POLITIQUE INTERNATIONALE N° 92 - ÉtÉ 2001

POUTINE ET L'OCCIDENT

Entretien avec Alexandre ZINOVIEV
Sociologue et écrivain russe de renom
conduit par
Galia Ackerman
Russie


Galia Ackerman - Alexandre Alexandrovitch, une génération entière d'Occidentaux, de Français notamment, a compris le fonctionnement du système soviétique grâce à vos livres. Vous avez été le premier à décrire le phénomène de l'homo sovieticus. Lorsque vous avez décidé de revenir vous installer en Russie et de concentrer désormais vos attaques sur l'Occident, le choc fut d'autant plus rude pour vos anciens lecteurs. Comment expliquez-vous ce revirement ?

Alexandre Zinoviev - Je n'ai pas retourné ma veste. Je ne désavoue rien de ce que j'ai écrit dans mes livres antérieurs à la période gorbatchévienne. Mon analyse du système communiste demeure parfaitement pertinente. On perçoit parfois mes écrits sur la période gorbatchévienne et eltsinienne (1) comme un reniement par rapport à mes anciennes positions. C'est absolument faux. La vérité c'est que, lorsque le système communiste s'est effondré, il a perdu tout intérêt à mes yeux en tant que phénomène vivant. Ce n'est pas moi qui ai changé : c'est l'objet même de mes études scientifiques et de mon œuvre littéraire. Quant à mon retour en Russie, c'est très simple : je suis rentré parce que la vie en Occident avait cessé de m'intéresser. Et puis, je souhaitais observer de près la sortie du communisme, voir de mes propres yeux ce qui se passait, écrire sur ce sujet. C'est en quelque sorte ma contribution au destin de mon pays et de mon peuple.

G. A. - Regrettez-vous parfois d'avoir quitté l'Allemagne ?

A. Z. - Pas du tout. A Moscou, je mène une vie très intense. Je donne des conférences, je publie des articles, des livres. La formation de la Russie post-soviétique est un processus passionnant : on assiste à la naissance d'une idéologie et d'une culture nouvelles, à l'émergence d'un nouveau matériau humain. Et tout cela se déroule en ma présence, comme si j'étais dans un gigantesque laboratoire : j'aurais manqué beaucoup de choses si j'avais continué à vivre en Occident !

G. A. - En quoi consiste ce processus, plus précisément ?

A. Z. - Je commencerai par une affirmation que certains jugeront paradoxale : sous Gorbatchev et Eltsine, un coup d'État anti-communiste a eu lieu, qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire de l'humanité.

G. A. - Un coup d'État ?

A. Z. - Peut-être serait-il plus exact de parler d'un revirement dont l'initiative venait très certainement d'en haut. Cependant, de larges couches de la population y ont pris part ou, en tout cas, sont restées passives. Elles n'ont pas essayé de défendre le système communiste. Sinon, un bouleversement de cette ampleur aurait été impossible.

G. A. - Comment expliquez-vous ce comportement ?

A. Z. - L'Occident a joué un rôle fondamental : en un demi-siècle de guerre froide, son arme la plus efficace a été la propagande libérale. Utilisée avec un brio extraordinaire, cette arme a détruit les fondements idéologiques et psychologiques de la société soviétique, de la base jusqu'au sommet. Vers la fin des années 80, l'élite dirigeante était tellement imprégnée par cette propagande qu'elle s'est laissée manipuler par l'Occident et a entrepris de démanteler elle-même le système qu'elle avait contribué à mettre en place. Mikhaïl Gorbatchev, chef de l'État soviétique, et Boris Eltsine, président de la Russie, ont procédé à la destruction systématique de l'appareil du Parti communiste, au niveau central comme dans les régions. Le PCUS, qui comptait dix-huit millions de membres, s'est littéralement évaporé. A l'exception notable du prétendu putsch d'août 1991 (2) qui précipita le cours des événements, le véritable coup d'État a eu lieu pratiquement sans résistance. Pas un cheveu n'est tombé de la tête de quiconque. Un haut fonctionnaire du parti, Kroutchina, se serait suicidé en se jetant par la fenêtre, mais des mauvaises langues affirment qu'il a plutôt été défenestré parce qu'il en savait trop sur les transferts de fonds du Parti à l'étranger.

G. A. - Si je comprends bien, pour vous, ce « coup d'État » s'est prolongé au-delà de l'éclatement de l'URSS…

A. Z. - C'est Eltsine qui, à la fin de la perestroïka, a déchiré sa carte du Parti et a rejeté en bloc l'idéologie marxiste. C'est sous Eltsine que le système administratif soviétique a été démantelé ; c'est lui qui a mitraillé le Parlement. Sous sa direction, les « Chicago boys » (Egor Gaïdar et Cie) ont détruit l'économie soviétique en instaurant à sa place une ébauche d'économie de type occidental basée sur la propriété privée. Bref, grâce à Eltsine, la Russie a perdu son statut de superpuissance. Ces changements brutaux ont débouché sur un chaos politique et économique et sur un vide idéologique et moral dans lequel se sont engouffrés non seulement l'idéologie occidentale, mais aussi un nationalisme fortement teinté de nostalgie impériale, la religion orthodoxe et même des sectes. C'est ainsi que s'est forgé l'amalgame idéologique qu'on observe aujourd'hui.

G. A. - Faites-vous allusion à l'idéologie officielle ?

A. Z. - Je pensais plutôt à cette nouvelle idéologique hybride qui irrigue la société et qui emprunte à la fois au communisme, au système occidental (parlementarisme, multipartisme, présidentialisme, libéralisation économique, rejet du marxisme, etc.) et au modèle tsariste pré-révolutionnaire. Mais ces éléments disparates se superposent à la réalité russe, à la mentalité russe, au matériau humain russe. J'ai découvert une loi d'organisation sociale que j'appelle la « loi de la régénération sociale » et qui peut s'énoncer de la manière suivante : lorsqu'un système social s'effondre, mais que les hommes et le cadre politique restent inchangés, le nouveau système social ressemble à celui qui vient de disparaître. En vertu de cette loi, de nombreux éléments du soviétisme ont été préservés ou régénérés.

G. A. - Pouvez-vous donner quelques exemples ?

A. Z. - Je voudrais d'abord souligner que, contrairement à ce que certains craignent, il est impossible de restaurer le système communiste en Russie : il a été détruit pour de bon. Mais certains traits du soviétisme persistent ou refont surface sous une autre forme. Pour parler concrètement, l'administration présidentielle a repris les fonctions du Comité central, et le noyau de cette administration (la « Famille » sous Eltsine) joue un rôle équivalent à celui du Politburo. Et, comme à l'époque soviétique, on continue à appeler ce centre de décisions « le Kremlin ». Quant aux relations entre le Kremlin et la Douma, elles ressemblent de plus en plus aux rapports qui existaient du temps de l'URSS entre le Politburo et le Soviet suprême. Le Parlement est devenu l'instrument docile de l'exécutif. En fait, les principes de fonctionnement des administrations publiques reproduisent fidèlement ceux de l'époque communiste, bureaucratisation et corruption comprises. Des pans entiers de l'économie nationale fonctionnent, eux aussi, comme autrefois. Pour bon nombre de travailleurs, le temps s'est arrêté. C'est le cas des ouvriers qui travaillent dans des usines non privatisées, des mineurs, des instituteurs de l'Éducation nationale et du personnel médical qui continue à assurer la gratuité des soins, moyennant le versement de pots-de-vin obligatoires.

G. A. - Comment voyez-vous la dynamique du développement social en Russie ? Va-t-on vers un abandon définitif des schémas soviétiques ?

A. Z. - Il est certain que la transposition pure et simple du modèle occidental, tel qu'il existe aux États-Unis, en France ou en Allemagne, est impossible en Russie. Le système que nous connaissons depuis quelques années est une imitation, plus ou moins habile, de certains éléments du modèle occidental, rien de plus. Par moments, il s'en rapprochera et, par moments, il s'en éloignera pour revenir au modèle soviétique. Ces oscillations dureront des dizaines d'années, voire des siècles.

G. A. - Et si l'on parlait de l'avenir proche ?

A. Z. - La Russie a subi une occidentalisation barbare. Dans leur hâte, les réformateurs soviétiques, puis russes, ont omis un fait essentiel : ils ont oublié que les sociétés occidentales ne sont pas nées en un jour. Elles se sont formées au cours des siècles, au prix de guerres dévastatrices, de luttes sociales acharnées et d'énormes sacrifices humains. Les valeurs occidentales ne sont pas, elles non plus, venues de nulle part : elles prennent appui sur des doctrines religieuses et philosophiques qui ne sont pas universelles et qui ne sauraient donc être appliquées n'importe quand à n'importe qui. Par-dessus le marché, ce n'est pas le modèle occidental réel qui a été implanté chez nous, mais sa version de propagande. Ce qui explique bien des dérives : la privatisation, par exemple, n'a été qu'une gigantesque manipulation dont l'objectif était de dépouiller la population au bénéfice d'un petit groupe de nouveaux riches. Naturellement, tous ceux qui ont été victimes de cette duperie se sont détournés de l'Occident. Mais, en même temps, il y a de plus en plus d'entreprises privées qui travaillent selon les mêmes règles que les entreprises occidentales. C'est ce dont je me suis rendu compte à la faveur de mes déplacements en province, où je suis souvent amené à donner des conférences. Je l'ai également constaté dans les établissements d'enseignement supérieur privés que j'ai pu visiter où, soit dit en passant, le niveau des études n'a rien à envier aux universités américaines. J'espère que les conséquences de l'occidentalisation barbare, dont ont profité essentiellement des oligarques comme Berezovski ou Goussinski, vont peu à peu s'estomper et que des éléments de la civilisation occidentale réelle, positive, créatrice, réussiront à s'implanter en Russie.

G. A. - Où observez-vous, en particulier, ces évolutions positives ?

A. Z. - A Moscou, bien entendu. Cette ville a toujours été un monde à part, même à l'époque soviétique. Grâce à son maire, Youri Loujkov, la ville se développe de façon très intense et, d'ici une dizaine d'années, elle deviendra certainement l'un des plus grands centres internationaux.

G. A. - Lorsque vous avez défini la société russe comme un hybride de l'Occident et du soviétisme, vous n'avez pratiquement pas parlé de l'idéologie de la nouvelle Russie…

A. Z. - Vous avez raison de le relever, car même si certains philosophes occidentaux parlent de la mort des idéologies, aucune société humaine ne peut s'en passer. Vers quoi se dirige-t-on ? Certes, la Russie n'atteindra jamais le niveau économique de l'Occident, mais elle finira par se relever : le spectre de la famine sera écarté, la misère diminuera, la classe moyenne se renforcera, de nombreuses entreprises travailleront à l'occidentale, etc. C'est la sphère idéologique qui, paradoxalement, pose le plus de difficultés. Elle a subi de tels dommages que, pour y mettre de l'ordre, les efforts d'au moins deux générations ne seront pas superflus.

G. A. - Qu'entendez-vous par « mettre de l'ordre » ?

A. Z. - Sur les plans idéologique, psychologique et moral, la Russie vit sous le règne de l'arbitraire. Tout est permis. Avez-vous remarqué le foisonnement de sectes qui exercent leur emprise sur des millions de personnes ? L'Église orthodoxe fourre son nez partout et prétend au rôle d'Église officielle, bien qu'elle soit formellement séparée de l'État. Cette attitude alimente l'intolérance vis-à-vis des autres religions. Parallèlement, la Russie a adopté les pires travers de la culture occidentale, en particulier l'apologie de la violence et du sexe — des comportements qui sont aux antipodes des valeurs morales traditionnelles russes. Le pays se trouve dans un état de décomposition morale et idéologique absolu. Actuellement, des millions d'enfants abandonnés vivent dans la rue, alors que leurs parents sont encore en vie ; la toxicomanie et l'alcoolisme font des ravages. Il est bien sûr impossible de façonner une idéologie aussi forte que le soviétisme, mais il faut créer les conditions d'un véritable pluralisme idéologique dans lequel le pouvoir aurait son mot à dire, pourrait intervenir contre l'immoralité et restaurer un système d'éducation digne de ce nom. Je ne vous cache pas que le chemin sera long pour y parvenir !

G. A. - Le pouvoir essaie de créer de toutes pièces l'« idée russe ». De quoi s'agit-il ?

A. Z. - C'est une réminiscence de l'époque où l'idéologie contrôlait efficacement les gens à tous les niveaux. De nos jours, l'image de cette idéologie, qui était un élément clé du système du pouvoir, plane au-dessus de l'imaginaire collectif. Pour remplir ce vide, on exalte l'orthodoxie et le nationalisme, au risque de réveiller les démons de l'antisémitisme et du racisme. La prétendue idée nationale russe se résume à la réécriture et à la falsification de l'histoire : on exhume des détails édulcorés, on idéalise la monarchie, on magnifie la vie d'avant la révolution, en oubliant les tares du régime tsariste. En fait, le pouvoir aimerait bien trouver une idée qui pourrait unir l'ensemble de la population et la faire marcher vers un nouvel « avenir radieux ». C'est une pure ânerie. Pour l'instant, les mots « idée nationale » ont valeur d'incantation ; ils ne recouvrent aucune réalité. Si l'on veut leur donner un contenu, il faut d'abord offrir aux gens des conditions de vie décentes, leur rendre leur dignité, qui s'est aujourd'hui dissoute dans le climat de servilité ambiante, au niveau individuel comme au niveau national. Pour cela, il faut que les pays étrangers considèrent la Russie comme un grand pays, qu'ils la respectent, qu'ils cessent de traiter par le mépris ses découvertes scientifiques et ses talents artistiques.

G. A. - Encore faut-il que la Russie — et ceux qui la dirigent — soient dignes de respect...

A. Z. - Justement ! Personnellement, j'avais honte, en tant que Russe, d'être représenté à l'étranger par un homme comme Boris Eltsine et sa clique. Son comportement, qui était tourné en ridicule par la planète tout entière, a été extrêmement nuisible à l'image de la Russie. Comment pouvait-on respecter une population gouvernée par un individu pareil ? C'est seulement à l'arrivée de Vladimir Poutine que j'ai commencé à me débarrasser du sentiment d'humiliation que j'avais éprouvé pendant plusieurs années. Poutine, en tant que président, n'offense pas mes sentiments.

G. A. - En quoi Vladimir Poutine est-il, pour vous, un modèle de dirigeant ?

A. Z. - Je ne considère pas Poutine comme un modèle. Mais Eltsine, de même que Gorbatchev à la fin de l'époque soviétique, était un destructeur. Lorsque l'euphorie liée au changement s'est dissipée, le peuple russe a pris conscience de l'ampleur des dégâts : éclatement de l'Union soviétique en 1991 ; offensive contre le Soviet suprême en 1993 ; effondrement de l'économie ; destruction de l'armée ; dégradation des services publics, et j'en passe. C'est sur ce champ de ruines qu'est arrivé Poutine. Je voudrais attirer ici votre attention sur les circonstances de son ascension politique. Cet homme a été mis en selle par la « Famille » eltsinienne. Cela dit, qui, en politique, peut se vanter de n'être la créature de personne ? Gorbatchev fut remarqué et promu par Andropov ; Eltsine, par Gorbatchev et Ligatchev. Et comment Eltsine a-t-il traité Gorbatchev auquel il devait pourtant sa carrière ? En tout cas, Poutine a l'avantage de ne pas être une créature de Washington. C'est même un miracle qu'il ne le soit pas. Il a été nommé premier ministre puis président par intérim pour sauver la situation, c'est-à-dire pour sauver la Famille. Dans la foulée, fort de sa toute nouvelle popularité, il a été élu président à la faveur d'une présidentielle anticipée, alors même qu'il avait en face de lui des concurrents aussi sérieux que l'ancien premier ministre Evgueni Primakov, le maire de Moscou Iouri Loujkov, et le leader communiste Ziouganov. Si l'élection avait eu lieu plus tard, à la fin du mandat d'Eltsine, l'issue de la course présidentielle aurait pu être différente. Je suis persuadé que Primakov qui, la veille de la nomination de Poutine faisait encore figure de favori, l'aurait emporté. Cette nomination a été une sorte de révolution de palais qui a changé la donne politique du tout au tout. En réalité, Eltsine, qui ne jouissait plus de toutes ses facultés physiques et intellectuelles, a été écarté du pouvoir par son propre entourage qui a misé sur la loyauté de Poutine.

G. A. - Comment expliquez-vous cet engouement pour Poutine ? Était-ce l'homme dont la Russie avait besoin ?

A. Z. - La majorité de la population avait besoin d'un « pouvoir fort ». Les gens s'imaginaient mal ce que c'était, mais ces mots exerçaient une influence magique. Ils aspiraient à un dirigeant qui se comporterait selon les règles du pouvoir. Et Poutine a été celui-là. A la différence de ses prédécesseurs ou de ses concurrents, il faisait peu d'apparitions publiques, prononçait peu de discours, mais il agissait avec une parfaite assurance et se comportait en homme d'État. Les gens ont perçu le signal fort qui émanait de lui : il était une incarnation de l'autorité. La plupart des Russes ont placé leurs espoirs dans la personnalité de Poutine. Pour eux, il était l'homme capable d'empêcher la débâcle morale et sociale, de redonner à la Russie sa place au sein de la communauté internationale, bref, d'effacer les mauvais souvenirs du règne du « tsar Boris ».

G. A. - Selon vous, le président Poutine se montre-t-il à la hauteur de ces espérances ? Sa popularité n'a-t-elle pas un peu fléchi ces derniers temps...

A. Z. - Je voudrais préciser que je n'appartiens à aucun parti : je ne suis ni libéral, ni démocrate, ni communiste. Mon slogan a toujours été : je suis mon propre État. Je juge donc le comportement de Poutine en tant qu'observateur et que chercheur. Or du point de vue des intérêts nationaux de la Russie, c'est-à-dire dans la perspective d'une amélioration de sa situation économique, Poutine était la meilleure option disponible. Le personnage a néanmoins ses limites. Poutine est un fonctionnaire qui, avant d'arriver au Kremlin, n'avait jamais été élu à un poste quelconque. Ce profil d'apparatchik sans envergure a été pour lui un atout dans la phase de conquête du pouvoir, car son comportement différait de celui de tous les autres présidentiables. Mais il est, par la suite, devenu un handicap lorsqu'il s'est agi de prendre des décisions. Poutine est, en effet, dépourvu de ce sens de la stratégie que l'on acquiert tout au long d'une carrière politique. Sa marge de manœuvre est également bridée par les circonstances. La mission historique de Vladimir Poutine consiste à consolider et à rendre acceptable aux yeux du peuple russe le nouveau système économique et social surgi du coup d'État gorbatchévien et eltsinien. Or, comme je l'ai déjà dit, les gens qui ont voté pour lui avaient d'autres espoirs : ils pensaient qu'il allait en finir avec l'eltsinisme. Mais Poutine n'en a pas les moyens. Tout au plus peut-il mettre un terme aux dérives criminelles les plus criantes. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter les poursuites judiciaires engagées contre certains oligarques, les tentatives visant à réduire leur influence sur l'opinion publique (d'où le scandale autour de la chaîne de télévision NTV), ou encore le renforcement du contrôle du centre sur les régions.

G. A. - N'aurait-il pas pu essayer d'aller plus loin ?

A. Z. - C'était courir à l'échec, pour lui comme pour un autre. Même Ziouganov, s'il était arrivé au pouvoir, aurait agi de la même façon que Poutine. N'importe quel président qui aurait osé s'attaquer aux fondements du régime eltsinien aurait été immédiatement confronté à une motion de censure : on l'aurait empêché de continuer. Compte tenu des contraintes auxquelles il est soumis, Poutine s'en tire aussi bien que possible. Il a du bon sens et une approche assez satisfaisante de la situation intérieure et internationale. A lui, personnellement, on ne peut rien reprocher de sérieux. Même son gouvernement, malgré des hauts et des bas, ne s'en sort pas mal. La Douma a bien essayé de le renverser récemment, mais je vous pose la question : où trouveriez-vous une meilleure équipe ?

G. A. - Est-ce vraiment impossible ?

A. Z. - Plaçons-nous dans une hypothèse totalement irréaliste. Supposons que le président nomme à tous les postes du gouvernement des hommes d'une intelligence supérieure et d'une probité irréprochable. Confrontés à la réalité russe et à une armée de fonctionnaires véreux, ces gens brillants et super-honnêtes s'apercevront très vite qu'ils ne pourront rien faire avec le seul matériau humain dont ils disposent. Comme je l'ai dit il y a plusieurs années, on ne peut pas construire un gratte-ciel avec du fumier. Les Russes sont convaincus d'être un peuple très talentueux. Soit. Il n'empêche que les faits sont là : ce peuple est réduit à un tel état qu'il est exclu de bâtir quoi que ce soit avec lui. Or, quelle que soit l'équipe dirigeante en place, elle ne pourra pas compter sur d'autres ouvriers, d'autres fonctionnaires, d'autres instituteurs ou d'autres médecins que ceux dont Poutine a la charge actuellement. Souvenez-vous : près d'un million de citoyens russes sont en prison et, selon diverses évaluations, deux à trois millions de criminels se promènent en liberté. La Russie compte des millions de drogués, de séropositifs, de prostituées ; des dizaines de millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, dans une misère atroce. Ces gens sont condamnés à une mort lente. Comment les sauver ? Comment soigner les toxicomanes et les malades du sida ? Où trouver l'argent ? En tout cas, pas dans les caisses de l'État qui suffisent à peine à payer l'argent de poche des fonctionnaires. Ce n'est pas avec un budget de 20 milliards de dollars qu'on réalisera les réformes structurelles indispensables, en particulier la réforme de la justice et de l'enseignement. Et la dette extérieure ? Et l'armée ? Notre outil militaire est dans un tel état de déliquescence qu'en cas d'agression nous ne pourrions pas résister bien longtemps.

G. A. - On a compris que vous adressiez au président russe un satisfecit sur le plan de la politique intérieure. Êtes-vous aussi élogieux à son égard en matière diplomatique ?

A. Z. - Pour une partie de l'intelligentsia russe, la Russie n'est pas un État européen mais eurasien, et elle se doit, en cette qualité, de prendre la tête d'un vaste front anti-occidental. A mon avis, il s'agit là d'un vœu pieux destiné à restaurer la fierté nationale. Car, malgré son héritage communiste, orthodoxe, tsariste, malgré sa situation géopolitique, la Russie a été contrainte de s'engager sur les rails de l'occidentalisation. Rien ne pourra plus la détourner de ce chemin. Les échanges humains et culturels avec l'Occident sont en plein développement. Ce n'est pas le cas des relations entre Moscou et les pays asiatiques qui, le plus souvent, se bornent à des contacts officiels, à des échanges de marchandises et à des contrats de vente d'armes. Actuellement, Poutine réalise une percée diplomatique visant non pas à créer une alliance anti-occidentale mais à réinsérer la Russie dans le jeu international. Le président comprend parfaitement que la création d'un bloc anti-occidental avec des pays du tiers-monde serait à la fois anachronique et insensée. La mission historique de Poutine, je le répète, est d'arrimer la Russie à l'Occident. Même si Poutine voulait s'écarter de cette voie, la frange la plus active de la population russe, la classe moyenne naissante, l'obligerait à la suivre. A l'avenir, la diplomatie russe cherchera probablement à se rapprocher de l'Europe, notamment de l'Allemagne et de la France, deux partenaires de longue date, deux pays dont l'influence sur l'élite intellectuelle et sur la culture russe a été considérable. De son côté, l'Europe devrait adopter un ton plus amical vis-à-vis de la Russie si elle veut l'empêcher de devenir une menace pour sa sécurité.

G. A. - Que pensez-vous de l'attitude des intellectuels français vis-à-vis de la Russie ?

A. Z. - Les intellectuels français ne sont pas tous sur la même ligne. Cela dit, j'ai le sentiment que, globalement, l'intelligentsia européenne est plutôt pro-américaine et pro-mondialiste. Les milieux qui considèrent que le centre du monde occidental se trouve aux États-Unis et qui tolèrent la pénétration massive de la culture américaine en Europe restent méfiants à l'égard de la Russie. Mais tous ceux qui demeurent attachés aux traditions européennes ont heureusement une attitude plus positive. Personnellement, je vois l'avenir de la Russie en Europe, sinon comme membre à part entière, du moins en tant que partenaire. Un conflit avec les États-Unis me paraît hautement improbable mais, pour moi, c'est une autre civilisation.

G. A. - L'expérience communiste, qui a connu son apogée lors de la période stalinienne, s'est soldée par un cuisant échec. Avec le recul du temps, diriez-vous que le communisme a été une impasse ou bien une voie de développement qui avait sa légitimité ?

A. Z. - Permettez-moi d'apporter un correctif. Ce n'est pas la période stalinienne qui fut l'apogée du système communiste, mais la période brejnévienne, surtout dans sa première décennie. Pour revenir à votre question, c'était évidemment une voie de développement très spéciale, qui a été rendue possible par un concours de circonstances unique dans l'histoire. La probabilité pour qu'un tel phénomène se reproduise est quasiment nulle. Je ne parle pas du communisme asiatique qui est une chose à part, mais du communisme soviétique qui était un communisme européen. Les idées qui le sous-tendaient étaient nées en Europe occidentale, les révolutionnaires qui l'ont mis en œuvre avaient été formés en Europe occidentale. Il était le fruit de la civilisation européenne. C'est d'ailleurs pour cette raison que la théorie de la convergence (3) est née en Occident. Un lent rapprochement avait commencé à se dessiner entre les deux systèmes et, si l'Union soviétique ne s'était pas brutalement écroulée, l'URSS aurait subi la même transformation que vit actuellement la Russie, mais dans des conditions moins dramatiques. Les privatisations auraient pu être menées de manière civilisée, sans chambouler entièrement le fonctionnement des entreprises, sans entraîner l'enrichissement sauvage d'un petit groupe de profiteurs. Après tout, l'URSS post-stalinienne a connu plusieurs tentatives réformistes. Et si ces tentatives ont échoué, c'est essentiellement à cause de l'étroitesse d'esprit et du conservatisme de la direction soviétique. Dans les années 60, j'ai participé à des groupes d'études qui travaillaient sur les implications sociales des réformes de Kossyguine. Je vous assure qu'à l'époque il était tout à fait possible de donner aux directeurs d'entreprise des pouvoirs comparables à ceux des chefs d'entreprise occidentaux !



 
Notes de :

(1) Cf. Katastroïka, L'Age d'homme, 1990 ; Perestroïka et contre-perestroïka, Orban, 1991 ; Tsarville, Plon, 1992 ; L'Expérience russe, Moscou, 1995 ; La Grande rupture, L'Age d'homme, 1999 ; La Supra-société globale et la Russie, Moscou, 2000.
(2) En août 1991, un groupe de hauts fonctionnaires d'État alliés à de hauts gradés de l'armée et du KGB ont essayé d'empêcher l'éclatement de l'URSS et l'effondrement du régime communiste en créant un Comité d'État pour l'état d'urgence (GKTchP). Après avoir essayé, en vain, de rallier Mikhaïl Gorbatchev à leur cause, ils ordonnèrent sa séquestration sur son lieu de vacances à Foros (en Crimée). Face au comportement courageux de Boris Eltsine, président de la Russie (qui faisait alors partie de l'URSS), soutenu par les habitants de Moscou, les putschistes n'osèrent pas noyer la résistance dans le sang et déclarèrent forfait au bout de trois jours. Gorbatchev rentra à Moscou et reprit les commandes, mais cette tentative de putsch porta un coup très dur à sa réputation de chef d'État. Cf. Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, 1997.
(3) La théorie de la convergence entre le communisme et le système occidental fut élaborée, dans les années 50-60, notamment par P. Sorokin, J. K. Galbraith, D. Bell et W. Rostow.