elle renforcerait l'attrait des groupes affiliés à l'EI, la présence de troupes étrangères ne pourrait, en effet, qu'affaiblir la crédibilité de ce gouvernement et donner des arguments à tous ceux qui le présentent à l'avance comme un valet des grandes puissances. Un appui technique de grande envergure piloté par les Nations unies pour la reconstruction des institutions et des infrastructures libyennes devra être rapidement mis en place, auquel devra contribuer l'éventail le plus large possible d'États membres.

La défense des intérêts de sécurité de l'Europe, parfois évoquée comme justification pour une nouvelle intervention militaire en Libye, passe donc avant tout par la recherche d'un règlement politique, seul à même de reconstruire l'État libyen et de lui donner les moyens de lutter contre l'immense défi que représente pour la région la montée en puissance de l'État islamique.



 




 
Notes de :


(1) Voir, sur ces « effets domino », Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence, CNRS Éditions, 2015.

(2) Le bataillon de sécurité al-Jareh de Shahat, à proximité d'al-Bayda, tombe aux mains des insurgés le 18 février avec tout son armement lourd après que son commandant en second eut refusé de tirer sur les manifestants et les eut aidés à investir le bataillon. Dès le lendemain, une partie des armements de tous calibres saisis dans le camp sont acheminés à Benghazi. Ils serviront à mener l'assaut contre le bataillon de sécurité Fudeïl bu Umar au cours des jours suivants.

(3) Voir Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, Addison-Wesley, Reading, 1978.

(4) Littéralement, le terme katiba se traduit par bataillon, ce qui correspond en termes militaires à un effectif allant de 200 à 500 hommes. Durant la guerre civile, les groupes de combattants dont certains ne regroupaient parfois qu'une vingtaine de combattants se sont baptisés katiba. Au cours de la guerre de 2011 et après, les plus petites katiba se sont souvent intégrées à des katiba plus importantes en conservant leurs chefs et leurs moyens.

(5) Le ministère libyen des Anciens combattants et Martyrs de guerre évaluait au printemps 2014 à 250 000 le nombre d'hommes en armes en Libye alors que les katiba révolutionnaires ne comptaient guère plus de 80 000 hommes au moment de la chute du régime en 2011.

(6) Le « courant islamiste » appelle à l'établissement d'une Constitution dont la source principale serait la charia, entendue comme code moral et juridique découlant du Coran et de la tradition du Prophète interprétée par les jurisconsultes.

(7) Misrata, troisième ville du pays, s'appuie sur sa forte légitimité révolutionnaire. En octobre 2011, la ville comptait 235 katiba regroupant officiellement 36 000 combattants enregistrés pour une population d'environ 300 000 habitants (source : entretien de l'auteur avec Salem Joha, commandant en chef des rebelles de la ville durant la guerre de 2011, Misrata, juin 2012).

(8) Patrick Haimzadeh, « Scénario à l'égyptienne en Libye ? », Orient XXI, 22 mai 2014, http://orientxxi.info/magazine/scenario-a-l-egyptienne-en-libye,0600

(9) Schématiquement, ces milices se sont scindées à Benghazi en deux factions rivales en mai 2014. La faction majoritaire englobe les puissantes katiba qui y ont constitué le fer de lance de l'insurrection de 2011 et dont les chefs, majoritairement anciens opposants islamistes du régime Kadhafi, ont accepté leur rattachement aux ministères de la Défense ou de l'Intérieur. La seconde faction, minoritaire en nombre et en puissance, regroupe les milices djihadistes d'Ansar al-Charia. Ces dernières rejettent le concept de processus électoral au profit des modes de consultation traditionnels (choura), seuls conformes selon elles à la charia.

(10) La Cour suprême libyenne invalidera le scrutin du 15 juin le 6 novembre, décision rejetée par le Parlement de Tobrouk.

(11) Libya Body Count, http://www.libyabodycount.org/

(12) Briefing by the SRSG for Libya, Bernardino Léon, to the Security Council, 26 août 2015, http://unsmil.unmissions.org/Default.aspx?tabid=3543&ctl=Details&mid=6187&ItemID=2099203&language=en-US

(13) Patrick Haimzadeh, « Libye : deux gouvernements, un général rebelle et des divisions qui s'approfondissent », Orient XXI, 5 juin 2014, http://orientxxi.info/magazine/en-libye-deux-gouvernements-un,0609

(14) Umberto Bacchi, « Greece: Seized tanker Haddad 1 concealed 5,000 shotguns "for Libya Islamists" », International Business Times, 3 septembre 2015, http://www.ibtimes.co.uk/greece-seized-tanker-haddad-1-concealed-5000-shotguns-libya-islamists-1518372

(15) « Défilé en armes à Benghazi demandant l'application de la charia » (en arabe), Qurina al-jadida, 8 juin 2012, http://www.qurynanew.com/36203

(16) Mohammad al-Zahawi sera mortellement blessé fin 2014 à Benghazi, mais sa mort ne sera officiellement annoncée qu'en janvier 2015. L'absence de successeur charismatique à la tête d'Ansar al-Charia est probablement l'une des raisons de la perte de vitesse du groupe dans les mois suivants, qui se traduira notamment par de nombreux ralliements de ses membres à l'État islamique.

(17) Principalement la katiba des martyrs du 17 février, la katiba Rafallah al-Sahati et la katiba des martyrs de la Libye libre.

(18) La branche Ansar al-Charia de Syrte est constituée par des islamistes radicaux de Misrata qui s'étaient regroupés au sein de la katiba Al-Farouq durant la guerre de 2011. Il est souvent fait état également de ralliements d'anciens membres des tribus fidèles à Kadhafi en 2011 à Ansar al-Charia, mais ceux-ci semblent relever avant tout d'initiatives isolées dont l'ampleur est augmentée par la propagande de leurs ennemis.

(19) « Annonce de la création de la brigade libyenne Al-Battar en Syrie » (en arabe), 13 décembre 2012, http://www.youtube.com/watch?v=tH7me_yigUs

(20) Vidéo d'un volontaire tunisien pour le djihad en Syrie ayant suivi un entraînement avec Ansar al-Charia à Benghazi (en arabe) https://www.facebook.com/photo.php?v=145015122373558

(21) Mary Fitzgerald, « It Wasn't Us », Foreign Policy, 18 septembre 2012.

(22) David Kirkpatrick, « A Deadly Mix in Benghazi », New York Times, 28 décembre 2013.

(23) Mohamed Eljarh, « A Snapshot of the Islamic State's Libyan Stronghold », Foreign Policy, 1er avril 2005, http://foreignpolicy.com/2015/04/01/a-snapshot-of-the-islamic-states-libyan-stronghold-derna-libya-isis/

(24) « Les groupes islamistes en Libye... divergences et affrontements » (en arabe), Libya 24, 24 fév. 2015.

(25) « IS parades severed heads in front of Libyan schoolchildren », Middle East Eyes, 15 mai 2015, http://www.middleeasteye.net/news/parades-severed-heads-front-libyan-schoolchildren-1483452174

(26) Vidéo de combattants touaregs appelant en langue tamachek à rejoindre les rangs de l'État islamique. https://archive.org/details/w.tarablus.resala.to.mowahdeen.original.quality_201501#

(27) L'accord a été signé par les élus du Parlement de Tobrouk, aussi bien ceux qui y siègent que ceux qui le boycottent. Ont également paraphé l'accord en tant que « témoins » le secrétaire général du Parti pour la justice et la construction (PJC) lié aux Frères musulmans, Mohammad Sowan, le représentant de l'Alliance des forces nationales de Mahmoud Djibril et les chefs des conseils locaux (maires) des villes de Tripoli, Benghazi, Misrata, Sebha, Zliten et Ajdabiya.

(28) La majorité requise pour l'adoption d'une décision par le Parlement est fixée légalement à 150 sur 192 membres. L'assistance lors des votes n'ayant jamais dépassé 120 députés, les résolutions prises précédemment par le Parlement sont théoriquement nulles et non avenues.

(29) Le général Heftar a déclaré à plusieurs reprises qu'il accepterait de « diriger la Libye si le peuple libyen lui en faisait la demande ».