POLITIQUE INTERNATIONALE N° -

L'ennemi numéro un du Kremlin

Entretien avec Alexei NAVALNY
Opposant politique russe, président du Parti du Progrès.
conduit par
Natalia RUTKEVICH
Journaliste indépendante, spécialiste de l'espace post-soviétique.


Natalia Rutkevich - Monsieur Navalny, vous êtes l'une des personnalités les plus controversées de Russie. Pour les uns, vous êtes un héros, un lanceur d'alerte, un espoir de changement. Pour les autres, vous êtes le représentant le plus éminent d'une hypothétique « cinquième colonne » manipulée par l'Occident afin d'affaiblir la Russie. Comment vous présenteriez-vous vous-même ?

Alexeï Navalny - Je suis le directeur du Fonds de lutte contre la corruption (FBK), l'une des principales ONG de Russie, qui vit uniquement des dons des citoyens et parvient à fonctionner sans le moindre soutien de l'État et sans recevoir un centime de l'étranger. Je suis également le président du Parti du Progrès, qui est selon moi devenu, en deux ans d'existence, le principal parti d'opposition en Russie, ce qui lui a valu d'être interdit. La raison d'être de ces deux organisations est la même : la lutte contre le régime actuel. Ce régime est injuste, néfaste, nocif. Il conduit le pays dans l'impasse. Pour en venir à bout, nous faisons beaucoup de choses différentes, mais le premier axe de notre travail, c'est la dénonciation de la corruption. La corruption, on le voit à d'innombrables exemples, est le principe moteur du régime. Pour les membres du clan au pouvoir, c'est à la fois une fin (elle leur permet de s'enrichir démesurément) et un moyen (c'est de cette façon que Poutine dirige la Russie).

N. R. - Êtes-vous entendu par vos compatriotes ? Les législatives du 18 septembre 2016 se sont soldées par une victoire écrasante de Russie unie, le parti du pouvoir, et l'on ne compte pas le moindre candidat d'obédience démocrate au sein de la nouvelle Douma...

A. N. - Il ne faut pas s'arrêter à la composition de la Douma. Selon moi, ces « élections » - quand vous transcrirez cet entretien, n'oubliez pas de placer ce mot entre guillemets, car cette farce n'a d'élections que le nom - ont montré que les citoyens, dans leur majorité, n'étaient plus dupes. Le chiffre le plus important, ce n'est pas celui du nombre de sièges obtenu par Russie unie ou par les trois autres partis-croupions autorisés à siéger au Parlement : c'est celui de la participation. Officiellement, celle-ci a été de 47,8 %. Mais, en réalité, elle n'a été que de 36,5 %. D'après des études dignes de foi, quelque 11 millions de bulletins ont été ajoutés pour gonfler les chiffres (11). Il s'agit tout simplement du taux de participation le plus bas jamais enregistré lors d'élections générales en Russie. Dans les grandes villes, ce chiffre a été encore plus misérable : à Saint-Pétersbourg, seuls 20 % des inscrits se sont déplacés ; à Moscou, à peine davantage. Si l'abstention a été aussi énorme, c'est parce que les gens ont bien compris que leur vote ne changerait strictement rien. Nous avions écrit dès avant le scrutin que le seul but de cette parodie de consultation était d'entériner le statu quo - à savoir une Douma écrasée par Russie unie, accompagnée de trois formations satellites destinées à donner l'illusion du pluripartisme. En réalité, le parlementarisme a été détruit depuis longtemps, mais la population ne s'en est rendu compte que récemment.

N. R. - Vous venez de dire que votre parti, le Parti du Progrès, était « le principal parti d'opposition de Russie ». Quel eût été son score s'il avait pu participer aux législatives et avait obtenu le droit de faire campagne normalement, c'est-à-dire en ayant accès aux médias, en ayant le droit d'organiser des meetings, etc. ?

A. N. - Dans un tel cas de figure, hélas très fantaisiste, nous aurions probablement été le deuxième parti du Parlement derrière Russie unie. Et nous serions arrivés en tête dans les grandes villes. Je ne dis pas cela par forfanterie. Je crois sincèrement qu'il existe deux grandes mouvances politiques dans la Russie actuelle : le poutinisme, qui est une espèce de mélasse anti-occidentale ; et la voie européenne de développement, que nous incarnons. Il existe toute une classe moyenne éduquée qui, si les circonstances avaient été normales, aurait sans doute massivement voté pour nous. Les municipales de Moscou en 2013 ont bien montré que nos idées étaient très populaires au sein de cette catégorie de la population. Quand je me suis présenté aux élections municipales anticipées, sans argent et sans accès à la télévision, sans avoir le temps de mener campagne, j'ai quand même recueilli 27 % des voix, selon les chiffres officiels. En réalité, d'après les informations dont je dispose, j'ai obtenu 31 % des suffrages, et il aurait dû y avoir un second tour. Je ne doute pas que, dans ce cas de figure, j'aurais été élu maire de la capitale.

N. R. - Votre formation n'est pas le seul parti d'obédience démocrate. Vous aviez formé avec cinq autres partis une « Coalition démocratique » qui a fini par imploser au printemps dernier (12). Comment expliquer l'incapacité des forces démocratiques à s'unir de façon constante ?

A. N. - Par la nature même de la politique. Oui, il y a plusieurs formations qui partagent les idéaux de la démocratie ; mais cela ne signifie pas pour autant qu'elles sont nécessairement toujours sur la même longueur d'onde. Imaginons que le Front national arrive au pouvoir en France : je doute que tous les partis démocratiques de gauche comme de droite fusionneraient en une seule et unique formation pour lui faire face ! Les choses ne sont pas différentes chez nous... En outre, si par quelque miracle tous les mouvements démocratiques venaient à s'unir (ce dont je doute fort car je connais bien leurs chefs et leurs divergences), le pouvoir s'empresserait de créer un parti prétendument démocrate - mais, en réalité, entièrement contrôlé par le Kremlin - afin de couper l'herbe sous le pied d'une telle coalition. On l'a bien vu avec l'éphémère aventure politique de Mikhaïl Prokhorov (13).

N. R. - Être opposant en Russie ne va pas sans risques. Vous recevez fréquemment des menaces, vous avez été physiquement agressé, vous avez été condamné à de la prison (peine commuée en sursis au vu de la vague d'indignation que le verdict avait suscitée) et à de lourdes amendes, votre frère purge une peine de plusieurs années dans un camp... Comment faites-vous pour résister à toutes ces pressions ? N'envisagez-vous jamais de quitter le pays, comme l'ont fait un certain nombre d'autres adversaires du régime (14) ?

A. N. - Je tiens d'abord à préciser que ces pressions ne s'arrêtent pas à ma personne, ni même à mon entourage familial. Mon frère est en prison, mais il n'est pas le seul dans ce cas. Il y a pas mal de personnes qui sont derrière les barreaux, qui ont fait de la prison ou qui ont dû émigrer à cause de leurs liens avec moi et avec le FBK. Bien sûr, cette situation me pèse, je ne vais pas vous dire le contraire. Mais je sais que ce que je fais est juste, je sens le soutien des gens et je n'ai aucune intention d'arrêter.

N. R. - D'où la menace provient-elle en premier lieu ? Du pouvoir ou de diverses organisations extrémistes ?

A. N. - Les attaques extrajudiciaires visant l'opposition - de même, d'ailleurs, que les attaques judiciaires ! - se produisent sur commande directe ou indirecte du Kremlin. Il ne s'agit pas nécessairement de commanditer des assassinats, mais de faire harceler les adversaires du régime de toutes les façons imaginables. Pour ce qui est de mon expérience personnelle, comme vous le savez, où que j'aille, je suis fréquemment poursuivi par des individus agressifs qui me jettent des oeufs, me lancent des seaux de peinture à la figure, etc. - tout cela sous le regard approbateur de la police, qui se garde bien d'intervenir (15). Et je suis loin d'être le seul à subir de telles intimidations (16). Évidemment, dans ces cas-là, il n'y a pas mort d'homme, mais ces nuisances nous gênent considérablement dans notre travail. Dans certaines régions, surtout dans le sud du pays, ces attaques sont parfois violentes. Au printemps dernier, je me suis rendu avec plusieurs collaborateurs du FBK dans la région de Krasnodar ; dès notre arrivée à l'aéroport, nous avons été frappés par un groupe de prétendus « Cosaques » que protégeaient des policiers (17). Il y a un enregistrement vidéo de cette séquence, de nombreux témoignages, mais la plainte que nous avons déposée est à ce jour restée lettre morte. Pour moi, il n'y a pas de doute : ces agissements sont voulus et encouragés soit par Poutine en personne, soit par tel ou tel de ses sbires au Kremlin. Il y a, en haut lieu, une volonté claire de développer des organisations radicales composées en bonne partie de jeunes gens costauds prêts à aller casser la figure, voire plus, aux ennemis désignés de la patrie... Pensez-vous qu'un mouvement comme Anti-Maïdan (18) soit apparu spontanément ? Bien sûr que non. Ce mouvement, comme d'autres du même type (19), est financé par le régime et sait pouvoir compter sur son soutien.

N. R. - En Occident, de nombreux médias ont attribué l'assassinat de Boris Nemtsov au Kremlin. Partagez-vous cette opinion ?

A. N. - Ma conviction, c'est que le commanditaire et organisateur direct de l'assassinat de Nemtsov s'appelle Ramzan Kadyrov, le président de la République de Tchétchénie. Il existe des preuves indiscutables qui révèlent que les exécutants du crime étaient des policiers tchétchènes, parents de membres du premier cercle de Kadyrov (20). On sait qu'ils avaient à leur disposition de grosses sommes d'argent qui, de toute évidence, leur avaient été remises par Kadyrov lui-même. Pourquoi ce dernier aurait-il pris cette décision ? Je pense qu'il a interprété à sa façon les messages de Poutine. Rappelez-vous : un mois avant l'assassinat de Nemtsov, Anti-Maïdan a tenu des manifestations au cours desquelles on brandissait des pancartes proclamant « Nemtsov doit être puni » ou encore « Les leaders de l'opposition doivent payer le prix du sang ». Poutine a eu des mots élogieux à propos de ces manifestations. Dès lors, pour un type comme Kadyrov, la cause était entendue : il fallait tuer quelqu'un, et au Kremlin on l'en féliciterait. C'est ainsi que ce régime fonctionne.

N. R. - Début septembre, Mikhaïl Khodorkovski a rendu public son projet intitulé « Remplacer Poutine » : un jury d'experts doit sélectionner des personnalités d'obédience démocrate susceptibles de battre Poutine à la présidentielle de 2018 pour ensuite désigner, parmi elles, un candidat unique auquel Khodorkovski fournira l'aide financière et organisationnelle nécessaire pour qu'il puisse faire campagne (21). Accepteriez-vous ce soutien si vous étiez choisi ? Plus généralement, quel regard portez-vous sur l'ancien patron de Ioukos ?

A. N. - Soyons clairs. Khodorkovski a été, des années durant, l'un des représentants les plus éminents d'un régime carnassier qui a pillé le pays. Personne ne peut sérieusement le contester. C'était l'un des plus grands oligarques du pays. Il a joué un rôle de premier plan dans ce processus de privatisation - ou, plutôt, de prédation - qui a fait tant de mal à la Russie. La privatisation de Ioukos, en 1995, était tout à fait illégale. Il n'en reste pas moins qu'aucun autre oligarque n'a effectué dix ans de camp ! Et s'il a purgé cette peine si longue et si dure, ce n'est absolument pas parce qu'il avait participé au pillage du pays. C'est uniquement parce qu'il s'était mêlé de politique et avait voulu s'opposer à Poutine. C'est pourquoi, aujourd'hui, je le considère indéniablement comme un allié. Mais le projet que vous évoquez me semble pour le moins étrange. Pourquoi une commission quelconque sélectionnerait-elle des candidats sans qu'ils aient leur mot à dire ? Ce n'est pas très sérieux. Non, l'opposition doit présenter un candidat à la présidentielle par les moyens les plus normaux, à savoir une série de débats publics suivis de primaires. Il faut une concurrence normale. Celui ou celle qui sera ainsi désigné pourra compter sur le soutien de ses concurrents défaits et, surtout, sur le respect de l'électorat favorable à l'opposition. En comparaison d'un tel système de désignation, celui proposé par Khodorkovski paraît assez grotesque.

N. R. - Le « régime carnassier qui a pillé le pays » auquel vous faites référence, c'est celui de Boris Eltsine dans les années 1990. Vous ne mâchez pas vos mots quand vous parlez de cette période et du premier président de la Russie indépendante : « Boris Eltsine, avez-vous déclaré, était un alcoolique dément totalement contrôlé par sa famille corrompue, laquelle a vendu l'avenir de notre pays pour 100 misérables millions de dollars. » Avez-vous toujours vu les choses ainsi ?

A. N. - Pas du tout ! Dans les années 1990, j'étais un immense fan de Boris Eltsine et d'Anatoli Tchoubaïs (22) ! Mais j'ai dû reconnaître que ces deux individus et toute leur équipe avaient trahi la confiance de millions de leurs concitoyens. Pis : par leurs actions, ils ont jeté le discrédit sur les valeurs dont ils se réclamaient. C'est leur corruption, leur égoïsme, leurs mensonges, leur hypocrisie, qui ont fait que le mot « démocrate » et, plus encore, le mot « libéral » sont devenus en Russie des injures. Ces gens étaient des voleurs, il faut appeler les choses par leur nom. On ne peut en aucun cas les comparer aux réformateurs qui, dans ces mêmes années 1990, ont transformé les pays d'Europe de l'Est. Leszek Balcerowicz ou Lech Walesa, les artisans de la transition polonaise, sont-ils devenus milliardaires en dollars ? Bien sûr que non. En revanche, Tchoubaïs et quelques-uns de ses comparses, les soi-disant « réformateurs russes », sont aujourd'hui, en toute légalité, à la tête de fortunes qui se chiffrent, précisément, en milliards de dollars (23). Pourquoi ? Parce qu'ils sont des escrocs, il n'y a pas d'autre mot. Je sais qu'aujourd'hui encore beaucoup de gens, parmi les démocrates de Russie, mais aussi parmi les observateurs occidentaux, refusent de dire les choses aussi crûment parce qu'ils vouent une sorte de culte aux années 1990. Mais la population, elle, connaît la vérité. Parce que la vérité lui saute aux yeux. Chacun peut constater que ces mêmes personnages qui criaient hier « Vive les réformes ! Vive la propriété privée ! » dirigent aujourd'hui des corporations publiques qui ne font strictement rien si ce n'est brasser de l'argent pour le plus grand bénéfice de l'élite corrompue.
Il est fondamental que l'Occident comprenne que le pouvoir poutinien est un produit direct du pouvoir eltsinien. La plus grosse erreur des Occidentaux a peut-être été de soutenir, à un moment donné, non plus la démocratie en Russie, mais Eltsine en tant que tel et son équipe d'escrocs. Je pense, bien entendu, à l'élection de 1996. L'Occident, mais aussi la société russe et la majeure partie des médias russes avaient alors fermé les yeux sur la grossière falsification du scrutin (24). Poutine, c'est le prix que nous autres Russes, et le monde entier avec nous, payons pour ce qui s'est passé en 1996, quand la Russie a abandonné la voie de la démocratie pour permettre contre toute morale la reconduction de Boris Eltsine au Kremlin.

N. R. - On dit parfois en plaisantant que Poutine est le dernier cadeau que Boris Eltsine a fait à son peuple (25)...

A. N. - C'est exactement ça. D'ailleurs, vous remarquerez que Poutine se montre très attentionné à l'égard de toute l'ancienne équipe d'Eltsine. À quelques rares exceptions près, tous ces gens ont une situation très confortable, ils vivent dans l'opulence et se gardent bien d'émettre la moindre critique à l'égard du Kremlin.

N. R. - Passons maintenant, si vous le voulez bien, à votre Fonds de lutte contre la corruption. Vous avez dit au début de notre entretien que ce Fonds « vit uniquement des dons des citoyens et parvient à fonctionner sans le moindre soutien de l'État et sans recevoir un centime de l'étranger ». Comment le FBK est-il financé, exactement ?

A. N. - Notre Fonds est une ONG qui existe depuis cinq ans, qui subsiste et continue même de se développer en dépit du fait que Poutine ait dernièrement déclaré la guerre à toutes les ONG qui ne filent pas droit. Les ONG n'ont plus la possibilité d'obtenir des financements en Occident (alors que, pour la plupart d'entre elles, il s'agissait de la première source de revenus) (26), l'État ne leur donne pas un kopeck, aucune banque n'accepte de leur prêter de l'argent. C'est pourquoi aujourd'hui la majeure partie des ONG russes sont mortes ou mourantes. Ce n'est pas notre cas. En effet, il y a déjà quelques années, nous avons misé sur le financement participatif, le crowdfunding. Avec succès : chaque mois, quelque 30 000 personnes nous envoient une petite somme, en moyenne l'équivalent de 10 dollars. Cela nous suffit pour fonctionner normalement.

N. R. - Les gens qui vous aident sont-ils tous des résidents russes ?

A. N. - Oui, sans la moindre exception. Pour une raison simple : la loi nous interdit d'accepter de l'argent provenant de l'étranger, même s'il nous est envoyé par des citoyens russes. Si nous acceptions cet argent, nous serions illico presto classés « agents étrangers ». Nous ne le voulons pas et, très franchement, nous n'avons pas vraiment besoin de ressources supplémentaires. Naturellement, le pouvoir a essayé d'intimider nos soutiens. Il y a quelque temps, la quasi-totalité de nos donateurs, ces milliers de citoyens qui nous envoient quelques dollars par mois, ont été interrogés par les autorités, dans l'objectif ouvertement affiché de les dissuader de continuer de nous financer. Mais l'effet a été inverse de celui recherché : les gens se sont énervés et se sont mis à nous transférer des sommes plus importantes !

N. R. - Comment travaillez-vous, concrètement ?

A. N. - Nos collaborateurs (une trentaine de salariés) et nos centaines de bénévoles ont une seule mission : dénoncer la corruption. En Russie, c'est assez facile : la corruption est omniprésente ! L'une de nos activités les plus simples et les plus efficaces consiste à comparer les revenus officiels des hauts fonctionnaires à leurs dépenses. Je pourrais vous citer d'innombrables exemples. Prenons le premier ministre et ex-président Dmitri Medvedev. Nous avons envoyé un drone filmer sa « datcha ». C'est un domaine gigantesque qui coûte des dizaines de millions de dollars et que Medvedev ne peut évidemment pas se payer avec son salaire. Nous consultons les registres officiels et nous découvrons que tous les frais liés à l'entretien de cet endroit fastueux sont payés par les oligarques gaziers de l'entreprise Novatek (27). La conclusion s'impose : c'est un pot-de-vin. Nous avons effectué de très nombreuses enquêtes de ce type.
L'examen des sources ouvertes nous permet de mettre en évidence les liens très étroits qui existent entre, d'une part, les politiciens et, d'autre part, les grandes entreprises... et parfois même la pègre la plus abjecte. L'une de nos enquêtes les plus retentissantes était consacrée au procureur général, Iouri Tchaïka. Nous avons mis en ligne une vidéo de trois quarts d'heure résumant cette affaire (28). L'un des crimes les plus abominables commis en Russie au cours des dix dernières années s'est produit dans le village de Kouchtchevskaïa (kraï de Krasnodar). Le parrain de la mafia locale a fait assassiner une famille entière de quatorze personnes, y compris plusieurs enfants en bas âge. Nous avons démontré que des membres de l'entourage proche du procureur général et de ses adjoints étaient en cheville avec des criminels. Ils ont, en particulier, fondé des entreprises conjointes avec les auteurs du massacre. Je dis bien les auteurs du massacre, les exécutants. Des gens qui ont tué des innocents de leurs propres mains sont partenaires en affaires avec les fils du procureur général du pays. Ceux-ci gagnent de grosses sommes d'argent en remportant des appels d'offres publics et ont établi des monopoles dans certaines ressources naturelles (29). Notre vidéo, simplement intitulée « Tchaïka », a été mise en ligne en décembre 2015. Depuis, elle a déjà été visionnée par plus de 5 millions de personnes.

N. R. - Mais Iouri Tchaïka a conservé son poste. Il a même été reconduit dans ses fonctions en juin dernier pour cinq ans...

A. N. - Tchaïka a conservé son poste, comme ont conservé leur poste tous les hauts fonctionnaires corrompus dont nous avons révélé les agissements. C'est comme ça que fonctionne le pouvoir poutinien : il ne peut pas céder devant nous. C'est toute la tragédie de notre activité. Quand nous publions une enquête, nous savons parfaitement que celui que nous dénonçons ne fera que renforcer sa position au sein de la verticale du pouvoir ! Au bout d'un certain temps, il peut éventuellement être gentiment mis à la retraite, mais le délai sera toujours très long. C'est ce qui s'est passé dans le cas de l'ancien patron des Chemins de fer de Russie, Vladimir Iakounine. Nous avions enquêté pendant plusieurs années sur sa corruption personnelle et celle de sa famille. Il a été mis à la retraite deux ans après notre première publication le concernant. Nous avons la certitude que notre travail a été l'une des causes principales de sa disgrâce, mais il est resté en poste encore deux ans après nos révélations ! En renouvelant sa confiance à Tchaïka, Poutine envoie à la société un message très clair : je préfère avoir un procureur général lié à des assassins plutôt qu'avoir l'air de reculer devant le FBK. S'il se débarrassait de Tchaïka, cela signifierait que des gens qui ne font pas partie de l'élite, qui sont arrivés de nulle part et ont ouvert un fonds indépendant, peuvent influencer le pouvoir. Pour Poutine, une telle perspective est totalement inacceptable.

N. R. - D'après certaines rumeurs, Vladimir Poutine lui-même posséderait des milliards de dollars sur des comptes en Suisse. Avez-vous fait des découvertes sur le chef de l'État ?

A. N. - Je serais surpris que quiconque puisse trouver aujourd'hui des documents indiquant la fortune personnelle de Poutine. Je suis certain que de tels documents ont existé jusqu'en 1995 mais, depuis, son nom n'apparaît plus nulle part. Je rappelle qu'au début des années 1990 Poutine était l'un des responsables, très corrompus, de la mairie de Saint-Pétersbourg. Il existe encore énormément de documents attestant son implication dans de nombreux mécanismes de corruption et ses liens avec des groupes criminels - à commencer par le clan de Tambov de Vladimir Koumarine (30). Mais en 1996, il a déménagé à Moscou où il a intégré l'administration présidentielle puis pris la tête du FSB. C'est à ce moment-là qu'il a cessé de mettre les documents sensibles à son propre nom. Et c'est pour cette raison qu'existent les formidables entrepreneurs que sont les frères Rotenberg et Timtchenko (31), qui remportent les appels d'offres passés par Gazprom et dirigent des empires colossaux ; c'est pour cette raison qu'existe le formidable violoncelliste Roldouguine (32) ! Ces personnes merveilleuses, et quelques autres, sont les dépositaires nominaux de la fortune de Poutine. Pour moi, il ne fait aucun doute que Roldouguine, cet ami personnel du président dont le nom a émergé après la révélation des Panama Papers, a sous sa garde une partie du cash de Poutine. Sinon, comment expliquer qu'un violoncelliste possède deux milliards de dollars ? Mais aujourd'hui, tout cela n'est plus très important. Car Poutine a établi, de fait, un régime de monarchie absolue. Il n'a absolument pas besoin d'argent, tout lui appartient déjà ! En Russie, l'État contrôle 86 % de l'économie. Les banques publiques contrôlent pratiquement tout l'argent en circulation dans le pays. Donc tout appartient à Poutine. Mais, comme je l'ai dit, il a aussi du cash, confié à des types comme Roldouguine. Cet argent sert à payer diverses dépenses, notamment celles liées à ses filles, à leurs mariages, ce genre de choses (33).

N. R. - L'opinion publique est-elle vraiment scandalisée par tous ces cas de corruption ? On dit souvent qu'en Russie ce phénomène est une espèce de constante socio-culturelle ; que les Russes le considèrent avec fatalisme... Vous-même, savez-vous comment éradiquer la corruption ?

A. N. - C'est vrai, un tel fatalisme existe. Personnellement, je ne le partage absolument pas. Et oui, je sais comment éradiquer la corruption. Il y a de nombreux exemples de pays où une telle éradication a eu lieu. À mon avis, toutes ces réflexions qui prétendent que la corruption serait inscrite dans les gènes du peuple russe sont fausses et tout simplement insultantes. Les Russes ne diffèrent en rien des Allemands ou des Français. Si le pouvoir central n'encourage pas la corruption, si les gens constatent que l'État n'est pas corrompu et que le pouvoir fait réellement la guerre à la corruption, alors ils s'adapteront et changeront leurs pratiques. Nous avons sous les yeux l'exemple à suivre : la Géorgie. À l'époque soviétique, il s'agissait de la république soviétique la plus corrompue. Toutes les histoires drôles sur la corruption avaient pour protagonistes des policiers géorgiens ! Et que s'est-il passé après la Révolution des roses survenue fin 2003 ? Mikheïl Saakachvili a obtenu, en quelques années, des résultats spectaculaires dans un pays où, à première vue, la situation était catastrophique et inaméliorable.

N. R. - Ce qui a fonctionné dans la minuscule Géorgie peut-il être appliqué dans l'immense Russie, qui compte quarante fois plus d'habitants ?

A. N. - J'en suis certain. Il ne faut pas chercher à élaborer des mesures incroyablement originales. Concrètement, il faut trois choses pour vaincre la corruption : une vraie concurrence politique ; un système judiciaire indépendant ; et des médias indépendants. C'est tout. Dans ces circonstances, le système lui-même luttera contre la corruption tout simplement parce que chaque parti, s'il souhaite gagner les prochaines élections, devra dénoncer les corrompus et les corrupteurs. Les médias feront la lumière sur les cas de corruption emblématiques, et les tribunaux indépendants se chargeront de juger tous les coupables. Bref, il ne faut rien créer d'autre que ce qui existe déjà en Europe.

N. R. - Vous faites régulièrement référence au modèle européen et vous vous présentez généralement comme un démocrate moderne. Mais vos adversaires - et, parfois, vos partisans - vous reprochent d'avoir participé à plusieurs Marches russes, des rassemblements annuels à teneur nationaliste où l'on entend régulièrement des slogans clairement xénophobes. Loin de faire amende honorable, vous avez rétorqué que vous souteniez ces Marches « comme idée et comme événement ». Pour vous, que signifie la notion de nationalisme ?

A. N. - Le nationalisme est une idéologie tout à fait normale, qui a sa place dans l'espace politique. Il y a en Russie un certain nombre de nationalistes - dès lors, ces idées devraient être représentées à la Douma. Pour moi, le nationalisme, c'est l'amour de la Russie et la volonté que la Russie se développe. J'ajoute que ce qu'on appelle la « menace nationaliste » est, selon moi, très mal comprise. Les libéraux russes ont longtemps été tellement terrifiés par les Marches russes qu'ils n'ont pas remarqué que s'étaient installés au Kremlin les pires nationalistes qui soient - des nationalistes impérialistes. Cet épouvantail de l'« ultra-nationalisme russe » fonctionne également en Occident. On y répète souvent l'idée, largement diffusée par Poutine et par ses relais, que si Poutine venait à perdre le pouvoir, il pourrait être remplacé par d'effrayants « ultra-nationalistes » qui se mettraient à envahir les pays alentour. En attendant, c'est bien Poutine et sa bande qui envoient nos troupes faire la guerre dans les États voisins... La pire incarnation du nationalisme russe, c'est celle qui occupe actuellement le Kremlin.

N. R. - Que serait un « bon » nationalisme, par opposition à celui du Kremlin ?

A. N. - Je pense que la Russie a besoin d'un mouvement national-démocrate dont l'objectif premier serait la colonisation intérieure de la Russie. Autrement dit, le bon nationalisme, c'est celui qui est dirigé vers l'intérieur du pays, pas vers l'extérieur. Notre pays est colossal et désert. Nous n'avons pas besoin d'envahir nos voisins et de les peupler de Russes : c'est l'oblast de Smolensk qu'il faut peupler, il est complètement vide (34) ! C'est en cela que je vois le sens du nationalisme. Je n'ai pas ménagé mes efforts pour établir des contacts entre le mouvement démocratique et la mouvance nationaliste. Le Kremlin a parfaitement saisi le danger que pouvaient, à terme, représenter pour lui les nationalistes non impérialistes : on n'en parle pas beaucoup, mais ces gens ont été réprimés et emprisonnés au moins aussi férocement que les libéraux. Leurs partis sont interdits et leurs leaders sont en prison parce qu'ils n'ont pas voulu soutenir la guerre en Ukraine. Je pense, par exemple, à Alexandre Belov (35), qui a été condamné en août dernier à sept ans et demi de camp. Quant aux Marches russes, elles sont interdites depuis deux ans. La dernière en date a eu lieu en 2014, au moment du début de la guerre d'Ukraine. Elle était composée de deux défilés distincts : une colonne était favorable à la guerre, l'autre la dénonçait. La seconde était nettement plus grande. C'est en constatant que les nationalistes russes, dans leur majorité, n'allaient pas soutenir ses projets ukrainiens que le Kremlin a décidé de démanteler leurs organisations et d'interdire leurs rassemblements.

N. R. - Vous déplorez que des régions entières de Russie soient dépeuplées, mais vous vous êtes souvent prononcé en faveur d'une réduction drastique de l'immigration. N'est-ce pas contradictoire ?

A. N. - Non, parce que les migrants ne vont pas s'installer là où il n'y a personne. Ils vont dans les grandes villes. Je vais clarifier ma position sur cette question. Je pense qu'il faut avant tout établir un vrai contrôle des phénomènes migratoires en Russie. Comment les choses se passent-elles aujourd'hui ? C'est un processus qui échappe à tout contrôle. N'importe quel habitant du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan peut acheter un billet de train et venir ici. Sans avoir à obtenir un visa. La situation actuelle est absolument chaotique. Au-delà même de la question posée par cette massive migration de main-d'oeuvre, n'oublions pas que le Turkménistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan sont eux-mêmes frontaliers de l'Afghanistan, et que leurs frontières avec ce pays sont extrêmement poreuses. Et ce qui y entre en provenance de l'Afghanistan, ce sont des armes, de la drogue, des militants islamistes... C'est pourquoi je suis pour l'instauration d'un régime de visas avec les pays d'Asie centrale. Il faut limiter l'afflux de cette main-d'oeuvre, déterminer le nombre de travailleurs étrangers dont nous avons besoin... et, une fois ce travail accompli, il faut laisser entrer ces personnes et leur donner de vrais droits !
La vérité, c'est que je me préoccupe bien plus des droits des migrants que ceux qui ne veulent pas entendre parler d'un régime de visas. Aujourd'hui, les migrants en Russie sont plus souvent qu'à leur tour pratiquement réduits en esclavage. La loi les autorise à rester ici pendant soixante jours au maximum, mais la plupart continuent d'habiter en Russie après l'expiration de ce délai et se retrouvent donc dans la clandestinité. Dès lors, ils n'ont aucun recours. Ils sont employés dans des conditions abjectes par diverses organisations publiques chargées de la voirie, des chantiers de construction, du nettoyage des villes, etc. Leurs salaires sont incroyablement bas et, souvent, ne leur sont même pas versés sous tel ou tel prétexte. Ils vivent dans des caves, voire dans la rue. La police les dépouille systématiquement de leurs maigres biens en sachant parfaitement qu'ils ne peuvent pas se défendre. C'est cela la réalité de 2016. Ce que je veux, moi, c'est qu'on autorise un certain nombre de personnes à venir en Russie et qu'ensuite ces gens y résident légalement, aient des droits, vivent dans des logements normaux, envoient leurs enfants à l'école et s'intègrent à la société. C'est une approche bien meilleure que celle qui consiste à laisser se développer une immigration incontrôlée - un phénomène qui aboutit à réduire les migrants en esclavage.

N. R. - Vous êtes orthodoxe. Quel regard portez-vous sur la place de plus en plus importante que l'Église orthodoxe joue aujourd'hui dans le pays et sur son rapprochement constant avec l'État ? Sauf erreur, une telle connivence s'est encore manifestée récemment par plusieurs nominations à des postes importants de personnalités qui portent leur religiosité en étendard (36)...

A. N. - Effectivement, je suis orthodoxe. Et justement, en tant qu'orthodoxe, je n'éprouve aucun plaisir à assister à cette espèce de fusion de l'orthodoxie et de l'État qui est en cours depuis quelques années. Il s'agit d'une alliance peu ragoûtante, perverse - je dirais même, pour employer un terme religieux, qu'il y a là quelque chose de satanique ! Tous ceux qui sont impliqués dans ce rapprochement sont les pires hypocrites que l'on puisse imaginer. Les religieux les plus tapageurs d'aujourd'hui passaient il y a une trentaine d'années des examens d'athéisme scientifique et criaient que Dieu n'existait pas. Ceux-là mêmes qui, aujourd'hui, envoient en prison un pauvre type coupable d'avoir joué à Pokemon Go sur son portable dans une église (37) persécutaient, hier, les croyants ! L'affaire Pussy Riot en offre un raccourci saisissant : la condamnation de ces filles à des années de prison a été entérinée par le président de la Cour suprême de Russie. Dans les années 1970, il était déjà juge et s'était fait un devoir d'envoyer derrière les barreaux plusieurs personnes coupables d'avoir... cherché à diffuser la Bible dans le pays ! N'est-ce pas la preuve de la nature profondément hypocrite de ce régime ? Ces gens-là n'ont rien à voir avec le christianisme, la foi, la spiritualité. Ils instrumentalisent la religion pour élaborer une idéologie qui justifie leur répression. Dans les faits, l'Église orthodoxe est devenue un ministère. Elle est dirigée par des fonctionnaires tout à fait semblables à ceux qui siègent dans les autres ministères. La seule différence, c'est qu'ils ont de longues barbes et des robes noires. À mon sens, tout cela a un effet déplorable sur l'orthodoxie. La corruption des hauts responsables de l'Église dégoûte le peuple du christianisme.

N. R. - Comment qualifier l'idéologie du régime poutinien ?

A. N. - C'est une idéologie post-moderne, hybride, tellement composite qu'elle n'est certainement pas viable à long terme. C'est un mélange écoeurant d'amour de l'URSS (d'une URSS fantasmée qui n'a jamais été telle que la décrivent aujourd'hui les porte-voix du régime), d'orthodoxie d'opérette, d'agressivité impérialiste, d'amitié artificielle avec la Chine, de ressentiment envers l'Occident... Comment un tel système pourrait-il subsister dans la durée ?

N. R. - Vous avez clairement condamné l'annexion de la Crimée et le rôle joué par la Russie en Ukraine orientale. Selon vous, la Crimée appartient-elle toujours à l'Ukraine ? Irez-vous jusqu'à dire que le référendum de 2014 sur le rattachement à la Russie n'a aucune valeur ?

A. N. - Plus que cela : je pense qu'il n'y a pas eu de référendum. Il est absurde d'employer ce terme pour désigner l'espèce de farce qui s'est déroulée en Crimée. En revanche, un vrai référendum s'impose si l'on souhaite commencer à régler le problème criméen. Un vrai référendum, précédé d'une longue campagne au cours de laquelle les tenants d'un maintien au sein de la Fédération de Russie comme ceux d'un retour à l'Ukraine pourront faire valoir leurs arguments. En attendant, je prends acte de la situation qui s'est créée dans la péninsule. Aujourd'hui, 2 millions de citoyens russes vivent en Crimée. Cette région est financée par le budget russe. Dans les faits, la Crimée est aujourd'hui un territoire russe. Mais juridiquement, c'est une autre affaire ! Je suis certain qu'au moins dans les cinquante prochaines années ni l'Ukraine ni l'Europe ne reconnaîtront la Crimée comme partie intégrante de la Russie. Merci Poutine : grâce à lui, nous avons hérité d'un conflit gelé de plus, comme il y en a déjà un certain nombre sur la planète et, notamment, dans l'espace post-soviétique. Par surcroît, nous avons transformé notre plus grand voisin européen en ennemi acharné. L'Ukraine était traditionnellement un État amical envers la Russie mais, désormais, les relations Moscou-Kiev sont catastrophiques, et elles ne se rétabliront pas avant des décennies.

N. R. - Quel regard portez-vous sur la situation dans l'est de l'Ukraine ?

A. N. - Le FBK a effectué une grande enquête dans cette région à l'automne 2014 (38). Pas dans le Donbass, mais dans les oblasts voisins, ceux de Kharkov et d'Odessa. Évidemment, le conflit qui déchire l'est de l'Ukraine a été directement provoqué par la Russie. Si Poutine n'avait pas fait entrer ses troupes sur ces territoires, il n'y aurait pas de guerre. Moscou prétend qu'il n'y a pas de soldats russes en Ukraine mais leur présence est un secret de Polichinelle ! Mon père est un militaire de carrière, j'ai grandi dans une ville militaire et je connais, au sein de l'armée russe, beaucoup de gens qui soit ont eux-mêmes participé aux opérations en Ukraine, soit ont des compagnons d'armes qui l'ont fait. Une procédure spéciale a été mise en place pour donner des faux papiers à ces militaires qui sont allés guerroyer dans le Donbass en se faisant passer pour des séparatistes locaux, et qui ont été grassement payés pour cela. C'est de notoriété publique. C'est le Kremlin qui se trouve à l'origine de ce conflit, et c'est au Kremlin que se trouve la clé de sa résolution. Hélas, je ne pense pas que cette guerre prendra rapidement fin. Je crois que Poutine va continuer à s'en servir en tant que levier dans ses interactions avec l'Europe.

N. R. - On dit souvent, en Russie - et, parfois, en Occident -, que les États-Unis ont eux aussi leur part de culpabilité dans ce conflit, qu'ils auraient soufflé sur les braises afin de promouvoir leurs propres intérêts géopolitiques, qu'ils auraient soutenu les forces ukrainiennes les plus radicales... Quelle est votre opinion à ce sujet ?

A. N. - Je ne crois pas que les Américains soient des anges qui ont raison dans tout ce qu'ils entreprennent sur la scène internationale, loin de là. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le penser : lors de la dernière campagne présidentielle, la plupart des candidats ont qualifié l'intervention en Irak de « désastre ». Mais pour ce qui est de l'Ukraine, je n'y vois aucune ingérence des États-Unis, pas plus d'ailleurs que de l'UE. Voilà comment je perçois ce qui s'est passé : il y a eu une révolution. Les masses se sont rebellées et ont renversé le président corrompu, Viktor Ianoukovitch, qui était un escroc et un criminel et qui méritait sans aucun doute ce sort. Cette révolution a dans une large mesure été anti-russe car Ianoukovitch était fermement soutenu par le régime de Poutine, qui le voyait en quelque sorte comme son représentant en Ukraine. Bref, ce fut une révolution de libération nationale assez classique. S'agit-il, objectivement, d'un événement « anti-russe » ? Oui, si l'on considère que les intérêts de la Russie sont ceux de la bande qui occupe actuellement le Kremlin. Pour autant, la révolution ne s'est pas produite parce que des conspirateurs américains en ont décidé ainsi ou parce que des instructeurs polonais ou allemands sont venus dispenser leur savoir sur le Maïdan : elle s'est produite parce que Ianoukovitch était extraordinairement corrompu, parce que sa famille et lui-même avaient volé des milliards, parce que sa mafia avait mis la main sur des secteurs entiers de l'industrie. La mafia de Ianoukovitch et ses protecteurs du Kremlin sont les seuls responsables de la révolution et de tout ce qui s'est ensuivi.

N. R. - Un Maïdan est-il possible en Russie ?

A. N. - Non. Le Maïdan, de même que la Révolution orange de 2004 (qui, soit dit en passant, était déjà dirigée contre Ianoukovitch), a été, je le répète, une révolution de libération nationale, une révolte classique d'une colonie contre une métropole. Or la Russie n'est pas une colonie ; c'est, à l'inverse, la métropole, l'empire. Il n'y a donc pas d'analogie directe possible avec le Maïdan. Et je ne parle même pas des aspects purement techniques. Par exemple, en Ukraine, l'opposition possédait sa propre chaîne de télévision. Tout l'ouest du pays soutenait énergiquement la révolution. Les activistes ukrainiens pouvaient se rendre à Kiev et repartir sans craindre des poursuites pénales...

N. R. - La société ukrainienne, sous Ianoukovitch, était donc bien plus libre que la société russe sous Poutine...

A. N. - C'est même incomparable ! Deux cents députés de la Rada sont descendus sur le Maïdan pour manifester avec le peuple. Savez-vous combien de députés de la Douma se sont joints aux manifestants de la place Bolotnaïa, en 2012 ? Deux. Permettez-moi une comparaison issue du Seigneur des Anneaux : l'Ukraine était dirigée par Saroumane, et la Russie est dirigée par Sauron (39) !

N. R. - Comment vaincre le Sauron du Kremlin ?

A. N. - Il faudra s'armer de patience. Le régime ne concédera évidemment pas une défaite dans les urnes. Et il fait tout pour empêcher la tenue de manifestations de rue massives : il n'a pas oublié que le début de la fin de l'URSS, ce fut la manifestation démocratique du 4 février 1990 à Moscou, quand 300 000 personnes ont réclamé - et fini par obtenir - l'abrogation du rôle dirigeant du PCUS. Il n'a pas oublié, non plus, la mobilisation de 1991, qui a fait échouer le putsch de la vieille garde communiste, ni les événements de 1993 qui ont failli faire chuter Eltsine, ni notre rassemblement place Bolotnaïa en 2012... Or ce même régime sait que les gens sont de plus en plus nombreux à prendre conscience qu'on les mène droit dans le mur et qu'on leur a tout simplement fait les poches. Poutine a longtemps pu acheter la loyauté de la population grâce à la rente pétrolière qui permettait notamment d'augmenter régulièrement les salaires des fonctionnaires et les pensions des retraités, mais les cours ont chuté. Alors Poutine a fait la guerre en Ukraine afin d'apparaître aux yeux de la société comme un grand leader héroïque. Mais ce stratagème atteint progressivement ses limites. Du coup, le pouvoir s'assure que les gens auront peur d'aller manifester. Le régime est plus autoritaire et plus répressif que jamais. De fait, la Russie actuelle ressemble moins à l'Ukraine de 2014 qu'à l'Ouzbékistan ou à la Biélorussie de 2016 !

N. R. - La population reste quand même largement favorable à la politique conduite par le Kremlin en Ukraine...

A. N. - C'est l'effet direct de la propagande à laquelle elle est soumise. La violence des propos tenus sur les chaînes de télévision officielles est extraordinaire. Pendant près d'un an, on n'a parlé que de l'Ukraine, tout le temps, même dans les bulletins météo. Et on a développé au sein de la population une haine viscérale envers les Ukrainiens. Et cela, par tous les moyens possibles - que l'on se remette en mémoire le pseudo-reportage consacré à l'« enfant crucifié de Slaviansk » (40)... Même chose concernant l'Occident : la propagande télévisuelle concernant les pays occidentaux est d'une virulence peu commune. Et il faut bien constater que, à force d'être martelée, cette propagande s'impose dans les esprits. Bon nombre de Russes se sont mis à détester l'Occident. Dernièrement, les médias pro-pouvoir se sont tournés vers la Syrie. Il n'y a pas si longtemps, les Russes étaient nombreux à ne même pas savoir qu'il existait un pays de ce nom, et voilà qu'on nous parle de la Syrie matin, midi et soir. Résultat : 30 % de la population estiment que nous devons nous engager encore davantage en Syrie aux côtés d'Assad.

N. R. - Et vous, quelle est votre position sur cette question ? La Russie doit-elle continuer d'intervenir en Syrie et, plus généralement, doit-elle chercher à jouer un rôle majeur sur la scène internationale ?

A. N. - Indiscutablement. Nous sommes l'une des plus grandes puissances mondiales, nous disposons du plus puissant arsenal nucléaire qui soit et d'une armée colossale. Nous siégeons au Conseil de sécurité de l'ONU. À grands pouvoirs, grandes responsabilités ! En Syrie, j'estime que la Russie doit participer aux côtés de l'Occident à une vaste opération conjointe à la fois contre l'État islamique, qui nous menace directement, et contre le régime d'Assad, dont il ne faut pas oublier qu'il est l'une des causes directes de l'apparition de l'État islamique. Je n'apprendrai rien à personne en disant que ce sont les répressions d'Hafez puis de Bachar al-Assad qui ont conduit l'opposition syrienne à muer au point de s'incarner aujourd'hui sous la forme de l'islamisme le plus radical qui soit. Bachar ne peut donc pas être la solution. La Russie doit cesser de le soutenir. D'ailleurs, pourquoi le soutenons-nous avec un tel acharnement ? À mon avis, pour deux raisons. La première est l'anti-américanisme primaire de Poutine, qui se range aux côtés de Bachar simplement parce que les Américains exigent que celui-ci parte. La seconde, c'est le souvenir encore vivace du sort de Kadhafi. Poutine ne veut pas qu'un leader autoritaire de plus soit renversé à la suite d'une révolution populaire. Son pire cauchemar, c'est de connaître un jour le même sort. C'est pourquoi il ne veut surtout pas lâcher son allié de Damas.

N. R. - Quelle est votre position sur les sanctions décrétées par de nombreux pays occidentaux à l'encontre de la Russie ? En Occident et, notamment, en France, une partie de l'opinion publique estime qu'il faut continuer de faire pression sur Poutine et même renforcer ces sanctions mais l'autre partie juge au contraire que ce n'est pas constructif et que dans la mesure où, aujourd'hui, la priorité doit aller à la lutte contre le terrorisme, il convient de faire la paix avec Poutine, qui peut être un allié utile dans ce domaine. Qui a raison ?

A. N. - Le temps a montré qui avait raison ! N'oubliez pas que Poutine est arrivé au Kremlin en mars 2000. Depuis, les Occidentaux n'ont cessé de lui tendre la main, de justifier sa politique extérieure et intérieure, d'ignorer volontairement ses répressions politiques et sa mainmise sur les médias... Tout cela, sous le prétexte que Poutine est un « allié important ». Et quel a été le résultat de cette mansuétude ? Poutine a organisé une guerre en Ukraine qui a fait des centaines de milliers de réfugiés. Il a annexé la Crimée, c'est-à-dire toute une région d'un pays étranger. Ce faisant, il a donné naissance à un problème géopolitique de premier ordre. Le prix que l'Europe a payé est cent fois supérieur aux discutables avantages que lui a apportés sa collaboration avec le Kremlin. Il faut comprendre que ce régime est dangereux. Il est imprévisible. Poutine, comme tout autre dictateur, est prêt à tout pour conserver le pouvoir. Il crée de l'instabilité partout autour de lui. Mais l'Europe possède de vrais leviers qui devraient lui permettre de forcer l'occupant du Kremlin à changer de comportement. Hélas, elle ne les utilise pas, ou pas assez...

N. R. - Voulez-vous dire que les sanctions ne sont pas assez dures ?

A. N. - Seules les sanctions sectorielles sont réellement efficaces. Mais les sanctions visant les amis corrompus de Poutine, elles, ne sont en réalité jamais mises en oeuvre. Est-ce que les biens que les Rotenberg ou d'autres proches de Poutine détiennent en Occident ont été confisqués ? Non. J'appelle à renforcer significativement les sanctions individuelles et à accroître considérablement le nombre de personnes visées. Selon moi, il faut sanctionner la totalité du « parti de la guerre ». Il faut punir tous ceux qui ont bénéficié de la politique belliqueuse du Kremlin. Cela concerne des hommes d'affaires, des propagandistes... Des milliers de personnes doivent, à tout le moins, se voir interdire l'entrée sur le territoire des pays de l'UE. Voilà qui leur porterait un coup très rude. Aujourd'hui, moi par exemple, je ne peux pas me rendre à l'étranger. On m'a confisqué mon passeport, je n'ai aucune possibilité de sortir de Russie. Mais les types qui siègent dans les cabinets du pouvoir ou ceux qui filment de faux documentaires sur des Ukrainiens en train de crucifier des enfants, eux, peuvent aller où bon leur semble. Ils passent toute la semaine au travail à agonir l'Occident d'injures... et, le week-end, ils se précipitent à Londres ou à Paris, où vivent et étudient leurs enfants. Je propose, moi, d'interdire à des milliers de complices du pouvoir, et à leurs familles, de se rendre en Europe. Un exemple : les enfants les plus jeunes de Vladimir Jirinovski, l'un des contempteurs les plus tonitruants de l'Occident, font leurs études en Suisse. Cette élite déteste l'Occident en paroles mais, dans les faits, c'est là qu'elle dépense l'argent qu'elle a pillé, c'est là qu'elle installe sa famille. Il est temps d'envoyer à toute cette clique un signal clair.

N. R. - Votre blog, Navalny.com, a pour sous-titre la formule « La lutte finale entre le bien et la neutralité », qui rappelle le célèbre aphorisme d'Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » Croyez-vous réellement que vous finirez par vaincre la neutralité, faire sortir les Russes de leur apathie, leur faire abandonner cette attitude fataliste envers le « mal » ?

A. N. - Précision de la plus grande importance : je n'ai pas trouvé la formule « La lutte finale entre le bien et la neutralité » dans quelque traité philosophique, mais dans le dessin animé Futurama ! Quant à la victoire finale... Je pense que chaque individu doit faire son propre choix. Personnellement, j'estime que chacun, chaque jour, doit faire le choix de ne pas se contenter de rester au calme. Je pense aussi que décider de ne pas faire de mal à autrui ne suffit pas. Il faut, en toute connaissance de cause, faire sienne la cause du bien. La phrase d'Einstein que vous venez de citer me rappelle une autre maxime bien connue : « La seule chose qui permet au mal de triompher est l'inaction des hommes de bien » (41). Moi, je ne veux pas être l'un de ces hommes de bien qui n'agissent pas.