POLITIQUE INTERNATIONALE N° 160 - ÉtÉ 2018

L'Europe, nouvel allié privilégié d'Israël ?

Article de Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science





Voilà un demi-siècle que, dans leur majorité, les observateurs de la vie politique internationale considèrent l'Europe perdue pour Israël, tout comme l'État hébreu l'avait été pour la France à la fin des années 1950. Pis : le Vieux Continent serait devenu - sous l'influence d'opinions publiques de plus en plus favorables à la cause palestinienne, d'une part ; d'une prise de distance avec les États-Unis, d'autre part - une entité indifférente, critique, voire ouvertement hostile (1). L'éloignement chronologique de la Shoah et l'augmentation du nombre de migrants d'origine musulmane accentueraient cette désaffection. Les réactions de la plupart des chefs d'État et de gouvernement lors du sanglant épisode de la « marche du retour » du Hamas comme à l'occasion du transfert de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem confirmeraient cette hypothèse (2).



Or il apparaît, au contraire, qu'un nombre croissant d'États se sont rapprochés d'Israël, parfois de façon spectaculaire, sur les plans non seulement scientifique, culturel et diplomatique mais également militaire. Le phénomène est d'autant plus intéressant qu'il se produit alors que le processus de paix est inexistant et que les gouvernements israéliens sont très majoritairement à dominante nationaliste.



 



Les années 1970 : la décennie horribilis



 



Au fond, l'Europe des années 1950-1960 n'avait pas été particulièrement prodigue en armes, en matériels, en prêts et autres soutiens diplomatiques. Tout l'est du continent était communiste et, par conséquent, aligné sur les gouvernements nationalistes à force tendance socialiste de Syrie et d'Égypte. Quant à l'ouest de l'Europe, tout juste remis de la ruine de 1940-1945, il n'avait ni la volonté ni les moyens de soutenir à bout de bras un État alors pas même réellement proche de Washington. Seule la France - pendant une décennie seulement (1956-1967) et d'abord en raison du soutien de Nasser au Front de libération nationale (FLN) algérien - consentit à vendre à Israël des matériels stratégiques, à commencer par des chasseurs-bombardiers et un réacteur nucléaire, Londres se contentant de l'approvisionner en blindés. En revanche, la décennie suivante marquera un véritable désastre pour les relations Israël-Europe. 



Avec la France, la rupture est alors d'autant plus notoire qu'avait été chaleureuse la relation bilatérale. Sa dimension gaullienne spectaculaire - embargo sur les armes de mai 1967, suivi de la petite phrase controversée lors de la conférence de presse du 27 novembre de la même année - aggrave le sentiment d'abandon du côté israélien (3). Dans cet esprit, en octobre 1973, tandis que la guerre du Kippour bat son plein et que Tsahal est en grande difficulté, le Portugal de Caetano est le seul pays européen à autoriser le survol des avions gros porteurs américains ravitaillant Israël. C'est l'époque où le chancelier autrichien Bruno Kreisky ferme le centre d'accueil et de transit pour Refuzniks (Juifs fuyant l'URSS pour Israël) sous la pression de la Ligue arabe ; où le ministre des Affaires étrangères Michel Jobert tient des propos outrancièrement anti-israéliens en pleine attaque syro-égyptienne contre Israël (4) ; où Georges Pompidou fournit à Mouammar Kadhafi une flotte aérienne de combat (1972) ; où Jacques Chirac vend une centrale nucléaire à l'Irak d'un Saddam Hussein qui jure d'anéantir Israël (1975) ; où le tandem Giscard d'Estaing-Barre pousse la « politique arabe » gaullienne jusqu'à l'extrême limite de l'hostilité déclarée (1976-1981) ; où Giulio Andreotti en Italie et Andreas Papandreou en Grèce mènent des politiques ouvertement pro-arabes ; où les Neuf exigent de l'État hébreu, au sommet du Conseil européen de Venise de 1980, la création d'un État palestinien...



Avec l'arrivée au pouvoir en France de François Mitterrand et, surtout, l'effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980, le dégel s'amorce. Mais ce n'est qu'en 1995, avec l'Accord d'association (en fait, un traité de libre-échange économique entre Israël et l'UE dont il faut rappeler qu'il fut négocié et conclu pendant le processus de paix israélo-palestinien d'Oslo et en plein contre-choc pétrolier !) qu'un rééquilibrage s'opère, qui confinera à un basculement progressif en faveur de l'État hébreu (5).



 



Quand l'Europe de l'Est soutient Israël



 



Entre 2004 et 2013, treize nouveaux États intègrent l'Union européenne (UE) de plein droit : hormis Malte (au poids marginal), ils ont tous appartenu au bloc communiste voire, s'agissant des trois États baltes, à l'Union soviétique. En soi, cette donnée n'explique pas pourquoi ils adoptent des positions plus favorables à Israël que les anciens pays membres, ne s'associant presque jamais aux résolutions qui condamnent l'État juif (6). Mais on peut retenir quatre facteurs explicatifs de la proximité constante et parfois déconcertante de ces États à son égard.   



L'attrait américain, le viatique juif et israélien...



À force de ne s'attarder que sur le passé communiste des États d'Europe de l'Est, on néglige trop souvent leur autre dénominateur commun : de l'Estonie à la Bulgarie, de la République tchèque à la Hongrie en passant par la Slovaquie, la Roumanie et bien entendu la Pologne, tous ces États furent le théâtre principal du génocide juif commis par les nazis entre 1941 et 1945. Après quatre décennies d'antisémitisme d'État de type communiste (déguisé en antisionisme) et des siècles d'antisémitisme clérical (comme en Pologne), les sociétés et les élites est-européennes ne se convertirent certes pas à un philosémitisme soudain qui les aurait projetées - mauvaise conscience oblige - vers Israël (7) ! La clé de leur comportement réside avant tout dans l'attrait qu'exercent sur eux les États-Unis. Dans l'espoir d'attirer des investissements américains, publics et privés, ainsi qu'un soutien militaire face au géant russe, les gouvernements est-européens ont multiplié les gestes mémoriels. Des politiques muséales se mettent en place (Roumanie, Lituanie, Pologne) - bien que modestes et entrecoupées de blocages proches du négationnisme (Croatie) ; on réhabilite d'anciennes synagogues et autres vestiges de la vie juive anéantie par les nazis (Varsovie) ; on déploie des scénographies et une rhétorique censées traduire une vraie empathie (8). On sait bien, à la tête de ces États désargentés et inquiets à l'idée d'un retour de la menace russe, que l'implication des États-Unis dans le souvenir de la Shoah et leur attachement politique et stratégique à Israël sont d'autant plus pérennes que liés à la formidable poussée des évangéliques, spirituellement très proches du sionisme et de son fruit politique (9). Les historiens devront un jour se pencher sur le rapport fantasmé qu'entretiennent certains pouvoirs à la double équation suivante : Juifs = Israël = États-Unis. La chef du gouvernement roumaine Viorica Dancila, en visite officielle en Israël le 27 avril 2018, n'a-t-elle pas été ouvertement soupçonnée de chercher à « se rapprocher de l'administration Trump » (10) ? Quant à l'importance fondamentale qu'accordent tous les pouvoirs est-européens à l'Alliance atlantique - autrement dit, à la protection américaine -, elle fut exprimée quinze ans auparavant à Paris par Bronislaw Geremek, alors ministre polonais des Affaires étrangères lors d'un colloque organisé au Sénat. Sévèrement sermonné par l'auditoire en tant que représentant d'un État qui venait de suivre Washington et ses alliés dans leur expédition en Irak, l'intellectuel (parfaitement francophone) répondit : « Ici, vous ne vous rendez pas compte que pour nous, à l'est de l'Europe, si l'Union européenne signifie la prospérité, l'Otan représente la survie... » (11).



 



La très faible interaction avec le monde arabo-musulman



 



Sur les plans économique et énergétique, l'Europe de l'Est et la sphère arabo-musulmane n'entretiennent que des rapports marginaux, y compris avec les États du Golfe : d'une part, le pétrole et le gaz naturel proviennent exclusivement de Russie ; d'autre part, les riches émirs ne se sont jamais intéressés à cette zone qui ne fabrique guère de produits de luxe. Avec les pays d'Afrique du Nord, les volumes d'échanges sont plus faibles encore. Autrement dit, les nouveaux membres de l'UE ont toute latitude pour développer avec Israël des relations économiques, technologiques et diplomatiques sans craindre d'éventuelles mesures de rétorsion, devenues par surcroît très improbables compte tenu des divisions du camp arabe.



Cette absence d'interaction se retrouve aussi en matière démographique. Les gouvernements d'Europe orientale n'eurent jamais à se poser la question de la gestion politique ou électorale de minorités musulmanes, sauf en Bulgarie qui abrite une population turque et tatare d'ancienne souche. De ce point de vue, le rapport avec Israël est d'autant plus décomplexé que les partis et les mouvements de gauche - globalement plus attachés à la cause palestinienne que ceux de droite depuis au moins un demi-siècle - sont électoralement en perte de vitesse.



Face à la Turquie de M. Erdogan : les cas grec et chypriote



Alors que la Turquie avait entretenu, bon an mal an, des rapports cordiaux (et même chaleureux entre 1996 et 2001, sous l'impulsion de Shimon Pérès, via un accord de partenariat militaire) avec l'État hébreu, le pouvoir islamo-nationaliste de Recep Tayyip Erdogan fait brutalement machine arrière, en 2010, suite à la calamiteuse affaire du Navi Marmara (12). En d'autres temps, sans doute, le gouvernement israélien aurait choisi de faire profil bas, tentant de conserver l'amitié de l'un des rarissimes États musulmans à ne pas le repousser. Mais cette fois, il décide de répliquer, multipliant les offres de partenariat vis-à-vis des voisins de la Turquie en délicatesse avec Ankara, la Grèce et Chypre en tête. Son entreprise de séduction rencontrera un réel succès ; et cela, pour deux raisons. 



La première tient à la montée d'un sentiment anti-turc : après sept années (2003-2010) d'ouverture diplomatique et économique, le premier ministre puis président Erdogan a amorcé un virage conservateur, proche de l'islamisme radical, placé sous le signe du néo-ottomanisme. Devenu foncièrement anti-européen, le pouvoir turc n'hésite plus à faire référence à la conquête de Constantinople (1453) et à agiter la menace de flux migratoires massifs depuis son territoire vers l'Europe.



Seconde motivation : le partage des vastes gisements de gaz naturel découverts au large de Chypre (comme ailleurs en Méditerranée orientale). Ankara en revendique une partie importante alors même qu'ils se trouvent dans les eaux territoriales de la République de Chypre - membre de l'UE - et non dans celles de la République du nord de l'île, occupée par la Turquie et non reconnue par la communauté internationale.



Cette radicalisation tous azimuts des positions turques, qui s'est confirmée au cours des Printemps arabes entre 2011 et 2013 par un soutien sans faille d'Ankara aux Frères musulmans contre les forces laïques et nationalistes, va pousser Athènes et Nicosie à accepter la main tendue par Israël. La première de ces deux capitales - fait sans précédent depuis 1948 - passe ainsi un accord avec l'État juif dans le domaine du renseignement, tandis que la seconde signe un traité bilatéral qui fixe les frontières maritimes afin d'éviter tout litige relatif à l'exploitation des gisements gaziers sous-marins.



 



Effondrement arabe et relégation du dossier palestinien : quand disparaît la menace de pressions arabes



 



Entre le choc pétrolier de 1973-1974 et l'annexion par l'Irak du Koweït en 1990, il existait un bloc géopolitique arabe. Il était, certes, relativement désuni par la guerre froide et par des rivalités internes, souffrait de faiblesses militaires criantes (cf. les échecs face à Israël), affichait sur le plan économique un contraste aigu entre les producteurs de brut et les autres, et accusait un retard technologique gigantesque par rapport à l'Occident et à des dragons asiatiques alors en plein essor. Mais ce bloc n'en existait pas moins. Or le contre-choc pétrolier de 1986 et les déchirements inhérents aux guerres d'Irak ont commencé à miner sa cohésion. Une série d'événements vont finir par le fissurer puis par le désagréger : guerre civile et partition de facto en Somalie ; partition officielle du Soudan ; guerres et coups d'État incessants en Irak ; chaos et guerre civile en Syrie, au Yémen, en Libye ; fragilisation de l'Égypte (Sinaï) ; blocus du Qatar par ses voisins du Conseil de coopération du Golfe ; persistance de l'hostilité entre le Maroc et l'Algérie, etc. (13).



La balkanisation du monde arabe a une conséquence très concrète : elle met définitivement un terme à toute possibilité de peser sur les États européens afin de porter des coups à Israël. L'embargo de 1948 et les incertitudes sur l'approvisionnement en pétrole après 1973 avaient pu convaincre certains chefs d'État et de grandes entreprises de distendre leurs liens avec l'État hébreu ; ce n'est plus le cas à partir des années 1990 (14). Non seulement le « monde arabe » est devenu trop faible pour pouvoir menacer économiquement - y compris sur le plan pétrolier en raison, notamment, de l'exploitation des schistes nord-américains - les États de l'UE, mais son obsession de la montée en puissance de l'Iran chiite n'incite même plus la plupart des membres de la Ligue arabe à chercher à nuire à Israël. Ne restent, parmi les piliers du vieux « front du refus » des années 1960-1970 ayant survécu au chaos, à l'embargo ou aux déchirements internes, que l'Algérie et le Soudan - ce dernier étant, depuis 2011, définitivement amputé de sa partie méridionale pétrolifère...



 



Israël-Palestine : d'un grave conflit à un simple contentieux ?



 



L'anarchie sanglante qui s'est emparée de l'Afrique des grands lacs, responsable de cinq à six millions de morts en deux décennies ; la piraterie dans les golfes d'Aden et de Guinée qui menace une partie du trafic maritime mondial ; la guerre civile en Syrie et ses implications russe, turque, saoudienne, israélienne et iranienne ; le djihadisme mondialisé de l'Afghanistan au Sahel en passant par l'Irak ; les menées russes en Crimée et en Ukraine orientale ; le nucléaire iranien ; la guerre larvée au Sud-Caucase ; ou encore les tensions dans le Nord-Est asiatique... Dans toutes ces crises, l'UE intervient ès qualités (Atalante, force au Kivu congolais, etc.) ou par l'intermédiaire de certains de ses membres (intervention française au Mali, en Syrie et en Irak). Diplomatiquement, elle est présente à peu près partout. Mais sur un seul et unique dossier - celui du conflit israélo-palestinien -, l'UE affiche ses divisions. Tout récemment, trois États est-européens - République tchèque, Roumanie et Hongrie - sont allés jusqu'à refuser de signer un texte commun qui condamnait le transfert de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, Prague et Bucarest envisageant même d'emboîter le pas aux États-Unis. 



 



Le cas emblématique des trois principales puissances



 



Du 3 au 5 juin 2018, au cours d'un de ces voyages marathons qu'il affectionne, Benyamin Netanyahou rencontre successivement les chefs de l'exécutif des trois principales puissances européennes. On a dit qu'il n'avait pas réussi à les convaincre de renégocier de fond en comble l'accord sur le nucléaire iranien dont le président américain s'était retiré un mois auparavant. Le constat est juste, mais est-ce bien là l'essentiel ? Le fait important n'est-il pas que Theresa May, Emmanuel Macron et Angela Merkel aient accédé à la demande de ce premier ministre nationaliste souvent considéré comme maximaliste et l'aient accueilli chaleureusement, sans lui adresser la moindre remontrance, alors même qu'il arrivait dans un contexte de désaccords profonds sur l'Iran, Jérusalem et les violences à Gaza ? Cette triple visite illustre, en tout cas, le nouveau cours des relations entre ces trois grandes puissances européennes et Israël.



 



Merkel l'inconditionnelle



 



L'Allemagne fut, demeure et restera sans doute un cas particulier s'agissant des rapports avec Israël. Depuis l'établissement (difficile) de relations diplomatiques en 1965, et quelles que fussent les politiques successives de Bonn puis de Berlin, elle n'a jamais voté une seule condamnation au titre du chapitre VII de la charte des Nations unies, celles ouvrant à des sanctions. Au-delà de cette règle empirique, l'Allemagne mène une politique israélienne plutôt moins sévère que celles de ses partenaires européens. Cette attitude non hostile mais finalement assez peu engagée change avec Angela Merkel. Depuis son accession à la chancellerie en 2005, cette fille de pasteur qui a grandi dans une Allemagne de l'Est (RDA) communiste et donc violemment antisioniste a, en effet, considérablement contribué au rapprochement entre les deux pays. Son discours à la Knesset, le 18 mars 2008, où elle réalisa l'exploit rhétorique de ne pas mentionner une seule fois le dossier palestinien, ses votes presque systématiquement favorables à Israël tout au long de la décennie 2010 (tel le refus, en mai 2018, de mêler sa voix à une résolution koweitienne condamnant les « violences israéliennes » à la frontière de Gaza) ou encore et surtout la vente de trois sous-marins lanceurs d'engins au profit de Tsahal (acquisition absolument sans précédent dans l'histoire de l'État hébreu, qui le propulse dans le club ultra-fermé des puissances dotées de la triade nucléaire) traduisent une authentique alliance politico-militaire qui ne dit pas son nom (15).



 



May encouragée par le Brexit et les outrances travaillistes ?



 



Sur le plan des relations avec Israël, le Royaume-Uni ne s'est jamais distingué des autres pays européens, y compris après son adhésion à la CEE en 1972. Alignée ni sur les États-Unis (qui se rapprochent d'Israël à partir de 1967) ni sur la France de Valéry Giscard d'Estaing (qui s'en éloigne), Londres était surtout soucieuse de préserver ses acquis régionaux : ses bases en Jordanie - un royaume créé de toutes pièces par ses soins au sein du mandat de la SDN ; et son commerce avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Or, comme en Allemagne (de manière certes moins spectaculaire), l'évolution va dans le sens d'un resserrement des liens avec l'État juif. Ainsi, en 2011 et 2012, Londres refuse de voter l'intégration à l'ONU de la Palestine, arguant d'obstacles juridiques et institutionnels (16). Plus récemment, Theresa May recevait Benyamin Netanyahou à bras ouverts pour célébrer l'anniversaire de la déclaration Balfour, le 2 novembre 2017, affirmant devant un parterre de personnalités : « C'est l'un des textes les plus importants de l'Histoire. Il montre le rôle crucial de la Grande-Bretagne dans la création d'une patrie pour le peuple juif » (17). Jamais aucun de ses prédécesseurs à Downing Street n'avait aussi clairement assumé cette déclaration, surtout dans un tel contexte : la présence d'un premier ministre israélien - a fortiori nationaliste - et une date symbolique.



Rien dans l'itinéraire politique de Theresa May (ni dans celui du parti conservateur, du reste) n'implique spécialement une proximité avec Israël, mais deux facteurs ont sans doute joué : d'une part, les outrances antisémites du parti travailliste de Jeremy Corbyn, dont il convient de se distinguer le plus radicalement possible ; et, d'autre part, le Brexit qui permet au gouvernement britannique de s'affirmer plus librement sur certains dossiers diplomatiques sensibles. Ce ne sont là qu'hypothèses, mais le fait demeure : avec un volume d'échanges bilatéraux en hausse (comme pour les autres États de l'UE d'ailleurs) et une mansuétude diplomatique plus affirmée, Londres s'est rapprochée d'Israël en l'espace de quelques années seulement.   



Macron : pragmatisme et, « en même temps », partenariat stratégique... 



En France, l'infléchissement en faveur d'Israël s'est effectué en plusieurs étapes à partir de 1981 et a connu une nette accélération sous l'impulsion du tandem Sarkozy-Kouchner entre 2007 et 2012 (18). Comme pour l'Allemagne et le Royaume-Uni, c'est d'abord à travers les votes à l'ONU que s'exprime cette connivence : en 2011 et 2012, Paris refuse de s'associer à une majorité, aussi bien à l'Assemblée générale qu'au Conseil de sécurité, favorable à l'adhésion de la Palestine comme État membre de plein droit. Loin de s'inscrire dans une posture purement symbolique, ce positionnement aura des retombées tangibles. Ainsi, au sein de l'exécutif onusien, il s'en faudra d'une voix - celle de la France, si l'on considère ce qu'a été naguère sa politique proche-orientale - pour que la Palestine devienne membre des Nations unies...



Plus près de nous, les relations franco-israéliennes furent d'autant plus chaleureuses sous François Hollande que le président socialiste - ami de longue date d'Israël dans une forme de sensibilité « [guy-]molletiste » - avait adopté une politique intransigeante face à l'Iran sur la question nucléaire. Des mois durant, en 2013 et 2014, c'est Paris qui bloque à plusieurs reprises un accord définitif (finalement conclu le 14 juillet 2015), faute d'obtenir des garanties suffisantes en cas de non-respect du traité par Téhéran (19). Le « droit à la sécurité d'Israël », rappelé par François Hollande à la Knesset le 19 novembre 2013, ne sonne pas aux oreilles des Israéliens comme une parole creuse mais traduit, au regard de la position française sur le dossier iranien, une profonde empathie.



Dès sa prise de fonctions, Emmanuel Macron a choisi de réunir une date symbolique - un 16 juillet, jour anniversaire de la rafle du Vel' d'Hiv' de 1942 - un invité emblématique - le premier ministre israélien - et un lieu édifiant - le square des Martyrs juifs du Vel' d'Hiv' - pour affirmer ce qu'aucun président français n'avait énoncé auparavant, à savoir que « l'antisionisme est une forme déguisée d'antisémitisme » (20). Cette déclaration, tout à fait inédite pour un chef d'État français et européen, sera suivie en décembre 2017 d'une réaction à peine moins étonnante : à l'annonce par Donald Trump du prochain transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem, le 17 décembre 2017, le chef de l'État français dira « regretter » l'initiative et non la « déplorer » ou la « condamner », termes plus sévères et bien plus courants en ce genre de circonstances. Dans le même esprit, la visite de Benyamin Netanyahou à Paris, le 5 juin 2018, bien que dépourvue d'accolade sur le perron de l'Élysée, à l'inverse des deux précédentes, se déroule dans un climat cordial. Lors de la conférence de presse commune, le président français tient des propos très amènes sur les relations entre les deux pays, se contentant de réaffirmer à demi-mot la nécessité de revenir au processus de paix. Quelques instants plus tard, Emmanuel Macron et Benyamin Netanyahou inauguraient solennellement la saison croisée franco-israélienne au Grand Palais (21)...



Emmanuel Macron, contrairement à Angela Merkel mais à l'instar de Theresa May, n'est pas écrasé par le poids de l'Histoire. Son approche des relations internationales est suffisamment réaliste et pragmatique (n'affirme-t-il pas lui-même sa préférence pour une politique « gaullo-mitterrandienne » ?) pour ne pas privilégier a priori une relation spéciale avec l'État hébreu. Alors comment expliquer cette proximité, sinon par la prise en compte des évolutions proche et moyen-orientales ? À commencer par l'incapacité ou le refus d'un monde arabe paupérisé, balkanisé et arc-bouté contre l'Iran de persister dans une opposition frontale à Israël. Et la nécessité, pour la France, d'écouler du côté arabe du Golfe des matériels militaires à haute valeur ajoutée.



L'Europe sera-t-elle la grande alliée d'Israël dans les prochaines décennies ? Sans doute pas en tant que telle, faute de vouloir afficher une véritable unité sur des dossiers aussi lourds que la politique russe, la question migratoire ou encore les relations avec les États-Unis et l'Alliance atlantique. En revanche, des facteurs internes et externes - des déchirures interarabes aux intérêts commerciaux, en passant par la montée en puissance économique et technologique d'Israël - constituent autant de raisons de croire à la progression des rapports bilatéraux entre chacun des États de l'UE et l'État hébreu. Si cette tendance devait se confirmer, Israël aurait donné corps, un demi-siècle plus tard, aux ultimes recommandations de son fondateur David Ben Gourion : toujours disposer d'au moins une puissance alliée en cas de conflit, et amener l'ensemble de l'Occident à soutenir l'État juif.




 
Notes de :


(1) Thèse développée dans de nombreux travaux, dont : Sharon Pardo et Joel Peters, Uneasy Neighbor : Israel and the European Union, Plymouth, Lexington Books, 2010.



(2) En avril et mai 2018, à l'appel du mouvement islamiste palestinien Hamas, des milliers de manifestants s'étaient approchés de la barrière séparant Israël de la bande de Gaza, la plupart pacifiquement, parfois dans l'intention de la franchir. Les affrontements avec l'armée israélienne avaient fait une centaine de tués, dont cinquante activistes du Hamas.



(3) Commentant la situation au Proche-Orient, de Gaulle se laissera aller à affirmer que « (...) le peuple juif est resté ce qu'il avait été de tous temps : un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur ».



(4) Interrogé par des journalistes sur le perron de l'Élysée à propos de l'offensive syro-égyptienne du 6 octobre 1973 contre Israël, Michel Jobert avait répondu sur un ton ironique : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? » Quant à la circulaire Barre de 1976, elle encourageait les entreprises françaises à se conformer au boycott arabe des entreprises israéliennes, l'État se portant garant du préjudice commercial éventuellement subi.



(5) L'accord de 1995 marque une étape importante, mais il convient d'ajouter qu'entre 2005 et 2010, en dépit d'un contexte Israël-Hamas et Israël-Hezbollah très tendu, plusieurs accords d'approfondissement économique sont conclus par l'UE, jusqu'à l'intégration d'Israël au sein de l'OCDE.



(6) Ce positionnement est particulièrement flagrant depuis le début des années 2010, autant au Conseil de sécurité qu'à l'Assemblée générale ou à l'Unesco.    



(7) La République tchèque constitue néanmoins une spécificité : jamais les élites comme le petit peuple n'exprimèrent d'antisémitisme fort. Lors de la guerre d'Indépendance d'Israël en 1948, puis immédiatement après la chute du bloc communiste en 1988-1990, Prague a été sans discontinuer la plus pro-israélienne des capitales d'Europe centrale et orientale.



(8) En avril 2003, à l'occasion du 60e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie, la Pologne acceptait que des chasseurs-bombardiers de Tsahal survolent l'ancien camp d'extermination d'Auschwitz, dans le cadre d'une cérémonie spectaculaire qui a aussi vu des troupes israéliennes terrestres, une chorale et quantité de drapeaux être déployés face à l'entrée du camp.



(9) Ni la loi adoptée par le Sénat polonais pénalisant par de lourdes peines de prison les personnes « coupables d'attribuer à la nation ou à l'État polonais, de façon publique et en dépit des faits, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis commis par le IIIe Reich allemand... » (2018), ni la présence d'un ministre de la Culture négationniste en Slovaquie (2016), ni même les saillies récurrentes et très ambiguës de membres du gouvernement hongrois contre le milliardaire juif américain George Soros (décennie 2010), n'ont à ce jour sérieusement remis en cause la proximité diplomatique entre les États concernés et Israël.



(10) « Roumanie : nouveau bras de fer politique autour de l'ambassade à Jérusalem », Le Courrier des Balkans, 27 avril 2018.



(11) Colloque organisé par l'École supérieure de gestion de Paris le 4 mars 2003.



(12) Du nom de ce navire affrété par une ONG islamo-humanitaire turque afin de « lever le blocus » de Gaza, arraisonné le 31 mai 2010 par Tsahal. Dix activistes turcs sont tués et plusieurs soldats israéliens blessés dans les combats à bord.



(13) Effondrement et balkanisation traités dans : Frédéric Encel, Géopolitique du printemps arabe, PUF, 2015, réédité en 2016, lauréat du Grand prix de la société de géographie.



(14) Jusqu'en 1981, la tristement fameuse circulaire Barre (du nom du premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing) encourageait les entreprises françaises à se soumettre à l'embargo économique de la Ligue arabe à l'encontre des entreprises israéliennes. 



(15) Les États-Unis, pour leur part, n'avaient jamais accepté de vendre à Israël ce type d'engins stratégiques, comme d'ailleurs tout élément lié au nucléaire militaire. La triade nucléaire correspond aux trois vecteurs : bombardiers stratégiques, missiles porteurs d'ogives et sous-marins lanceurs d'engins (balistiques à tête nucléaire). Angela Merkel fut le premier chancelier allemand à se rendre en Israël, et elle entama et clôtura son discours en hébreu. Sur le fond, elle affirma que « l'Allemagne n'abandonnerait jamais Israël et demeurerait son partenaire et ami réel », Haaretz, 18 mars 2008.



(16) Comme la France, le Royaume-Uni ne reconnaît comme États que des entités politiques dotées des attributs de la souveraineté.



(17) Gilbert Achcar, « OpenDemocracy », Courrier international, no 31, mai 2018.



(18) Élie Barnavi, « Israël et la France : des relations en dents de scie », in Alain Dieckhoff (dir.), L'État d'Israël, Fayard, 2008. 



(19) Du nom du chef du cabinet français lors de l'intervention de Suez de 1956, le SFIO (socialiste) Guy Mollet, très favorable à Israël. Cette proximité s'accompagne d'un relèvement du volume d'échanges bilatéraux, celui-ci dépassant en 2017 les 3 milliards de dollars.  



(20) Le Monde.fr, 18 juillet 2017.



(21) Pour prendre toute la mesure de la proximité de la France d'Emmanuel Macron avec Israël, il convient de rappeler la statistique des occurrences liées à cette conférence de presse conjointe, outre les formules de politesse protocolaires. En moins de 15 minutes d'intervention, le président français aura prononcé deux fois « coordination » (anti-terroriste, avec remerciements à Israël), deux fois « amitié », une fois « relation historique et stratégique », une fois « liens humains (...) relations denses », quatre fois « sécurité d'Israël », se prononçant par ailleurs quatre fois sur sa « préoccupation » liée à l'Iran (en Syrie, sur le plan nucléaire, etc.) et enfin condamnant « toute forme d'incitation à la violence » en nommant distinctement le Hamas...



Tout cela lors d'une troisième rencontre au sommet en moins d'un an, dans un contexte post-violences meurtrières à la frontière Israël-Gaza, en l'absence de processus de paix, et face à un axe Trump-Netanyahou illustré par le transfert par le premier de l'ambassade américaine à Jérusalem ! Jadis, en onze ans de présidences Pompidou-Giscard d'Estaing, on n'avait pas enregistré une seule visite croisée (avec des premiers ministres israéliens pourtant travaillistes de 1969 à 1977), et les échanges diplomatiques (glaciaux), culturels et commerciaux étaient indigents...