POLITIQUE INTERNATIONALE N° -

QUEL AVENIR POUR L'ALGERIE ?

Entretien avec Said SADI
président du RCD
conduit par
Brigitte Adès
Directrice du site


Brigitte Adès : Une nouvelle donne politique est-elle sur le point d'émerger en Algérie ? Prépare-t-on l'après Bouteflika ?

Said Sadi :  Dans les régimes autocratiques, il suffit qu'un dirigeant soit malade pour que tout le pays soit paralysé.
Avec Bouteflika, c'est toute la génération de la guerre qui s'éteint peu à peu.  Et, chose préoccupante, ces dirigeants n'ont pas préparé le pays à la succession.
Tout ceci ne garantit pas la stabilité et le chaos peut être inévitable. Cette situation oblige les forces démocratiques à décupler leurs efforts pour offrir aux Algériens une alternative crédible à la mesure des moyens et des attentes de la Nation

B A : Pensez- vous que la menace islamiste soit définitivement écartée ?

S S : Non.  Loin de là. Les islamistes avaient, au début, séduit les couches populaires. Apres dix années d'horreur, les Algériens ont compris que l'islamisme n'était pas la solution à leurs problèmes.
Mais Bouteflika, depuis quatre ans, joue la carte islamiste pour neutraliser des adversaires réels ou supposés dans l'opposition.
En étouffant l'opposition démocratique, le chef de l'Etat a empêché la Nation de mettre ses potentialités, pourtant immenses, au service du développement. Et chacun sait que le meilleur carburant de l'islamisme, c'est la misère sociale. Une fois de plus, un dirigeant a cru pouvoir manipuler l'islamisme pour asseoir son pouvoir. Un fois de plus, la situation lui échappe. Et le pays est à nouveau face à une menace intégriste que la résistance citoyenne avait pourtant contenu voire neutralisé dans les années 90.

B A : Craignez vous un retour du chaos pour la succession au pouvoir ?
A quel scénario pensez-vous ?

S S : Depuis 1962 le régime a pu gérer dans l'opacité ses propres successions par des fraudes électorales et quelques fois des coups de force toujours maîtrisés. Le problème est que le système politique en place a perdu sa cohésion. De plus, les parrains qui ont toujours coopté les dirigeants, disparaissaient les uns après les autres. Cela est nouveau.
Le scénario d'un débordement n'est pas exclu. Nous ferons tout pour éviter que le chaos ne revienne. Mais aujourd'hui, les institutions sont délabrées. En cas de disparition de Bouteflika, je ne suis pas sur que la constitution sera respectée.  Et les rapports de forces claniques, toujours aléatoires, peuvent peser de façon violente sur la répartition du pouvoir
Les couches de la société qui reconnaissaient à l'armée son rôle stabilisateur sont désormais sceptiques. Cette institution ne peut plus être un rempart contre l'islamisme. Il faut rappeler que même dans les années 90, c'est la résistance citoyenne qui a permis de sauver l'Algérie.
D'un autre côté, un parti politique seul ne peut pas faire face à la situation. La société civile est désabusée devant les reniements des dirigeants qui ont dilapidé ses engagements et sacrifices. Ce désenchantement crée une fragilité supplémentaire dans un pays où les terroristes, descendus des maquis, se présentent comme des vainqueurs.
Tous les pays qui ont subi des drames de même nature ont mis en place des mécanismes de débats à même de situer les responsabilités et de permettre aux victimes de  faire leur deuil. En imposant le silence sur une tragédie, Bouteflika a créé un refoulement dont les manifestations immédiates et lointaines peuvent mener à des situations difficilement gérables.

B A : Quel est le bilan de Bouteflika jusqu'alors ?

S S : Il n'a mené à terme aucune réforme. Jamais la corruption n'a atteint de telles proportions. Son référendum en 2004, par lequel il voulait régler la crise en interdisant aux Algériens de parler du terrorisme était, en réalité, une supercherie puisqu'il n'y avait eu que 17 % de participation. Naturellement on a eu un score à la soviétique.
Je rappelle d'ailleurs que dans le monde entier, la France fut le seul pays à avoir félicité le gouvernement algérien pour cet ''acte démocratique''.

B A : L'avenir est-il donc totalement noir pour l'Algérie ?

S S : Quand on prive un peuple de parole pendant un demi siècle, quand la violence et la corruption structurent un régime, les conséquences sont, hélas, toujours délétères.
Il reste aussi un espoir parce qu'aujourd'hui, nous ne sommes plus seuls. Les pays occidentaux comprennent qu'il faut aider les démocrates algériens. Ils sont plus concernés que dans les années 1990, car ils ont, depuis, été touchés durement eux-mêmes. Auparavant, on considérait que l'intégrisme islamiste était un problème des Musulmans seuls. Les Occidentaux ont longtemps cultivé l'indifférence voire la complicité devant la barbarie islamiste. Des capitales occidentales ont été des plaques tournantes pour la préparation des opérations terroristes, en Algérie notamment. Avec les attentats de New York, Madrid et Londres, tous les démocrates comprennent que l'intégrisme islamiste est un fléau planétaire. Cela altère l'isolement des démocrates dans le Sud. Mais ces derniers doivent aussi se battre contre des régimes autocratiques et corrompus. Dans le cas de l'Algérie, la fin d'une génération au pouvoir depuis 50 ans, ouvre de nouvelles perspectives au pays pour mettre, enfin, les ressources de la Nation au service du développement.
Il nous faut développer, aussi rapidement que possible, les cadres démocratiques qui ont été sévèrement réprimés pendant tout le règne Bouteflika.

BA : Par où passe la solution selon vous ?

S S :En dépit de ce gâchis, les Algériens sont coutumiers des défis. La solution à un demi-siècle de dérive c'est un compromis autour d'un pacte républicain associant, pour une phase transitoire à définir, les forces sociales et politiques acquises à l'Etat de droit, à la compétition loyale dans une économie mondialisée

B A : Quelles sont les échéances dans lesquelles vous souhaitez inscrire votre action ?

S S : Les élections législatives de mai 2007 sont une des étapes qui peuvent donner au pays des cadres de représentation capables de mobiliser l'extraordinaire potentiel que recèle l'Algérie. Il faut impérativement que ces élections se déroulent dans la transparence et l'honnêteté si on veut arrêter les rituels de fraudes qui ont ruiné le destin d'un peuple dont le pays aurait pu être l'exception démocratique en terre d'Islam. J'espère vivement que cette fois, les Occidentaux enverront non pas 10 à 15 observateurs qui ne peuvent rien surveiller et dont la présence ne fait que crédibiliser les fraudes électorales, mais une véritable organisation qui veillera au bon déroulement des élections législatives comme elle a eu à le faire ailleurs.
J'ai été, à deux reprises, candidat à une élection présidentielle et je n'ai jamais vu de scrutin transparent.  Lors des élections en 2004, nous étions trois candidats sur les six engagés à avoir drainé les foules pendant la campagne. Malgré cette adhésion populaire pour deux de ses concurrents, Bouteflika a obtenu 86 pourcent des voix !!  Or, si l'Algérie ne peut montrer des institutions démocratiques sans reproche à travers des élections régulières, son pouvoir ne sera pas crédible. Et l'instabilité qui produit l'abus d'autorité et la corruption séviront encore. Il est temps que cela cesse. Pour le bien de l'Algérie, l'essor de l'Afrique du Nord et une vraie coopération dans la Méditerranée occidentale.