POLITIQUE INTERNATIONALE N° 98 - HIVER 2003

DROGUE ET TERRORISME : LES LIENS DU SANG

Article de Alain Labrousse
Chercheur, journaliste, ancien président de l\'Observatoire géopolitique des drogues (OGD).


Le soutien apporté par les Talibans à l'organisation Al-Qaida, associé au fait que l'Afghanistan a été pendant toutes les années 1990 le premier producteur mondial d'opium, a contribué, après le 11 septembre 2001, à la médiatisation des liens entre drogue et terrorisme. Or, paradoxalement, cette ressource illicite n'a joué qu'un rôle mineur dans le financement des réseaux d'Oussama Ben Laden. En revanche, des groupes terroristes, des rébellions et les services secrets de différents États - ces deux derniers acteurs utilisant également des méthodes terroristes - tirent parti de l'argent de la drogue pour développer leurs activités (1). Il est donc important de distinguer les mouvements purement terroristes de ceux qui recourent, à titre occasionnel ou systématique, à la terreur : campagnes de libération, soulèvements nationalistes et ethniques, guérillas rurales ou urbaines.
Les mouvements purement terroristes naquirent à la fin du XIXe siècle : nihilistes russes, anarchistes français et, plus tard, " Main noire " serbe. La nature, les desseins et les pratiques de ces précurseurs étaient déjà ceux de leurs continuateurs contemporains : les Brigades rouges italiennes, la Fraction armée rouge allemande, l'Armée rouge japonaise, les Loups gris de Turquie, les groupes Abou Nidal, Action directe ou Al-Qaida. Peu influents, sans vraie base sociale, leurs cibles sont symboliques : l'archiduc François-Ferdinand, les athlètes israéliens, le politicien Aldo Moro, le chef du patronat Hans Martin Schleyer ou les tours du World Trade Center. Comme l'explique l'historien Dominique Venner, " c'est un défi du faible au fort qui veut pousser le fort à un usage excessif de sa force afin de soulever contre lui l'indignation et la révolte " (2). Le chercheur Peter Waldmann ajoute de manière pertinente : " Les guérillas se proposent de conquérir des territoires et des richesses, alors que les terroristes s'attachent à occuper l'espace mental du public " (3). Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que l'impact des médias de masse sert toujours les objectifs des terroristes en donnant une diffusion planétaire à leurs actions.
On peut, certes, objecter à ces analyses qu'Al-Qaida disposait en Afghanistan d'une armée de plusieurs milliers de combattants et jouissait d'un incontestable soutien populaire dans certains pays arabes. Mais il faut relativiser sa puissance en la rapportant à ses buts : les États-Unis et, au-delà, le monde. Cette organisation est faible à l'échelle internationale, mais elle tente de créer un sentiment de panique parmi les populations des pays riches par le biais d'actions emblématiques. L'attentat commis à Bali le 12 octobre 2002 contre des touristes étrangers a confirmé cette stratégie.
Le terrorisme urbain
Les mouvements terroristes se distinguent clairement des guérillas rurales qui se sont développées à partir de la seconde moitié des années 1950, en Amérique latine, en Asie et au Moyen-Orient. Ces dernières formulent des revendications tantôt ethniques, comme les combattants karens, kachins et shans en Birmanie (4) ; tantôt politiques, à l'image des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de la Nouvelle armée du peuple des Philippines (NPA). Parfois, les considérations ethniques et politiques se mêlent, à l'instar des Tigres tamouls du Sri Lanka (LTTE) et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Qu'ils luttent pour leur autonomie, leur indépendance ou pour conquérir le pouvoir, ces mouvements doivent prendre le contrôle de territoires, de richesses et d'hommes pour les exploiter.
Les notions de territoire et de richesse semblent essentielles pour comprendre le rapport qu'entretiennent ces organisations avec la drogue. Trois grandes familles de stupéfiants - les dérivés du cannabis, l'héroïne et la cocaïne - sont, en effet, des produits agricoles. Ces cultures permettent aux guérillas à la fois d'élargir leur base sociale paysanne en la " protégeant " de la répression et de se financer par des dîmes prélevées sur le trafic. On retrouve ce schéma dans de très nombreux pays, tels que le Pérou, la Colombie, le Mexique, la Birmanie, les Philippines, le Sénégal, l'Angola...
La distinction entre terroristes et guérilleros apparaît plus difficile à établir dans le cas des mouvements urbains. Ceux-ci contrôlent rarement des quartiers entiers, même si le fait s'est déjà produit à Beyrouth, pendant la guerre civile, et si cette situation perdure à Mogadiscio, en Somalie. Ils recourent alors à la terreur, comme le montrent les exemples de l'Armée révolutionnaire irlandaise (IRA), de la Patrie basque et libérée (ETA) en Espagne et des Palestiniens, tant au sein des territoires occupés qu'en Israël.
Les guérillas rurales
Lorsqu'elles se développent en milieu rural, sans aide extérieure importante, les guérillas sont contraintes d'obtenir leurs moyens de survie des populations locales. Elles perçoivent alors une taxe sur la récolte des feuilles de coca, de pavot ou de cannabis. Pour fonctionner, un tel système implique que les groupes armés aient des rapports très étroits avec les habitants. Maintenir une présence, permanente ou sporadique, sur un territoire représente un élément fondamental de la stratégie des combattants. Ces derniers doivent garantir aux paysans qu'ils pourront mener à bien leur production et la commercialiser.
Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) sont, à cet égard, emblématiques. Elles tirent des ressources considérables du commerce de la cocaïne. Ce mouvement utilise incontestablement des méthodes terroristes, tout en ayant des objectifs politiques : la réforme agraire, l'égalité sociale et le gouvernement populaire. Il offre une configuration relativement exceptionnelle dans sa relation à la drogue, que l'on ne retrouve guère que chez les Talibans ou chez certains seigneurs de la guerre birmans. Les FARC prélèvent des taxes à tous les niveaux de la production, de la transformation et de la vente des dérivés de la feuille de coca - et cela, sur de très vastes territoires. Ces revenus représenteraient 60 à 70 % de leur budget et s'élèveraient à environ 300 millions de dollars par an, leur permettant d'acquérir un armement de plus en plus sophistiqué.
Rurales ou urbaines, les guérillas se distinguent des réseaux terroristes par deux critères : elles jouissent d'une assise populaire et ont créé une aile politique légale ou illégale. En Uruguay, les Tupamaros étaient ainsi soutenus par une importante organisation, le Mouvement du 26 mars. En Irlande du Nord, l'IRA s'abrite derrière le Sinn Fein. En Espagne, l'ETA était représentée par le parti Nous, le peuple (EH), qui obtint 17,9 % des voix et 14 sièges au parlement basque en 1998. De même, nul ne peut nier l'appui d'une grande partie des habitants des territoires occupés et de la bande de Gaza au Front populaire de libération de la Palestine ou au Hamas.
Al-Qaida a une configuration composite. Ses actions relèvent le plus souvent du terrorisme urbain, mais ce réseau a longtemps opéré, sous la protection des Talibans, à partir de zones rurales d'Afghanistan. Oussama Ben Laden a-t-il bénéficié des revenus que ses hôtes tiraient de la drogue ? Pour tenter de répondre à cette question, il convient de rappeler brièvement les conditions dans lesquelles les productions illicites se sont développées dans ce pays.
La drogue en Afghanistan : un héritage de la guerre
Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et le reste du monde ont " découvert ", pour la deuxième fois en moins de quinze ans, que l'Afghanistan était le premier producteur mondial d'opiacés. Pendant toute la guerre contre les communistes, les plantations illicites n'avaient cessé de se développer dans les zones régies par les moudjahiddin. Il fallut pourtant que les Soviétiques se préparent à quitter le pays pour que l'ambassadeur des États-Unis au Pakistan, Robert B. Oakley, " s'aperçoive ", en mars 1988, que des résistants afghans avaient des liens avec le commerce de l'opium et le trafic d'héroïne. Il demanda aux représentants du gouvernement intérimaire installé à Peshawar de " réduire " la culture du pavot dans les territoires soumis à leur contrôle. Treize ans plus tard, lorsque les alliés intervinrent en Afghanistan, Tony Blair n'hésita pas à accuser les Talibans d'être les seuls responsables de la place prise par Kaboul sur le marché de la drogue. La presse internationale en conclut que cette dernière participait lourdement au financement des réseaux terroristes dirigés par Oussama Ben Laden. La réalité est plus complexe.
Les Talibans n'ont fait qu'hériter, tout comme leurs prédécesseurs, des séquelles de la guerre qui ravage le pays depuis près de vingt-cinq ans (5). Les aléas climatiques et la situation politico-militaire ont provoqué de grandes fluctuations dans la production afghane d'opium au cours des années 1990 et au début des années 2000. Celle-ci est passée de 3 200 tonnes en 1994 à 4 600 tonnes en 1999, avant de redescendre brutalement à 181 tonnes en 2001, suite à l'interdiction prononcée par les " étudiants en religion ". Avant 1979, les volumes récoltés ne dépassaient pas 200 tonnes. Leur augmentation vertigineuse ne s'explique pas par les besoins financiers des moudjahiddin, qui reçurent rapidement une aide considérable des États-Unis, de la Chine et de l'Arabie saoudite. Elle est surtout due à l'absence de contrôle du territoire par l'État. Tandis que les paysans cultivaient le pavot pour assurer leur survie, les activités des trafiquants et des contrebandiers étaient protégées par les seigneurs de la guerre, dont le leader ouzbek pro-communiste Rachid Dostom.
Les récoltes continuèrent à croître après le retrait des troupes russes, qui entraîna le retour de nombreux réfugiés en Afghanistan, en particulier dans la province du Nangahar, l'une des deux grandes zones productrices de pavot. À partir de janvier 1992, certains chefs militaires voulurent également se prémunir contre l'arrêt des livraisons américaines d'armes et de munitions, qui avait été annoncé à l'automne 1991, en application des accords passés entre les États-Unis et la Russie.
Pour comprendre l'attitude des Talibans à l'égard de la drogue, il faut la mettre en relation avec les phases de leur lutte pour le contrôle total du pays. De la prise de Kandahar, en novembre 1994, à celle de Kaboul, en 1996, leur objectif principal était la consolidation de leur assise géographique. Il est difficile de juger leur comportement à cette époque et de savoir s'il était dominé par l'indifférence, ou bien par la complicité. Leur discours, en revanche, était dénué d'ambiguïté. Après la conquête des trois provinces de Kandahar, Zabul et Ghazni, entre la fin octobre et la mi-décembre 1994, les " étudiants en religion " avaient proclamé leurs desseins : éliminer les moudjahiddin et partir en guerre contre les cultures de pavot, qualifiées d'" impies ". Dans la foulée, des fumeurs de haschich avaient été emprisonnés et des stocks d'opium brûlés.
La position du mouvement a été résumée en 1997 par son chef suprême, le mollah Mohammad Omar, dans l'un des très rares entretiens que celui-ci a accordés à la presse internationale : " À long terme, notre objectif est de nettoyer complètement l'Afghanistan de la drogue. Mais on ne peut pas demander à ceux dont l'existence dépend entièrement de la récolte du pavot de passer du jour au lendemain à d'autres cultures et de trouver des marchés pour leurs nouveaux produits. Une chose est claire en tout cas : nous ne permettrons pas que l'opium ou l'héroïne soient vendus en Afghanistan même. Si des non-musulmans souhaitent acheter de la drogue et s'intoxiquer, ce n'est pas à nous qu'il appartient de les protéger (...). Notre but est d'éliminer graduellement toute production de drogue dans le pays afin de protéger notre jeunesse. À la question concernant le prélèvement que nous effectuerions sur les revenus de la drogue, je répondrai que notre administration applique à tous les gains, quelle que soit leur origine, un taux d'imposition unique, conformément aux prescriptions de l'islam " (6).
Les Talibans appliquaient, en effet, à l'opium un système de prélèvement sur les récoltes puis de redistribution aux plus pauvres qui fonctionnait de la manière suivante : trois parts étaient exigées des paysans ; l'une était donnée aux nécessiteux du village (aveugles, handicapés, veuves ou orphelins) ; les " étudiants en religion " s'appropriaient les deux autres. Le taux de cette taxe en nature était fixé à 12,5 %. La marchandise était ensuite revendue aux laboratoires d'héroïne. Le nom de ce système : l'" ochor ".
Il est possible d'évaluer les sommes ainsi perçues par les Talibans. En l997, 634 tonnes d'opium furent récoltées dans la seule province du Nangahar, dont 79 auraient été revendues par les hommes du régime pour un bénéfice de 5 millions de dollars. Il faut ajouter à ce chiffre le produit de l'impôt sur les laboratoires, qui se montait à 70 dollars par kilogramme d'héroïne, soit un nouveau profit de 5,53 millions de dollars. Le transport était également taxé, à hauteur de 250 dollars par kilogramme. En échange, le porteur recevait un laissez-passer qu'il montrait à chaque point de contrôle. Au total, les ponctions opérées dans le Nangahar rapportaient près de 25 millions de dollars par an. Sachant que cette région compte pour le tiers de la production nationale, on peut estimer le gain annuel des Talibans à environ 75 millions de dollars.
Il est probable que ces revenus ont contribué à renforcer le potentiel militaire du régime et à faire fonctionner un minimum de structures administratives dans le pays. Oussama Ben Laden, en revanche, a vraisemblablement puisé dans sa fortune personnelle, celle de ses proches et celle des riches Arabes qui soutiennent les réseaux islamistes, depuis l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. L'argent du pétrole a donc joué un rôle plus important que celui de la drogue dans le financement des activités du noyau " afghan " d'Al-Qaida.
Il n'est, cependant, pas exclu que d'autres branches de ce réseau se soient financées grâce au trafic de stupéfiants. Les événements du 11 septembre 2001 ont attiré l'attention des spécialistes sur la région de la Triple frontière, située au Paraguay, à quelques kilomètres du Brésil et de l'Argentine. Son centre névralgique, la ville de Ciudad del Este, est au confluent de tous les trafics : drogue, armes, voitures volées, fausse monnaie, faux papiers... Tout s'échange, tout s'achète. Une fraction de la population locale est arabe, d'origine sunnite. Or ce sont des membres de cette communauté qui ont commis l'attentat contre la Mutuelle israélite d'Argentine, en 1994 : 85 morts et 200 blessés. D'après les révélations d'un journaliste français, Ugo Rankl, qui a mené une enquête sur le terrain, quatre cent soixante militants islamistes profiteraient actuellement de l'hospitalité des musulmans de Ciudad del Este et de Foz de Iguaçu, sa jumelle brésilienne (7).
Le juge Walter Maierovich, ancien " tzar " brésilien de la lutte contre les stupéfiants, affirme, quant à lui, que le réseau Al-Qaida et le Hezbollah " ont associé leurs activités à la contrebande d'armes, d'uranium enrichi, au trafic de stupéfiants et au blanchiment d'argent ". Et " c'est - poursuit-il - dans la zone de la Triple frontière, que les terroristes établissent des contacts avec toutes les organisations criminelles du monde ". L'hypothèse de liens entre les groupes armés issus de l'islam politique radical et le commerce de la drogue est donc plausible, d'autant que le Liban et l'Afrique sub-saharienne, où sont implantées des colonies libanaises, sont des zones de transit de la cocaïne latino-américaine en provenance du Brésil et d'Argentine.
Le financement du terrorisme
En avril 1984, l'ambassadeur des États-Unis en Colombie, Lewis Tamb, fit la fortune de l'expression " narco-terrorisme ". En janvier 1986, elle fut explicitée en ces termes par Ronald Reagan : " L'existence de liens entre le trafic international des drogues et le terrorisme chez des États alliés des Soviétiques comme Cuba et le Nicaragua devient de plus en plus claire. Ces menaces jumelles - trafic de drogue et terrorisme - représentent le danger le plus insidieux et le plus grave pour l'hémisphère Sud aujourd'hui " (8). Une telle déclaration pouvait surprendre. Des organisations de narco-trafiquants ne servaient-elles pas, depuis près de vingt ans, les intérêts des États-Unis en Amérique latine ?
Pendant les décennies 1960 et 1970, les mouvements anti-castristes basés aux États-Unis étaient directement liés au commerce des stupéfiants (9). Parmi les personnes impliquées, on peut mentionner Ricardo Morales, vétéran de la CIA, ancien parachutiste, spécialiste des explosifs et membre de la mafia cubano-américaine. En collaboration avec Franck Castro, survivant de l'opération de la Baie des cochons, il créa une organisation, le CORU (Commando of United Revolutionary Organizations), chargée de commettre des attentats à Cuba, mais aussi contre les intérêts des pays amis du régime de La Havane.
En octobre 1976, les deux hommes firent exploser un avion de ligne cubain et commirent une cinquantaine d'attentats aux États-Unis, au Venezuela, à Panama, au Mexique et en Argentine. Ils étaient soutenus par la World Finance Corporation (WFC), un conglomérat qui blanchissait l'argent du crime en Floride.
Depuis les années 1980, les organisations armées qui ne contrôlent pas l'une des régions du monde où pousse la drogue se contentent, pour acquérir des équipements militaires sur le marché clandestin, de recourir à des réseaux de trafiquants. Elles peuvent jouer le rôle d'intermédiaire, à un niveau donné des transactions, pour engranger une plus-value et acheter le matériel dont elles ont besoin. Le prix des substances augmente sensiblement à chaque étape de leur transformation et à chaque obstacle que dressent les autorités locales à leur acheminement vers les lieux de consommation. Une deuxième méthode consiste simplement à échanger de la drogue contre des mitraillettes. Enfin, le vendeur peut également offrir les armes et les stupéfiants à son client, à charge pour ce dernier de le rembourser grâce à la revente du produit. Une telle pratique est impossible lorsqu'il existe une forte dépendance de l'acheteur, qui peut craindre des représailles ou s'attendre à perdre sa source d'approvisionnement si les conditions du marché ne sont pas respectées. L'avantage pour le vendeur est de ne pas dédoubler ses réseaux et, par conséquent, de mieux en assurer la sécurité.
Cette méthode pousse certains groupes terroristes à entrer en relation avec la drogue sans l'avoir voulu au départ. Le mouvement basque ETA illustre, semble-t-il, parfaitement ce phénomène. Au début des années 1980, l'organisation nationaliste a manifesté des réticences à s'impliquer dans le commerce de produits illicites. Mais elle devait compenser la chute de ses revenus tirés du racket, au moment où la convergence entre le trafic de stupéfiants et celui des armes s'accélérait au niveau international.
D'après les déclarations du dernier responsable de l'appareil international d'une branche de l'ETA - l'ETA politico-militaire -, la dérive fut graduelle : " Ce sont d'autres mouvements qui nous ont mis en contact avec le monde de la mafia, explique-t-il. Un jour, on te dit : je vais te vendre 50 Brownings, mais tu dois me prendre également un kilo d'héroïne. Cela pose un sérieux problème éthique. Mais ceux qui dépendent de toi attendent, parce qu'ils font la guerre... " (10). Il semble que, par la suite, l'ETA n'a plus été obligée d'acheter de la drogue, et notamment de l'amphétamine, pour acquérir du matériel de guerre. Le glissement serait donc devenu volontaire, afin de financer l'organisation.
En général, les rebelles n'ont pas tant de scrupules. À la même période, un trafiquant du Massachusetts, John Murray, a utilisé ses réseaux pour expédier sept tonnes de munitions aux membres de l'IRA. Il s'agissait d'une simple relation d'affaires. Dans d'autres cas, les gangsters peuvent adhérer à la cause des insurgés, comme Noubar Soufyon, condamné en Suisse en 1977 pour avoir financé une série d'attentats à la bombe contre des intérêts turcs à Zurich en 1976. Deux ans plus tard, celui-ci était impliqué dans l'assassinat du fils de l'ambassadeur de Turquie à La Haye. Le 21 juin 1981, il était accusé à New York de trafic d'héroïne et, en août de la même année, d'avoir importé 100 kilogrammes de ce produit à Los Angeles. Noubar Soufyon alimentait en fusils d'assaut et en roquettes plusieurs milices libanaises, principalement arméniennes et phalangistes chrétiennes. Ces armes étaient payées avec des stupéfiants sortant des laboratoires contrôlés par l'armée syrienne.
Une quatrième modalité consiste à réaliser des joint-ventures entre groupes armés et réseaux criminels. Parfois, les premiers parviennent même à détourner les seconds à leur profit. En novembre 1994, la police italienne a interpellé Djamel Lounici, N° 3 du Front islamique du salut (FIS) en Europe. Celui-ci faisait l'objet d'un mandat d'arrêt international émis par le Maroc à la suite de la saisie d'un stock d'armes, en mai 1994, dans la ville d'Oujda, située sur la frontière avec l'Algérie. Pour organiser les livraisons, cet Algérien de 32 ans s'était d'abord appuyé sur des réseaux de trafiquants de drogue opérant dans le sud-ouest de l'Allemagne. Ces derniers lui
auraient fourni leur logistique, notamment des passeurs, pour convoyer les armes, via la France, l'Espagne et le Maroc, en échange d'un accès à ses circuits financiers pour blanchir les revenus de leurs activités. Installé en Italie à partir de janvier 1994, Djamel Loucini aurait également réussi à instrumentaliser la Camorra napolitaine et la traite de main-d'œuvre en Sicile occidentale.
Le cas des Tigres tamouls et du PKK
Deux des principaux mouvements de lutte armée fondés dans les années 1970, les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui utilisent systématiquement des méthodes terroristes, tirent une partie de leurs revenus du commerce de la drogue.
Les Tamouls du LTTE combattent depuis 1972 l'État sri-lankais dominé par les Cinghalais. Des pourparlers ont été engagés entre les deux camps. Ils ont abouti à la conclusion d'une trêve historique, en février 2002, mais la situation reste instable. Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé en 1978, s'oppose, quant à lui, à l'État turc. Ces deux organisations, dont l'idéologie était, à l'origine, marxiste-léniniste, tendance maoïste, ont progressivement mis en avant leurs revendications identitaires.
Il existe, certes, des cultures illicites de cannabis dans les zones rurales du nord et de l'ouest du Sri Lanka dominées par le LTTE. Mais leur production est destinée au marché national. Elles ne sont pas d'un grand rapport. De même, les petites plantations de pavot du Sud-Est anatolien, sous le contrôle du PKK, sont dérisoires, en comparaison avec les quantités de substances opiacées importées d'Afghanistan, via l'Iran.
Les profits illicites réalisés par ces groupes provenaient essentiellement de leur rôle d'intermédiaires dans le transit de la drogue, depuis les pays producteurs - comme le Pakistan et l'Inde dans le cas du LTTE - jusqu'aux marchés de consommation occidentaux : en 1984, Interpol estimait que la filière sri-lankaise était responsable de l'importation de 1,5 tonne d'héroïne par an en Europe - une quantité imposante à l'époque. La plupart des réseaux européens ont été démantelés au début des années 1990. Mais ceux qui exportent des stupéfiants à partir de l'Inde restent actifs. Ils opèrent en particulier depuis l'État indien du Tamil Nadu, peuplé de Tamouls. Par ailleurs, des liens avec la mafia de Mumbay ont été établis en 1999.
Le PKK, quant à lui, s'appuie sur une diaspora de plus de 600 000 personnes vivant en Europe, dont 400 à 450 000 en Allemagne. Dans ce pays, il peut compter sur plus de 7 000 militants et sur environ 50 000 sympathisants actifs. Toujours d'après Interpol, 298 individus arrêtés pour leur implication dans le narco-trafic par les différentes polices européennes entre 1984 et 1993 étaient liés au PKK. Pendant la même période, le NCIS (National Criminal Intelligence Service) britannique estime que plus de 40 % du budget de cette organisation, qui se montait alors à 65,5 millions d'euros, provenait du commerce de la drogue.
Les dérives du " contre-terrorisme "
Les mouvements insurrectionnels n'ont pas le monopole du trafic de drogue. Certains gouvernements n'hésitent pas à recourir, directement ou indirectement, à cette source de financement occulte. Il ne fait aucun doute, par exemple, que les États-Unis ont soutenu des terroristes anti-castristes financés par la vente de substances illicites. Il ne s'agit pas d'un cas isolé. Tout au long de la guerre contre le régime communiste en Afghanistan, les services secrets de l'armée pakistanaise avaient le monopole de la livraison d'armes aux moudjahiddin. Ils en ont profité pour ramener de l'opium qu'ils faisaient transformer en héroïne par des laboratoires installés dans les zones tribales du Pakistan. Les bénéfices servaient à mettre en place les actions de groupes clandestins épaulés par Islamabad, qui tentaient de déstabiliser le gouvernement indien par des opérations au Cachemire et au Pendjab. Il existe des preuves du fonctionnement de ce système avant l'arrivée du général Pervez Moucharraf au pouvoir, en 1999. Il n'est pas certain que ces pratiques aient cessé depuis.
En Espagne, l'ETA n'a pas été la seule organisation impliquée dans le narco-trafic. Les institutions chargées de la combattre l'ont été également. Les provinces basques sont un lieu traditionnel de contrebande, en raison de leur façade maritime et de leur frontière avec la France. Les membres des forces de répression ont parfois utilisé les revenus tirés d'activités illicites pour financer leur lutte contre le terrorisme, ou pour s'enrichir personnellement. Certains d'entre eux ont d'ailleurs été condamnés. Et la complicité présumée de nombreux autres - dont de hauts responsables de la police -, longtemps cachée au nom de la sûreté de l'État, fait aujourd'hui l'objet d'actions judiciaires.
Plusieurs crimes ont été perpétrés dans la caserne d'Intxaurrondo, une véritable forteresse située dans les environs de San Sebastián. Contrebande de tabac, de stupéfiants, proxénétisme, mauvais traitements infligés aux détenus, parfois suivis de leur mort... Tous ces actes ont été dénoncés à maintes reprises. Intxaurrondo a aussi abrité une fraction indépendante des sinistres Groupes anti-terroristes de libération (GAL). Ces derniers ont mené une " guerre sale " contre l'ETA à la fin des années 1980, qui s'est soldée par la mort de 28 personnes. Le chef de la Garde civile, le général José Enrique Rodríguez Galindo, a été accusé d'avoir enlevé, torturé et assassiné deux suspects. Il est également soupçonné d'avoir participé au commerce de la drogue.
En Colombie, tandis que l'attention se portait sur les régions contrôlées par la guérilla marxiste, les groupes paramilitaires réunis sous le sigle Autodéfenses unies de Colombie (AUC) se sont livrés à des massacres de grande ampleur de " sympathisants " des rebelles. Ils n'ont cessé d'étendre leur influence, parfois avec la complicité de l'administration, en particulier sous la présidence d'Ernesto Samper, de 1994 à 1998. L'AUC a bénéficié à la fois de l'appui d'une frange de l'armée et des ressources financières des trafiquants de cocaïne. Pour ceux qui, au sein du pouvoir, les soutenaient, ces milices présentaient un double avantage : elles combattaient les FARC et éradiquaient toutes les formes d'opposition de gauche qui constituent la base sociale de ces dernières.
Il a fallu attendre la destruction, le 10 août 1997, d'un complexe de quatre laboratoires et la saisie de 700 kilogrammes de cocaïne à Puerto Libre, au nord de la province de Cundinamarca, pour que l'implication des paramilitaires dans le narco-trafic soit officiellement reconnue. En janvier 1998, les autorités ont détruit un atelier qui produisait 2 tonnes de pâte base par semaine dans une commune du département d'Antioquia. Des documents trouvés sur place ont prouvé que ce site appartenait à Carlos Castaño, qui dirigeait alors l'AUC. Celui-ci a fini par admettre que son organisation vivait en partie de l'argent de la drogue, " comme la guérilla ". Aujourd'hui, les choses semblent avoir changé : le nouveau président, Alvaro Uribe, voit dans les groupes paramilitaires des ennemis de l'État, au même titre que la guérilla et les narcotrafiquants.
L'arme du développement
En conclusion, il faut s'interroger sur le rapport entre conflits et substances illicites. Les revenus tirés de ces dernières sont trop limités pour permettre de financer des guerres conventionnelles. La Birmanie a, certes, payé ses achats d'armes, et notamment d'avions chinois, grâce au commerce de l'héroïne, pour combattre ses minorités. Mais ce cas est tout à fait exceptionnel. Le négoce des stupéfiants alimente fréquemment, en revanche, les affrontements entre les groupes rebelles et les services secrets qui les traquent, partout dans le monde. Au cours des années 1990, l'argent de la drogue a ainsi été présent, avec une intensité variable, dans les coulisses de plus de trente théâtres d'opérations.
Parmi les pays concernés, ceux qui ont été marqués par des actions terroristes significatives se répartissent en deux catégories. Il faut d'abord distinguer les États qui ne produisent pas de substance illicite et ne constituent pas des routes de transit. Dans cette hypothèse, répétons-le, les groupes armés se lient avec des réseaux purement criminels. Ces liens sont de trois types : les " combattants " s'adressent à une mafia pour obtenir des armes, qui leur sont souvent livrées avec de la drogue ; les trafiquants, en particulier dans les conflits à caractère ethnique, sont eux-mêmes des " patriotes " ; les rebelles infiltrent les réseaux de malfaiteurs pour les détourner à leur profit. Quels que soient les rapports qui unissent les rebelles aux narco-trafiquants, ils favorisent la criminalisation des premiers. Une fois la paix établie, les anciens opposants politiques se transforment fréquemment en délinquants, comme en ex-Yougoslavie. Leur répression relève alors de l'ordre public " classique ".
L'appréhension du problème est, en revanche, très différente dans le cas des pays producteurs. Les guérilleros tirent une partie de leur légitimité de la défense des cultivateurs qui, pour survivre, récoltent des stupéfiants. La stratégie des gouvernements en place consiste alors à dissocier clairement les trois acteurs du conflit : la rébellion, les gangs et les paysans. Il s'agit de couper les insurgés de leur base politique et économique, en concentrant sur eux les efforts de l'armée, tout en luttant contre les mafias par des moyens de police. Au Pérou, le général Alberto Arciniega avait utilisé cette méthode avec succès pour contrer le Sentier lumineux dans la vallée amazonienne du Huallaga, à la fin des années 1980. Cette région était alors la principale zone mondiale de production de coca.
Il ne fait aucun doute, cependant, que l'approche la plus cohérente consisterait à mettre en œuvre un plan de développement des régions rurales concernées en y injectant des investissements massifs. La drogue, comme le terrorisme, ne peut être combattue efficacement qu'en changeant le contexte politique et économique dont elle se nourrit.



 
Notes de :

(1) Gregory J. Petrakis, " Organized Crime and the Financing of Terrorist and Guerilla Movements ", in International Scientific and Professional Advisory Council of the United Nations Crime Prevention and Criminal Justice Programme, Countering Terrorism through International Cooperation, Milan, ISPAC, 2001.
(2) Dominique Venner, Histoire du terrorisme, Pygmalion, 2002.
(3) Peter Waldmann, " Existe una politica europea de lucha contra el terrorismo y el crimen organizado ? ", in Colloque du Comité universitaire européen pour la Colombie, Institut des Hautes études d'Amérique latine, 20 mars 2002.
(4) Sur les relations entre les guérillas de Birmanie et la drogue, voir Pierre-Arnaud Chouvy, Les Territoires de l'opium, conflits et trafics du Triangle d'or et du Croissant d'or, Olizane, 2002.
(5) Lire : Alain Labrousse, " L'essor des narco-nuisances ", in Politique Internanionale, no 91, printemps 2001.
(6) " L'islam au bout du fusil ", entretien accordé à Politique Internationale, no 74, hiver 1996-1997.
(7) Ugo Rankl, article inédit.
(8) Cité par Peter Dale Scott et Jonathan Marshal, Cocaine Politics, Drugs, Armies an the CIA in Central America, University of California Press, 1991.
(9) Idem.
(10) Témoignage publié dans : Reinares, Terrorismo y antiterrorismo, Paidós, Barcelone, 1998.