POLITIQUE INTERNATIONALE N° 114 - HIVER 2007

LE POPULISME SE LEVE A L'EST

Article de Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.


À 60 km de Budapest, Visegrad est une jolie petite cité de Hongrie nichée dans une boucle du Danube. Elle est dominée par une ancienne forteresse. C'est là que, en 1991, tout juste sortis du communisme, les chefs d'État polonais, tchécoslovaque et hongrois se sont rencontrés pour créer le groupe dit « de Visegrad » (1). Le but de cette union : permettre aux trois États de s'entraider afin d'accéder ensemble, un jour, à l'Union européenne.Le 10 octobre dernier, les chefs de gouvernement actuels de ces pays se sont retrouvés à Visegrad pour fêter le quinzième anniversaire de cette entrevue fondatrice. Entre-temps, les membres du groupe (passé de trois à quatre participants avec la séparation de la République tchèque et de la Slovaquie le 1er janvier 1993) sont tous entrés dans l'Union européenne, le 1er mai 2004. Ils ont donc atteint leur but. Pourtant, l'atmosphère de la commémoration n'était pas à la fête. Le premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, a ainsi constaté : « Après quinze ans, il faut reconnaître que la route vers le style de vie occidental rêvé n'est pas aussi facile que nous l'avions cru. » Son homologue hongrois, Ferenc Gyurcsany, a noté en écho : « Les citoyens de la région reconnaissent que le chemin vers le niveau de vie occidental moderne passe par des efforts et des réformes qui ne vont pas sans douleur. »
Pour tout dire, un certain parfum de désenchantement a plané sur le sommet. C'est que les chefs de gouvernement présents étaient tous quatre confrontés, chez eux, à une crise politique sans précédent. Le Hongrois Ferenc Gyurcsany a connu, fin septembre, des manifestations qui ont dégénéré en émeutes au centre de Budapest. Bilan : 250 blessés. C'était la première fois que la violence faisait irruption dans la vie politique du pays depuis le soulèvement de 1956. Un peu plus tard, le 23 octobre - jour du cinquantième anniversaire de l'insurrection -, la violence a de nouveau éclaté, gâchant les cérémonies officielles auxquelles les dirigeants du monde entier avaient été conviés. Les manifestants, conduits par de jeunes militants d'extrême droite, ont affronté les forces de l'ordre au cours d'une soirée qui s'est soldée par 167 blessés et 131 interpellations.
Son collègue tchèque, Mirek Topolanek, ne se trouve pas dans une situation plus brillante. Les élections législatives de juin dernier ont débouché sur un blocage politique. Aucune coalition ne parvient à s'installer. Le pays vit dans la perspective permanente d'élections anticipées, sans cesse repoussées. En Slovaquie, un gouvernement est bien parvenu à se constituer, dirigé par le social-démocrate Robert Fico. Mais il est le fruit d'un mariage très contesté entre la gauche et l'extrême droite. Enfin, en Pologne, les conservateurs au pouvoir en sont à leur troisième gouvernement depuis un an. Jaroslaw Kaczynski, premier ministre et frère jumeau du président Lech, a choisi de constituer une coalition avec deux partis extrémistes plutôt qu'avec les libéraux. En un an, cette alliance est déjà passée par une rupture brutale et par un rabibochage surprise. Aux municipales de novembre dernier, les électeurs ont sanctionné le parti des jumeaux, le PiS (Droit et Justice), qui a perdu la mairie de Varsovie.
Des populistes décomplexés
Toutes ces crises politiques sont différentes. Elles ont, pourtant, un dénominateur commun : la montée, dans les pays d'Europe centrale et orientale, de formations populistes et d'extrême droite qui manient des thématiques anti-européennes et n'hésitent pas à tenir des propos ouvertement xénophobes. Certaines de ces formations ont acquis dans le jeu politique une telle importance qu'elles parviennent à déstabiliser les pouvoirs en place. C'est le cas du mouvement polonais Samoobrona (Autodéfense), qui se veut le champion de la défense des intérêts nationaux face à Bruxelles et qui fait partie de la coalition au pouvoir. Cet ancien syndicat agricole transformé en parti a obtenu 12 % des voix lors des dernières élections, en septembre 2005. Son leader, Andrzej Lepper, est aujourd'hui vice-premier ministre en charge du dossier agricole. Habitué des déclarations à l'emporte-pièce, protecteur des petits commerçants face aux grandes surfaces, héros des petits exploitants agricoles, il est devenu l'arbitre de la politique polonaise. Il a su imposer son style... mais, aussi, des éléments de son programme.
Son style mêle une provocation permanente à des attaques régulières contre les élites du pays. Il vise particulièrement le président de la Banque centrale, Leszek Balcerowicz, dont il rappelle sans cesse l'origine juive. Pour Lepper, Balcerowicz est « coupable » d'avoir imposé au pays une « thérapie de choc » au début des années 1990 et de contribuer aujourd'hui à l'appauvrissement de la population en conduisant une politique de stricte orthodoxie financière, sur laquelle le pouvoir politique n'a pas de prise. Il s'en prend également aux fonctionnaires de Bruxelles, soupçonnés d'être animés du secret dessein d'affaiblir l'agriculture polonaise. Les six députés du parti Samoobrona élus au Parlement européen en juin 2004 ne sont-ils pas partis siéger avec, autour du cou, la cravate rouge et blanche aux couleurs de la Pologne ? On ne saurait afficher plus visiblement sa couleur.
Quant à son programme, il est marqué au sceau du protectionnisme, de l'étatisme et du repli sur soi : Lepper demande la mise en place d'une allocation-chômage à peu près équivalente au salaire minimal ; la création d'un impôt spécial sur le chiffre d'affaires des supermarchés étrangers, qui ont poussé comme des champignons ces dernières années en Pologne ; le retrait d'Irak des troupes polonaises qui y sont stationnées aux côtés des Américains ; et la renégociation d'une partie du traité d'adhésion à l'Union européenne, avec un relèvement des quotas laitiers alloués à Varsovie. Il y en a ainsi pour toutes ses clientèles : chômeurs, agriculteurs, petits détaillants, anciens communistes convertis au nationalisme...
Le parti hongrois Justice et Vie (MIEP), qui figurait en bonne place dans les manifestations de Budapest et qui clame « la Hongrie aux Hongrois », est un autre de ces trublions apparus dans l'ancien bloc soviétique. Avant l'adhésion à l'UE, le MIEP annonçait que l'intégration européenne allait « réduire la Hongrie à l'esclavage ». Il manifeste ouvertement sa nostalgie à l'égard de la Grande Hongrie, celle d'avant 1920.
En Lituanie, le Parti du travail joue le même rôle. Aux dernières législatives, en 2004, il est devenu le premier parti politique du pays, alors qu'il n'existait pas deux ans auparavant. Il a emporté 39 sièges sur les 141 au Seimas,  la Chambre des députés. Les sociaux-démocrates, crédités de 20 élus mais soutenus par les 18 élus de l'Union libérale et du centre, ont alors créé une union de bric et de broc leur permettant de conserver la tête du gouvernement. Ils ont tout de même dû faire une place au Parti du travail, qui a obtenu cinq portefeuilles, dont celui de l'économie.
Ce gouvernement hétéroclite n'a pas tenu bien longtemps. En 2006, le Parti du travail a quitté la coalition, et le gouvernement social-démocrate n'a dû sa survie qu'à la défection en sa faveur d'un groupe de députés du mouvement populiste. Le succès de cette formation reposait sur le charisme de son fondateur, un entrepreneur russe, Victor Ouspaskitch, qui a fait fortune dans la vente de cornichons... mais aussi dans la revente de pétrole et de gaz. Fort de sa réussite dans les affaires, il se faisait fort de « diriger le pays comme une entreprise ». Ouspaskitch a bâti sa popularité sur la critique des « politiciens » - une caste à laquelle il a toujours affirmé ne pas appartenir. Au temps de sa splendeur,  il préférait se montrer à la télévision, grosse chaîne en or autour du cou, en train de faire du jet-ski ou de la gymnastique, façon d'étaler son argent et sa bonne forme physique. Il a pourtant dû abandonner la tête de son parti et fuir en Russie, talonné par une enquête qui le vise pour une affaire de corruption. Mais le Parti du travail reste à 25 % d'intentions de vote dans les sondages.  En attendant le retour de son leader...
Tous les nouveaux pays adhérents de l'ex-Europe communiste sont concernés à des degrés divers par cette poussée des partis populistes. Les deux derniers entrés dans l'Union, la Roumanie et la Bulgarie, dont l'adhésion est devenue effective le 1er janvier dernier, ne font pas exception. La Roumanie a vu dès 1990 l'émergence du parti Romania Mare (Grande Roumanie), dirigé par un ancien poète de cour de Nicolae Ceausescu, Cornelius Vadim Tudor. Ce dernier s'est emparé depuis longtemps du thème nationaliste et de la dénonciation des élites en place, qu'il accuse de « trahir la nation roumaine ». Il a obtenu 13 % des voix à la dernière élection présidentielle en novembre 2004.
En Bulgarie, le premier tour de la présidentielle, le 22 octobre dernier, s'est conclu par un scénario équivalent au « 21 avril » français : le leader de l'extrême droite, Volen Siderov, chef charismatique du parti Ataka (Attaque), s'est fait une place au second tour avec 21,5 % des suffrages (2). Créé en avril 2005, à deux mois des législatives, Ataka avait rassemblé à ce scrutin 8 % des suffrages, grâce aux dons de tribun de son leader. Volen Siderov était connu jusque-là en tant que présentateur d'une émission de télévision dans laquelle il vilipendait les Roms et la minorité turque - deux catégories désireuses selon lui de « détruire l'identité bulgare du pays ». Toute sa campagne présidentielle a reposé sur cette même stigmatisation des Turcs (qui représentent environ 10 % de la population) et des Roms (environ 5 %).
Prospérité économique...
« Avant l'élargissement, l'Union européenne a joué un rôle stabilisateur dans les pays candidats. La perspective d'adhésion s'est même révélée être l'un des ressorts les plus puissants pour favoriser des changements. Mais une fois l'adhésion passée, on découvre que cela ne fonctionne plus », constatait le chercheur français Jacques Rupnik, le 19 octobre dernier, lors d'un séminaire du club Grande Europe consacré à l'analyse de ce phénomène.
Il y a là, effectivement, un vrai problème. L'entrée dans l'UE n'a pas empêché la radicalisation d'une partie de l'opinion des nouveaux pays adhérents. Pis, même : elle semble y avoir contribué. Comme si le populisme qui se lève à l'est était l'enfant difforme de l'intégration européenne, le négatif d'un processus qui avait pourtant toutes les apparences d'un extraordinaire succès.
Le populisme, ne l'oublions pas, prospère également en Europe occidentale. La Belgique, le Danemark et la France, entre autres, ont vu s'installer dans le paysage politique des partis usant des mêmes ressorts que leurs homologues de l'est : dénonciation des élites corrompues ayant trahi leur patrie au profit d'une idéologie « cosmopolite » et « anti-nationale » ; critique d'une Europe libérale inféodée au grand capitalisme international ; identification aux revendications des habitants les plus démunis, qui demandent la restauration de systèmes sociaux protecteurs. Les populistes de la « nouvelle Europe » ont cependant ceci de particulier qu'ils se développent dans un contexte de transition rapide, au moment où la situation économique de ces pays semble en pleine amélioration.
Les nouveaux adhérents de l'Union connaissent, en effet, une forte croissance économique. La Commission européenne prévoit pour 2007 une croissance du PIB qui va de 2,4 % pour le dernier de la classe, la Hongrie, à 9,5 % pour le champion, l'Estonie (3). Pour l'année 2008, la tendance ne se dément pas avec une croissance qui devrait largement dépasser les 5 % dans la plupart des pays en question (Estonie 8,4 % ; Lettonie 8% ; Lituanie 6,5 % ; Bulgarie 6,2 % ; Slovaquie 5,7 % ; Roumanie 5,6 % ; Pologne 4,8% ; République tchèque 4,7 % ; Slovénie 4,5 % ; Hongrie 2,7 %). Des chiffres à faire pâlir d'envie la «vieille Europe »...
Depuis une décennie, l'Europe centrale et orientale a bénéficié d'un afflux d'investissements étrangers. De plus, elle a reçu une aide substantielle de l'Union via les fonds de pré-adhésion. Mais elle commence seulement à bénéficier véritablement de la solidarité européenne. L'année 2007 est la première du nouvel « agenda européen » (2007-2013), qui prévoit de larges transferts d'argent vers les nouveaux membres. « L'injection totale de fonds européens dans l'économie polonaise représentera 3 milliards d'euros au titre de la politique agricole commune, plus 2 à 3 milliards pour le financement de grands travaux d'infrastructures pour l'année 2007 », indique Piotr Soroczynski, sous-secrétaire d'État polonais en charge du budget.
L'UE finance la réfection des routes ; la création d'autoroutes ; la mise en place de voies de contournement des petites villes ; l'installation de stations d'épuration et de collecteurs d'eau de pluie ; la revitalisation des centres-villes ; et même le développement de nouveaux parcs naturels. La Pologne, par exemple, est aujourd'hui couverte de grues et d'échafaudages ; tout le pays semble en chantier. Le problème des élus locaux n'est pas d'obtenir de l'argent mais d'apprendre rapidement à remplir les dossiers de demande, très compliqués, afin de « consommer les fonds ». En 2004-2005, la Pologne n'est parvenue à capter que... 3 à 4 % des sommes qui lui étaient allouées par le budget européen pour la modernisation de ses infrastructures, admet Piotr Soroczynski. En 2006, la « consommation des fonds » a dépassé les 15 %. L'objectif est d'augmenter encore ce taux cette année.
En quinze ans, la transformation de l'Europe centrale est évidente. Une nouvelle élite s'est créée, dont le mode de vie et le niveau de revenu approche celui des populations occidentales. Quant aux centres-villes, ils se sont transformés et ressemblent désormais à ceux de Londres ou de Paris. Mais cette apparence de succès a peut-être masqué le fait qu'une partie de la population a payé le prix fort pour ces changements.
... mais pas pour tous
En Pologne, les sociologues ont baptisé ces exclus de la croissance la « Pologne B ». Il existe en effet une « Pologne A », celle des jeunes urbains éduqués qui travaillent dans le privé et qui ont, eux, pleinement profité des réformes. La « Pologne B » est celle des ruraux, âgés de plus de quarante ans, peu qualifiés, qui ont particulièrement souffert d'une décennie de transformation économique accélérée.
Ces perdants des réformes constituent la base électorale des partis populistes. Ils se montrent particulièrement réceptifs aux discours qui reprochent à Bruxelles de démanteler l'identité nationale, d'affaiblir l'économie ou encore de vouloir importer des législations favorables à l'homosexualité, à l'avortement et - thème particulièrement sensible pour les Polonais - d'imposer la sécularisation et la laïcité.
De plus, les populistes est-européens ont largement utilisé les nombreuses affaires de corruption et de trafic d'influence qui ont éclaté depuis l'instauration de la démocratie. Les premières privatisations se sont souvent faites de manière sauvage, au profit d'anciens pontes communistes convertis aux vertus de l'économie de marché. Les citoyens de ces pays, qui avaient grandi avec une profonde méfiance vis-à-vis de l'argent, ont vu des fortunes s'édifier rapidement, et dans l'opacité la plus complète. La presse, devenue libre, a relaté les scandales, n'hésitant jamais à pratiquer des investigations poussées. Les journaux se sont trouvés emplis d'affaires peu reluisantes. Dans le même temps, sous la pression du processus d'adhésion, la justice s'est renforcée et s'est mise à effectuer des enquêtes de plus en plus approfondies. Ce climat a largement contribué à discréditer les élites dirigeantes.
C'est ainsi que, en novembre 2006, l'ancien premier ministre roumain Adrian Nastase a été mis en examen pour corruption. Accusé d'avoir reçu des pots-de-vin d'un montant de 1,3 million d'euros, il s'est défendu dans la presse en évoquant un héritage reçu d'une « tante d'Amérique ». En Pologne, les scandales ont rythmé toute la période du gouvernement Miller, avant l'adhésion. Ils ont culminé avec l'« affaire Rywin », du nom de ce producteur de cinéma qui a tenté, en juillet 2002, de soutirer 14 millions d'euros à Adam Michnik, le directeur du journal Gazeta Wyborcza. Le bakchich était prétendument destiné au premier ministre ; en échange, Miller aurait accepté d'aider la Gazeta à créer une chaîne de télévision en lui attribuant une fréquence. Adam Michnik a dénoncé l'affaire dans les colonnes de son journal. Une commission d'enquête parlementaire a été créée. Durant des mois, cette affaire a provoqué un grand déballage. Des dizaines de députés et d'hommes d'affaires ont dû venir témoigner lors d'auditions diffusées en direct à la télévision. Le scandale a largement contribué à discréditer le parti SLD (social-démocrate) au pouvoir. Aux législatives de 2005, il s'est trouvé balayé : il n'a obtenu que 11 % des suffrages alors qu'il en avait récolté 41 % aux élections précédentes, en 2001.
En Lituanie, le président Rolandas Paksas a été destitué par le Parlement en avril 2004, après des mois de polémiques qui ont tenu tout le pays en haleine. Il était accusé d'avoir noué des relations avec des hommes d'affaires peu recommandables et liés aux services secrets russes. Paksas avait, en particulier, accordé la naturalisation au propriétaire d'une usine d'hélicoptères de Saint-Pétersbourg, Iouri Borissov - un Russe dont il avait accepté le soutien financier lors de sa campagne électorale avant d'en faire son conseiller à la présidence. Or il est apparu que Borissov avait tenté de faire chanter le chef de l'État, et qu'il pouvait lui-même se trouver obligé de fournir des informations aux services de renseignement russes. La destitution du président a fait des dégâts : ici aussi, l'ensemble de la classe politique s'est trouvé discrédité. L'atmosphère de défiance qui en a résulté explique largement la poussée du Parti du travail, apparu comme une force nouvelle supposée « plus propre ».
Tous les partis populistes de la zone ont recours à cet argument. Leurs leaders prétendent incarner le peuple face à des élites « pourries » composées de « voleurs » et de « corrompus ». Ils usent jusqu'à la corde le thème de la lutte contre les scandales financiers, du retour à un ordre antérieur présenté comme ayant été « plus juste » et de la critique des politiciens soumis à l'argent étranger ou à la Commission de Bruxelles - derrière laquelle ils aperçoivent l'Allemagne, l'ennemi de toujours, qui aurait revêtu le masque communautaire pour mieux dominer l'Europe centrale. À la librairie de Radio-Marija - la station polonaise qui brandit l'étendard du catholicisme national -, on trouve ainsi un essai dont la couverture est explicite : elle représente un soldat nazi dont le casque ne porte plus la croix gammée mais le drapeau européen.
Nostalgie et xénophobie
Les populistes utilisent également certaines blessures de l'Histoire, mal cicatrisées faute d'avoir été soignées, dans ces pays où des pans entiers de la vie politique ont été placés sous silence durant près de cinquante ans. Par exemple, la question du redécoupage des frontières. En Hongrie, un parti d'extrême droite a pris pour nom « 64 varmegye », c'est-à-dire « 64 départements », en référence au nombre qu'en comptait la Grande Hongrie. Le 4 juin 1920, le traité de paix signé au Trianon, sous la présidence de Georges Clemenceau, a amputé la Hongrie des deux tiers de son territoire. Les terres perdues sont passées sous domination roumaine ou slovaque. En mémoire de ce jour tragique, tous les 4 juin, l'extrême droite manifeste à Budapest devant l'ambassade de France.
La dénonciation du rôle néfaste des minorités est un autre cheval de bataille des partis populistes les plus extrémistes. Les exemples sont légion. Le Parti national slovaque (SNS), héritier d'une formation d'extrême droite qui a existé jusqu'en 1913 et fut refondée en 1990, s'en prend à la minorité magyare. Ce parti, présidé par Jan Slota, maire de Zilina depuis seize ans, est entré en juillet dernier dans la coalition au pouvoir que dirige... le parti de gauche Smer (Direction).
Ce même thème, couplé à la nostalgie envers un passé grandement fantasmé, est également exploité par Romania Mare. Cornelius Vadim Tudor a axé sa campagne, en 2000, sur l'éloge du souvenir du « Conducator » Ceausescu qui a, selon lui, « laissé un pays sans dette, dans lequel les Tziganes et les Hongrois n'osaient pas terroriser la population roumaine » (4). Tudor est même allé jusqu'à exiger, à plusieurs reprises, que les Tziganes soient cantonnés dans des « ghettos ».
Il arrive que la xénophobie se teinte d'antisémitisme... même s'il s'agit généralement de dénoncer des Juifs imaginaires. Les communautés juives d'Europe centrale ont, en effet, été décimées lors de la Shoah. La plupart des rares survivants ont émigré en Israël à partir des années 1970, quand les gouvernements en place ont lancé des campagnes antisémites. La quasi-absence de Juifs n'empêche pas Tudor, toujours lui, d'estimer que « les Juifs sont la source de tous les maux » ; pendant ce temps, Andrzej Lepper, le Polonais, fait part de son admiration pour le programme économique d'Adolf Hitler (5)...
Paradoxalement, les partis populistes continuent aussi d'affirmer la nécessité de « combattre les communistes ». Ceux-ci seraient toujours en place et exerceraient un pouvoir occulte. Pour les populistes, les communistes se sont enrichis de façon frauduleuse et ont conservé le contrôle des archives secrètes des anciennes polices politiques - des archives qui continuent d'empoisonner le débat public. Cette dénonciation peut sembler surprenante dans la mesure où d'anciens membres des services de sécurité d'avant la perestroïka se sont parfois trouvés à l'origine de la création de ces partis extrémistes (c'est notamment le cas en Roumanie ou en Bulgarie).
En tout cas, les populistes ne se gênent pas pour reprendre certains éléments du programme des communistes, comme la protection des citoyens et l'égalitarisme. C'est même un aspect essentiel de leur argumentaire : ils ajoutent une forte composante sociale à leur discours national. Leur programme économique prévoit d'augmenter les retraites, de garantir les minima sociaux et de faire payer les entreprises étrangères qui « s'enrichissent en pillant l'économie » du pays. Des exigences qui ont permis à des partis comme Samoobrona, Romania Mare ou le Parti du travail lituanien de séduire une bonne partie des électeurs anciennement communistes.
Des idées reprises par la droite traditionnelle
Tous ces partis jouent le peuple contre les élites et pratiquent le culte du chef. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que l'on retrouve à leur tête de fortes personnalités. Ces leaders charismatiques possèdent de multiples traits communs. Ils disposent souvent d'une importante fortune personnelle car ils ont réussi dans les affaires avant de se lancer en politique. Andrzej Lepper fut un gros éleveur de cochons et possède une exploitation de 300 hectares ; Viktor Ouspaskitch, le Lituanien, possède une quarantaine de sociétés qui emploient 4 000 personnes. Nous l'avons dit : il est présent dans l'agro-alimentaire comme dans la vente d'hydrocarbures russes. Sa fortune est évaluée à 17,5 millions d'euros.
Bon nombre d'entre eux ont appartenu avant la perestroïka au Parti communiste. Ils y détenaient même parfois une position enviable, comme Vadim Tudor, qui a été un membre choyé de l'Union des écrivains roumains. Tous pratiquent le même langage outrancier et le même goût pour les coups d'éclat. C'est Viktor Ouspaskitch qui traite d'« idiot » un journaliste à la télévision ; c'est Vadim Tudor qui annonce avoir dans sa poche une liste de 180 personnes qu'il fera fusiller dans un stade immédiatement après sa prise de pouvoir ; c'est le Bulgare Volen Siderov qui accuse les Roms d'être des « voleurs » et des « paresseux », et qui propose d'en « faire du savon ».
Les mouvements qu'ils dirigent ont réussi à s'installer durablement dans le paysage politique et, dans certains cas, à entrer au gouvernement comme une force d'appoint indispensable. C'est le cas en Lituanie, en Pologne et en Slovaquie. Mais ce n'est pas le plus préoccupant. Le véritable danger réside dans le fait que les grands partis de droite n'ont pas créé de cloison étanche qui les couperait des formations populistes. Il existe entre les partis modérés et les populistes des alliances tactiques mais, aussi, une perméabilité idéologique. Les thématiques maniées par les populistes et l'extrême droite sont régulièrement reprises par les grands partis de la droite classique. À Budapest, Viktor Orban, ancien premier ministre et actuel chef de l'opposition, joue à plein de la nostalgie nationaliste. Sur la vitre arrière de sa voiture, il a ostensiblement affiché un autocollant qui représente la carte de la Grande Hongrie. Avant les élections de 2001, celles où il a perdu le pouvoir, il avait fait voter une loi en faveur des minorités hongroises de l'étranger, qui prévoyait de leur octroyer d'office un passeport hongrois. C'est peu de dire que le projet a fait tousser à Bruxelles.
De la même façon, le président polonais, Lech Kaczynski, attaque régulièrement dans ses discours les associations d'Allemands descendants des expulsés de Poméranie. Il soupçonne Berlin de soutenir leur combat visant à récupérer la propriété de maisons dont leurs parents ont été expulsés après la guerre. Cette thématique est celle de la Ligue des familles polonaises (LPR), un parti nationaliste qui participe à la coalition au pouvoir. Quant au président tchèque, Vaclav Klaus - fondateur de l'ODS, le premier parti au Parlement -, il a expliqué son opposition au projet de Constitution européenne avec des accents proches de ceux employés par les populistes des pays voisins.
Des démocraties fragiles
Alors, c'est le vernis démocratique des pays de l'Europe centrale qui se fendille. Et ces pays apparaissent dans toute leur fragilité. Certes, le pluralisme règne, les élections se déroulent de façon transparente et le cadre juridique dans lequel s'exerce la compétition politique n'est pas très différent de celui en vigueur dans les « vieilles » démocraties d'Europe occidentale. Cependant, de multiples signes montrent que l'enracinement de la démocratie n'est pas encore très profond. Impressionné par les révolutions de velours de 1989 qui ont vu les régimes communistes chuter presque sans violence (à l'exception de la Roumanie), l'Ouest a peut-être manqué de vigilance.
Ainsi, l'Europe centrale connaît, à chaque élection, des records d'abstention. Lors du premier tour de la présidentielle bulgare, le 22 octobre 2006, à peine 42,5 % des électeurs se sont rendus aux urnes. Au deuxième tour des municipales polonaises du 26 novembre 2006, seuls 37 % des électeurs se sont déplacés ; et aux dernières législatives organisées dans ce même pays, en 2005, la participation a difficilement dépassé les 50 %. En Lituanie, moins d'un tiers des électeurs a voté (31,2 %) lors du deuxième tour des législatives, le 24 octobre 2004. 43 % des Slovaques ont pris part au deuxième tour de la présidentielle, le 17 avril 2004. En Hongrie, les élections européennes du 13 juin 2004 ont mobilisé 38,5 % des inscrits. Le même scrutin n'a attiré que 28 % des Slovènes et 28,3 % des Tchèques.
Le débat européen n'a pas mobilisé les citoyens alors même qu'ils avaient très largement soutenu le processus d'adhésion. Comme si l'Europe représentait surtout une sécurité économique, plus qu'une communauté politique toujours en formation. Mais c'est l'ensemble des consultations qui connaît une abstention record. Il y a là quelque chose de profondément dérangeant : les habitants de ces pays n'ont-ils pas longtemps été privés de la possibilité de choisir ? Ils devraient donc, en principe, être encore plus soucieux de saisir l'occasion de s'exprimer ! Or malgré le pluralisme revenu, il semble bien qu'une bonne partie des citoyens se sente toujours « à côté » du débat politique.
Autre signe de cette fragilité : la vie politique voit souvent naître des formations qui rassemblent une partie importante de l'électorat avant de s'effondrer à la législature suivante. En Bulgarie, le Mouvement national Simeon II a opéré une percée rapide en 2001, alors qu'il n'avait été créé que deux mois avant les législatives. Son leader, l'ancien roi de Bulgarie (6), a été porté au poste de premier ministre avant d'être balayé aux législatives suivantes, en 2005. En Pologne, l'Union des Libertés, qui comptait dans ses rangs plusieurs leaders historiques du syndicat Solidarité, a disparu du Parlement en 2001, alors qu'elle avait dirigé le gouvernement précédent. Elle a été remplacée par deux nouveaux partis de droite, la Plateforme civique (PO) et Droit et Justice (PiS), qui sont devenus, l'espace d'une législature, les deux forces politiques principales dupays. Pourtant, ces deux partis ne pesaient que 10 % des voixen 2001.
La vie politique de ces pays en transition offre de multiples exemples semblables. Les partis qui exercent le pouvoir s'usent rapidement. Le fait d'avoir qualifié leur pays pour entrer dans l'Union européenne n'a pas protégé les chefs de gouvernement en place. Le Polonais Lezsek Miller a dû démissionner au lendemain de l'adhésion ; et le Slovaque Vladimir Spidla a subi le même sort six semaines plus tard.
Les partis de gouvernement sont d'autant plus fragiles qu'il existe une forte personnalisation de la vie politique autour de leurs leaders. En Hongrie, les manifestations de cet automne ont été essentiellement un affrontement entre Viktor Orban, le chef de la droite, et  Ferenc Gyurcsany, le premier ministre social-démocrate. En revanche, la société civile est atone. Elle ne constitue pas un contre-pouvoir.
Dans ce contexte, l'espace est libre pour les populistes. L'adhésion à l'Union européenne a suscité des espoirs et mobilisé les énergies. Mais peu de changements réels sont intervenus. En revanche, l'adhésion a fait augmenter les prix. Interrogés en novembre dernier, à l'occasion d'un reportage, sur ce que l'intégration à l'UE avait changé pour eux, les habitants de Zyrardow, une petite ville industrielle polonaise sinistrée, évoquaient immédiatement et spontanément l'opportunité de partir travailler en Grande-Bretagne ou en Irlande. Pour les Polonais sans ressources, et spécialement pour les jeunes, l'entrée dans l'Europe est synonyme de possibilité de tenter légalement leur chance au Royaume-Uni afin d'améliorer leurs conditions de vie. Officiellement, plus d'un demi-million de ressortissants d'Europe centrale et orientale se sont installés en Grande-Bretagne depuis deux ans. 300 000 d'entre eux sont des Polonais, 50 000 sont lituaniens et 50 000 slovaques. Ces chiffres sont quarante fois supérieurs aux prévisions établies par le gouvernement britannique avant l'élargissement !
Pendant ce temps, les chefs de gouvernement des pays concernés peinent à trouver une réponse adéquate au problème. Avant l'adhésion, toutes leurs énergies étaient tendues vers un but : intégrer l'Union européenne. Aujourd'hui, les leaders politiques en place se voient dans l'obligation de formuler de nouveaux objectifs. Ils doivent jouer leur rôle au sein d'une communauté à 27 tout en produisant un projet auquel la majorité de leurs concitoyens pourra adhérer. Et force est de constater que cette tâche s'avère bien plus difficile que celle qui consistait à guider leur pays vers l'UE...


 
Notes de :
(1) Le 15 février 1991, le président polonais Lech Walesa, le président tchécoslovaque Vaclav Havel et le premier ministre hongrois Jozsef Antall se retrouvaient à Visegrad pour ce premier sommet centre-européen. Le choix de Visegrad ne devait rien au hasard. En 1335, une rencontre historique avait déjà eu lieu ici. Jean du Luxembourg, roi de Bohême, Charles Robert, roi de Hongrie, et Kasimir III, roi de Pologne, s'étaient retrouvés pour organiser leur coopération. En 1991, les trois dirigeants se sont explicitement inspirés de cet ancien sommet pour créer le « groupe de Visegrad », destiné à renforcer les liens entre les pays d'Europe centrale et à leur permettre de dépasser les contentieux historiques, de tourner le dos à l'époque communiste et d'avancer ensemble vers l'Otan et l'UE. Ils ont créé un fonds de coopération qui existe toujours. Pour en savoir plus, consulter le site : www.visegradgroup.eu
(2) Il a ensuite été battu au second tour. Le président sortant, Guéorgui Parvanov, a remporté 76 % des suffrages tandis que Volen Siderov atteignait tout de même les 24 % lors de ce second tour de la présidentielle, le 29 octobre 2006.
(3) Prévisions de la Commission européenne pour l'année 2007, publiées en novembre 2006 : la croissance devrait être de 9,5 % en Estonie ; 8,9 % en Lettonie ; 7,2 % en Slovaquie ; 7 % en Lituanie ; 6 % en Bulgarie ; 5,8 % en Roumanie ; 5,1 % en République tchèque ; 4,7 % en Pologne ; 4,2 % en Slovénie ; et 2,4 % en Hongrie.
(4) L'Humanité, 28 novembre 2000.
(5) Dans un entretien paru le 15 avril 2004 dans le quotidien polonais Zycie Warszawy.
(6) Siméon de Saxe-Cobourg Gotha est monté sur le trône à l'age de quatre ans, en 1944. Deux ans plus tard, il en a été chassé par les communistes et a dû fuir le pays.