POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

CHINE : SILENCE, ON EXECUTE !

Article de Marie Holzman
Sinologue et journaliste


Depuis le mois d'avril 2001, se déroule en Chine l'une des plus violentes campagnes d'exécutions capitales que le pays ait connues au cours des vingt dernières années. Survenant à un moment où Pékin manifeste de plus en plus visiblement le désir de s'intégrer à l'ensemble du monde développé, cette vague de violence institutionnelle surprend par son ampleur. La volonté de maintenir la stabilité justifie-t-elle de telles mesures ? Faut-il y voir une sorte de préparation à la passation de pouvoir qui doit avoir lieu l'an prochain, lors du XVIe congrès du Parti communiste chinois ? Ou bien le pouvoir, renonçant à tout faux-semblant, aurait-il décidé de prouver aux citoyens qu'il tient la situation bien en main et qu'il les protège efficacement contre tous les « mauvais éléments » ? La question est d'autant plus grave qu'elle concerne, pour cette seule année, au moins trois mille Chinois qui vont trouver (ou ont déjà trouvé) la mort sans que personne ne se préoccupe de leur sort.

Qui mérite la peine de mort ?

Amnesty International ne cesse de le répéter : la Chine exécute chaque année plus d'individus que tous les autres pays de la planète réunis. Depuis quelques mois, ce triste constat s'alourdit : au cours du seul printemps 2001, les condamnations à mort ont été plus nombreuses que dans l'ensemble du reste du monde au cours des trois dernières années. Depuis le début des années 90, l'organisation de défense des droits de l'homme en a recensé près de 30 000 tout en reconnaissant que ses estimations sont certainement très inférieures à la réalité.

Qui sont donc ces individus si malfaisants qu'ils méritent un tel destin ? Des assassins, des violeurs, des voleurs, des corrompus, des trafiquants de drogue, affirment les journaux. Il n'y a malheureusement aucune étude disponible sur la question et le nombre d'exécutés, les causes des exécutions, le déroulement des procès continuent à rester un secret d'Etat. Il n'empêche que la lecture des entrefilets dans la presse régionale et chinoise de Hong Kong, comme celle des rapports annuels d'Amnesty International sur la peine capitale, donnent une image assez nette d'une certaine criminalité telle qu'elle est vécue au quotidien dans la Chine profonde.

Depuis la dernière révision du Code pénal, le nombre de crimes passibles de la peine de mort est passé de près de 20 en 1980 à 68 en 1997. Parmi ceux-ci, on compte 28 crimes qui n'ont rien à voir avec la violence physique, comme la fraude fiscale et la contrebande. Peuvent ainsi être condamnés à mort des dealers, quand bien même ils n'auraient sur eux que quelques dizaines de grammes d'héroïne, des trafiquants d'objets d'art, des fonctionnaires corrompus, des proxénètes ou des braconniers (notamment lorsqu'ils s'attaquent à des espèces rares comme le panda).

D'après le Code pénal, un criminel est passible du châtiment suprême lorsque « les circonstances sont graves ». Il est évident que l'interprétation de la gravité d'une situation peut donner lieu à des conclusions radicalement opposées. La Chine s'était pourtant implicitement engagée, en 1998, en signant la Convention des Nations unies sur les droits civils et politiques, à limiter le nombre de sentences capitales. Cette convention stipule que « dans les pays où la peine de mort n'a pas été abolie, une sentence de mort ne peut être prononcée que pour les crimes les plus graves ».

Il est vrai que la Chine n'est pas plus à l'abri d'actes de violence particulièrement odieux que les autres pays et que certains accusés n'étaient sans doute pas des agneaux. Un exemple : parmi les neuf condamnés à mort du 7 septembre 2001 se trouvaient deux jeunes gens reconnus coupables d'avoir poignardé, ligoté puis laissé mourir dans un champ un chauffeur de taxi. Un coup d'oeil rapide sur les rapports d'Amnesty International montre que l'écrasante majorité des suppliciés ont été jugés pour meurtre, suivis de près par les trafiquants de drogue.

Mais, depuis le printemps de l'année 2001, le seuil de tolérance des juges semble s'être singulièrement abaissé. Un jeune homme a ainsi été exécuté en mars pour avoir dérobé 48 dollars à un diplomate américain. Le diplomate en question avait été menacé d'un coup de couteau, mais il n'a été ni blessé ni tué.

Un autre cas a été jugé suffisamment choquant pour attirer l'attention des médias et des juristes chinois. Il s'agit de l'exécution de Mme Hao Fengqin. Cette dernière a été jugée le 17 avril 2001 à l'issue d'un procès qui a duré moins d'une heure. Accusée d'avoir vendu de la dynamite à un paysan, M. Jin Ruchao, Mme Hao s'est retrouvée, bien malgré elle, mêlée à une histoire dramatique. Jin Ruchao, un sourd-muet, a en effet été poursuivi pour avoir organisé le 17 mars dernier un attentat qui a coûté la vie à 108 personnes dans la ville de Shijiazhuang. Wu Suli, pseudonyme d'un journaliste de Hong Kong, citant des rumeurs circulant sur le lieu du crime, a commenté les faits de la façon suivante : « Les habitants sont sceptiques : comment Jin Ruchao aurait-il pu, à lui tout seul, transporter 600 kilos de dynamite, les disposer dans quatre endroits différents, et provoquer quatre explosions successives en une heure ? De plus, il a été dit que Jin Ruchao était sourd-muet, qu'il avait des problèmes psychologiques graves ; il est évident qu'il n'a pas pu se livrer seul à une opération qui nécessitait des manipulations complexes, au dire même des autorités. Il semble que M. Jin ait été utilisé comme bouc émissaire » (1).

Il est évident qu'on peut difficilement imaginer un exécuteur des basses oeuvres plus indiqué qu'un sourd-muet. On est sûr d'une chose : il n'a pas dénoncé ses commanditaires devant les juges, ni tenté de protester de son innocence avant de passer de vie à trépas !

Le fait que Mme Hao ait accepté de lui vendre de la dynamite n'a rien de surprenant en soi : les paysans chinois s'en servent souvent pour exploiter des mines de charbon, des carrières de pierre, ou aménager des terrains pour l'agriculture. Sa condamnation à mort illustre seulement le fait que les juges tiennent autant compte des conséquences d'un acte que de l'acte lui-même ou de son intention. Les juristes chinois, qui interviennent assez rarement sur ce genre de questions, sont pour une fois sortis de leur réserve et ont fait part de leurs réactions sur des sites Internet. Xiao Han, professeur de droit à l'Université de Pékin, a notamment écrit que Mme Hao n'aurait jamais été interpellée si les explosifs qu'elle avait vendus n'avaient pas servi à commettre un attentat, mais que, de toute façon, juridiquement, il n'y avait aucun lien direct entre la vente de ces explosifs et les victimes qu'ils avaient provoqués. Pour ce professeur, il ne fait aucun doute que Mme Hao s'en serait sortie avec une peine infiniment plus légère si l'enquête avait été menée dans des conditions régulières. « Notre société ne sera réellement stable que lorsque les droits constitutionnels de chaque citoyen seront garantis » a-t-il ajouté (2).

Quant à envisager de faire appel de la sentence, les condamnés hésitent parfois à s'y risquer, de peur de voir leur peine aggravée. C'est ce qui est arrivé à Wu Zhongming et Zheng Shuiyao, condamnés le 25 mai 1998 respectivement à 19 ans de prison et à la perpétuité. Accusés d'avoir été à l'origine d'un trafic important qui aurait entraîné quelque 130 millions de yuan de droits de douane impayés, ils ont vu leur appel rejeté le 24 décembre 1998 et leur peine initiale convertie en peine de mort.

D'autres exemples significatifs permettent de se faire une idée des principaux types de crimes décrits dans la presse. Le 27 août 2001, le grand quotidien de Hong Kong, South China Morning Post, signalait que quatre criminels venaient d'être exécutés le 24 août dans la province méridionale du Guizhou. Il s'agissait de membres d'un gang qui se serait spécialisé, entre 1995 et 1999, dans le plus vaste trafic d'enfants que la Chine ait connu depuis cinquante ans. Chen Qifu, 37 ans, avait été arrêté en décembre 1999 alors qu'il s'apprêtait à enlever un jeune garçon à Guiyang, capitale de la province du Guizhou. On a alors découvert que la mère de Chen, sa femme, ses frères et ses belles-soeurs faisaient tous partie d'une bande de kidnappeurs. La police a pu rendre plus de quarante enfants à leur famille, mais dix autres résidaient toujours dans un foyer deux ans après l'arrestation des coupables. Une organisation basée à Guiyang, chargée de retrouver des enfants disparus, avance le chiffre de 200 enlèvements durant cette période. Les petites victimes étaient vendues dans la province du Guangdong pour plus de 10 000 yuan (environ 8 000 FF), puis revendues par d'autres trafiquants à des familles de paysans qui souhaitent avoir un garçon pour aider aux travaux des champs et poursuivre la lignée familiale. Il est à noter que, dans ce cas, aucun meurtre n'est à déplorer.

La nécessité d'engendrer un fils, vécue le plus souvent sur le mode de l'obsession, a provoqué bien d'autres drames. L'histoire de Mme Chen en témoigne. Il faut préciser qu'en Chine les relations entre belles-mères et belles-filles ont toujours été conflictuelles, sans doute parce que les jeunes femmes, censées servir leurs beaux-parents jusqu'à leur mort, sont souvent maltraitées. Elles ne peuvent que subir et attendre que leurs propres fils se marient pour exhaler enfin leur rancoeur sur leurs pauvres brus. Dans ce contexte, le geste de Mme Chen Dazhi (62 ans) prend tout son relief : elle a été condamnée à mort en juin 1999 à Nanchang pour avoir versé un demi-litre d'acide sulfurique sur une belle-fille qu'elle détestait parce qu'elle la considérait comme socialement inférieure et parce qu'elle avait donné naissance à une fille. Quel concentré de misère chinoise dans ce seul fait divers !

Autre cas « typiquement chinois » : celui des trafiquants d'oeuvres d'art. Ainsi, Chen Mengxing a été condamné en avril 1999 et exécuté en août pour avoir accidentellement laissé tomber (et brisé) une statue de Bouddha datant de 499 après J.-C. et pesant deux tonnes, alors qu'il était en train de la voler avec deux comparses. On ne peut s'empêcher de penser aux milliers de statues de Bouddha brisées impunément durant la Révolution culturelle ...

Alors qu'avant 1997 les affaires de corruption étaient rarement sanctionnées par la peine capitale, elles font désormais partie des crimes les plus sévèrement réprimés. Il est vrai que le mal a pris de telles proportions que le gouvernement se doit de prendre le problème à bras-le-corps. Il n'a pas oublié que la très grande majorité des Chinois, descendus dans la rue en 1989 pour participer au vaste mouvement démocratique qui se répandit alors dans toutes les grandes villes de Chine, protestaient contre le népotisme et la corruption des cadres. En mai 1999, 14 personnes ont été condamnées à mort et six exécutées sur le champ pour avoir trempé dans une gigantesque affaire de contrebande. Quatre Chinois de Hong Kong auraient versé près de 750 000 dollars de pots-de-vin à Zhu Xiangcheng, alors chef du bureau de surveillance des douanes de Zhanjiang, province du Guangdong. Cao Xiukang, directeur des douanes, aurait quant à lui perçu près de 300 000 dollars. Le montant de l'évasion fiscale aurait atteint 400 millions de yuan (49 millions de dollars) ! Les produits importés clandestinement représentent des quantités si astronomiques qu'il est évident que la ville entière de Zhanjiang devait participer au trafic ou, en tout cas, en tirer des bénéfices : entre 1996 et 1998, ce sont 248 voitures, 3 600 carrosseries, 190 000 tonnes d'acier, 40 000 tonnes de gasoil et 10 000 tonnes de sucre brut qui ont ainsi franchi la frontière en toute illégalité.

Mais tout cela paraît presque dérisoire face au scandale qui a éclaté à Xiamen, province du Fujian, un an plus tard, et dont les détails ne sont pas encore totalement connus du public. Le principal acteur, Lai Changxing, s'est en effet enfui au Canada avec son secret. Toujours est-il que le montant des opérations s'élève à quelque 25 milliards de yuan (soit 3 milliards de dollars), correspondant à une fraude fiscale de 30 milliards de yuan. Les produits importés en contrebande allaient de l'huile végétale aux voitures en passant par les cigarettes et les matériels électroniques. Cette fois-ci, la répression s'est abattue sur les « vices » : le vice-maire de Xiamen, Lan Pu, le vice-secrétaire du Parti, Liu Feng, le vice-chef de la police locale et, pour finir, le vice-ministre de la Sécurité, Li Jizhou, à Pékin. S'attaquer au directeur en titre, au maire, au ministre, aurait certainement été tout aussi justifié, mais il est difficile de décapiter l'édifice administratif d'une ville aussi importante que celle de Xiamen sans risquer de provoquer des désordres majeurs. Suite à la découverte du pot aux roses, une douzaine de personnalités compromises ont été exécutées en novembre 2000, suivies d'une bonne vingtaine au cours de l'année 2001. L'affaire n'est évidemment pas close, mais elle est remontée tellement haut que les observateurs se sont un moment demandé si elle ne mettrait pas l'ensemble du PCC en péril.

« C'est le système tout entier qui est en déliquescence », affirme Jean-Pierre Cabestan, directeur du Centre français de recherches sur la Chine contemporaine basé à Hong Kong. « Les fonctionnaires chinois ont deux carrières. Il y a la carrière officielle, qu'ils poursuivent dans un environnement administratif efficace et propre, ou en tout cas c'est l'image que la Chine essaye de projeter. Puis, on gratte la surface et on voit ce que les gens font derrière les portes closes. Et là, c'est carrément effrayant » (3).

Qui protège-t-on ?

Dans les démocraties occidentales, la peine de mort, lorsqu'elle est ou était encore appliquée, vise en principe à éliminer des individus qu'on estime dangereux pour la sécurité des citoyens, qui ont déjà commis des crimes de sang et auxquels on n'a trouvé aucune circonstance atténuante. Cette notion de circonstances atténuantes ne semble pas très répandue en Chine : parmi les Chinoises condamnées à mort, innombrables sont les femmes battues, maltraitées, voire mariées de force après avoir été kidnappées qui, dans un geste désespéré, ont fini par tuer leur bourreau. A l'inverse, on trouve également des maris qui ont assassiné leur femme infidèle. Mais, curieusement, on ne relève pas un seul cas de père exécuté pour infanticide. Pourtant, il est avéré qu'il manque de plus en plus de fillettes à l'appel. L'organisation Human Rights in China avait estimé en 1995, à la veille du Congrès mondial des femmes, que les statistiques chinoises révélaient un manque inexpliqué de 500 000 petites filles par an. On peut lire, ça et là, qu'un paysan a été condamné à un an, deux ans parfois, de réclusion pour avoir tué son bébé fille. La politique de l'enfant unique instaurée par Deng Xiaoping en 1979 a, en effet, fait réapparaître cette coutume que l'on avait cru disparue depuis 1949. Désireux de «retenter leur chance» après la naissance d'un premier (ou second) enfant féminin, les paysans se débarrassent tout simplement de leur progéniture. Combien de centaines de milliers de petites filles seraient peut-être restées en vie si ces pères meurtriers avaient été châtiés comme ils le méritent ?

Autre phénomène anormal : la proportion de Ouighours exécutés dépasse de loin le pourcentage qu'ils représentent dans la population chinoise. Alors qu'ils ne sont que 7 millions à habiter la province désertique du Xinjiang, il ne se passe pas une année sans que quelques dizaines, voire quelques centaines, d'entre eux soient éliminés pour crime de « séparatisme ». Alors que la Chine n'est pas en état de guerre civile et que les Ouighours ne semblent pas constituer une menace sérieuse pour la stabilité du pays, le gouvernement chinois persiste à faire régner la terreur dans cette région limitrophe des nouvelles républiques d'Asie centrale, sans doute par crainte de voir naître un jour un Ouighourstan islamiste. Les derniers événements liés à l'Afghanistan ne feront certainement qu'accentuer cette tendance. En revanche, on entend assez rarement parler de Tibétains condamnés à mort, alors que le gouvernement chinois ne se gêne pas pour les accuser, eux aussi, de visées séparatistes. Même si les informations concernant les condamnations à mort au Tibet sont moins saisissantes qu'au Xinjiang, elles restent anormalement élevées par rapport à la faible population autochtone de la Province autonome du Tibet (3 millions d'habitants). A notre connaissance, elles se chiffrent à plusieurs dizaines par an mais, dans les cas de prisonniers politiques reconnus et signalés à l'étranger, il semblerait que la sentence ne soit généralement pas appliquée. Faut-il en conclure que le soutien international apporté à la cause tibétaine ne serait pas totalement inutile ?

Comment tue-t-on ?

L'histoire est bien connue : une fois le condamné exécuté, ses parents reçoivent la facture de la balle qui a servi à le tuer. Cette coutume, destinée à faire porter une partie de la responsabilité du crime à la famille, est directement inspirée de la tradition impériale. Elle tend néanmoins à disparaître, d'autant que les condamnés sont parfois exécutés loin de leur ville ou de leur village d'origine et que l'usage du revolver apparaît comme « peu moderne ». En septembre 2001, le vice-président de la Cour suprême, Liu Jiachen, a invité les tribunaux à procéder plutôt à des injections létales, comme aux Etats-Unis. L'argument a été fréquemment réitéré ces dernières années : il s'agit d'appliquer la peine de mort «d'une façon plus humaine et plus scientifique» ...

Le sens du spectacle, lui, demeure intact. La plupart des sentences sont prononcées devant de gigantesques foules rassemblées dans des stades ou sur de grandes places publiques. Les prisonniers y sont transportés dans des camions sans toit. Quiconque a croisé le regard vide et presque apathique de l'un de ces hommes ou femmes promenés comme des bêtes de foire devant leurs anciens voisins, compagnons de travail ou subalternes, n'oubliera jamais l'extraordinaire sensation de malaise qui se dégage de ces scènes. Mais la population chinoise ne s'en émeut plus guère, habituée qu'elle est à voir passer ces charretées de condamnés à mort.

En avril et mai 2001, des rassemblements de près de deux millions de spectateurs ont été organisés au Shaanxi. Au cours du cérémonial, les condamnés défilent un à un devant leurs juges avant d'être fixés sur leur sort. Ils sont ensuite montrés de nouveau à la foule du haut de leurs camions puis conduits devant le peloton d'exécution dans un champ ou une cour de la banlieue locale. Dans la province du Yunnan, un rassemblement de ce type a même été retransmis en direct à la télévision.

Il n'y a pas que la peine de mort

Au-delà des exécutions officielles, combien de prisonniers sont morts sous la torture ? Impossible à dire. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que la liste des pratiquants du Falungong (4) décédés en prison ou dans des lieux de détention depuis le début de la répression en juillet 1999 s'allonge chaque semaine. A l'heure où nous écrivons ces lignes, 292 cas de décès « accidentels » sont connus. Le dernier en date est celui d'une jeune femme qui serait tombée du cinquième étage d'un centre de détention. Des témoignages irréfutables de cas de torture ont été rapportés par des Chinois ayant réussi à fuir leur pays récemment, après avoir effectué de plus ou moins longs séjours derrière les barreaux. Pourtant, on ne lit jamais que des gardiens de prison aient été condamnés à mort pour avoir tué ou laissé mourir les prisonniers dont ils avaient la charge ...

En février dernier, Amnesty International a diffusé un rapport qui détaillait plus de 75 cas spécifiques de torture et en mentionnait plus rapidement 600 autres. Les méthodes décrites dépassent l'entendement. Au vu des articles de plus en plus fréquents qui dénoncent ce genre de pratiques dans la presse locale, il apparaît que l'usage de la contrainte physique est extrêmement répandu ; mieux : qu'il fait partie du système. Selon Amnesty (5), la torture est utilisée contre les dissidents politiques, les nonnes tibétaines, les ouvriers migrants, les gens accusés d'avoir enfreint la politique de l'enfant unique, les mauvais contribuables, bref n'importe qui. Combien de fois ces mauvais traitements ont-ils entraîné la mort ? Nul ne le sait.

Ce qui est sûr, c'est que des innocents ont dû avouer des crimes qu'ils n'avaient pas commis et qu'ils ont été exécutés pour cela. Un article saisissant de Craig Smith (6) raconte le drame d'un homme, Liu Minghe, accusé à tort en 1996 d'avoir tué une certaine Mlle Tao Ziyu. Ses aveux lui avaient été soutirés de force et il ne doit probablement sa survie qu'au fait d'avoir appartenu au Parti communiste durant de nombreuses années ainsi qu'aux efforts considérables déployés par sa famille pour obtenir la révision de son procès. Le public n'a connu son histoire qu'en 2001, au moment de sa libération après cinq ans de réclusion et de mauvais traitements. Il se trouve actuellement à l'hôpital de Hefei où il tente de recouvrer la santé. Le plus inquiétant, c'est que la grande majorité des Chinois placés dans une telle situation n'ont ni les moyens ni les relations sociales nécessaires pour prouver leur innocence, et que de nombreux procureurs se servent de la torture pour obtenir des preuves. Un rapport du gouvernement chinois, portant sur six provinces durant la période 1997-1999, fait état de 221 cas de confessions extorquées, dont 21 ont abouti à la mort.

Un autre exemple, cité par Craig Smith, est celui de Du Peiwu, policier de la province du Yunnan accusé d'avoir tué sa femme. Il n'a été relâché que lorsque les vrais coupables ont été démasqués mais, entre-temps, il avait été sauvagement battu, suspendu par les poignets avec des menottes et frappé à coup de matraque électrique. Après sa libération, ses gardiens tortionnaires n'ont écopé respectivement que d'un an et d'un an et demi de prison avec sursis ...

Les failles du système

Bien sûr, d'après la loi, les aveux obtenus sous la torture sont illégaux. La Chine n'a-t-elle pas adhéré en 1988 à la Convention contre la torture de l'ONU ? En fait, c'est le système judiciaire lui-même qui est vicié à la base. La plupart des juges n'ont aucune formation juridique. He Xing, avocat et professeur de droit de l'université de Shijiazhuang, le reconnaît : « N'importe qui peut devenir juge s'il a de bonnes relations : un vétérinaire, un chauffeur de taxi ... »

Mais le plus grave est sans doute la manière dont est orchestrée la répression. Le gouvernement vient de lancer en avril 2001 sa troisième campagne de répression intitulée Yanda (« Frapper fort »). La première remonte à 1983, la deuxième à 1996. L'impact d'une campagne de ce type saute aux yeux lorsqu'on lit les statistiques d'Amnesty : en 1995, l'association dénombre 2 535 exécutions capitales. En 1996, on atteint un pic de 4 469 cas avant de revenir en 1997 à une relative normale avec « seulement » 1 843 cas. En 1983, la campagne avait été lancée par Deng Xiaoping en plein mouvement idéologique « contre le libéralisme bourgeois ». Celui dont on célèbre aujourd'hui les talents de réformiste ne souhaitait pas accorder au peuple chinois d'autres libertés individuelles que celle de faire de l'argent. Liu Qing, président de l'organisation Human Rights in China, basée à New York, était à cette époque en prison, où il purgeait une peine de dix ans pour délit d'opinion. « Durant l'année 1983, nous a-t-il confié, j'ai souvent vu des prisonniers qui partageaient ma cellule traînés jusque dans la cour et exécutés sans plus de formalités. Certains avaient été condamnés pour “hooliganisme”, ce qui signifiait en général tout simplement qu'ils avaient eu des relations sexuelles avant le mariage. Même eux ont vu tout à coup leur peine, qui dépassait rarement plus de quelques années à l'origine, transformée en peine de mort. Un cas a défrayé la chronique : celui de Ma Yanqin, une jeune femme de Xi'an qui avait la réputation d'organiser régulièrement de grandes fêtes au cours desquelles on pouvait danser. Elle a été désignée comme étant particulièrement représentative de cet esprit du libéralisme bourgeois qu'exécrait Deng Xiaoping, et son exécution a donné lieu à une importante publicité. » Selon Liu Qing, dont la prudence en la matière est pourtant connue, des documents internes publiés par la suite affirment que 50 000 Chinois ont été exécutés cette année-là.

Des quotas de criminels

Un calcul assez simple permet de comprendre comment on a pu en arriver à des chiffres pareils. Le territoire chinois comprend trente divisions administratives de niveau provincial, subdivisées en deux mille districts. Sachant que dans le seul district de Tangshan on a procédé à l'exécution de 106 personnes en 1983, si tous les districts s'étaient montrés aussi « zélés », il y aurait eu 212 000 morts dans toute la Chine. L'estimation de 50 000 apparaît donc comme plutôt modérée. Il faut effectivement raisonner en termes de quotas. Lorsque se déclenche une campagne comme « Frapper fort », les hauts responsables de l'Etat en définissent les grandes lignes et laissent aux autorités provinciales le soin d'en dessiner les contours en fonction des spécificités locales. A leur échelon, les districts et les agglomérations urbaines sont chargés d'appliquer des quotas quantitatifs : tel pourcentage de la population doit être condamné, à tel rythme. Il est clair que c'est le règne de l'arbitraire. Qui peut dire, en effet, où et combien de crimes se produiront à un moment donné ? Quand les policiers ne trouvent pas de cibles appropriées, alors ils en inventent ou alourdissent les peines des petits délinquants qu'ils ont déjà sous la main. D'où des aberrations. Ainsi, dans les provinces économiquement développées comme le Guangdong, les auteurs de délits économiques sont les premiers visés. En l'absence de criminels avérés, on a exécuté plusieurs personnes qui avaient commis des fraudes à l'assurance.

Dans un souci d'efficacité, la police et le Parquet sont encouragés à ne pas s'embarrasser de détails afin de réaliser ce que l'on appelle les « Quatre rapides » : des « mandats d'arrêt, arrestations, jugements et résultats rapides ». Durant l'opération intitulée « Tempête de printemps », qui s'est déroulée du 23 au 25 avril 2001, la police de la province du Hunan s'est vantée d'avoir « résolu trois mille cas » en deux jours (7). Dans la province du Sichuan, les forces de l'ordre ont estimé qu'elles avaient « élucidé » 6 704 affaires entre le 19 et le 24 avril, entraînant l'arrestation de 19 446 personnes. Du 10 avril au 25 mai, les Cours de la province du Shandong ont jugé une moyenne de 65 criminels par jour. Les tribunaux de la ville de Suqian, dans le Jiangsu, ont réussi quant à eux à boucler l'ensemble des procédures judiciaires en vingt jours - un exploit qui leur a valu d'être cités en exemple par la presse officielle. Il faut bien comprendre ce que cela signifie : il ne s'écoule pas plus de vingt jours entre le moment où le suspect est arrêté, jugé, puis exécuté. Dans ces conditions, comment peut-on croire un instant que les condamnations à mort puissent être prononcées en toute connaissance de cause ? Surtout quand on sait que les avocats ont été priés de coordonner leurs efforts avec ceux de la police et du Parquet afin de ne pas gêner la procédure judiciaire ...

Cette spirale de la violence institutionnelle est entretenue par des annonces régulières qui évoquent les pires moments de l'histoire contemporaine chinoise lorsque, dans des élans d'hystérie collective, chaque brigade s'engageait à fournir toujours plus de maïs, de blé ou de riz à l'hectare ... Au Jiangsu, le quotidien Yangzi Wanbao a déclaré que la province allait s'attaquer au problème de l'évasion fiscale et qu'elle espérait apporter des « changements visibles dans le climat local en moins d'un an ». A Shanghai, le quotidien de l'armée, Libération, annonce le 12 avril 2001 que la campagne « Frapper fort » a pour but de garantir le bon déroulement du sommet de l'APEC, prévu pour le mois d'octobre 2001. Autrement dit, loin de contribuer à la démocratisation du système, la tenue d'événements internationaux sur le territoire chinois fournit un prétexte idéal à l'accentuation de la répression : il ne faudrait surtout pas donner une « mauvaise image de la ville » ! Qu'on ne s'y trompe pas : l'organisation des Jeux Olympiques à Pékin en 2008 donnera lieu à de féroces opérations de répression préventives et les stades regorgeront de bien tristes défilés, loin du regard des journalistes étrangers.

Les crimes ont leurs spécificités régionales. Ils suivent aussi leur calendrier. Tous les ans, avant le Nouvel an chinois, le 1er mai, et le 1er octobre, Fête nationale, des centaines de Chinois sont exécutés pour l'exemple. Il s'agit juste d'éviter que les jours de congé et les manifestations officielles ne soient troublés par d'inopportuns personnages. Avant la Journée internationale contre la drogue, par exemple, des centaines de trafiquants sont exécutés au Yunnan. A quand les euthanasies de masse à la veille de la Journée mondiale du sida ?

Comme le souligne François Hauter, la population ne réagit pas négativement à ces campagnes meurtrières. « Selon des sondages, le 1,3 milliard d'habitants est rassuré, dans son immense majorité, par ces exécutions, et il les approuve : 20 % d'entre eux en souhaitent même davantage. La plupart des citoyens voient dans ces mises à mort une purge de la société qui se débarrasserait ainsi de ses mauvais éléments. Pour d'autres, l'Etat doit simplement venger les victimes, sauf à perdre la face et laisser les citoyens eux-mêmes se lancer dans des “vendettas” sans fin » (8). Il est vrai que les Chinois hostiles à la peine de mort ne sont pas légion (moins de 1 %), y compris parmi ceux qui ont passé plusieurs années hors de Chine et quand bien même ils auraient été victimes de l'injustice du système.

Plus qu'un phénomène culturel, il faut essentiellement y voir le résultat d'un manque d'information : les rares avocats et journalistes courageux qui s'aventurent à dénoncer les excès du régime se retrouvent souvent eux-mêmes derrière les barreaux, poursuivis par tel juge ou tel policier qui se sent menacé par leurs déclarations. La sociologue He Qinglian, auteur du best-seller La Chine au piège de la modernisation, a dû fuir son pays en toute hâte en juin 2001 parce qu'elle était sur le point d'être arrêtée par la police. Des internautes ayant exprimé des idées subversives sur le Net ont été jetés en prison. Les fondateurs du Parti démocratique chinois (PDC) (9) ont tous été condamnés à de lourdes peines, allant jusqu'à quatorze ans de réclusion. Quant aux ouvriers qui avaient tenté d'organiser des syndicats indépendants, ils ont également été appréhendés, certains simplement pour avoir transmis à l'étranger des informations sur des mouvements de protestation au sein de leur province.

Les deux maillons indispensables au bon fonctionnement d'une société moderne, la presse et la justice, sont totalement contrôlés par le pouvoir. De son côté, le président Jiang Zemin n'a proposé aucune idée fédératrice, aucun projet porteur d'espérance. Son dernier coup d'éclat date du 1er juillet dernier lorsqu'il a déclaré que les chefs d'entreprise seraient désormais autorisés à adhérer au Parti communiste. La nouvelle n'en est pas vraiment une, la plupart d'entre eux étant déjà membres du Parti depuis un bon moment, mais l'annoncer officiellement revient à briser un tabou : les ouvriers et les paysans se sentent de plus en plus exclus d'un système dont ils croyaient être les maîtres. Alors que la Chine s'apprête à entrer dans l'OMC et que les prévisions les moins alarmistes font état d'une hausse massive du chômage dans les villes comme dans les campagnes, les risques de troubles sociaux se multiplient. Maintenir la stabilité est devenu l'unique leitmotiv du gouvernement. Mais à quel prix ?



 
Notes de :

(1) Kaifang, Open Magazine, avril 2001, Hong Kong.
(2) Cité dans le International Herald Tribune du 20 juin 2001 par le journaliste Craig Smith.
(3) Cité par Susan Lawrence dans le numéro de la Far Eastern Economic Review du 30 novembre 2000.
(4) Ce mouvement spirituel lancé par Li Hongzhi en 1992, basé sur des pratiques de gymnastique et de respiration, a connu une expansion spectaculaire. Les membres de Falungong se comptent par dizaines de millions en Chine et à travers le monde.
(5) Cités par le International Herald Tribune du 12 février 2001.
(6) Idem.
(7) Chiffres diffusés par Amnesty International lors d'une conférence de presse, le 6 juillet 2001.
(8) Le Figaro du 15 septembre 2001.
(9) La création du Parti démocratique chinois en 1998 fait partie des nombreuses tentatives de dissidents chinois de s'organiser en dehors du Parti communiste chinois. Parmi les principaux acteurs du PDC, on peut citer Xu Wenli, Wang Youcai et Qin Yongmin.