POLITIQUE INTERNATIONALE N° 92 - ÉtÉ 2001

DITS ET NON-DITS DE LA CRISE MACEDONIENNE

Article de Nadège Ragaru
Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge du programme B


Rarement un Etat aura autant fait parler de sa disparition prochaine. Depuis le référendum d'indépendance de septembre 1991, l'existence même de la République de Macédoine - petit pays multiethnique à forte minorité albanaise (entre 23 et 30 % de la population selon les estimations (1)) - fait en effet figure de réussite improbable dans une péninsule balkanique aux frontières bouleversées par l'éclatement de la Yougoslavie. Enserrée entre des voisins aux ambitions territoriales plus ou moins sincèrement abdiquées, Skopje était, jusque récemment, la seule des anciennes républiques yougoslaves à avoir fait sécession sans être entraînée dans un conflit armé. Depuis le début de la décennie, les observateurs occidentaux n'avaient pourtant pas été avares de scénarios catastrophe, prédisant un débordement imminent des guerres balkaniques vers ce miraculeux îlot de paix. Au fil des années, cependant, devant les démentis successifs infligés à ces prophéties, certains avaient fini par croire en la possibilité d'une exception macédonienne.

Avec l'ouverture, en février dernier, de plusieurs fronts de guérilla dans le nord-ouest du pays à l'instigation d'une nouvelle Armée de libération nationale (UÇK, Ustria Çlirimtare Kombëtare), la communauté internationale s'est donc retrouvée, une fois de plus, prise au dépourvu : on avait redouté des dérapages ethniques au printemps 1999, quand Skopje avait accueilli quelque 350 000 réfugiés albanais du Kosovo. Au lieu de cela, c'est au moment où la péninsule balkanique semblait devoir entrer dans une ère de sérénité relative, après le départ de Milosevic à Belgrade (le 5 octobre 2000), que la crise a éclaté. Il ne fallut toutefois pas longtemps aux experts pour se ressaisir et appliquer à la question de Macédoine un traitement éprouvé : d'une part, c'est en termes de « contagion » que le problème macédonien a été posé, la déstabilisation de l'Etat étant imputée à l'infiltration depuis le Kosovo d'anciens cadres de l'UÇK en mal de combat ; d'autre part, la faute principale a été attribuée au nationalisme albanais, dernier avatar des « haines ethniques » balkaniques dont on pensait qu'elles disparaîtraient avec la dictature de Belgrade (2).

Certes, on ne peut pas faire reproche à la communauté internationale de ne pas avoir compris l'urgence d'une réponse coordonnée à la crise macédonienne. Après quelques semaines de tergiversations, Américains et Européens se sont accordés sur une ligne commune : celle-ci souligne leur attachement à l'intégrité territoriale de la Macédoine, exclut toute négociation avec les maquisards de l'UÇK et appelle à un dialogue politique intensifié tout en promettant aux autorités macédoniennes une aide militaire au contenu encore mal défini. Hélas, la démarche de la communauté internationale présente des vices de forme qui hypothèquent ses chances de succès.

La première erreur est d'analyse. Se contenter de voir, dans les événements récents, le résultat d'une alliance entre des nationalistes rêvant d'une « grande Albanie » et des mafieux sans scrupules ne fait qu'alimenter un processus de diabolisation des Albanais peu propice à un examen méticuleux des dynamiques du conflit. Car la détérioration des relations intercommunautaires en Macédoine renvoie non pas à l'existence d'incompatibilités ethniques et religieuses fatales, mais à une crise profonde du modèle politique et économique mis en place après 1991.

Le second écueil est politique. De ce point de vue, l'approche par les « nationalismes hystériques » n'est assurément pas dépourvue de mérite. Elle présente notamment l'avantage d'épargner à la communauté internationale une douloureuse réflexion sur sa part de responsabilité dans la nouvelle spirale de violence. Après dix ans de conflit, peut-être serait-il bon que l'Occident cesse de chercher des boucs émissaires et de prétendre, en l'absence de volonté politique réelle, à un règlement global des questions balkaniques. Obsédé par la stabilité, l'Ouest continue de réagir avec un temps de retard sur les événements, sans se rendre compte à quel point ce manque de réactivité est belligène.

En l'occurrence, après avoir longtemps diabolisé la Serbie de Milosevic, la communauté internationale a cru pouvoir se défaire de l'épineuse question du Kosovo en réhabilitant un interlocuteur à la conversion démocratique célébrée en grande pompe. Le revirement, un peu trop brusque, avait de quoi laisser les acteurs locaux désorientés. D'autant qu'il venait s'ajouter à une longue liste de signaux contradictoires adressés par l'Ouest aux décideurs balkaniques. En 1999, en effet, le soutien de l'Otan à l'UÇK a créé un précédent : l'intervention du printemps a pu être interprétée comme le signe que le recours aux armes était payant, puisqu'il avait permis aux Kosovars d'obtenir l'établissement d'un protectorat international et une quasi-indépendance de fait par rapport à Belgrade. Certains courants albanais de Macédoine ont dû méditer le message. Un an plus tard, le ralliement de la communauté internationale aux vertus fédérales de la Yougoslavie de Vojislav Kostunica a, par ailleurs, signifié aux Albanais du Kosovo comme de Macédoine qu'il était urgent d'attirer l'attention de la communauté internationale sur leur sort avant que la « question albanaise » ne soit définitivement refermée. Les conditions étaient donc réunies pour que s'opère une convergence entre des vétérans des guerres d'ex-Yougoslavie et des populations albanaises de Macédoine désabusées.

En bref : la crise actuelle résulte d'une interaction entre un contexte d'instabilité régionale et des dynamiques locales particulières. A défaut d'en prendre la mesure, on devrait bientôt assister, sous le regard contrit et impuissant des Occidentaux, à une lente libanisation de la Macédoine.

L'émergence d'une guérilla

26 février 2001 (3) : des accrochages ont lieu dans le petit village de montagne de Tanusevci, juché sur la ligne de démarcation entre la Macédoine et la province du Kosovo (4), à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, Skopje. Ils opposent les forces de police macédoniennes à des rebelles albanais se réclamant d'une mystérieuse Armée de libération nationale (UÇK), portant le même sigle que l'organisation kosovare (Ustria Çlirimtare e Kosovës) officiellement démantelée fin 1999. Ce n'est certes pas la première fois que de tels incidents, sporadiques, éclatent dans le pays. Le plus récent, en janvier 2001, avait consisté en une attaque au lance-roquettes contre un poste de police macédonien à Tearce, non loin de la frontière. C'est d'ailleurs à cette date que le sigle de la nouvelle organisation était apparu pour la première fois dans les médias macédoniens, le quotidien indépendant Dnevnik ayant reçu de l'UÇK un communiqué revendiquant l'attentat. Mais, cette fois-ci, la situation semble plus sérieuse. En reportage dix jours plus tôt, une équipe de télévision locale a révélé la présence dans ce village de Tanusevci d'éléments armés prétendument venus du Kosovo et soupçonnés de préparer l'ouverture d'un nouveau foyer de guérilla en Macédoine, similaire à celui qui sévit depuis fin 1999 au sud de la Serbie. Le 4 mars, les échanges de tirs font trois victimes parmi les policiers macédoniens. Inquiètes, les autorités macédoniennes demandent à l'ONU la création d'une zone tampon entre le Kosovo et la Macédoine, afin de prévenir les incursions des groupes armés, et dénoncent la passivité de la KFOR, censée surveiller la frontière. Les soldats de la force multinationale basée au Kosovo - américains dans cette région - rétorquent qu'ils n'ont pas mandat pour intervenir en Macédoine.

Situé dans l'hinterland de la municipalité kosovare de Vitina/Viti, à une heure à pied de là, le village de Tanusevci - quelque 750 habitants en 1999 - a toujours été très proche du Kosovo, où se trouve l'essentiel des terres cultivées par la population locale. Dans la Yougoslavie titiste, cette situation géographique ne posait pas de problème, dans la mesure où il s'agissait de frontières internes. Jamais d'ailleurs la ligne de démarcation n'avait été précisément tracée dans ces confins montagneux. L'éclatement de la Yougoslavie et la guerre au Kosovo ont remis ces équilibres en question. Tanusevci est devenu une base-arrière pour les forces de l'UÇK et a dû subir les incursions répétées de la police serbe. Par la suite, des observateurs de la KFOR devaient y identifier un point de transit pour les armes à destination de la guérilla de la vallée de Presevo, Medvedja et Bujanovac, en Serbie (5). Le 9 mars 2001, les soldats américains de la KFOR se résignent à investir une partie du village - celle située sur le territoire du Kosovo - pour y déloger les combattants de l'UÇK.

Entre-temps, les combats se sont déportés vers les hauteurs de Tetovo, la deuxième ville du pays, à majorité albanaise (6), ainsi que dans la région de Kumanovo, plus au nord. Le pouvoir à Skopje envoie renforts militaires et unités spéciales de police. Le cercle vicieux des embuscades et actions de représailles est enclenché. La guérilla est partie pour durer. La première phase des affrontements se prolonge jusqu'à la fin du mois de mars. Après avoir lancé un ultimatum aux guérilleros, le 20 mars, les forces gouvernementales passent à l'offensive autour de Tetovo, avec chars, artillerie lourde et hélicoptères à l'appui. Le 26, ils annoncent avoir mis les maquisards en déroute et rétabli leur contrôle sur Selce (ex-bastion de l'UÇK), Gajre, Lavce et Lisec, ainsi que sur la forteresse de Kale qui domine Tetovo. Côté albanais, on affirme toutefois que les rebelles sont toujours là, cachés, en vêtements civils, parmi la population locale.

Pendant près d'un mois, la Macédoine connaît une relative accalmie, alors que s'esquisse un dialogue politique entre partis slaves et albanais sous l'égide du président macédonien, Boris Trajkovski. Mais la plupart des observateurs locaux ne croient guère à ce répit. Le retour à la violence prend la forme d'une attaque à l'arme automatique et au lance-roquettes contre une patrouille macédonienne, le 28 avril, dans le village de Vejce, près de Tetovo. L'embuscade coûte la vie à huit soldats et policiers. La seconde phase de la guérilla en Macédoine a commencé. Car un changement qualitatif est en train de s'opérer. Alors qu'au mois de mars, en dépit de quelques manifestations de Slaves et d'Albanais de Macédoine (7), les affrontements étaient restés limités entre forces de l'ordre macédoniennes et UÇK, la menace d'une dérive intercommunautaire est dorénavant sensible (8). Le 2 mai, l'enterrement de quatre des policiers abattus le 28, à Bitola, au sud du pays, donne lieu à de violentes représailles contre les Albanais. Une quarantaine de boutiques sont saccagées, tandis qu'un client de restaurant albanais est abattu à Skopje (9). Arbën Xhaferi, le leader du Parti démocratique albanais (PDA), membre de la coalition gouvernementale, dénonce ce qu'il appelle une nouvelle «kristallnacht» (par référence à la tristement célèbre nuit de 1938 où les biens des juifs allemands avaient été détruits lors d'émeutes qui avaient fait une centaine de victimes). L'émotion du propos reflète la détérioration continue des rapports entre Slaves et Albanais de Macédoine. La confiance semble avoir été définitivement rompue.

La rupture est également sensible au niveau militaire. Le 3 mai, les autorités macédoniennes lancent une nouvelle opération, centrée cette fois autour de la région de Kumanovo (notamment à Vaksince et Slupcane, à environ 25 km au nord-est de Skopje), en réponse à l'occupation de plusieurs villages par des combattants de l'UÇK qui les déclarent « zones libérées » et à un incident où deux soldats macédoniens perdent la vie. Pour déloger les maquisards, les forces gouvernementales acheminent des renforts en hommes et en matériel. Les bombardements se font à l'artillerie lourde et avec des hélicoptères de combat. Les Albanais menacent, eux, de se doter de Stinger. A la surenchère des armes s'ajoute peu à peu une instrumentalisation de la population civile, otage des guérilleros comme du pouvoir. Les autorités macédoniennes accusent les combattants de l'UÇK de refuser l'évacuation des civils pour s'en servir comme boucliers humains ; ces derniers répliquent que l'armée et la police bombardent sciemment des zones habitées pour terroriser la population et la faire fuir. Pendant ce temps, le nombre des réfugiés augmente. Au plus fort des combats, en mars, quelque 8 000 personnes avaient fui Tetovo et ses environs, la plupart étant ultérieurement rentrées chez elles. Fin mai, le Haut commissariat pour les réfugiés (HCR) rapporte qu'environ 18 000 Albanais se sont réfugiés au sud de la Serbie et au Kosovo. Entre 700 et 1 000 fuient chaque jour les villages de Lojane, Vaksince et Lipkovo en direction de Kumanovo, plus à l'intérieur du pays. A cette date, on compte environ 5 à 10 000 civils dans les zones touchées par les combats au nord de la Macédoine (10). Et l'UÇK recrute. Le nombre des combattants était évalué entre 500 et 800 par les experts militaires occidentaux en mars. Les Albanais se targuaient, eux, de pouvoir mobiliser 4 000 à 5 000 hommes à travers le pays (11). La poursuite des affrontements et la destruction de maisons dans les régions embrasées drainent vers le camp des rebelles un nombre grandissant de jeunes Albanais de Macédoine convaincus qu'ils n'ont désormais plus rien à perdre.

Le mythe de la « grande Albanie »

D'où vient cette nouvelle UÇK et qui la dirige ? Quelles relations entretient-elle avec l'organisation éponyme du Kosovo ? A-t-on affaire à un mouvement organisé ou à des structures locales embryonnaires mal coordonnées ? Pourquoi a-t-elle émergé maintenant - si tard - et quels sont ses objectifs ? Ces questions agitent les chancelleries depuis plus de trois mois. Au sein de la population slave de Macédoine, le sentiment qui prévaut est que l'UÇK résulte d'une conjonction de facteurs : en premier lieu, la victoire des modérés aux élections locales du 28 octobre 2000 au Kosovo aurait convaincu les nationalistes radicaux d'exporter, sur le territoire macédonien, leurs activités de guérilla. L'objectif étant, notamment, de faire pression sur la communauté internationale dans la perspective du règlement du statut futur du Kosovo. En Macédoine, les extrémistes kosovars auraient trouvé appui auprès de nationalistes aux visées séparatistes. En second lieu, la signature, le 22 février, d'un accord mettant un terme au contentieux territorial qui opposait la République fédérale de Yougoslavie à la Macédoine depuis 1991 aurait fait craindre un renforcement du contrôle étatique sur la frontière, susceptible de faire obstacle aux activités de contrebande (12). La guérilla en Macédoine trouverait donc son origine quelque part entre ambitions nationalistes et intérêts mafieux.

Telle est également l'interprétation des médias français. Ce qui ressort en filigrane de leur discours, c'est l'identification d'un nouveau « danger albanais », génétiquement mafieux et irrédentiste. D'un démon nationaliste, aussi, sorte de force autonome venant prendre les coeurs de manière indiscriminée et implacable. Quand on sait les erreurs politiques auquel un propos similaire - alors appliqué aux Serbes - a conduit l'Ouest dans ses relations avec Belgrade, on ne peut que s'étonner de la manière dont on nous le ressert aujourd'hui au sujet des Albanais de Macédoine. La situation serait tragi-comique si elle n'était aussi lourde de conséquences.

Du point de vue des autorités et de l'opinion macédoniennes, il ne fait en tout cas pas de doute que les « terroristes » albanais en veulent à l'intégrité de leur territoire. En Macédoine, les Albanais vivent essentiellement en groupes compacts, autour de Tetovo, Debar et Gostivar, dans l'ouest du pays. Ils occupent une bande de territoire quasi continue dont il est relativement aisé de tracer les contours, exception faite de la capitale Skopje, où les communautés sont fortement mêlées. Dans ces conditions, les maquisards visent, à leurs yeux, une fédéralisation de la République, prélude à une sécession et à une unification de l'espace albanais en une « grande Albanie ». Jusqu'à présent, les chefs de l'UÇK macédonienne ont pourtant toujours officiellement nié souhaiter un rattachement au Kosovo. Leurs revendications, formulées dans un communiqué à Deutsche Welle le 5 mars 2001, reprennent presque mot pour mot celles des partis politiques albanais de Macédoine. Les rebelles refusent d'être traités en simple « minorité » dans un Etat dont ils représentent près d'un tiers de la population. Le texte de la Constitution adoptée en 1992 définit la Macédoine comme « l'Etat national du peuple macédonien » et proclame « son attachement à une cohabitation permanente entre le peuple macédonien, les Albanais, les Turcs, les Roms et autres nationalités qui la composent » - un article qu'ils jugent discriminatoire. Ils veulent obtenir le statut de « peuple constitutif » et la reconnaissance de la langue albanaise comme seconde langue officielle. Une meilleure représentation des Albanais dans l'administration centrale et locale, en particulier dans l'appareil de sécurité, est jugée comme la condition sine qua non d'une coexistence pacifique. L'accès à l'enseignement supérieur en langue albanaise aussi. S'ils ont choisi de prendre les armes, affirment-ils, c'est donc, non pas pour obtenir une modification des frontières, mais bien parce que tous les moyens politiques leur semblent avoir été épuisés.

Sans prétendre statuer sur les objectifs réels des maquisards - dont il n'est pas à exclure que certains ambitionnent une prise de contrôle durable sur les terres albanaises de Macédoine et « une déclaration d'indépendance » - , il n'est pas inutile de s'arrêter quelques instants sur l'irrédentisme albanais. Car on a un peu trop promptement déduit de la mobilisation de l'UÇK que l'ensemble de la communauté albanaise de Macédoine s'était rallié à des objectifs séparatistes et soutenait unanimement l'émergence d'une « grande Albanie ». Au sein de la population, les attitudes envers ce «projet» sont assurément plus nuancées que la focalisation sur les seuls guérilleros ne le donnerait à penser. Une « grande Albanie » dont le centre serait Tirana paraît improbable à plus d'un titre. Avec son Etat déliquescent et son économie dévastée, l'Albanie a peu d'atouts pour jouer les Piémont des Balkans. Le niveau de vie des Albanais de Macédoine est nettement supérieur à celui de leurs voisins occidentaux. En cas d'unification, ce sont donc les régions albanaises de Macédoine qui seraient appelées à servir de poumon économique à l'Albanie. Une perspective qui n'est guère faite pour les séduire. Albanais d'Albanie et d'ex-Yougoslavie ont été séparés par cinquante années de communisme et de contacts bilatéraux réduits au strict minimum. En de nombreux points, leurs trajectoires ont divergé. Il en va ainsi en matière de religion : la frange des 30-50 ans, en Albanie, est sensiblement plus « sécularisée » qu'au Kosovo ou en Macédoine. Depuis Tetovo, Tirana fait figure de ville «dépravée» avec ses femmes en jupes courtes et son indifférence aux règles traditionnelles (13). Si, au début de la transition, nombreux étaient les Albanais d'ex-Yougoslavie tentés de voir dans la capitale albanaise le centre de l'espace albanais, ils ont depuis lors déchanté... L'effondrement des pyramides financières en 1997, qui a englouti les capitaux investis par les Albanais de Macédoine à Tirana (14), n'y a pas peu contribué.

Rivale traditionnelle de Pristina pour le titre de centre des communautés albanaises des Balkans, Tirana ne souhaite nullement encourager les dirigeants kosovars à mener une politique d'influence dans la région. Par l'entremise de Paskal Milo, leur jeune ministre des Affaires étrangères, les autorités albanaises ont plaidé pour une solution politique négociée. Le pouvoir albanais, tenu par les anciens communistes de Fatos Nano, se sait de toute façon trop dépendant de l'aide internationale pour pouvoir jouer les trouble-fête. Bien sûr, les médias populaires, tel Koha Jonë, ont pris fait et cause pour les «frères» de Macédoine contre la « coalition orthodoxe-serbo-macédonienne ». Mais, par-delà les envolées lyriques de ces médias et en dépit de la surenchère verbale pratiquée par Sali Berisha, l'ancien président, l'Albanie tente, pour l'heure, de ne pas ajouter aux risques de déstabilisation.

Devrait-on, dès lors, parler plutôt de menace de « grand Kosovo » ? Cette question mérite d'être considérée avec plus d'attention. Selon un sondage commandé par le bureau des études du Département d'Etat américain et réalisé entre le 16 avril et le 3 mai en Macédoine auprès de 1091 citoyens de nationalité macédonienne (787 Macédoniens slaves et 227 Albanais), 71 % des Albanais de Macédoine préféreraient vivre dans une Macédoine ethniquement mixte plutôt que dans un Etat «grand albanais» (16 % seulement ont privilégié cette option, essentiellement des habitants de la région de Kumanovo). Si 69 % des Albanais se déclaraient favorables à l'UÇK, 87 % ont affirmé qu'il était important pour eux que la Macédoine reste un Etat uni et 77 % pensent qu'elle le sera toujours d'ici dix ans (15). Il convient bien évidemment d'utiliser avec précaution les résultats d'enquêtes conduites dans une situation de guerre larvée, où les opinions sont sujettes à d'importantes fluctuations. Ajoutons que les questions sur la « grande Albanie » n'établissaient pas de distinction entre une version « minimaliste » (unification avec le Kosovo) et « maximaliste » (régions albanaises de Macédoine, du sud de la Serbie, du Kosovo et d'Albanie, voire du Monténégro). Toutefois - et sous réserve de changements ultérieurs - il semble possible d'affirmer que l'hypothèse d'un rattachement au Kosovo ne rencontre pas, pour le moment, de soutien massif chez les Albanais de Macédoine.

Certes, il existe incontestablement au sein des communautés du Kosovo et de Macédoine un sentiment d'appartenance commune. Historiquement, certains villages de Macédoine ont également entretenu des relations économiques privilégiées avec le Kosovo, le long de la route menant à Prizren ou à Pristina, et ce sont parfois les membres de mêmes familles qui vivent de part et d'autre de la ligne de démarcation. De ce point de vue, la création d'un Etat de Macédoine indépendant après 1991 a eu des effets contradictoires. D'un côté, il a rendu le maintien des échanges plus délicat avec la transformation en frontière inter-étatique de ce qui n'était auparavant qu'une frontière inter-républicaine au sein de la Yougoslavie. De l'autre, le désintérêt de la nouvelle République indépendante pour les zones frontalières - pauvres en infrastructures, écoles et hôpitaux - n'a guère permis de consolider l'allégeance prioritaire à l'Etat de Macédoine de citoyens albanais se percevant comme abandonnés par Skopje (et, on le verra plus loin, par leurs propres dirigeants albanais). Il est enfin exact qu'une grande partie des dirigeants politiques albanais en Macédoine ont été formés à l'université de Pristina, à l'instar d'Arbën Xhaferi, président du Parti démocratique des Albanais (PDA), et ont continué à entretenir des liens avec leurs anciens amis et collègues de l'époque.

Pourtant, on ne saurait minimiser l'attachement des Albanais de Macédoine à un pays où leurs conditions de vie ont été et demeurent sans conteste meilleures que celles des Kosovars. Depuis l'établissement de la KFOR, les Albanais de Macédoine (en particulier dans la région de Tetovo) ont, en outre, largement bénéficié de leur situation d'intermédiaires dans le commerce avec Pristina. Or, le maintien d'une présence internationale et d'une frontière constitue une condition nécessaire à la pérennisation de ces échanges grâce auxquels - évasion fiscale et douanière oblige - une frange de la population de Macédoine est en train d'accéder à une certaine prospérité économique. Au sein des élites politiques, nul n'a non plus intérêt à risquer son accès aux prébendes du pouvoir au nom d'un vague projet unitaire. Car faire disparaître la frontière reviendrait à diviser par deux le nombre de ministères, sièges de députés et autres positions officielles. Et qui se lancerait dans pareille aventure à moins d'être certain d'en sortir vainqueur ? Les réserves des partis albanais, singulièrement le PDA d'Arbën Xhaferi, à l'égard des maquisards ne sont sans doute pas étrangères au désir de préserver une rente de situation fort agréable. Réciproquement, la surenchère du Parti pour la prospérité démocratique (PPD), dans l'opposition jusqu'au 13 mai 2001, gagnerait à être envisagée du point de vue des frustrations socio-économiques engendrées par une mise à l'écart politique qui, depuis les élections d'octobre 1998, a sensiblement fragilisé ses réseaux de patronage.

Au total, les visées séparatistes ne semblent pas être au point de départ des affrontements entre Albanais et Slaves en Macédoine. Cela ne signifie pas, pour autant, qu'elles ne pourront être au point d'arrivée. Car ce à quoi l'on assiste en ce moment est un lent pourrissement des relations intercommunautaires. En cas d'enkystement du conflit, il y a fort à parier que ni les Albanais ni les Macédoniens slaves ne pourront envisager un jour de vivre à nouveau ensemble. C'est cette logique de libanisation qu'il convient de décrire.

La guerre, produit importé du Kosovo ?

Depuis février dernier, autorités macédoniennes et responsables albanais mènent, à partir de Skopje, une intense guerre de propagande. Parvenir à « vendre » à la communauté internationale telle ou telle interprétation des racines de la crise peut, en effet, avoir des répercussions décisives sur son issue. Côté macédonien, on met bien évidemment l'accent sur le caractère étranger du conflit, oeuvre d'extrémistes albanais du Kosovo. Cette version n'est pas entièrement innocente : elle présente l'avantage de blanchir le pouvoir de toute accusation de discrimination envers sa minorité albanaise. Chaque stigmatisation des désordres kosovars est donc immanquablement suivie d'une longue liste des preuves de bonne volonté macédonienne : comment parler de traitement inégal alors qu'il y a cinq ministres albanais au gouvernement et deux partis albanais au Parlement ? Quand les Albanais ont droit à un enseignement primaire dans leur langue ? Et quand le pays totalise 64 journaux, des radios et plusieurs émissions télévisées en langue albanaise ?

Côté albanais, en revanche, on privilégie le facteur domestique. La logistique et l'encadrement viennent, reconnaît-on, du Kosovo. Mais pas les combattants de base, à 80 % albanais de Macédoine (16). Car les Albanais sont las d'être traités en citoyens de seconde zone. Cela fait dix ans qu'ils attendent, en vain, de voir leur contribution à la prospérité de l'Etat macédonien reconnue. Ils sont sous-représentés à tous les échelons de l'administration, notamment locale. Sans parler de la police ou de l'armée, où ils sont quasiment absents. Les postes ministériels ne sont que des hochets dénués d'intérêt. Quant à l'accès à l'enseignement supérieur, il est très circonscrit : à l'université de Skopje, par exemple, un quota de 2 % s'applique aux Albanais, comme aux Serbes et aux Turcs, des minorités de taille beaucoup plus modeste. Et l'université de langue albanaise - non reconnue par l'Etat - établie à Tetovo depuis 1994 ne fournit pas une alternative satisfaisante. Ses diplômes ne sont pas reconnus et ses débouchés professionnels restent limités (17). Le passage à la guérilla, constitue donc, si l'on en croit les responsables politiques albanais, une réponse au désarroi de leur communauté. Une lecture qui leur permet, à eux aussi, de se dédouaner de toute responsabilité...

Tout occupés à faire la part de ces diverses interprétations, les observateurs internationaux ont fini par oublier que la vraie question n'était plus là. Oui, la précarité macédonienne a incontestablement partie liée avec le contexte régional. Une décennie de guerre dans les Balkans a formé suffisamment de vétérans pour alimenter antagonismes armés et criminalité organisée pendant les années à venir (18). A bien des égards, le conflit entre les communautés slave et albanaise n'aurait pu éclater sans le précédent kosovar. Si la nouvelle UÇK n'est probablement pas téléguidée depuis Pristina, en revanche il est évident qu'elle a pris modèle sur son homologue kosovare et que des échanges d'informations ont lieu entre les divers groupes de combattants : les anciens du Kosovo, ceux du sud de la Serbie et ceux de Macédoine. Le Kosovo a également fourni un référent symbolique puissant dans une communauté albanaise où les accents victimaires et l'émulation virile tiennent une place importante. Toutefois, on n'aurait pas assisté à une telle spirale de violences si les causes de mal-être n'étaient pas aussi nombreuses.

Si les Albanais et les Macédoniens slaves ne se sont jamais ouvertement affrontés par le passé, ils vivent séparément depuis longtemps. Même dans les municipalités à population mixte, comme Skopje ou encore Kumanovo, chacun a ses quartiers, ses réseaux de sociabilité, ses cafés. Les mariages mixtes sont l'exception. Au moment des vacances, tout le monde afflue vers le lac d'Ohrid. Mais c'est Struga qui est la destination favorite des Albanais, et Ohrid celle des Slaves. Cette distance favorise la diffusion de stéréotypes mutuels négatifs. Côté macédonien slave, c'est autour de la menace démographique que se concentrent toutes les appréhensions. Avec un pareil rythme d'accroissement naturel, les Albanais seront bientôt majoritaires dans le pays, s'alarment-ils. Et de suivre avec inquiétude le lent déplacement vers l'est de cette ligne nord-sud qui marque l'avancée des Albanais en terre macédonienne. Une peur qui trahit les insécurités identitaires d'une petite nation tardivement consolidée. Chez les Albanais, ces « obsessions » macédoniennes agacent. Comme le résume un ancien député albanais du PPD, Mersim Pollozhani, « nous comprenons volontiers les insécurités des Macédoniens. Leur processus de maturation nationale a commencé plus tard que dans les autres nations des Balkans et il n'est pas encore parvenu à son terme ; mais nous ne voyons pas pourquoi nous devrions payer pour ce retard et attendre que les Macédoniens cessent, au XXIe siècle, de vivre leur appartenance nationale comme d'autres au XIXe siècle » (19).

Quelle que soit la part de responsabilité des Kosovars dans le déclenchement du conflit (20), c'est sur le terrain macédonien que la crise s'est par la suite développée et c'est désormais en fonction de configurations locales qu'elle évolue. La guérilla a d'ores et déjà acquis une logique propre - avec son corollaire d'acteurs intéressés à l'entretien d'une économie de guerre. Elle a suscité et continue de susciter des discussions très vives au sein de la communauté albanaise. Et, qu'ils le veuillent ou non, les chefs de partis albanais, tout comme leurs homologues slaves de Macédoine, devront désormais tenir compte du paramètre UÇK. Chacun est confronté à la nécessité de se repositionner par rapport à des maquisards qui, en quelques semaines, ont bouleversé tant l'échiquier politique que les rapports intercommunautaires.

Crise nationale ou crise du modèle politique ?

Ce que leur mobilisation nous apprend, c'est principalement que la guerre en Macédoine n'est pas seulement une guerre entre Slaves et Albanais, mais bien une guerre entre Albanais. Elle oppose les élites politiques traditionnelles à une population désillusionnée et dont la sympathie pour l'UÇK s'inscrit davantage dans une démarche de contestation des dirigeants en place que de soutien à un projet irrédentiste. Condamnée dès les premiers jours très fermement par le PDA, puis, plus mollement, par le PPD, la guérilla constitue, en effet, un désaveu pour les partis albanais. La crise macédonienne est, en réalité, une crise de l'intermédiation politique, dans un pays en proie à de profondes difficultés économiques. Et c'est précisément parce que des motifs ethniques viennent se superposer à cette fragilité politique et économique qu'ils sont potentiellement dévastateurs.

Il suffit, pour s'en convaincre, de revenir un instant sur le début des affrontements. Lorsque la crise éclate en février 2001, la communauté albanaise n'est pas moins désorientée que le reste de la population de Macédoine. Non qu'il n'y ait eu aucun signe avant-coureur. On savait, par exemple, sur les hauteurs de Tetovo, que « ça creusait là-haut ». « Tout le monde disait qu'il y avait des gens qui cherchaient de l'or dans la région. Et quand j'ai dit, un jour, “moi aussi, je veux être chercheur d'or”, on m'a juste fait comprendre qu'il valait mieux que je n'y aille pas », rapporte une habitante de Tetovo (21). Mais, à l'annonce des premiers heurts entre forces de police et combattants se réclamant de l'UÇK, une grande partie de la communauté demeure sur la réserve. Nul ne sait vraiment d'où viennent ces hommes, ni si leurs activités peuvent contribuer à l'amélioration du sort des Albanais. Et cette incertitude va durer. Il est révélateur que, fin avril, la rumeur circule encore au sein de la communauté albanaise selon laquelle l'UÇK serait une créature des Etats-Unis, décidés à appliquer, en Macédoine, la stratégie testée au Kosovo en 1999 pour « affranchir les Kosovars de l'autoritarisme serbe » (22).

Le soutien aux maquisards est donc loin d'être immédiat. Avec les premières représailles des forces spéciales de la police macédonienne, les tensions s'aiguisent entre partisans des guérilleros et sceptiques. En mars, près de 8 000 Albanais prennent le chemin de l'exode. Direction le Kosovo, la Turquie ou l'Europe de l'Ouest. Les réfugiés fuient l'offensive gouvernementale. Mais aussi les risques de mobilisation forcée par les soldats de l'UÇK. On murmure, dans la communauté, que ceux qui refusent de laisser leurs fils s'engager doivent dédommager financièrement les guérilleros. Le 13 mars 2001, près de 20 000 Albanais défilent dans les rues de Skopje pour protester contre la répression gouvernementale. Mais cela ne signifie pas, pour autant, que la majorité des Albanais adhère aux méthodes et aux objectifs de l'UÇK. Le recteur de l'université de Tetovo, perçue comme un véritable foyer de subversion par le pouvoir macédonien, prend fait et cause pour les rebelles. Pourtant, dans cette région relativement prospère de l'ouest de la Macédoine, on n'observe pas, ni en mars ni en mai, de ralliement massif aux combattants.

Dans la région de Kumanovo, en revanche, la configuration est sensiblement différente. La première phase des combats s'y est étirée en longueur. A la mi-avril, plusieurs villages sont encore tenus par la guérilla et les opérations de police se poursuivent. Les observateurs internationaux craignent une reprise des affrontements, qui se produit début mai. Faiblement équipés en infrastructures, ces villages de montagne sont pauvres et le niveau de vie moyen y est très bas. Ces Albanais de la périphérie n'ont pas non plus bénéficié des échanges économiques avec le Kosovo, qui passent plus au sud-ouest. Nombre d'entre eux ne possèdent pas de documents officiels : à l'époque communiste, il n'était pas rare que les habitants des hameaux reculés ne tiennent qu'une comptabilité approximative des mouvements de population et des naissances. Avec la création d'un Etat macédonien indépendant, la régularisation de leur situation est devenue aussi nécessaire que délicate (sans papiers, les enfants ne peuvent pas être inscrits dans les écoles de la région). Les vexations administratives et policières ont alimenté les rancunes. Et les méthodes des unités spéciales de police n'ont guère encouragé la marginalisation de l'UÇK : le bombardement à l'artillerie lourde de maisons occupées par des civils donne à penser à certains responsables militaires occidentaux que le pouvoir cherche à établir une sorte de « zone de sécurité » où les réfugiés ne seraient pas incités à revenir.

Dans les autres villes albanaises du pays, l'inquiétude et le désarroi dominent. La guerre, personne n'en veut. Pourtant, au fil des semaines, ils sont de plus en plus nombreux à marquer leurs sympathies pour l'UÇK. A cela, plusieurs raisons. On a déjà évoqué l'impact des offensives gouvernementales. Deux autres facteurs méritent d'être soulignés. En premier lieu, l'effervescence du mois de mars a favorisé une internationalisation sans précédent de la question albanaise en Macédoine. Du point de vue de cette minorité, il s'agit là en tant que tel d'un grand succès. Marqués par le souvenir de l'intervention occidentale au Kosovo et convaincus que les Américains sont favorables à leur cause, les Albanais de Macédoine pensent que les négociations avec Skopje ont une chance d'aboutir si les Occidentaux font pression sur les autorités macédoniennes. Certains considèrent ainsi l'UÇK comme un mal nécessaire à la sortie de l'impasse intercommunautaire. Deuxième point sur lequel on ne saurait trop insister : le prestige de l'UÇK croît à mesure que grandit le discrédit des partis politiques albanais.

Les Albanais de Macédoine ont tour à tour accordé leur soutien au Parti pour la prospérité démocratique d'Imer Imeri (le PPD, associé au pouvoir de 1991 à 1998) et au Parti démocratique des Albanais d'Arbën Xhaferi (le PDA, allié de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne, le VMRO-DPMNE depuis novembre 1998). Et, hormis sur quelques points de détail, ils n'ont constaté aucune amélioration palpable (23). Si, depuis Paris, la différence entre le PDA et le PPD s'énonce en termes de radicalisme (avant 1998, on tenait souvent le PDA pour plus extrémiste que le PPD), vus de Skopje ou de Tetovo, les deux partis se ressemblent étrangement : tous deux durcissent le ton quand ils sont dans l'opposition et s'empressent d'oublier leurs promesses dès l'instant où ils jouissent des prébendes gouvernementales. « Qu'y a-t-il donc sur la route qui mène de Tetovo à Skopje ? », se demande ainsi un jeune juriste albanais. « Quand ils sont ici, ils promettent tous qu'ils feront quelque chose pour nous. Mais dès qu'ils arrivent à Skopje, ils votent comme les Macédoniens au Parlement et se contentent de mettre de l'argent dans leurs poches. »

Il est vrai que, depuis deux ans, le PDA est réputé avoir très largement profité de son passage par la capitale. Certains de ses leaders, à l'instar de Menduh Thaçi, vice-président du parti et l'un des candidats les plus en vue à la succession d'Arbën Xhaferi, sont soupçonnés de contrôler des pans entiers de l'économie grise, dont le trafic de cigarettes avec le Kosovo. La rumeur prête également à cet ancien garde du corps dans la trentaine des liens étroits avec la criminalité organisée. Trop ostentatoire, cet enrichissement a fait des jaloux dans les cercles de l'élite politique albanaise, en particulier chez les supporters du PPD, humiliés par le comportement agressif du PDA lors des élections locales de l'automne passé (24). Dans l'électorat, les rivalités entre frères ennemis pour la prédation des ressources liées au commerce légal ou illégal ont achevé de saper le prestige des partis albanophones, y compris d'Arbën Xhaferi, figure jadis très respectée, mais dont beaucoup pensent qu'il ne tient plus vraiment le parti. Bien que son niveau de vie soit sensiblement plus élevé que celui des Macédoniens slaves, la communauté albanaise, elle aussi, est traversée par d'importants clivages socio-économiques. Tous ne profitent pas au même titre du commerce ou des divers trafics régionaux. Nombreux sont ceux qui survivent grâce aux mandats envoyés régulièrement par leurs proches, travailleurs émigrés en Allemagne ou en Suisse. Le taux de chômage déguisé est souvent élevé et les perspectives économiques peu souriantes. Dans ces conditions, l'étalage des richesses de certains dirigeants alimente une crise de confiance profonde dans la capacité du politique à répondre aux demandes de l'électorat. Et c'est sur ce terreau que grandit l'UÇK, dont les combattants sont auréolés d'une pureté guerrière : eux, au moins, prennent des risques pour la « cause »...

La réaction des politiques albanais semble confirmer ce jugement. Terriblement gênés par un recours à la force qu'ils semblent ne pas avoir anticipé, les dirigeants du PDA s'en dissocient d'autant plus vite que la marge de manoeuvre dont jouit l'UÇK signifie qu'ils ont perdu leur emprise sur les régions albanaises. Surtout, l'émergence d'un nouvel acteur sur la scène albanaise risque de fragiliser leurs positions économiques. On rapporte que Menduh Thaçi serait personnellement allé trouver les guérilleros à Tetovo fin mars pour leur demander d'interrompre leurs actions. Du point de vue des représentants ordinaires de la communauté, la démarche est intéressée : parce qu'ils détiennent le pouvoir, les gens du PDA n'ont pas intérêt à une remise en question des équilibres existants.

Les efforts déployés par le PPD pour se présenter comme le porte-parole informel des combattants de l'UÇK ne sont guère plus crédibles. En proie à de vives querelles de leadership, le PPD ne parvient pas à convaincre de sa bonne foi. Il ne dispose pas non plus des réseaux nécessaires pour jouer les médiateurs. Vue d'« en bas », toute cette agitation politicienne a pour principale finalité de faire monter les enchères d'une participation du PPD à un gouvernement d'union nationale élargi. Et l'entrée au gouvernement du parti d'Imer Imeri, le 13 mai, loin de renforcer l'assise populaire du nouvel exécutif, ne fait que confirmer les soupçons : tous les partis politiques sont bien les mêmes...

Que la communauté albanaise soit divisée est une évidence. Mais le plus frappant est sans doute que l'on pourrait reprendre presque mot pour mot les paragraphes précédents et remplacer le terme «Albanais» par « Macédonien slave » pour obtenir une description assez fidèle de l'état de l'opinion au sein de la population majoritaire : si on lui demandait de décrire ses dirigeants politiques, on retrouverait sans peine les références à la corruption ou à l'égoïsme des élites. Fin 1998, l'avènement d'un nouveau gouvernement issu de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO-DPMNE), dirigé par

Ljubco Georgiesvki, avait suscité des espoirs. Las ! Dès son intronisation, il a procédé à une purge de l'appareil administratif et entrepris de rétribuer ceux qui l'avaient soutenu en leur offrant des postes. La multiplication des nominations à caractère politique a eu tôt fait d'entamer le crédit d'une équipe gouvernementale inexpérimentée, y compris dans l'art de « l'accumulation primitive du capital » (25). Le mécontentement populaire, qui a éclaté sous forme de manifestations à répétition en 2000, est d'autant plus vif que le bilan économique du gouvernement laisse à désirer. Fragilisée par la crise du Kosovo, l'économie macédonienne a peiné à se redresser. La privatisation des entreprises reste inachevée et ne s'est pas encore traduite par une véritable restructuration du tissu industriel. Pendant ce temps, le taux de chômage caracole aux alentours de 40 % et l'aide internationale continue d'être détournée (26). L'opinion croit-elle en une éventuelle alternance politique ? Certes, en matière d'appropriation privative des biens publics, l'Alliance social-démocrate macédonienne (SDSM) de Branko Cervenkovski, au pouvoir de 1991 à 1998, s'est montrée plus discrète. Mais ses pratiques clientélistes sont connues et ses ambitions politiques avouées : lors des négociations pour la formation d'un nouveau gouvernement en avril-mai, il n'a échappé à personne que l'Alliance avait requis le ministère de l'Intérieur et celui de la Justice, deux postes clés pour contrôler l'issue des élections législatives anticipées prévues pour le mois de janvier 2002 (27).

Bref, on se retrouve dans une situation explosive non pas parce que Slaves et Albanais se voueraient une haine indéfectible mais parce que l'absence de perspectives d'avenir les rend très réceptifs aux discours populistes de stigmatisation de l'autre (28). Il serait urgent que la communauté internationale intègre ces paramètres dans sa réponse à l'escalade militaire en Macédoine.

Une impuissance internationale voulue ?

Si la Macédoine bascule dans la guerre civile, c'est l'ensemble des Balkans qui risque une fois encore de s'embraser. Chacun le sait, à l'Ouest comme dans la région. Dès le début du mois de mars, Européens et Américains se sont précipités au chevet de la Macédoine. Le ministre des Affaires étrangères français, Hubert Védrine, a ouvert le cortège des visites diplomatiques le 10 mars, bientôt suivi par le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, le 12 avril. Depuis trois mois, Javier Solana, le haut représentant de l'Union européenne pour la politique extérieure, multiplie les navettes entre Bruxelles et Skopje, en alternance avec le secrétaire général de l'Otan, Lord Robertson.

Mais, par-delà ces marques de sollicitude, la communauté internationale manque une fois de plus de stratégie claire et de volonté politique. A contrecoeur, les Etats-Unis du nouveau président Bush, partisan affiché d'un désengagement des Balkans, ont reconsidéré leur projet de retrait militaire gradué du Kosovo. Mais, avec un Congrès frileux et une opinion publique qui rechigne à soutenir des missions de maintien de la paix dont le terme n'est pas connu, les Américains ne peuvent pas envisager une extension du mandat de la KFOR à la Macédoine. D'autant que le principe du « zéro mort » cher à l'armée américaine vaut plus que jamais. Tout engagement militaire supplémentaire est donc exclu. L'autorisation donnée à l'armée yougoslave de réinvestir la zone de sécurité établie - en vertu de la résolution 1244 de juin 1999 - au sud de la Serbie, à proximité de la frontière avec le Kosovo, est particulièrement révélatrice : on a préféré laisser revenir les troupes contre lesquelles l'Alliance atlantique s'était battue il y a un an et demi pour contrer la guérilla de l'Armée de libération de Presevo, Bujanovac et Medvedja (UCPBM) implantée au sud de la Serbie plutôt que de prendre le risque d'une implication directe dans la zone. La situation n'est guère plus brillante en Europe, où l'opinion et les dirigeants demeurent divisés sur la question de l'avenir du Kosovo.

Faute de consensus, on s'est donc replié sur le plus petit commun dénominateur. Officiellement, la politique de la communauté internationale comporte trois volets. Le premier réside dans la ferme condamnation des activités de l'UÇK, qualifiée de « bande de criminels » par George Robertson, le secrétaire général de l'Otan, le 7 mai 2001. Il n'est donc pas question de négocier avec les rebelles. En second lieu, bien qu'ils soutiennent le droit de la Macédoine à défendre son territoire, les interlocuteurs occidentaux de Skopje ont régulièrement appelé les forces gouvernementales à faire preuve de retenue dans leur réponse militaire. C'est que - troisième point - l'issue de la crise doit être politique. Pour encourager l'ouverture d'un dialogue entre partis slaves et albanais, l'Union européenne a accéléré la signature avec la Macédoine, le 9 avril 2001, d'un accord de stabilisation et d'association en négociation depuis deux ans. De portée essentiellement symbolique, cet accord est censé fournir un cadre global à la réconciliation des deux communautés. En parallèle, l'Ouest a fait pression sur Skopje pour que soit mise sur pied une large coalition gouvernementale réunissant les principales formations slaves et albanaises de Macédoine.

Ces mesures cachent une triple hypocrisie. La découverte soudaine, presque miraculeuse, de l'existence de courants radicaux liés au crime organisé parmi les Albanais fait sourire ! En 1998-1999, l'Occident n'avait rien voulu savoir des activités troubles de l'UÇK kosovare, alors son principal interlocuteur. A changement de configuration géopolitique, changement de définition de l'ennemi. Milosevic tombé, Belgrade est redevenue un partenaire fréquentable - au grand soulagement de maints Occidentaux gênés d'avoir fait miroiter, un peu à la légère, des perspectives d'indépendance au Kosovo actuellement sous protectorat international. Les alliés d'hier sont donc devenus les trublions d'aujourd'hui. Et l'on a eu tôt fait de dépeindre les rebelles de l'UÇK macédonienne sous les traits d'extrémistes, de terroristes et de mafieux. Il est vrai qu'il y a toujours urgence à trouver un coupable, a fortiori quand les événements sont, pour partie, le produit de dynamiques qu'on a soi-même encouragées.

Deuxièmement, les Occidentaux feignent de croire en un processus de négociation politique voué, sous sa forme présente, à l'échec. Ni les partis slaves, ni les partis albanais membres de la coalition ne sont disposés à faire de concessions substantielles. Les Albanais insistent pour que des représentants de l'UÇK soient invités à participer aux pourparlers - une idée parfaitement saugrenue aux yeux des autorités qui s'en remettent toujours davantage à la manière forte. Ce contexte d'escalade plus ou moins contrôlé est peu propice au dialogue. Et il est évident que chaque nouvel accrochage entre groupes armés albanais et forces de l'ordre macédoniennes réduit la probabilité d'une solution pacifique. Bientôt, les opinions publiques des deux communautés seront de toute façon trop radicalisées pour suivre leurs dirigeants sur la voie d'éventuels compromis. A en croire le sondage américain cité plus haut, début mai les deux communautés divergeaient déjà sur des questions essentielles : 96 % des Slaves refusaient de reconnaître aux Albanais le statut de nation (une demande approuvée par 98 % des intéressés) ; 97 % réfutaient de la même façon l'option d'une reconnaissance de l'albanais comme langue officielle dans les contrats commerciaux, le système judiciaire et au Parlement (contre 98 % d'Albanais « pour »). Enfin, une large majorité des Macédoniens slaves (59 %) étaient hostiles au principe d'une force de paix multinationale, une MFOR conçue sur le modèle de la KFOR, approuvée par 79 % des Albanais.

Sur le terrain militaire, c'est la même politique de l'autruche qui prévaut. Avouons qu'il y a quelque ironie à demander aux responsables macédoniens de garder le sens de la mesure quand les 40 000 soldats de la KFOR, confortablement dotés en équipements modernes, se refusent à intervenir et se contentent de patrouiller sur la ligne de démarcation entre le Kosovo et la Macédoine... Résigné à laisser la jeune armée macédonienne en découdre avec les rebelles, l'Occident veut bien fermer les yeux sur la politique de la terre brûlée menée dans les villages du nord du pays, mais à condition que les autorités de Skopje fassent preuve d'un minimum de discrétion ! Il y a pire : la plupart des observateurs occidentaux savent pertinemment que ni l'armée macédonienne, inexpérimentée et sous-équipée, ni les forces spéciales de police ne peuvent avoir raison des maquisards grâce aux chars et aux équipements lourds. N'étant pas en mesure de prendre d'assaut les villages tenus par les rebelles, les forces de sécurité macédoniennes en sont réduites à opter pour une solution « à la russe », avec des bombardements massifs de zones habitées qui ne font qu'encourager la radicalisation d'une population locale condamnée à servir de « chair à réfugié ».

Pour déloger les combattants de l'Armée de libération nationale, il faudrait appliquer des méthodes de lutte anti-terroriste d'un tout autre calibre. Les Etats-Unis ont promis leur aide en la matière. Mais, en mars, ce sont essentiellement des vêtements, des sacs de couchage et du matériel d'observation de nuit qui ont été envoyés. Pendant ce temps, le gouvernement macédonien s'enlise dans une guerre d'usure où alternent offensives de plus en plus vastes, ultimatums et trêves. Et les marchands d'équipements lourds rôdent. L'Ukraine a déjà livré six hélicoptères à Skopje ; la Bulgarie, outre les chars donnés en 1999, lui fait parvenir des munitions. La République fédérale de Yougoslavie a également proposé une coopération, sous la forme d'échanges d'informations. Le 17 mai 2001, en visite en Albanie, le secrétaire général de l'Otan, lord George Robertson, a franchi un cap supplémentaire en déclarant être prêt à fournir une « assistance militaire » à la Macédoine. Mais on ne sait toujours pas jusqu'où l'Alliance, qui craint d'être perçue par les Kosovars comme une force d'occupation au cas où elle prendrait fait et c



 
Notes de :

(1) Le chiffre de 23 % provient du dernier recensement officiel, réalisé en 1994 et boycotté par les Albanais. Le dynamisme démographique de la communauté albanaise (très supérieur à celui des Macédoniens slaves), l'installation de réfugiés du Kosovo depuis les années 80 et la naturalisation de certaines familles mixtes (kosovares et albanaises de Macédoine) suggèrent toutefois un pourcentage réel plus élevé, aux alentours de 30 %.
(2) Voir, entre autres, la chronique d'Éric Dupin, « La Macédoine prise au piège de l'ethnicisme », Libération, 21 mars 2001.
(3) Certains analystes, à l'instar de Christophe Chiclet, font remonter la création de la nouvelle UÇK au début de l'année 2000. Celle-ci serait, en effet, la continuation d'une Armée de libération nationale de Macédoine (UCKM) active depuis le 20 janvier 2000 et contemporaine de l'Armée de libération de Presevo, Medvedja, Bujanovac (UCPMB) opérant au sud de la Serbie. Pour plus de détails, se reporter à Christophe Chiclet, « Après la “grande Serbie”, la “grande Albanie” ? L'UÇK cherche une revanche en Macédoine », Le Monde diplomatique, avril 2001, p. 22.
(4) En vertu de la résolution 1244 adoptée le 9 juin 1999, le Kosovo est provisoirement administré par la Mission de l'ONU au Kosovo (Minuk) — volet civil — et par la force internationale de la KFOR — volet militaire. Officiellement maintenue au sein de la Yougoslavie, la région est, de facto, sous protectorat international.
(5) Les tensions entre Albanais et forces de police macédoniennes à Tanusevci ont des antécédents. Le 2 avril 2000, quatre soldats macédoniens avaient été capturés à proximité du village par des guérilleros présentés par les autorités comme kosovars, qui souhaitaient obtenir la libération de Xhavit Hasani. Cet Albanais de Tanusevci, avait été arrêté pour avoir tiré sur un responsable du ministère de la Planification urbaine et de la Construction civile, après avoir reçu l'ordre de détruire sa maison, illégalement construite. X. Hasani, que les responsables macédoniens soupçonnaient d'être un ancien combattant de l'UÇK, avait finalement été élargi et les policiers macédoniens relâchés par les preneurs d'otages. L'affaire Hasani n'en a pas moins durablement agité les médias et contribué à ternir l'image du premier ministre, Ljubco Georgievski, accusé de faiblesse. Au cours des mois suivants, plusieurs incidents — des tirs contre les postes frontières — devaient convaincre les forces spéciales de police macédonienne d'intensifier leurs patrouilles dans la zone. Le dernier accrochage remontait au mois de septembre 2000. Le 17, un véhicule de l'armée macédonienne avait sauté sur une mine, faisant quatre blessés. Pour plus de détails, voir ICG, « The Macedonian Question : Reform or Rebellion », Balkans Report, no 1.09, 5 avril 2001, p. 2.
(6) La ville de Tetovo même comprend une minorité macédonienne slave représentant approximativement 30 % de la population. Les villages rattachés à la municipalité de Tetovo sont, eux, entièrement albanais, de sorte que la région de Tetovo est albanaise à environ 80 %.
(7) Dans ce texte, les expressions de « Slaves macédoniens » ou de « Macédoniens slaves » seront alternativement utilisées pour désigner la population slave majoritaire dans le pays afin d'éviter toute confusion entre citoyenneté (les Macédoniens comme citoyens de l'État de Macédoine — ce qui inclurait également les représentants de la minorité albanaise) et appartenance ethnique (les Macédoniens comme slaves de Macédoine). A Skopje, en effet, le terme « Macédonien » est pris dans son acception « ethnique » et tend à être réservé aux seuls Slaves aussi bien par les Macédoniens slaves que par les Albanais (qui emploient également la notion de « Slaves ») pour désigner leurs co-citoyens.
(8) Le 14 mars, par exemple, des Macédoniens slaves originaires de Tetovo ont protesté sous les fenêtres du Parlement, à Skopje, pour demander aux autorités macédoniennes des armes afin de pouvoir se défendre contre les rebelles albanais.
(9) Aucun élément ne permet de déterminer avec certitude à ce jour s'il s'agissait d'un règlement de comptes personnel ou d'un incident à caractère « ethnique ».
(10) Chiffres du HCR cités dans « UNHCR Briefing Notes : FYR of Macedonia, Guinea, Sudan/Eritrea », 29 mai 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.reliefweb.int/w/Rwb.nsf/vCD/The+former+Yugoslav+Republic+of
+Macedonia ?OpenDocument&StartKey=The+former+Yugoslav+Republic+of
+Macedonia&ExpandView.
(11) Chiffres annoncés par le commandant Mierka, de la région de Malino et de Gosince, au nord du pays, et cités dans Isabelle Lasserre, « Offensive macédonienne sur la frontière », Le Figaro, 14 mars 2001.
(12) L'accord a été ratifié par le Parlement macédonien le 2 mars. Les députés albanais du Parti pour la prospérité démocratique (PPD), alors dans l'opposition, et deux membres du groupe parlementaire du Parti démocratique des Albanais (PDA), au pouvoir, ont voté contre. L'accord porte sur les 260 kilomètres de frontière entre la Macédoine et la Serbie (ce qui inclut la ligne de démarcation avec le Kosovo, toujours sur le papier province « de Serbie »).
(13) La réciproque est également vraie : sur le plan culturel, les élites de Tirana se sentent souvent « en avance » sur leurs voisins de Macédoine, jugés excessivement traditionalistes et conservateurs. Sur les représentations mutuelles des Albanais d'Albanie, du Kosovo et de Macédoine, on pourra se reporter à l'analyse très fine de Gilles de Rapper, « Crisis in Kosovo : Reactions in Albania and Macedonia at the Local Level », Ethnobarometer Programme Working Paper, n° 3, sur Internet à l'adresse : www.cemes.org/current/ethpub/ethnobar/wp3/wp3-content.htm
L'étude, réalisée avant la guerre au Kosovo, ne permet cependant pas de saisir l'évolution des perceptions provoquée par la crise des réfugiés du printemps 1999 et l'établissement d'un protectorat international sur le Kosovo en juin 1999.
(14) Certes, il convient de prendre en considération l'existence de configurations régionales très spécifiques : ainsi, les villes de Debar, de Kiçevo et de Struga, au sud du pays, entretiennent des rapports étroits avec l'Albanie. Tetovo, en revanche, est historiquement proche du Kosovo. Que la plupart des leaders politiques albanais en Macédoine soient originaires de Tetovo limite encore plus l'attractivité du modèle albanais d'Albanie.
(15) Les résultats sont disponibles sur le site de l'Institute for War and Peace Reporting (IWPR) à l'adresse : http ://www.iwpr.net/index.pl ?archive/bcr/bcr_20010524_2_eng.txt
(16) Des rumeurs circulent sur la présence de mercenaires non albanais. Quant au recrutement en Macédoine même, il est facilité par le montant des soldes promises — entre 1500 et 3000 DM par mois (le salaire mensuel moyen étant de 300 DM) — et par le désœuvrement d'une jeunesse au chômage.
(17) Créée en 1994, l'université parallèle de Tetovo avait été fermée par la police et son recteur, Fadil Sulejmani, condamné à deux ans et demi de prison pour « incitation à la résistance ». Devant la violence des émeutes albanaises organisées à Tetovo en réaction au jugement, les autorités macédoniennes sont revenues sur leur décision. L'université, qui revendique environ 6 000 étudiants, survit pour le moment grâce aux aides de la diaspora. Mais sa situation reste précaire, d'autant que ses diplômes ne sont pas officiellement reconnus. En outre, elle demeure perçue par les responsables macédoniens comme un lieu de subversion.
(18) Et suffisamment d'armes également. Selon un rapport de l'International Crisis Group (ICG), l'Albanie, le Kosovo et la Macédoine totaliseraient à eux trois 280 000 kalachnikovs, un million de missiles anti-chars, 3,1 millions de grenades à main, un milliard de munitions et 24 millions de mitraillettes. Voir ICG, « The Macedonian Question : Reform or Rebellion », Balkans Report, no 1.09, 5 avril 2001, p. iv.
(19) Entretien de l'auteur avec M. Pollozhani, 21 avril 2001.
(20) Pour cette interprétation des faits, voir Christophe Chiclet, « Après la “grande Serbie”, la “grande Albanie” ? L'UÇK cherche une revanche en Macédoine », Le Monde diplomatique, avril 2001. Une lecture contraire peut être trouvée dans Ivo Daalder, « Making Sense of Macedonia », CNN interview, 27 mars 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.brook.edu/views/interviews/daalder/20010327.htm. Ivo Daalder est ancien responsable des questions européennes (1995-1996) au Conseil de sécurité nationale et chercheur à la Brookings Institution.
(21) Entretien avec l'auteur, Tetovo, 17 avril 2001.
(22) Cette hypothèse est revenue à plusieurs reprises dans les entretiens conduits à Skopje et à Tetovo, au cours d'une mission effectuée du 12 au 22 avril 2001.
(23) Le PDA a notamment obtenu, le 6 février 1999, la libération des Albanais ayant contesté l'autorité de l'État macédonien ou mené des actions séditieuses, parmi lesquels les maires de Tetovo et de Gostivar, et des Albanais accusés d'avoir participé à des attentats à la bombe entre décembre 1997 et juillet 1998. Par ailleurs, des représentants de la communauté albanaise ont pu intégrer le ministère de l'Intérieur.
(24) Les élections municipales de septembre 2000 ont donné lieu à des règlements de comptes violents entre supporters du PPD et du PDA, notamment à Debar où le scrutin a dû être interrompu après la destruction d'urnes électorales par un groupe de militants suivie d'échanges de coups de feu et à Gostivar, où des partisans des deux partis en sont venus aux mains le jour même des élections. Il semblerait que ces affrontements aient résulté du désir du PDA de conquérir par tous les moyens des zones d'influence traditionnelle du PPD. Pour plus de détails, voir Coalition « Citizens for the Citizens », « Municipal elections in Macedonia. Domestic monitoring mission », Preliminary Report, Skopje, Macédoine, 11 septembre 2000, sur Internet à l'adresse : www.ndi.org/ndi/worldwide/ce_europe/macedonia/citizens/citizens_9112000.htm
(25) Pour de plus amples détails sur les affaires de corruption récentes, voir « Macedonia Divided », Balkans Report, 5(33), Radio Free Europe/Radio Liberty, 4 mai 2001, sur Internet à l'adresse : http ://www.rferl.org/balkan-report/archives.html.
(26) Voir Christophe Chiclet et Assen Slim, « Macédoine 1999-2000. Des tensions extrêmes », Le Courrier des pays de l'Est, 1006, juillet-août 2000, pp. 118-132.
(27) Le SDSM a finalement obtenu trois postes de ministres sur les dix-huit que comprend le nouveau gouvernement : celui de la Défense, des Affaires étrangères et celui de vice-premier ministre (ministre sans portefeuille). Lui reviennent trois postes de vice-ministres (sur un total de treize).
(28) Les Slaves de Macédoine perçoivent les Albanais comme des mafieux nés. Mais ils leur en veulent aussi d'exhiber leurs nouvelles maisons blanchies à la chaux et de s'enrichir sur le dos d'un État de Macédoine qui a grand peine à collecter les impôts dans l'ouest du pays, quand les Macédoniens slaves, eux, doivent se contenter des maigres salaires de la fonction publique. Réciproquement, certains Albanais n'hésitent pas, en privé, à dénoncer cette arrogance des Macédoniens « qui ne seraient pas prêts à passer huit mois par an à faire du sale boulot en Allemagne et se contentent de rester assis derrière leurs bureaux, dans des ministères paisibles, en attendant que nous donnions notre argent à l'État de Macédoine ».
(29) Le même jour, le président macédonien Boris Trajkovski évoquait la possibilité qu'une amnistie soit accordée aux combattants de l'UÇK (à l'exception des organisateurs et de personnes ayant causé la mort de policiers et de militaires macédoniens) et qu'il leur soit permis de quitter le territoire de la Macédoine pour se réfugier au Kosovo. Cette seconde mesure, qui reprend le modèle des négociations conduites dans la vallée de Presevo entre les autorités serbes et les maquisards de l'UCPBM pourrait, elle, se révéler décisive dans l'incitation au retour à la vie civile des rebelles albanais de Macédoine. Pour plus de détails, voir Radio Free Europe/Radio Liberty, « Macedonian Government offers Albanians key concessions on status », 31 mai 2001.