POLITIQUE INTERNATIONALE N° 92 - ÉtÉ 2001

ELOGE DU BLAIRISME

Entretien avec Anthony GIDDENS
Sociologue.
conduit par
Brigitte ADES
Chef du bureau britannique de Politique Internationale.


Brigitte Adès - Vous êtes le principal théoricien de la « Troisième voie », dont s'inspire le gouvernement Blair. Êtes-vous satisfait de la façon dont vos idées sont appliquées en Grande-Bretagne depuis quatre ans ?

Anthony Giddens - La Troisième voie n'est pour moi qu'une étiquette. Elle désigne le débat en cours sur l'avenir des politiques de centre gauche. Face au déclin du socialisme traditionnel et à l'essor de la mondialisation, que doit faire la gauche pour échapper à ses vieux démons, qui l'ont si longtemps condamnée à demeurer dans l'opposition ? Dans les pays de l'Union européenne, en Amérique latine ou dans les États démocratiques d'Asie, les partis de centre gauche s'inscrivent tous dans un cadre à peu près similaire. Ils ont dû abandonner les recettes du passé (keynésianisme orthodoxe, nationalisations…) qui, à l'évidence, ne fonctionnent plus.

B. A.- Quels sont, dans les différents pays, les résultats concrets de cet aggiornamento ?

A. G.- Si le débat est très fécond, sa traduction politique est extrêmement variable selon le contexte national. Ici, au Royaume-Uni, le système bipartisan assure Tony Blair d'un solide soutien électoral. En France, en revanche, M. Jospin dirige un gouvernement de coalition. De même en Hollande, au Danemark ou en Allemagne. Les idées de la Troisième voie passent donc au travers de divers filtres nationaux avant de s'incarner. Mais sur le plan des idées, chacun comprend qu'il est urgent de moderniser la social-démocratie. Tels sont les contours de la Troisième voie.

B. A.- Quel est le bilan du premier mandat de Tony Blair ?

A. G.- En tant que partisan du gouvernement travailliste, je ne vous étonnerai guère en vous disant qu'il me paraît plus que satisfaisant. D'abord, sa gestion économique est saine. Les précédents cabinets travaillistes s'étaient tous retrouvés, plus ou moins rapidement, dans une situation de crise fiscale. En un mot, ils avaient trop emprunté. Le New Labour a échappé à cette règle en se démarquant nettement de l'action des Travaillistes traditionnels. Et la pensée de la Troisième voie n'y est pas étrangère, qui préconise une gestion macro-économique prudente. Il ne saurait plus être question, par exemple, de venir systématiquement en aide aux industries inefficaces. A cet égard, le gouvernement a réussi, et l'électorat le reconnaît. Ce premier point est fondamental. En second lieu, le gouvernement Blair a adopté des mesures plus fortes qu'on ne le dit généralement en faveur de la justice sociale. Peut-être avez-vous lu que l'inégalité a progressé, dans ce pays, depuis 1997. La vérité, c'est qu'il est difficile d'en juger. Le crédit d'impôt pour les ménages dont les deux conjoints travaillent, la priorité accordée à la lutte contre la pauvreté des enfants, les politiques de redistribution des revenus en faveur des personnes âgées devraient, d'ici quelques années, porter tous leurs fruits. Si bien que le bilan de Tony Blair sera sans doute, dans ce domaine, plus flatteur que celui de ses prédécesseurs travaillistes — à l'exception, peut-être, de Clement Attlee, de 1945 à 1951.

B. A.- Il reste que la proportion d'enfants vivant dans la pauvreté demeure, au Royaume-Uni, considérable…

A. G.- C'est exact. Mais nous avons étudié, à la London School of Economics, les réponses apportées par le gouvernement à ce phénomène. Ces études indiquent que, au cours des quatre dernières années, plus d'un million d'enfants britanniques ont été arrachés à la pauvreté, et qu'ils seront — si les autres variables économiques restent à peu près constantes — au moins deux fois plus nombreux dans quatre ans. Enfin, et c'est le troisième grand succès du cabinet Blair, une réforme institutionnelle a été mise en œuvre. Malgré ses limites, cette décentralisation en faveur de l'Écosse et du Pays de Galles constitue une mutation sans précédent. Tous les gouvernements qui avaient tenté de répondre à ce défi avaient échoué.

B. A.- Quels sont les principaux revers essuyés par le premier ministre ?

A. G.- La construction du Dôme du millénaire, projet architectural « grandiose » et pompeux, est un échec (1). Échec auquel les hommes d'affaires ne sont pas étrangers. Leur foi naïve dans leur capacité à résoudre tous les problèmes du monde est infondée. De nos jours, il faut évidemment travailler avec les milieux économiques, il n'y a pas d'alternative. Mais ce n'est pas une raison pour croire en eux les yeux fermés. La principale erreur du New Labour, cependant, c'est d'avoir trop tardé à s'attaquer à la question des transports et de l'environnement.

B. A.- A quoi attribuez-vous les maux dont les chemins de fer souffrent actuellement outre-Manche (manque de fiabilité, multiplication des accidents…) ? La privatisation de British Rail, en mai 1996, au cours de la dernière année du gouvernement de John Major, en est-elle partiellement responsable ?

A. G.- La forme revêtue par la privatisation n'était pas sans défauts. On aurait dû, pour commencer, faire appel à un nombre plus limité de sociétés, et ne pas agir de façon aussi précipitée et aussi politicienne. Rendez-vous compte : plus de 100 sociétés se sont partagé British Rail. Ensuite, pourquoi avoir vendu les actifs ferroviaires à un prix aussi bas ? Nous aurions pourtant pu tirer les leçons des privatisations opérées à l'étranger avant de tout bouleverser. Au Japon ou en Suède, la privatisation partielle fonctionne apparemment bien. Cela dit, ce secteur a toujours souffert d'un manque chronique d'investissements. Pendant près de trente ans, on a tendance à l'oublier, le Royaume-Uni était l'« homme malade » de l'économie européenne, avec tout ce que ça implique (faiblesse du PIB britannique par rapport à celui d'autres pays européens, insuffisance des moyens budgétaires, mauvais modes de gestion publics et privés). British Rail, qui n'a jamais reçu le dixième des investissements dont la SNCF a bénéficié, en a payé le prix. En outre, la modernisation des chemins de fer s'avère délicate dans tous les pays. Et la question de la sécurité s'inscrit dans un cadre plus vaste : dans l'ensemble des sociétés modernes, le niveau d'exigence des gens s'est élevé dans de nombreux domaines (santé, éducation, transports…). L'État n'ayant plus les moyens financiers suffisants pour répondre à toutes ces attentes, la seule solution consiste souvent à recourir au privé. C'est pour cela que l'actuel projet de modernisation du rail, le Transport Investment Plan, prévoit un partenariat privé-public et un investissement de 60 milliards de livres sur dix ans (2).

B. A.- Que pensez-vous du débat relatif au métro de Londres ?

A. G.- Je regrette qu'il prenne la forme actuelle (3). La gauche doit en finir avec l'illusion selon laquelle l'endettement constituerait une panacée. Les programmes de dépenses publiques, on a pu l'observer partout, présentent un défaut majeur : leur coût devient vite incontrôlable. C'est tout le problème de l'aléa moral, pour reprendre un terme d'assurances : si vous savez que l'État vous renflouera quoi qu'il arrive, vous n'êtes guère incité à contrôler vos dépenses.

B. A.- Les activités économiques qui touchent de près aux intérêts nationaux doivent-elles, selon vous, rester sous le contrôle de l'État ?

A. G.- Certaines institutions, centrales dans nos sociétés — la santé, l'éducation… — doivent, pour l'essentiel, demeurer du ressort de l'État. En théorie, je suis également favorable à la propriété publique d'une partie du système des transports. Mais je ne pense pas qu'on puisse faire marche arrière maintenant : ce serait trop coûteux.

B. A.- Et dans le cas de British Gas ou de British Telecom ?

A. G.- Il faut se montrer pragmatique. Il n'y a pas une seule forme de privatisation, de même qu'il n'y a pas une seule forme de propriété publique. Certaines privatisations, comme celle de British Rail, ont été fort mal conduites, d'autres non. Tout dépend, également, de la façon dont s'opère la régulation. Les entreprises, publiques ou privées, ont besoin de régulateurs. Ainsi, les secteurs du gaz et des télécommunications sont régulés par des organismes qui veillent, en particulier, à protéger le consommateur contre de trop fortes augmentations des tarifs.

B. A.- Reprenez-vous à votre compte d'autres reproches qui ont pu être adressés au gouvernement travailliste ?

A. G.- D'aucuns l'ont accusé de manquer d'idées. Je ne pense pas que ce soit vrai. Je suis frappé par le nombre d'initiatives qui, dans une multitude de domaines, ont reçu une traduction législative. C'est le cas du New Deal (4), l'un des programmes clés de la stratégie du gouvernement, qui vise à améliorer les conditions de vie dans les régions les plus défavorisées. Mais les électeurs de la gauche traditionnelle ne seront jamais satisfaits d'un gouvernement qui dure. Tout simplement parce que, pour ce faire, il lui faut plaire à une grande partie de l'opinion, et non pas seulement aux plus démunis. C'est, précisément, ce que le gouvernement actuel a tenté de réaliser.

B. A.- Tony Blair a-t-il atteint son objectif avoué qui consistait à « mettre le dynamisme du marché au service de l'intérêt général » ?

A. G.- Ce n'est qu'une formule, mais elle résume assez bien les objectifs de la gauche moderne. Tout comme, du reste, le slogan de Lionel Jospin : « Oui à l'économie de marché, non à la société de marché. » Le but est de parvenir à une société de plein emploi, dans un contexte économique très dynamique, de plus en plus mondialisé et marqué par des transferts massifs de main-d'œuvre de l'industrie vers les services et les technologies de l'information. Il convient, naturellement, d'accompagner ces mutations afin de réduire la précarité et les inégalités sociales. Tel est, à mon sens, le projet de la gauche moderne, dont le blairisme n'est qu'une version.

B. A.- Parvient-il vraiment à atteindre ses buts ?

A. G.- Comparons nos deux pays. Les journaux britanniques soulignent volontiers les succès enregistrés par la France. Mais le taux d'activité global n'est, en France, que de 64 %, contre environ 75 % au Royaume-Uni. Or plus le taux d'activité est élevé, plus vos ressources budgétaires sont abondantes. Ce qui permet de répondre aux principales attentes des gens (santé, éducation et, dans une certaine mesure, retraites). De ce point de vue, l'économie britannique s'en sort plutôt bien, et le gouvernement a fait les bons choix puisqu'il s'efforce de réformer l'État-providence, de l'adapter aux nécessités de l'heure. Tony Blair, nous en avons parlé, s'est notamment fixé un objectif prioritaire : éradiquer la pauvreté en vingt ans. Or, grâce aux politiques communautaires, dix ans devraient suffire. Quant au sort des personnes âgées indigentes, il s'est considérablement amélioré.

B. A.- Qu'est-ce que la « politique active du marché du travail », si chère aux gouvernants britanniques ?

A. G.- Pensez aux dispositifs mis en place par le Danemark au début des années 90, ou en Suède depuis plus longtemps. On parle également de « flexicurité ». Il s'agit de favoriser une plus grande flexibilité sur le marché du travail, tout en offrant aux gens un minimum de sécurité. Ce qui passe par des aides à la mobilité professionnelle. La Hollande et le Danemark apparaissent, en général, comme les champions de la « flexicurité ».

B. A.- Le gouvernement français associe, entre autres, socialistes et communistes. La « gauche plurielle » n'est-elle pas plus proche de l'ancien Parti travailliste que du New Labour ?

A. G.- Entre les gouvernements français et britannique, les similitudes sont plus frappantes que les différences. Dois-je vous rappeler que la gauche française a dû renoncer à l'outil de la relance keynésienne dès l'époque de François Mitterrand, ou que Lionel Jospin a engagé un vaste programme de privatisations ? La vérité, c'est que la France est confrontée aux mêmes problèmes que nous : nouvelles formes d'exclusion sociale, dégradation des logements sociaux, impact de l'immigration, etc. Et que, pour les résoudre, on ne peut pas se limiter aux transferts sociaux. Il faut lancer de vrais programmes anti-pauvreté, aider les gens sur le terrain, dans les quartiers. C'est ce que font les deux pays.

B. A.- Ce qui distingue les équipes Jospin et Blair serait donc plus rhétorique que réel ?

A. G.- Oui, pour une bonne part. Mais leur philosophie du marché du travail n'est pas la même, les socialistes français continuant à croire dans les vertus de la réglementation. D'où la semaine de 35 heures. Or le taux de chômage — structurel, pour l'essentiel — reste très élevé en France, surtout chez les jeunes… Quoi qu'il en soit, les politiques d'hier ne fonctionnant plus vraiment, chacun s'efforce de trouver de nouvelles réponses à la très délicate question de l'inégalité.

B. A.- D'autant plus épineuse au Royaume-Uni que l'élévation des salaires y est absorbée par la cherté de la vie…

A. G.- Ce qui est plus frappant, c'est l'ampleur des déséquilibres régionaux. Le coût de la vie à Londres est, en effet, bien plus élevé que dans le nord de l'Angleterre. Mais dans l'ensemble et en termes réels — si l'on fait abstraction de la force de la livre sterling —, le panier de la ménagère n'est pas plus cher au Royaume-Uni que dans la plupart des pays de l'Union européenne.

B. A.- Tony Blair a-t-il encore des chantiers à ouvrir ?

A. G.- Vous devriez le lui demander ! Ce qui est certain, c'est qu'il faudra au moins une nouvelle législature pour pouvoir évaluer les réformes engagées en matière d'éducation et, plus encore, de santé. Car le Plan de réforme du NHS (Service national de santé) (5) vient de débuter. Surtout, je ne pense pas que la régionalisation du pays puisse s'arrêter en si bon chemin. Il convient d'accorder aux régions, si elles le souhaitent, une plus grande autonomie. La décentralisation dont ont bénéficié l'Écosse et le Pays de Galles doit s'appliquer aussi à l'Angleterre. Au cours des années à venir, le Royaume-Uni pourrait connaître une réorganisation d'ensemble, sur une base quasi fédérale.

B. A.- Certains analystes estiment que les recettes de la Troisième voie seraient inopérantes face à un retournement économique. Ces craintes vous paraissent-elles fondées ?

A. G.- Nous assistons à un ralentissement non seulement de l'économie britannique, mais aussi de la plupart des économies européennes. Dans le même temps, l'essoufflement américain se confirme, c'est-à-dire que les États-Unis se dirigent vers une récession. On doit donc s'attendre, du moins pour 2001, à une nouvelle baisse de la croissance. Mais je ne pense pas que le centre gauche soit particulièrement affecté par cette évolution. Les politiques d'incitation à la reprise d'un emploi, par exemple, ont démontré leur utilité dans les périodes de dépression comme dans les temps de prospérité économique. Tout simplement parce qu'on a toujours besoin de gens qualifiés. Voilà longtemps que la Suède, dès qu'une récession survient, crée des emplois dans le secteur associatif, après avoir proposé des formations adaptées aux salariés. C'est un bon substitut aux transferts passifs de revenus. La plupart des orientations de la Troisième voie — décentralisation, réforme institutionnelle, renonciation aux politiques d'endettement systématique… — n'ont aucune raison d'être menacées par une récession. Mais naturellement, lorsque les ressources budgétaires s'amenuisent et lorsque le taux de chômage remonte, tout gouvernement, quelle que soit sa tendance, se heurte à des obstacles.

B. A.- Les politiques de redistribution peuvent-elles résister à l'onde de choc d'une récession ?

A. G.- La politique, c'est l'invention du possible. Demandons-nous toujours quel est le niveau d'imposition acceptable par les différentes catégories de contribuables. L'impact sur les finances publiques d'un accroissement du taux d'imposition pesant sur les hauts revenus est faible, notamment en raison de l'évasion fiscale. Il n'existe donc pas de solution miracle. La fiscalité indirecte joue un rôle croissant dans nos pays. Il faut utiliser cet outil, quelle que soit la conjoncture. Les taxes sur l'énergie ou sur les grosses cylindrées peuvent servir les objectifs environnementaux. Au Royaume-Uni, l'impôt sur la vente d'une maison est plus élevé au-delà d'un certain prix. Vous le voyez, il existe toute une panoplie de mesures envisageables. Mais, encore une fois, tout démontre que l'essentiel n'est pas tant la progressivité de l'impôt que la façon dont on affecte les recettes fiscales.

B. A.- Précisément, ces dernières ont-elles été utilisées à bon escient par le gouvernement Blair ? Certains ont accusé Gordon Brown d'avoir, dans un premier temps, gelé les dépenses sociales…

A. G.- Au cours de leurs deux premières années de pouvoir, les Travaillistes ont dû tenir compte des restrictions budgétaires décidées par le précédent gouvernement conservateur. On le leur a assez reproché ! Mais je pense qu'ils se devaient, dans un premier temps, d'acquérir une certaine crédibilité auprès des électeurs et des marchés financiers. Il fallait rompre avec les réflexes de la gauche qui, je le répète, a toujours été encline à l'endettement. Pour financer ses projets sociaux, l'État — en Grande-Bretagne et ailleurs — s'est trop souvent contenté d'emprunter. A un moment donné, la Belgique consacrait même 10 % de son PIB au remboursement de la dette. Ce n'est pas ainsi qu'on gère un pays. Le gouvernement Blair a fait ce qu'il devait faire, remettant à plus tard nombre de dépenses, sociales ou autres. Il dispose aujourd'hui de marges de manœuvre budgétaires inédites. Il lui revient de les utiliser intelligemment.

B. A.- Les résultats des élections législatives du 7 juin dernier auront-ils une incidence sur la politique gouvernementale ?

A. G.- Je ne pense pas que l'ampleur de la victoire travailliste change grand-chose aux politiques en cours qui sont, pour la plupart, des actions de long terme.

B. A.- Comment expliquez-vous les défaites à répétition des Tories ?

A. G.- La marginalisation des Conservateurs résulte non seulement de leur propre comportement, mais aussi des politiques judicieuses conduites par le New Labour. Le gouvernement — j'insiste sur ce point — s'efforce de rassembler durablement, de transcender les classes sociales et de réconcilier les intérêts des personnes aisées et des secteurs les moins privilégiés de la population. Car, toutes les études le montrent, la classe moyenne est prête à soutenir les objectifs de dépenses sociales si tant est que ces dernières aident les gens à s'aider eux-mêmes. Cette position a permis au Parti travailliste d'occuper une place plus centrale, plus consensuelle que jamais au sein du système politique britannique. Il s'intéresse désormais à des questions comme l'insécurité, jadis considérée par les Conservateurs comme leur chasse gardée. Pendant longtemps, les Travaillistes ne l'ont pas prise au sérieux, n'y voyant que le produit d'une société inégalitaire. A l'époque, ils pensaient que si l'on vient à bout de la pauvreté, on se débarrasse du même coup de la criminalité. Ils ont découvert, depuis, que ce n'est pas aussi simple.

B. A.- Au fond, la Troisième voie n'est-elle pas une sorte de capitalisme tempéré ?

A. G.- J'ignore ce que vous entendez par « capitalisme tempéré ». Mais, comme le dit Jospin, si les marchés envahissent tout, on aboutit à un renforcement de l'insécurité et de l'inégalité. Entre néo-libéralisme et dirigisme, nous avons besoin d'un gouvernement actif, sans qu'il domine pour autant la société comme dans l'ancienne Europe socialiste. J'ajoute que pour avoir une démocratie efficace et une économie de marché saine, il faut que s'exercent des contrepoids (culture civique, société civile). C'est indispensable. Le contre-exemple russe est, à cet égard, révélateur. Voilà, à mon sens, quel doit être l'objectif d'une philosophie politique moderne.

B. A.- Quel rôle l'État doit-il jouer dans cette conception ?

A. G.- Il convient de défendre résolument la sphère publique, ce qui n'est pas la même chose que l'État. Je ne parle pas de contrôle étatique ou de propriété publique. Historiquement, l'État occidental n'a jamais soutenu l'extension des droits des citoyens ou, plus récemment, des femmes. La reconnaissance de ces droits a été obtenue de haute lutte. Il ne s'agit donc pas de faire toute confiance à des gouvernements supposés omniscients, pas plus que de sacraliser l'efficacité des marchés. Mais plus personne ne croit en l'idée directrice du socialisme selon laquelle la réglementation est plus efficace que la concurrence.

B. A.- Voulez-vous dire que les dirigeants européens ont tous renoncé à cette conception ?

A. G.- A l'exception de quelques groupes marxistes, tout le monde se rend à l'évidence : les marchés concurrentiels émettent des signaux qu'une planification centralisée et bureaucratique de l'économie ne saurait remplacer. La gauche doit le reconnaître, sans accepter pour autant que les marchés régissent tous les aspects de notre vie. Or le danger est, dans certains domaines, bien réel. D'où la nécessité de fixer des limites à la privatisation des systèmes éducatifs et de santé, ou à l'extension des supermarchés. Pour résumer, je dirais que la défense de l'espace public est capitale.

B. A.- Existe-t-il une véritable différence entre la politique de José Maria Aznar en Espagne et de Tony Blair ?

A. G.- Naturellement. La différence est à peu près équivalente à celle qui existait entre démocratie chrétienne et social-démocratie dans le passé. La formation de M. Aznar, le Parti populaire, est un parti de centre droit, qui entretient toujours des liens privilégiés avec le catholicisme et qui conserve une vision très traditionnelle de la famille… La démocratie chrétienne, tout comme la gauche classique d'ailleurs, est en déliquescence dans la plupart des pays. Un nouveau type de centre gauche et de centre droit leur ont succédé. Ils ont, à l'évidence, beaucoup en commun et sont susceptibles de coopérer dans un certain nombre de domaines. Il n'empêche que ce n'est pas la même chose. Il suffit d'observer la nouvelle administration Bush pour s'en convaincre…

B. A.- Comment expliquez-vous la domination de cette nouvelle gauche dans la plupart des pays européens ?

A. G.- En fait, sa situation reste fragile partout. Le centre gauche ne suscite presque nulle part de véritable enthousiasme et ne doit ses succès électoraux qu'à deux facteurs extérieurs : la lassitude des électeurs après de longues périodes de gouvernement de droite — c'est ce qui s'est passé au Royaume-Uni en 1997, et en Allemagne en 1998 ; et les divisions de leurs adversaires — voyez la France en 1997 ou l'Italie en 1996. Les études d'opinion, y compris dans les pays scandinaves, n'indiquent pas d'adhésion profonde ni durable au centre gauche. Il est donc plus urgent que jamais de mener à son terme la réflexion sur les conditions qui lui permettront de conserver le soutien populaire. Sinon la gauche retombera dans l'impuissance et dans la marginalisation au sein desquelles elle s'est toujours complue. Tactiquement, il faut maintenir la droite dans ses divisions. En 1992, Clinton ne serait pas parvenu au pouvoir s'il n'y avait pas eu Ross Perrot. Certains estiment qu'Al Gore serait président si Ralph Nader n'avait pas divisé l'électorat américain. Inversement, en mai dernier, la gauche italienne, divisée, a perdu face à une droite unie.

B. A.- En France, la droite est si centriste qu'elle se réclame de Tony Blair…

A. G.- Cette récupération n'est qu'un procédé rhétorique utilisé sur la scène politique française. Je ne pense pas qu'il faille y attacher beaucoup d'importance. La Troisième voie est un projet politique de centre gauche, et rien d'autre.

B. A.- Quels sont, outre le talent de leurs adversaires, les principaux handicaps des Conservateurs britanniques ?

A. G.- Les Tories ont toute une série d'anciens dirigeants ou de leaders potentiels très compétents, pro-européens pour la plupart. Si le Parti conservateur était uni et dirigé par Kenneth Clark, il constituerait une sérieuse menace pour le Labour. Mais en l'état actuel des choses, la domination des eurosceptiques sur le Parti conservateur condamne ce dernier à la marginalisation. Se rétablira-t-il ? Cette simple interrogation aurait été inimaginable il y a quelques années. Car au cours du XXe siècle, c'est la droite qui, le plus souvent, a exercé le pouvoir en Europe. En Grande-Bretagne, tout l'enjeu pour le New Labour est d'inverser cette tendance au XXIe siècle.

B. A.- Approuvez-vous la politique économique du chancelier de l'Échiquier, Gordon Brown ?

A. G.- C'est l'une des grandes réussites de ce gouvernement. Certes, l'environnement économique était assez favorable, il faut bien le reconnaître. Il n'empêche que les réalisations du gouvernement Blair reposent sur la qualité de sa gestion.

B. A.- Certains ministres travaillistes n'ont-ils pas commis des erreurs ?

A. G.- Vous savez, les personnalités vont et viennent. Les questions de personne ne m'intéressent pas énormément. Mais je dirais que, compte tenu des contraintes et des tensions de la vie politique, le niveau général des dirigeants travaillistes est plutôt bon.

B. A.- Mais n'aurait-on pas pu attendre un peu moins de scandales politico-financiers de la part d'un gouvernement travailliste ?

A. G.- Dans les pays européens, la gauche comme la droite ont été, à diverses reprises, ébranlées par de graves scandales. Ceux-ci font partie d'un monde régi par les médias. La grande question, c'est l'ampleur de la corruption. Or il ne me semble pas qu'elle soit endémique au sein du gouvernement ou, plus largement, du système politique britannique. Du moins, en comparaison avec beaucoup d'autres pays membres de l'Union européenne. Certes, les journaux se repaissent des scandales comme l'affaire Mandelson (6). Les politiciens doivent s'expliquer sans cesse devant la presse, dont une partie de l'activité consiste à faire tomber des personnalités. Mais c'est la règle dans toute démocratie d'opinion.

B. A.- Les grands hommes d'État du passé auraient-ils admis une telle intrusion des médias dans la vie politique ?

A. G.- Les grands hommes surgissent dans les périodes de grande crise. Mieux vaut donc pouvoir s'en passer. L'Amérique latine a longtemps été marquée à la fois par l'instabilité et par la présence de dirigeants charismatiques. Les Sud-américains n'avaient le choix qu'entre une droite autoritaire et une gauche populiste impuissante. L'Espagne ou le Portugal ont su, en revanche, dépasser cette alternative. N'est-il pas préférable d'être gouverné par des partis et des hommes responsables, de centre gauche ou de centre droit ? Il est parfois bon d'oublier ses héros.

B. A.- Tony Blair apparaît à beaucoup comme le prototype du centriste consensuel. Est-il, tout bien pesé, un authentique homme de centre gauche ?

A. G.- Assurément, tout comme les autres dirigeants du Parti travailliste. Mais leur but a toujours été que le Labour parvienne enfin à conserver le pouvoir pendant au moins deux mandats. A quoi bon être de gauche si l'on ne peut jamais mettre en œuvre ses idées ? Dans l'ensemble, le gouvernement Blair a su tirer les leçons du passé. C'est tout le sens de l'expression New Labour. Et c'est pourquoi le débat sur la Troisième voie demeure d'actualité. Il s'agit précisément de faire en sorte que les valeurs de gauche continuent à avoir prise sur le monde. Que peut être une politique de centre gauche dans le monde d'après 1989 ? Le néolibéralisme et la globalisation constituent des épouvantails pour certains. Mais c'est stupide. Nous avons besoin d'une économie concurrentielle. La voie de la réglementation a échoué et on ne peut revenir en arrière. La tâche de tous les dirigeants de centre gauche consiste désormais à rendre l'économie de marché plus humaine.

B. A.- Faut-il, pour humaniser la mondialisation, que des institutions comme la Banque mondiale et l'OCDE encadrent l'action des multinationales et fixent les règles du jeu ?

A. G.- L'homme de la rue proteste, à juste titre, contre certains phénomènes, tel l'essor des paradis fiscaux. Ces protestations ne peuvent être ignorées. L'OCDE, en particulier, a obtenu quelques résultats sur cette question des paradis fiscaux. L'activité des entreprises appelle une régulation, tant au plan national que trans-national. La confrontation entre Microsoft et le gouvernement américain nous démontre, à cet égard, le caractère irremplaçable des gouvernements. Les entreprises, pas plus que les ONG d'ailleurs, n'ont vocation à dominer nos sociétés ou à régir le monde. Elles doivent se contenter d'y jouer leur rôle.



 
Notes de :

(1) Le projet de Dôme du millénaire a coûté 758 millions de livres sterling au contribuable britannique. Le gouvernement ne souhaitait l'exploiter qu'un an avant de le céder à des investisseurs privés. Mais malgré six millions d'entrées la première année, le Dôme a dû fermer en décembre 2000, en attente d'un repreneur.
(2) Le secteur ferroviaire britannique a certes connu, depuis sa privatisation, une certaine concentration qui devrait être propice à la reprise des investissements. Une entreprise comme Virgin, par exemple, possède désormais les réseaux nord-ouest du pays tandis que GNER (General North Euston Railway) exploite les lignes du nord-est. Le gouvernement a toutefois décidé qu'il fallait injecter, en partenariat avec le secteur privé, quelque 60 milliards de livres, sur dix ans, dans le secteur ferroviaire. 120 autres milliards sont destinés à la modernisation des réseaux routier et autoroutier, ainsi qu'à celle du métro de Londres.
(3) Sur la question de la modernisation et de la privatisation du métro, le gouvernement a eu maille à partir avec le maire de Londres, Ken Livingstone. Celui-ci, souhaitant protéger le Tube de l'appétit des entreprises privées, a imposé qu'un expert américain en privatisations, Bob Kiley, soit l'intermédiaire incontournable de cette opération. M. Kiley est en train de négocier le maintien d'un contrôle et d'un droit de regard du secteur public, alors que le gouvernement se serait contenté d'un partenariat privé/public. Au total, la contribution publique à la réfection du métro de Londres se montera à neuf milliards de livres, tandis que l'apport privé atteindra treize milliards de livres.
(4) Le « New Deal for the communities » a été lancé par le vice-premier ministre John Prescott en septembre 1998. L'État a débloqué 774 millions de livres, sur dix ans, en faveur de ce programme destiné aux régions les plus défavorisées. En partenariat, là encore, avec le secteur privé, le New Deal cible cinq domaines prioritaires : lutte contre le chômage ; renforcement de l'attractivité du travail ; lutte contre la délinquance ; hausse du niveau scolaire ; et amélioration des conditions de logement.
(5) Le plan de réforme du Service national de santé (NHS) prévoit, entre 2000 et 2010, la construction de 100 nouveaux hôpitaux pour un total de 7 000 lits, ainsi que le recrutement de 2 000 médecins généralistes et de 20 000 infirmières. Le budget de la santé doit augmenter de 6,3 % par an.
(6) Voir l'entretien avec Peter Mandelson, dans ce même numéro de Politique Internationale.