POLITIQUE INTERNATIONALE N° 101 - AUTOMNE 2003

LE MODÈLE JORDANIEN

Entretien avec Sa Majesté le Roi Abdallah II de Jordanie
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général


Politique Internationale - Majesté, vous avez déclaré en mars 2002 qu'une intervention contre l'Irak serait un " désastre " et que " la stabilité du Moyen-Orient n'y résisterait pas ". L'intervention a eu lieu et vous l'avez jugée finalement " inévitable ". Avec le recul du temps, votre pronostic initial était-il fondé ?
Abdallah de Jordanie - La Jordanie a toujours appelé au dialogue, à la négociation et au règlement pacifique des différends. Tout au long de cette crise, nous avons espéré que la guerre serait évitée. Et nous avons tout fait pour l'éviter. Maintenant que les armes se sont tues, notre première préoccupation est d'assurer l'avenir du peuple irakien. La communauté internationale doit s'atteler à la construction d'un Irak moderne et démocratique. Les Irakiens doivent prendre en main leur destin le plus vite possible. C'est à la fois notre rôle et notre devoir de les aider à y parvenir.
P. I. - Diriez-vous qu'un monde sans Saddam est un monde plus sûr ?
A. de J. - Il est plus sûr dans la mesure où, avec la chute du régime de Saddam Hussein, un conflit potentiel disparaît. Sous Saddam, les Irakiens ont subi des années de guerre et de sanctions dont les effets se sont fait sentir dans la région tout entière. Le face-à-face entre Washington et Bagdad était une grande source d'instabilité. Désormais, la question est de savoir si nous serons capables de réintégrer l'Irak dans la communauté internationale et d'en faire un pays souverain, stable, apte à se gouverner lui-même. Si nous échouons, je crains que la situation ne soit pire qu'avant.
P. I. - Le renversement du régime de Saddam ouvre-t-il la voie à un remodelage du paysage moyen-oriental ?
A. de J. - Nous espérons que la transformation de l'Irak en un pays indépendant et démocratique ainsi que les progrès du processus de paix israélo-palestinien entraîneront l'ensemble du Moyen-Orient sur la voie des réformes indispensables à son développement. La démocratie, les droits de l'homme, l'éducation, la participation des femmes à la vie publique et la liberté de la presse : telles sont les valeurs qu'il nous faut défendre (1). Il y a un an, nous avons lancé un vaste programme, social et économique, qui vise à accélérer le rythme des réformes et à améliorer les conditions de vie de tous les Jordaniens. Ce programme porte notamment sur la formation professionnelle, le système de santé, le développement des zones rurales et les services publics. Notre ambition est d'incarner aux yeux du Moyen-Orient un modèle d'excellence. Je me suis personnellement impliqué dans cette vaste tâche.
P. I. - La majorité des Jordaniens était hostile à l'intervention américaine en Irak. Comment avez-vous réussi à les convaincre de ne pas s'y opposer ?
A. de J. - Dans l'ensemble, la communauté internationale était contre cette intervention ; mais il fallait aussi tenir compte des réalités sur le terrain. Tout le monde savait que Saddam n'était pas le plus aimable des hommes et les Jordaniens, qui sont très proches des Irakiens, étaient mieux placés que quiconque pour comprendre combien les conditions de vie étaient difficiles en Irak. La question n'était pas là. La perspective de voir débarquer des troupes étrangères dans un pays du Moyen-Orient n'a jamais été bien vécue. J'ai pensé que c'était cela qui irritait les gens. Je leur ai donc expliqué que nous avions fait tout ce que nous pouvions faire, que nous avions tout essayé pour promouvoir une solution diplomatique, mais que cette guerre était désormais inévitable. Ce n'était pas ce que nous voulions - tous ces morts, toute cette souffrance -, mais c'était ainsi. Étaient-ils vraiment prêts à accompagner le régime irakien dans sa chute ? Je leur ai dit que mon devoir, en tant que souverain, était de protéger la Jordanie. Pas de laisser parler mes émotions. Je vais vous raconter une anecdote. Début avril, quatre-vingt-dix-neuf officiers de l'armée jordanienne, d'active et du cadre de réserve, ont rédigé une pétition pour me demander de changer de position. Beaucoup de gens se sont alors rangés derrière eux. Or, deux jours plus tard, le régime irakien s'écroulait ! Et les mêmes qui, pour des raisons sentimentales, auraient voulu que je soutienne Saddam se sont réjouis rétrospectivement que je n'en aie rien fait. Au fond, ils se sont rendu compte que j'avais raison.
P. I. - Quel jugement portez-vous sur l'attitude très critique de certains pays européens - France, Allemagne... - vis-à-vis de l'intervention américaine en Irak ?
A. de J. - Il y a eu des divergences d'opinion, tout le monde le sait. Mais je crois que l'important n'est plus là. Aujourd'hui, les États-Unis ont besoin de l'aide de la communauté internationale pour bâtir un nouvel Irak. La Jordanie répondra à cet appel, et je veux croire que nous serons nombreux à le faire car il est urgent que les amis de la liberté gagnent la paix.
P. I. - Y a-t-il un " péril chiite " en Irak ?
A. de J. - Je ne le crois pas. Le peuple irakien est un peuple suffisamment instruit et cultivé pour résister à ce genre de " péril ". Nous espérons que le nouveau gouvernement transcendera les clivages sectaires et que, dans l'Irak de demain, les gens ne seront pas jugés sur leur appartenance religieuse ou ethnique, mais sur leur mérite, leurs actes et leur loyauté vis-à-vis de leur pays. Nous rejetterons toute solution qui conduirait à diviser la nation irakienne. Je suis persuadé que la communauté internationale partage cette vision.
P. I. - Quel régime, selon vous, conviendrait le mieux à l'Irak ? L'option d'un retour à Bagdad de la monarchie hachémite est-elle une vue de l'esprit ?
A. de J. - C'est pour moi, vous le comprendrez, un sujet sensible en raison de mon appartenance à la famille hachémite. Dans un pays aussi divers que la Jordanie, où se côtoient de multiples tribus, des chrétiens et des musulmans, la monarchie représente un élément rassembleur. Pour ce qui est de l'Irak, c'est au peuple irakien de décider où est son intérêt. Comme je l'ai dit à de nombreuses reprises, c'est un problème de politique intérieure irakienne.
P. I. - Pourquoi avez-vous accueilli les deux filles de Saddam Hussein ?
A. de J. - Nous les avons accueillies uniquement pour des raisons humanitaires. Elles nous avaient demandé de les recevoir et nous avons accepté. Nous n'avons rien fait d'autre que de nous conformer à la tradition arabe et musulmane d'hospitalité qui nous commande de prendre soin des femmes et des enfants en détresse. Raghad et Rana - ainsi que leurs enfants - sont libres de rester en Jordanie aussi longtemps qu'elles le souhaiteront. Elles sont également libres de partir quand elles en auront envie pour n'importe quel autre pays.
P. I. - Comment interprétez-vous l'attentat contre l'ambassade jordanienne à Bagdad ?
A. de J. - Depuis des années, nous payons un très lourd tribut au terrorisme. Des Jordaniens ont été tués et blessés par l'explosion d'une voiture piégée dans le complexe résidentiel al Hamra à Riyad en mai, dans l'attaque contre notre ambassade puis dans l'attentat contre le bâtiment de l'ONU en août dernier. Il s'agit de crimes odieux et lâches. Nous possédons quelques indices sur l'identité des coupables, mais nous ne pouvons rien révéler tant que l'enquête n'est pas bouclée. Ce qui est sûr, c'est que ces tragédies ne nous dissuaderont pas de porter secours au peuple irakien. La Jordanie est une voie de transit essentielle pour l'aide arabe et internationale à l'Irak. Sur place, nous avons installé un hôpital de campagne qui a déjà permis de traiter plus de 50 000 patients et d'effectuer 2 500 interventions chirurgicales. Nous envisageons d'en construire un ou deux autres sur le même modèle. Un grand nombre de policiers irakiens - environ 30 000 - seront bientôt entraînés en Jordanie. C'est notre devoir d'aider l'Irak par tous les moyens afin qu'il devienne, le plus rapidement possible, une démocratie souveraine. Nos valeurs musulmanes nous conduisent à combattre le terrorisme et l'extrémisme sous toutes ses formes. Mais nous avons aussi conscience de l'héritage particulier qui est le nôtre. C'est sur notre sol, le Levant, que sont nées les grandes religions monothéistes - le judaïsme, le christianisme et l'islam - et c'est à partir d'ici qu'elles ont rayonné sur le monde. Je sens que de la terre jordanienne se lève aujourd'hui la promesse d'une nouvelle tolérance et d'un nouvel espoir.
P. I. - Comment expliquez-vous que l'islam ait engendré tant de violences ?
A. de J. - La grande majorité des Arabes et des musulmans sont des hommes de paix. Mais trop de gens, en particulier les jeunes, sont réduits au désespoir. Ils se sentent exclus de la modernité. Ils sont démoralisés par l'immobilisme de leur société et l'absence de perspectives. Quant à l'occupation de la Palestine, elle les plonge dans l'amertume. Ils pensent que, si cette injustice perdure, c'est que l'Occident est indifférent à leurs souffrances. C'est pourquoi il est si urgent de trouver une solution au conflit israélo-arabe. Cet abcès de fixation génère une violence sans fin qui constitue l'obstacle majeur à la paix et au développement. La cause palestinienne est devenue un terrain propice au recrutement des terroristes et des extrémistes du monde entier. Il est temps de fermer ce bureau de recrutement !
P. I. - Quelle incidence la situation en Irak peut-elle avoir sur l'évolution de la mollarchie iranienne ?
A. de J. - Il est certain que la mise en place d'un régime démocratique (même s'il n'est pas parfait) aura un impact positif sur l'évolution en Iran et dans l'ensemble de la région. Je crois à un " effet dominos ". Il suffit que la démocratie s'installe à un endroit pour que ce succès donne des arguments à ceux qui veulent l'enraciner ailleurs. Tous ces pays vont devoir changer en profondeur.
P. I. - Vous vous êtes rendu en Iran en septembre. Quels furent les principaux sujets de discussion avec le président Khatami ? Avez-vous évoqué la lutte anti-terroriste ?
A. de J. - J'ai été très satisfait de ce voyage. C'était la première fois, depuis vingt-cinq ans, qu'un monarque jordanien se rendait à Téhéran. Le but de ma visite était de resserrer la coopération entre la Jordanie et l'Iran, de développer nos relations bilatérales et d'aplanir les quelques différends qui nous opposaient. Nous avons confronté nos visions respectives du " nouvel Irak " et évoqué son avenir. Je dois dire que j'ai été agréablement surpris. J'ai, en effet, constaté que l'Iran avait les mêmes préoccupations que la France, la Jordanie ou les États-Unis.
P. I. - Vous avez donc discuté du terrorisme. Mais l'Iran le soutient !
A. de J. - Encore une fois, je crois que le monde est en train de changer. Ce que des États pouvaient accepter hier, ils ne l'acceptent peut-être plus aujourd'hui et ne l'accepteront plus du tout demain. Les Iraniens sont l'un des peuples les plus intelligents et les plus fins de la région. Leur politique s'inscrit toujours dans le long terme et ils décryptent les enjeux politiques du Moyen-Orient mieux que quiconque, y compris les Israéliens. Ils se rendent compte que l'idéologie véhiculée par des organisations islamiques radicales les affecte tout autant que la Jordanie, la France ou l'Amérique. Ce qu'ils veulent, c'est un Irak unifié et non éclaté. Ils préféreraient évidemment que l'Irak devienne un État islamique chiite mais, en toute hypothèse, ils veulent que l'unité du pays soit préservée. Car ils savent qu'une guerre civile en Irak aurait des répercussions sur l'ensemble de la région. Je pense qu'ils cherchent un terrain d'entente, notamment sur le nucléaire. J'ai senti leur volonté de trouver rapidement une solution avec la communauté internationale sur ce sujet.
P. I. - Vous ont-ils chargé de transmettre un message à Washington ?
A. de J. - Non. Mais, compte tenu de l'impression positive que j'ai ressentie durant ce voyage, j'ai pensé que je devais en parler au président Bush et l'encourager à engager un dialogue plus constructif et plus compréhensif avec les Iraniens.
P. I. - Encore une fois, avez-vous le sentiment qu'ils ont évolué sur le dossier du terrorisme ?
A. de J. - Je pense qu'ils sont en train de revoir leur stratégie et de s'aligner sur les préoccupations de la communauté internationale. La mort de leur leader spirituel, Baker el-Hakim, dans le sud de l'Irak, les a durement frappés. Ils sentent que les choses leur échappent et que le jeu devient dangereux.
P. I. - Vous étiez récemment à Camp David avec George W. Bush. Comment est-il en tant qu'homme ?
A. de J. - J'ai rencontré le président Bush à plusieurs reprises. Nous avons de bonnes relations basées sur le respect mutuel. C'est un homme très sincère avec des principes moraux élevés, un homme de foi. Ce qu'il dit vient du cœur et il a de fortes convictions. Il n'agit pas par calcul politique : quoi qu'il fasse, il est toujours convaincu d'agir pour le bien de l'humanité. Il est aussi très simple dans son style de vie et sa personnalité.
P. I. - Et que pensez-vous de l'homme d'État ?
A. de J. - Vous pouvez ne pas être d'accord avec George W. Bush mais, en tout cas, vous savez toujours où vous en êtes avec lui. Quand il dit qu'il veut un État palestinien d'ici à 2005, il le croit vraiment et il fera le maximum pour y arriver. C'est assez agréable de travailler avec quelqu'un qui ne mâche pas ses mots et qui va droit au but. C'est également quelqu'un qui sait écouter. J'en ai eu la preuve lors de nos entretiens sur la " feuille de route ". Voyez-vous, il y a deux sortes d'hommes politiques : ceux qui savent tout et ceux qui ne savent pas tout et qui posent des questions. Bush est le genre de type qui vous dira : " Je ne comprends pas tel point. Dites-m'en plus. " Tout ce que nous avons réalisé depuis trois ans pour faire avancer le processus de paix, c'est en partie grâce à sa qualité d'écoute.
P. I. - Apparemment, cela n'a pas suffi...
A. de J. - J'ai toujours eu le sentiment qu'il était favorable à un règlement juste et global du conflit israélo-palestinien qui mette fin à l'occupation israélienne et qui offre aux Palestiniens un État viable et indépendant. Je sais qu'il y a bien des problèmes à résoudre. C'était d'ailleurs l'une des raisons de ma venue aux États-Unis. Je voulais rencontrer le président Bush pour réfléchir en tête à tête avec lui aux moyens de renouer les fils du dialogue et de briser le cercle de la violence. Je vous l'ai dit : Bush prend son rôle au sérieux. Il a vraiment la volonté d'aboutir à une solution. À l'évidence, sur l'Irak, il avait des idées très arrêtées. Je lui ai fait part de mes inquiétudes et de mes craintes. Nous n'étions pas d'accord mais, au moins, je savais à quoi m'en tenir. Et c'est très important quand on discute avec des dirigeants.
P. I. - Pensez-vous qu'il sera réélu en 2004 ?
A. de J. - Naturellement, il veut être réélu ; mais je ne crois pas que cet élément pèsera sur ses décisions. Il veut simplement, quand il se retournera sur sa vie, pouvoir se dire qu'il a fait les bons choix.
P. I. - Mais voudriez-vous qu'il soit réélu ?
A. de J. - Il est toujours préférable qu'un président américain accomplisse deux mandats. Car c'est lorsqu'il est libéré de toute pression électorale - et on l'a vu avec Clinton qui s'est largement impliqué dans le processus de paix pendant son second mandat - qu'il peut se mettre réellement au travail.
P. I. - La feuille de route a-t-elle encore un avenir ?
A. de J. - Il y a cinq mois, à Akaba, les Palestiniens et les Israéliens ont affirmé leur intention de continuer sur la voie de la paix. La feuille de route offre aux Israéliens des garanties de sécurité, un traité de paix collectif, des relations normalisées avec les États arabes et la fin du conflit. Aux Palestiniens, elle propose la fin de l'occupation, un État viable et indépendant d'ici à 2005, et la promesse de vivre en peuple libre et prospère. Pour appliquer ce programme, il faudra plus que des mots. Il faudra agir. Jusqu'à présent, les progrès ont été très modestes. Nous devons aller plus loin et accomplir des pas irréversibles. Chaque fois que le processus déraille, nous nous approchons dangereusement du moment où, quelles que soient les bonnes intentions des uns et des autres, notre objectif - deux États vivant côte à côte - deviendra hors d'atteinte. Il ne faut plus qu'il y ait d'occasions manquées. Il faut que les deux parties fassent des efforts, au plus haut niveau, afin de briser le cercle de la violence et de revenir à la table des négociations.
P. I. - Selon vous, Ariel Sharon est-il homme à faire la paix ? Après tout, ne sont-ce pas les " faucons " qui finissent par consentir les concessions les plus marquantes ?
A. de J. - Ce sont souvent les personnalités les plus dures, les plus intraitables, qui prennent les décisions les plus difficiles. Je pense que Sharon veut la paix, mais il n'a pas en tête le même calendrier que nous. Quand il propose un accord intérimaire qui pourrait durer dix ans, il nous prépare dix ans d'instabilité. Moi, je veux la paix tout de suite parce que chaque jour qui passe allonge la liste des victimes israéliennes et palestiniennes, et parce que plus on attend moins on pourra réformer le Moyen-Orient. Si cette région est si instable c'est que, dans le cœur de nombreux Arabes, le conflit israélo-palestinien occupe toute la place. Si vous faites un sondage demain matin dans le monde arabe en demandant quel est le problème le plus important, 99 % vous diront : la Palestine. Nous avons posé la question lors du sommet de Davos. Les Européens ont répondu : " la liberté et la démocratie ". L'immense majorité des Arabes ont répondu : " la Palestine ". C'est une question épidermique à tous les niveaux de la société. Tant qu'une issue ne sera pas trouvée, personne chez nous ne pourra mener sa vie comme il l'entend, au rythme où il l'entend. Il faut comprendre une chose : il n'y aura pas de Grand Israël et il n'y aura pas de Grande Palestine. La communauté internationale ne permettra ni l'un ni l'autre. Quand les gens auront compris cela, ils comprendront l'intérêt qu'il y a à faire la paix. Autrement dit, si les Israéliens signent un jour un accord de paix, ce ne sera pas une paix jusqu'au Jourdain, au Golan et au Sinaï. Ce sera une paix du Maroc à l'océan Indien ! Est-ce que les Israéliens veulent passer le restant de leurs jours avec un Uzi en bandoulière, sans savoir s'ils peuvent aller au restaurant ou prendre un bus ? À mon avis, ce n'est pas ainsi que la majorité des Israéliens voit son avenir. La stabilité a un prix, et ce prix consiste à donner un État aux Palestiniens.
P. I. - Yasser Arafat a-t-il toujours la légitimité suffisante pour incarner la cause palestinienne ? Son heure n'est-elle pas passée ?
A. de J. - Le président Arafat a été élu. Or seul le peuple palestinien peut choisir ses représentants. Concernant la décision prise par Israël d'expulser Arafat, notre position est claire : une telle décision créerait un dangereux précédent et enfoncerait la région dans le chaos. À Akaba, j'étais très optimiste, mais je savais que les extrémistes allaient essayer de faire monter les enchères. Je savais qu'il fallait s'attendre à des contretemps. Eh bien, malgré ces obstacles, je persiste à penser que nous devons aller de l'avant et tout faire pour que le processus de paix continue, car la seule option alternative - on le voit trop bien depuis trois ans -, c'est la mort et la destruction. Je regrette que le premier ministre Mahmoud Abbas ait démissionné mais, vu les circonstances, c'est tout à fait compréhensible. Il ne pouvait pas compter sur le soutien de son gouvernement. Peut-être aurait-il pu, aussi, être aidé davantage par les Israéliens... Mahmoud Abbas avait trop peu de moyens à sa disposition pour relever un défi aussi énorme. Nous voilà donc revenus au point de départ. Espérons qu'Arafat et les Israéliens auront la sagesse de remettre le processus sur les rails.
P. I. - Très sincèrement, estimez-vous que la plupart des dirigeants arabes acceptent l'existence d'Israël ? Quelles concessions essentielles les Israéliens devraient-ils consentir pour aboutir à un accord ?
A. de J. - Les Arabes acceptent l'existence d'Israël. Les dirigeants arabes l'ont dit au sommet de Beyrouth en 2002. Ils se sont également ralliés à l'unanimité à l'Initiative de paix arabe proposée par le prince Abdallah d'Arabie saoudite. Ce plan demande à Israël de se retirer sur les frontières de 1967 en échange de la normalisation de ses relations avec les États arabes. Israël se voit offrir : des garanties de sécurité collectives ; un traité de paix et des relations normalisées avec tous les États arabes ; la fin définitive du conflit ; et une solution " négociée " au problème des réfugiés. Comme vous le savez, c'est grâce aux efforts de la Jordanie que le président Bush a intégré ces propositions à la feuille de route.
P. I. - Quelle solution concrète prônez-vous pour Jérusalem ?
A. de J. - Une solution qui fasse de Jérusalem-Est la capitale de l'État palestinien et qui garantisse un accès universel aux Lieux saints.
P. I. - Les Palestiniens peuvent-ils, pour parvenir à un accord, renoncer au " droit au retour " ? Les Israéliens peuvent-ils accepter qu'ils n'y renoncent pas ?
A. de J. - La position jordanienne est basée sur les résolutions des Nations unies et je vous répète que l'Initiative arabe parle d'une solution " négociée " au problème des réfugiés.
P. I. - Le processus de paix ne risque-t-il pas de constituer une menace pour la Jordanie si un État palestinien instable vient à émerger dans les territoires occupés, c'est-à-dire aux portes mêmes de votre État ?
A. de J. - C'est plutôt la situation actuelle qui est dangereuse. Encore une fois, il n'y a pas d'alternative à la fin de l'occupation et à la création d'un État palestinien indépendant. Cet État est la condition de la paix et de la stabilité, aussi bien pour les Israéliens que pour les Palestiniens.
P. I. - Le traité de paix jordano-israélien de 1994 vous a-t-il apporté toutes les satisfactions espérées ? Quelles en sont les retombées positives et négatives ?
A. de J. - Le traité de paix avec Israël a été très important pour la Jordanie. Il nous a non seulement permis de récupérer des territoires qui étaient occupés par les Israéliens et un accès à l'eau (2), mais il a jeté les bases d'une paix juste, globale et durable dans la région. Il a également ouvert la voie à des pourparlers de paix entre Israël et les Palestiniens, les Syriens et les Libanais.
P. I. - Il vous est arrivé de dire que le différend israélo-syrien est plus facile à régler que le différend israélo-palestinien. Pourriez-vous nous livrer votre analyse sur ce point ? Bachar el-Assad est-il un " homme de paix " ?
A. de J. - Oui, le président Bachar el-Assad est très impliqué dans la recherche d'une solution pacifique et juste avec Israël. Il a compris que le conflit israélo-arabe était le principal obstacle au développement de la région. Un accord entre les Israéliens et les Palestiniens ne serait pas complet si les Syriens et les Libanais restaient à l'écart.
P. I. - Imaginez-vous que la Syrie puisse, un jour, se retirer du Liban ?
A. de J. - Disons les choses de cette façon pour ne heurter aucune susceptibilité : si nous réussissons à promouvoir une vraie démocratie dans l'ensemble du monde arabe, alors chacune de ses composantes sera en mesure de conduire son propre destin. Ce qui implique, me semble-t-il, la réévaluation de la " relation spéciale " entre la Syrie et le Liban.
P. I. - Les Jordaniens ont élu un nouveau Parlement conservateur il y a quelques mois. Lors des premières sessions de la Chambre, les députés ont montré qu'ils avaient l'intention de revenir sur certaines avancées concernant le rôle des femmes dans la société jordanienne. Votre politique libérale ne risque-t-elle pas, de ce fait, de se trouver contrariée ?
A. de J. - Je ne pense pas que nos députés soient dans cet état d'esprit. Comme vous le savez, notre gouvernement a œuvré pour accroître la place des femmes dans la société. Elles ont fait une entrée en force dans les conseils municipaux. Lors des dernières élections législatives, un système de quota a été instauré, ce qui a permis à six femmes d'être élues à la Chambre basse du Parlement. Et une juge jordanienne siège depuis peu au Tribunal pénal international pour le Rwanda. Plusieurs femmes ont, également, été nommées ambassadeurs. Nous avons déjà parcouru un long chemin, mais il nous faudra encore du temps pour faire évoluer les mentalités.
P. I. - Une vingtaine de députés jordaniens ont exigé que l'on rouvre l'affaire de la faillite de la banque Petra dont l'ex-directeur, Ahmad Chalabi, membre du Conseil de gouvernement transitoire irakien, a été condamné à vingt-deux ans de prison par la justice jordanienne. Ces députés ont même réclamé son extradition. Approuvez-vous cette initiative parlementaire ? Autre question : si M. Chalabi devenait, un jour, le président d'un Irak souverain et indépendant, le recevriez-vous à Amman ?
A. de J. - Un certain nombre de députés ont, en effet, signé une pétition pour demander l'extradition d'Ahmad Chalabi. C'est une question qui concerne la Chambre basse du Parlement et le gouvernement. Comme vous l'avez dit, Chalabi a été condamné à vingt-deux ans de prison par un tribunal jordanien. Pour les mêmes motifs, il a également des problèmes au Liban, en Europe et aux États-Unis. Par conséquent, s'il se rendait en Jordanie, il s'exposerait certainement à des ennuis judiciaires. Ce qui est sûr, c'est que nous prenons le cas Chalabi très au sérieux et qu'il nous préoccupe réellement. Naturellement, si M. Chalabi devait avoir des fonctions officielles au sein du futur gouvernement irakien, alors dans ce cas il faudrait que le dossier soit traité au niveau inter-étatique.
P. I. - Vous avez choisi de donner la priorité au développement économique en jouant, notamment, la carte des privatisations. Quelles sont vos satisfactions à cet égard et les obstacles qu'il vous reste encore à franchir ?
A. de J. - Nous voulons construire une société qui permette aux gens de se réaliser pleinement et d'offrir une véritable égalité des chances. Nous avons investi massivement dans l'éducation et les technologies de l'information et, pour doper la croissance, nous avons donné au secteur privé les moyens de devenir un acteur clé de l'économie. Les premiers résultats sont encourageants : nous avons réduit l'endettement extérieur, diminué le déficit budgétaire, libéralisé le fonctionnement de l'économie, renforcé nos liens commerciaux avec nos partenaires et intégré la nouvelle économie mondialisée. Nos exportations ont augmenté de 15 % et, l'an dernier, notre taux de croissance a atteint 4,9 %.
P. I. - Vous êtes le père de la zone franche d'Akaba. Êtes-vous satisfait des premiers résultats de cette initiative ? Que comptez-vous faire pour y attirer encore plus d'investissements étrangers ?
A. de J. - Cette zone franche est une expérience unique en son genre. Nous souhaitons faire d'Akaba un centre d'affaires international qui soit capable d'assurer le développement durable de la région. Jusqu'à présent, le projet a drainé environ 1,2 milliard de dollars. Nous cherchons à attirer encore plus d'investissements, en particulier grâce à des mesures de défiscalisation et de déréglementation.
P. I. - Quels hommes politiques respectez-vous le plus ?
A. de J. - Je citerai évidemment mon père, feu SM le roi Hussein de Jordanie. Il a eu une énorme influence sur moi, bien sûr parce qu'il était mon père, mais pas seulement : tous ceux qui l'ont connu ont été touchés par son aura. C'était un homme remarquable, un père dévoué, un grand homme d'État, un homme de foi et de courage, un visionnaire. Il m'a appris à rester modeste, proche du peuple jordanien, à être juste et à pardonner. Il a laissé un héritage auquel je m'efforce d'être fidèle et que j'essaie de faire prospérer. Un sentiment particulier me lie également à SM le roi Juan Carlos d'Espagne qui est un vieil ami de la famille. C'était un véritable frère pour mon père. J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour lui. Nous avons aujourd'hui des relations de père à fils. Vous savez, les personnes qui m'ont véritablement ému ne sont pas si nombreuses. J'ai rencontré le pape quand j'avais dix-huit ans. Il émane de lui à la fois une force et une humilité extraordinaires. C'est vraiment un homme hors du commun. J'ai aussi été très impressionné par Nelson Mandela. Ces deux personnages ont en commun d'exhaler la bonté. Ils irradient.
P. I. - Quelles sont, à vos yeux, les vertus essentielles d'un homme d'État ? En est-il une, spécifique, que doit nécessairement posséder le roi de Jordanie ?
A. de J. - De la même manière que je cherche à rendre heureuse ma famille proche, je cherche à apporter l'espoir et le bonheur au peuple jordanien. N'oubliez pas que la dynastie hachémite remonte au Prophète. Cette illustre ascendance me donne la force et la volonté d'œuvrer pour mon peuple, guidé par les principes de l'islam : la foi en l'homme, l'égalité, la tolérance, la dignité et le souci de la paix.
P. I. - Mais si vous deviez ne citer qu'une vertu, laquelle retiendriez-vous ?
A. de J. - La patience, sans doute, parce que sans patience vous ne pouvez pas avoir de courage. Le gens me disent que je suis un indéfectible optimiste. En fait, il faut que je sois optimiste car, sinon, je baisserais les bras. Et si tout le monde baisse les bras, le cycle de la violence continuera de part et d'autre des rives du Jourdain. La patience est la mère des vertus. C'est elle qui vous donne l'espoir et la volonté de ne pas vous résigner face à l'échec. Quel est donc l'auteur français qui disait que " la patience est l'art d'espérer " ? Je citerai également l'honnêteté. Je ne cesse de dire à mon gouvernement qu'en matière de réformes nous n'avons rien à cacher. Je crois que c'était le secret de mon père : on lui faisait confiance parce qu'il était foncièrement honnête. Parfois, les gens lui demandaient pourquoi il avait pris telle ou telle décision. Et il répondait : " S'il vous plaît, faites-moi confiance. Vous ai-je jamais induits en erreur ? " Quand la Jordanie a élu son premier Parlement, au tout début du processus de démocratisation, à la fin des années 1980, il a dit : " Croyez-moi, c'est un bon choix. " J'essaie de me comporter comme lui.
P. I. - Majesté, le jour où vous êtes devenu roi, quelle a été votre première impression ? Qu'avez-vous ressenti ?
A. de J. - J'ai d'abord été sous le choc. Je ne pouvais pas imaginer qu'un homme aussi exceptionnel que SM le roi Hussein de Jordanie puisse succomber à la maladie. Nous pensions tous qu'il allait s'en sortir. Et puis il y a eu un autre sentiment. Vous savez, quand j'étais jeune, ma vie n'a pas toujours été facile. J'étais parfois entouré de gens qui ne me voulaient pas que du bien, qui ne servaient pas le roi comme je crois qu'ils auraient dû le faire et qui s'opposaient au changement. Je ne haïssais pas ces gens, mais disons que je ne les aimais pas. Or ce qui m'a le plus étonné, c'est que, du jour où je suis monté sur le trône, je me suis senti très au-dessus de ces querelles. C'est comme lorsque vous avez des enfants : certains se conduisent bien, d'autres vous tapent sur les nerfs. Mais vous avez le devoir moral de prendre soin de chacun d'entre eux. C'est très étrange : quand vous devenez roi, vous voyez les gens non comme des individus mais comme une communauté envers laquelle vous avez soudain des responsabilités. En une minute, ma famille est passée de quatre personnes à cinq millions : ça fait une sacrée différence !



 
Notes de :

(1) La Jordanie a fondé un Centre pour les droits de l'homme ainsi qu'un Haut conseil des médias indépendant.
(2) Grâce à ce traité de paix, la Jordanie a récupéré les zones de Wadi Araba dans le sud et d'Al-Bakoura dans le nord du pays. Elle a également gagné 30 millions de m3 d'eau en provenance du fleuve Yarmouk et 25 millions de m3 du lac de Tibériade au nord. Ce traité a permis de renforcer la coopération régionale dans ce domaine. De nombreux projets sont actuellement à l'étude, comme un canal mer Rouge-mer Morte ou une usine de dessalement des nappes aquifères.