POLITIQUE INTERNATIONALE N° 98 - HIVER 2003

PAROLES DE SAGE

Entretien avec Paul Volcker
Ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis (1979-1987)
conduit par
William J. Holstein
Journaliste


William Holstein - Tant à la présidence de la Réserve fédérale américaine, de 1979 à 1987, qu'à la tête de la Commission trilatérale, de 1991 à 2001, vous vous êtes toujours présenté comme un farouche partisan d'une coopération renforcée entre les grandes nations développées (Amérique du Nord, Europe, Japon) pour gérer l'économie mondiale. Où en est-on aujourd'hui ? Comment la coopération internationale se porte-t-elle ?
Paul Volcker - Pas aussi bien qu'il le faudrait ! Il y a dix ans, la chute de l'empire soviétique avait provoqué une vague d'euphorie. On croyait voir s'ouvrir une ère nouvelle, une période de croissance et d'intégration économique mondiale ininterrompues. Tout le monde allait en profiter ! Or si les États-Unis ont connu une prospérité exceptionnelle au cours de la seconde partie des années 1990, le reste du monde, lui, n'a pas eu une fortune comparable. Un mouvement " anti-mondialisation " s'est donc développé, qui prend parfois des formes violentes. A-t-il un sens ou bien constitue-t-il une aberration historique ? Nous devons, en tout cas, reconnaître que les performances de l'économie mondiale sont médiocres. Le Japon s'est enfoncé dans la crise. Les pays émergents, en particulier, ont souffert. Les deux seules économies qui semblent avoir tiré leur épingle du jeu sont la Chine et l'Inde, deux nations en marge du processus de mondialisation. Ce constat nous pose un vrai problème.
W. H. - La politique américaine en matière de gestion budgétaire et de déficit commercial ne représente-t-elle pas une menace pour l'ordre mondial, tout comme la récente série de faillites et de scandales financiers ?
P. V. - Malgré la récession - dont l'ampleur est restée limitée - les États-Unis bénéficient du taux de croissance le plus élevé des pays industrialisés. Ce qui, du fait de notre tendance à importer massivement, profite à tout le monde, du moins sur le court terme. Notre croissance reste, néanmoins, fondée sur une série d'éléments qui ne sauraient durer indéfiniment : nous avons tendance à consommer quasiment tout notre revenu ; notre déficit commercial atteint un niveau record, de l'ordre de 500 milliards de dollars par an ; nous sommes très endettés. Nous finançons facilement notre déficit en raison de l'attraction exercée par le marché américain sur les capitaux étrangers. Mais cette situation reflète moins notre force que la faiblesse du reste du monde. Nous ne parviendrons pas à fonder une prospérité durable sur un terreau aussi peu fertile.
W. H. - Ne craignez-vous pas que l'affaire Enron et la mise en cause du cabinet d'audit Arthur Andersen ne sapent la confiance des investisseurs dans le marché américain ?
P. V. - Cette question pose le problème de l'exportation du modèle de gouvernance " anglo-saxon ". Lors de la crise asiatique, au cours des années 1997-1998, les partisans du modèle américain triomphaient. Ils donnaient des leçons aux pays en crise : " Pourquoi n'adoptez-vous pas nos modes de gestion ? Parce que vos mœurs corporatistes et clientélistes vous en empêchent ? " Personnellement, j'ai toujours considéré qu'une telle autosatisfaction était déplacée. Les dossiers Enron, puis Worldcom, ont porté un coup sévère à cette assurance outrancière. Les groupes " anti-mondialisation " en tirent argument pour conforter leurs inquiétudes. C'est de bonne guerre. Mais je crois que ces événements soulèvent, quand même, une vraie interrogation, à laquelle nous ne pourrons répondre qu'en réformant nos modes de gouvernance d'entreprise et de contrôles comptables. La loi Sarabanes-Oxley, qui vient d'être promulguée, représente un pas dans la bonne direction (1).
W. H. - Pensez-vous vraiment que ce pas sera suffisant ?
P. V. - Il est trop tôt pour le savoir. Le texte a été adopté, mais tout dépendra de son application et de l'action de la Securities and Exchange Commission (SEC). Cette dernière a une réputation d'indépendance, d'intégrité, et de compétence. Mais, en réalité, elle ne fonctionne pas très bien, en partie par manque d'argent et de personnel. Les salaires ne sont pas suffisamment élevés à la SEC pour maintenir un degré d'expertise à la hauteur de la complexité croissante des problèmes à traiter. La loi Sarabanes-Oxley permet, certes, d'augmenter le budget de la SEC, mais rien n'a encore été fait. Cette inaction signifie que le soutien de l'administration républicaine n'est, sans doute, pas totalement acquis.
W. H. - Revenons à la politique macro-économique. L'Amérique souffre d'un double déficit : budgétaire et extérieur. Résultat : le monde est inondé de dollars. Certains analystes dénoncent, depuis longtemps, le danger que cette situation fait peser sur la stabilité monétaire internationale. Mais les Américains ne semblent pas s'en inquiéter. Pourquoi ?
P. V. - Au cours des vingt dernières années, les États-Unis ont conforté leur statut de " superpuissance " et leur rôle de principal point d'ancrage de la croissance mondiale, alors que, partout ailleurs, les incertitudes n'ont cessé de croître. L'Amérique exerce, par conséquent, une attraction encore plus forte sur les capitaux internationaux - ce qui permet, comme je l'ai déjà souligné, au déficit extérieur de perdurer anormalement. Au cours des années 1990, les États-Unis ont donné au reste du monde une leçon de rectitude budgétaire. Le retour au déficit est très récent. Un ou deux ans auparavant, notre situation était exemplaire. Actuellement, elle se détériore. Mais cette dégradation ne représentera pas vraiment un problème tant que l'Amérique demeurera une maison bien tenue.
W. H. - La perception des États-Unis comme point d'ancrage de la stabilité mondiale peut-elle durer ?
P. V. - Si nous ne corrigeons pas nos déséquilibres - l'excès de consommation, une dépendance croissante par rapport aux importations -, un réajustement finira nécessairement par s'imposer. Et il se fera dans la douleur.
W. H. - Que pensez-vous de l'état du système financier international ? Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale sont-ils à la hauteur de la tâche à accomplir ?
P. V. - Ils opèrent dans un environnement difficile, dominé par la question - qu'il faut prendre très au sérieux - des pays émergents. Il s'agit généralement d'économies très petites qui ont été plongées brutalement dans le bain de la finance internationale. L'ouverture des marchés leur a profité, du point de vue de la croissance. Mais cette exposition sans frein aux turpitudes des changes a des effets pervers. La finance internationale est très instable. Et lorsque cette instabilité frappe de petits pays aux institutions mal développées et fragiles, les résultats peuvent être très douloureux. La fluctuation des taux de change entraîne, en effet, celle des taux d'intérêt et, donc, de l'économie. Il est alors nécessaire de mettre en place des plans de stabilisation qui ne favorisent guère la croissance et qui déclenchent des processus de contagion d'un pays à l'autre.
W. H. - Vous êtes plutôt critique vis-à-vis des politiques du FMI...
P. V. - Dans une certaine mesure, oui. Mais le problème fondamental est que l'on demande au FMI de réaliser l'impossible et de gérer un système économique mondial devenu extrêmement complexe. Or le Fonds ne dispose pas de recettes magiques. On a cru que l'on pouvait tout régler en généralisant le flottement des monnaies. Mais cette solution fait penser à l'alcoolique qui croit se soigner en buvant une bouteille de plus ! Les changes flottants flottent, par définition - ce qui touche particulièrement les plus petits pays qui, pour se protéger, cherchent à se raccrocher à un nouveau point fixe. Certains réussissent, mais nombre d'autres ne le peuvent pas. Il existe une flagrante incompatibilité entre les énormes difficultés auxquelles se heurtent les États émergents du fait de l'instabilité de leur environnement et les réponses que le gotha des économistes leur propose en leur conseillant de laisser flotter leur monnaie. Ce système ne peut pas marcher. Instinctivement, les pays en développement ressentent le besoin de s'ancrer à un pôle solide. Cette tendance est à l'origine de la dollarisation et des " currency boards " (2). En Europe, certaines nations ont choisi de se raccrocher à l'euro pour intégrer une zone puissante et relativement stable. Mais l'Argentine, par exemple, ne dispose pas d'une telle possibilité. Buenos Aires a tenté d'aligner le peso sur le dollar, mais la solution n'a pas fonctionné sur le long terme parce que les Argentins n'en ont pas profité pour régler leurs problèmes internes. Leurs exportations ont, par ailleurs, été frappées de plein fouet par la baisse de l'euro et du yen vis-à-vis du dollar, puis par le décrochage du Brésil. Que pouvaient faire ces pauvres Argentins dans une telle situation ?
W. H. - Imaginons que l'économie de la planète et le système financier international soient totalement intégrés, que plus aucune barrière douanière ne subsiste, que tout soit libre. Une telle utopie ne pourrait pas fonctionner sans une monnaie mondiale. D'après vous, celle-ci a-t-elle une chance de voir le jour ?
P. V. - Nous risquons plutôt de nous retrouver avec trois zones monétaires : une zone européenne ; une zone américaine ; et - dans vingt-cinq ans peut-être -une zone asiatique, liée au renminbi chinois. Faudra-t-il s'en féliciter ? Ce n'est certainement pas le genre de monde dans lequel j'ai envie de vivre. Plutôt qu'un univers éclaté entre trois espaces rivaux, je préférerais un système plus nettement multilatéral, à l'image de ce dont nous rêvions à l'époque des accords de Bretton Woods, en 1944.
W. H. - Vous avez toujours été favorable à l'euro. Vous avez souvent déclaré que son introduction encouragerait la croissance en Europe. Or cette dernière stagne. Pourquoi ?
P. V. - La croissance européenne n'est pas très forte, il faut le reconnaître. Elle ne l'était pas non plus avant l'entrée en vigueur de l'euro. Mais cette dernière ne l'a pas relancée. Je n'ai jamais dit, cependant, qu'une monnaie unique pourrait, à elle seule, parvenir à le faire. J'espérais, surtout, qu'elle inciterait les Européens à entreprendre les grandes réformes qui sont nécessaires pour améliorer la productivité sur le Vieux continent, ce qui ne s'est pas produit d'une manière aussi forte et déterminante que je le pensais.
W. H. - Les tensions qui se développent entre les États-Unis et l'Allemagne vous inquiètent-elles ?
P. V. - Bien sûr. L'Allemagne avait pris la place du Royaume-Uni comme partenaire privilégié des États-Unis parce qu'elle était devenue plus puissante économiquement. Nous adoptions, en général, les mêmes positions idéologiques. Cette relation particulière se trouve actuellement remise en question, et pas seulement par l'affaire irakienne. La place de l'Allemagne au sein de l'Europe n'est plus aussi forte. L'élargissement est, désormais, l'une des préoccupations les plus importantes des Européens, avec l'euro et le ralentissement de la croissance. L'Europe se sent davantage capable de se suffire à elle-même et ne cultive plus ses liens avec l'Amérique avec autant d'intensité qu'autrefois. D'autant que la menace soviétique a disparu. On en revient à la dérive des continents que j'évoquais, il y a quelques instants : le monde sera-t-il plus heureux lorsque cohabiteront deux zones, européenne et américaine, quasi autosuffisantes, mais connaissant de graves problèmes internes ? Chacun de ces espaces deviendra, peut-être, de plus en plus indifférent à ce qui se passe chez l'autre. Il faut se préparer à cette éventualité.
W. H. - Quelles pourraient être les conséquences économiques de cette dérive ? Européens et Américains continueront-ils à coopérer en cas de crise financière ?
P. V. - Si des blocs monétaires régionaux se constituent, nous aurons à faire face à des crises financières d'un nouveau genre. Chaque bloc tentera de résoudre par lui-même ses propres problèmes. Les Américains s'occuperont des Américains, les Européens des Européens, les Asiatiques des Asiatiques. Pourquoi pas ? Mais la coopération et l'entraide appartiendront, alors, au passé. Le monde est pris entre deux grandes tendances contradictoires. D'un côté, l'Europe et les États-Unis, auxquels s'ajoutent le Mexique et le Canada, tendent à constituer de vastes ensembles continentaux autosuffisants. Le commerce extérieur n'a, pour eux, qu'une importance relativement limitée. Leurs importations et leurs exportations ne comptent que pour 10 à 15 % de leurs PNB respectifs. D'un autre côté, on trouve une myriade de petits États émergents qui se débrouillent comme ils peuvent mais qui restent extrêmement vulnérables aux moindres aléas de leur environnement. Comment parviendront-ils à s'en tirer ? Ce sont des pygmées qui vivent au milieu des géants. Nous sommes confrontés à un vrai problème d'asymétrie qui n'est pas du tout considéré par les institutions monétaires actuelles.
W. H. - Vous avez souvent répété que la Chine allait devenir la principale puissance du continent asiatique. Que pèse-t-elle, pourtant, face aux 11 000 milliards de dollars de richesse nette du Japon ?
P. V. - L'Asie devra surmonter l'opposition, qui grandit en son sein, entre un Japon extrêmement riche et une Chine plus pauvre, mais dont la population est dix fois plus nombreuse. Le Japon a un comportement insulaire. Il décourage l'immigration et cultive un idéal de pureté. Il ne se mêle guère des affaires du reste du monde. Il pourrait dominer l'Asie, la guider. Il a, d'ailleurs, lourdement investi dans les économies émergentes de la région et, notamment, en Chine. Il rechigne, cependant, à assumer le rôle qui lui revient, à la fois pour des raisons historiques et culturelles.
W. H. - Admettons que les Chinois atteignent le niveau de vie dont jouissaient les Américains en 1960, avec, par exemple, les mêmes coefficients de consommation de pétrole. Compte tenu de leur nombre, ne croyez-vous pas qu'ils risquent de bouleverser l'économie mondiale ?
P. V. - En 1960, le niveau de vie des Américains était, déjà, près de dix fois supérieur au niveau de vie actuel des Chinois. Le PNB de la Chine est de l'ordre de 1 000 milliards de dollars, soit un cinquième du PNB du Japon, avec une population dix fois plus nombreuse. Faites le calcul. En moyenne, le revenu par tête est assez faible. Un énorme écart sépare, en outre, les habitants des zones côtières, relativement aisées, des personnes vivant à l'intérieur du pays. Il faudra des années pour le combler.
W. H. - Il n'existe donc pas d'échappatoire. Le maintien de la croissance mondiale et la stabilité du système monétaire international continuent de dépendre des Américains et des Européens. Ce sont eux qui conduisent le train...
P. V. - Sans aucun doute ! Il faut espérer que la coordination monétaire en Asie continuera de progresser. Mais de nombreux analystes demeurent sceptiques car un tel processus ne peut aboutir sans la participation du Japon et de la Chine. Or ces deux pays n'ont pas encore dévoilé leurs intentions. L'Asie est riche en devises. Les réserves de Pékin se montent à près de 300 milliards de dollars, celles de Taiwan à 150 milliards de dollars et celles de Hong Kong à 100 milliards de dollars. Si l'on ajoute à ces sommes les 300 à 400 milliards de dollars du Japon, on atteint près de mille milliards de dollars ! Il n'est pas besoin d'aller chercher ailleurs l'argent nécessaire pour stabiliser les monnaies asiatiques. Les capitaux sont déjà là.
W. H. - La guerre contre le terrorisme menace-t-elle la stabilité économique internationale ? Des pressions s'exercent pour limiter la liberté de circulation des capitaux. Mais les Suisses refusent de coopérer. Doit-on remettre en cause la manière dont nous gérons notre système financier ?
P. V. - Je ne le pense pas. Ce problème est pour le moins difficile. Il conduit, potentiellement, à remettre en cause notre droit à la vie privée et à abandonner le principe de confidentialité, deux éléments que nous considérons généralement comme sacrés.
W. H. - Quel est le principal danger de la déclaration de guerre au terrorisme prononcée par l'administration de George W. Bush ?
P. V. - Si l'on considère que les États-Unis sont la principale cible des terroristes, il est possible qu'une telle campagne finisse par miner la confiance des investisseurs. Mais il est encore trop tôt pour se prononcer.
W. H. - Si les États-Unis n'apparaissent plus comme le refuge le plus sûr pour les capitaux, où ces capitaux iront-ils ?
P. V. - C'est la question que tout le monde se pose. La réponse est : " Nulle part. " Rien ne changera véritablement tant que l'Europe n'aura pas retrouvé le chemin d'une croissance plus forte et que l'Asie n'aura pas démontré sa capacité à s'unir. La force des États-Unis s'impose d'elle-même. Il est très facile, en effet, d'utiliser des dollars, ou de se rendre à New York - où la plupart des investisseurs ont, de plus, placé leur argent. G. A. - Où la prochaine crise se produira-t-elle ? G. P. - Personne ne peut le dire. Mais il est certain qu'il s'en produira une autre ! C'est ce que nous enseigne l'histoire - pleine de bruit et de fureur - du capitalisme.



 
Notes de :

(1) La loi Sarbanes-Oxley a été adoptée par le Congrès à l'initiative du président George W. Bush. Elle crée un nouvel organisme rattaché à la Securities and Exchange Commission (SEC), dont la fonction est de contrôler les activités des firmes d'experts-comptables et des cabinets d'audit. Elle rend, notamment, les directeurs généraux et les directeurs financiers personnellement responsables des comptes de leurs entreprises.
(2) Se reporter à : Steve Hanke, " Currency boards : la thérapie oubliée ", Politique Internationale, no 80, été 1998.