POLITIQUE INTERNATIONALE N° 119 - PRINTEMPS 2008

LA FRANCE A TAIWAN

Article de Jean-Claude POIMBOEUF


La France jouit à Taiwan d'une forte image culturelle et son art de vivre y est très apprécié. Cette image, certes positive mais quelque peu réductrice, ne rend pas compte de l'étendue et du dynamisme des échanges franco-taiwanais dans les domaines économique, culturel, scientifique et éducatif depuis une quinzaine d'années. Le présent article s'efforce de dresser un tableau de la présence française à Taiwan dans ces différents secteurs.Taiwan, 6e partenaire économique de la France en Asie Taiwan est un important partenaire économique pour la France : le 6e en Asie, après la Chine, le Japon, la Corée, Singapour et l'Inde. Avant que le commerce franco-indien ne prenne récemment son essor, New Delhi et Taipei étaient au coude à coude : en 2006, les échanges avec l'Inde atteignaient 5 milliards d'euros contre 4,7 avec Taiwan. S'il peut étonner, compte tenu de la population de l'île (23 millions d'habitants) comparée à celle du géant indien, ce chiffre reflète somme toute les performances des 6e et 22e économies mondiales. Cette densité se retrouve dans les échanges entre Taiwan et l'Union européenne, pour laquelle l'île est un partenaire d'importance comparable, par exemple, au Brésil. Contrairement à une idée reçue, la présence française à Taiwan repose avant tout sur son industrie et non sur ses biens de consommation ou ses produits agroalimentaires : ceux-ci ne représentent respectivement que 15 % et 8 % de nos exportations, alors que les ventes françaises sont constituées en majorité de biens d'équipement (39 % en 2006, mais jusqu'à 50 % en 2005) et de biens intermédiaires (35 % en 2006). L'aéronautique en constitue un élément essentiel, puisque les deux grandes compagnies taiwanaises, China Airlines et Eva Air, ont acheté à elles deux quelque 35 Airbus. China Airlines vient en outre de signer en janvier 2008 un nouveau contrat portant sur l'acquisition de 20 appareils de la gamme A 350, pour un montant catalogue de 4,2 milliards de dollars. Le constructeur européen poursuit, par ailleurs, la campagne de promotion de son nouveau gros-porteur A 380, qui a effectué un vol de démonstration à Taipei en juin 2007. Si l'on s'en tient au critère de la visibilité, c'est le secteur du luxe qui remporte la palme. Les grandes marques françaises sont, en effet, très prisées par les Taiwanais qui figurent parmi leurs meilleurs clients mondiaux. Le vin français connaît également un succès qui ne se dément pas, avec une part de marché supérieure à 50 % ! L'île devrait être un débouché plus important encore pour nos produits agroalimentaires, si un certain nombre de barrières sanitaires et phytosanitaires ne venaient s'opposer à leur importation. Les autres points forts de la France se situent dans la finance (BNP Paribas, Calyon et Société générale), l'environnement (traitement des eaux avec Veolia et des déchets ménagers avec Suez), l'industrie (Air Liquide, Alstom, Alcatel Lucent, Areva, Thalès) et, plus encore, la distribution : à eux deux, les groupes Carrefour et Auchan assurent la moitié de la distribution en hypermarché. L'un des principaux investissements français de ces dernières années est le fait de l'armateur CGA-CGM, qui a acquis pour 120 millions d'euros la Cheng Lie Navigation Company - une firme qui exploite 16 navires affectés à des dessertes régionales. Peu visible mais significative, l'activité de SNCF International mérite enfin d'être soulignée : la société fournit plusieurs dizaines de conducteurs et de formateurs, qui ont permis la mise en service du tout nouveau train à grande vitesse taiwanais, début 2007. L'une des missions essentielles de l'Institut français consiste à sensibiliser les entreprises françaises aux atouts du marché taiwanais qui continue à procurer d'importantes occasions commerciales, notamment dans les secteurs de l'énergie et des transports urbains. La nécessaire modernisation des infrastructures et le développement du tourisme offrent également des perspectives intéressantes. Avec quelque 160 entreprises employant 23 000 personnes (en croissance de 10 % depuis 2004), la France draine une communauté d'affaires significative, représentée par la Chambre de commerce et d'industrie France-Taiwan. Certains de ses membres occupent des positions en vue - dont la présidence - au sein de l'influente Chambre de commerce européenne. Forte de plus de 1 500 personnes, la communauté française envoie ses enfants étudier à la section française de l'Ecole européenne de Taipei. Cet établissement, l'un des seuls de cette nature dans le monde, a accueilli en 2007 plus de 1 000 élèves sur deux campus de très grande qualité. Depuis la rentrée de septembre 2007, il dispose d'une filière bilingue français/anglais qui est appelée à s'étoffer au cours des prochaines années. Une coopération scientifique en pleine expansion Compte tenu du fort développement technologique de Taiwan, de la place qu'occupe désormais l'île dans les technologies de l'information et de la communication, compte tenu aussi des moyens financiers et humains qu'elle consacre à la recherche, la coopération scientifique est l'une des toutes premières priorités de l'Institut français. Récemment restructurée autour de grands programmes et d'accords entre universités, organismes de recherche et laboratoires (CNRS, INSERM, IFREMER, INRA, CIRAD, INRIA, etc.), celle-ci bénéficie d'un important soutien de notre Agence nationale de la recherche (ANR). Le dynamisme de cette coopération se traduit par le succès croissant du programme d'été destiné aux étudiants français des grandes écoles d'ingénieurs. La création, en septembre 2007, d'un laboratoire international associé (LIA) en sciences de la terre - le premier en son genre - en est une autre illustration. Quant aux expositions scientifiques françaises, elles attirent toujours un large public. Si la priorité va aux « sciences dures », les sciences humaines ne sont pas oubliées, comme en témoignent les activités des antennes locales de l'École française d'Extrême-Orient et du Centre d'études français sur la Chine contemporaine. Le remarquable travail de l'Institut Ricci (1), éditeur d'un grand dictionnaire français-chinois et qui se consacre aujourd'hui à une réflexion de haut niveau sur l'intégration du monde chinois dans la mondialisation, mérite d'être salué. Des échanges éducatifs qui se diversifient rapidement Longtemps limitée à l'octroi de quelques bourses pour l'apprentissage de la langue française ou des beaux-arts, la coopération éducative s'est considérablement enrichie ces dernières années et concerne désormais tous les niveaux, du primaire au supérieur, et tous les domaines, notamment les filières scientifiques et de gestion. De plus en plus d'étudiants taiwanais décident de compléter leur formation en France. Notre pays est ainsi la 6e destination choisie par les étudiants taiwanais, derrière les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie, le Canada et le Japon, et devant l'Allemagne. En 2006, plus de 700 visas pour études ont été accordés, soit une augmentation de 14 %. Cette tendance est favorisée par la multiplication des accords inter-universitaires (environ 70) dans le contexte d'une mobilité étudiante qui se généralise. L'Institut français encourage le mouvement au travers d'un nouvel Espace CampusFrance qui a ouvert ses portes à l'automne 2007 et dont la vocation est d'informer, d'orienter et d'aider les futurs étudiants taiwanais en France tout au long de leurs démarches. L'Institut français contribue à ces échanges étudiants par l'attribution de bourses (une dizaine par an) et par un programme pilote d'intégration de lycéens taiwanais en classes préparatoires aux grandes écoles d'ingénieurs. Il est l'un des principaux organisateurs du Salon européen de l'enseignement supérieur qui se tient chaque année en novembre à Taipei et auquel participent activement un nombre croissant d'établissements français. L'Institut mettra prochainement en ligne un site Internet dédié aux anciens étudiants taiwanais en France ; il leur permettra de rester en contact étroit avec notre pays. Les lycéens, et même les écoliers du primaire, sont également concernés, plusieurs accords ayant été signés entre établissements avec le soutien de l'Institut français. Ces échanges sont souvent liés au développement de l'enseignement du chinois en France ou du français à Taiwan. Le français est, en effet, la troisième langue enseignée dans l'île, après l'anglais et le japonais : 4 000 élèves l'apprennent dans une cinquantaine de lycées, soit deux fois plus qu'il y a six ans. Certains lycées, comme le lycée municipal Yong Chun à Taipei, enseignent même le français à tous les élèves de première année. En 2007, avec l'aide de l'Association des professeurs de français de Taiwan, a été lancée une nouvelle initiative visant à introduire le français dans une dizaine de classes pilotes d'écoles primaires de la région de Taipei. Cette expérience sera ensuite étendue à Kaohsiung. L'Alliance française dispose de deux implantations dans l'île, à Taipei et à Kaohsiung, qui contribuent fortement au rayonnement de notre langue et de notre culture. De nouvelles antennes, inaugurées début mars 2008, permettront d'accueillir chaque année plusieurs centaines d'étudiants. La France au premier rang de la scène culturelle taiwanaise Les expositions et les spectacles constituent les éléments les plus visibles de la présence culturelle française. Mais, au-delà de ces manifestations médiatisées, il existe un grand nombre de liens de coopération qui donnent toute leur richesse aux échanges culturels franco-taiwanais, en particulier dans les domaines du patrimoine, de l'architecture, des musées et de l'archéologie sous-marine. Ces liens ont souvent été noués par des personnalités francophones et par les très nombreux étudiants taiwanais qui, depuis une trentaine d'années, sont venus en France pour y recevoir une formation artistique ou s'initier à la médiation culturelle. Ils travaillent aujourd'hui pour les salles de spectacle, les musées, les maisons d'édition, les distributeurs de films, etc. Ces échanges bénéficient également du soutien de généreux mécènes taiwanais. Les musées de l'île sont particulièrement friands d'expositions et ont noué avec leurs homologues français des coopérations exemplaires. Au cours des dernières années, le Musée du Louvre, le Musée d'Orsay, le Musée Guimet, le Musée national d'Art moderne, le Musée de l'Orangerie, pour n'en citer que quelques-uns, ont fait découvrir au public taiwanais le meilleur de leurs collections. Pour s'en tenir aux manifestations programmées en 2008, la Manufacture de Sèvres offre au Musée de la Céramique de Yingge une rétrospective de ses créations depuis 1740 ; le Louvre propose au Musée des Beaux-Arts de Kaohsiung ses chalcographies ; et le Musée d'Orsay envoie au Musée national d'histoire les oeuvres mondialement connues de Jean-François Millet, dont « L'Angelus » et « Les Glaneuses ». La danse, la musique et le théâtre français ont également la faveur du public taiwanais, comme en témoigne le grand succès, en 2007, de la Compagnie de danse Montalvo-Hervieu, de l'Orchestre de Paris ou du Théâtre du Soleil d'ArianeMnouchkine. Ces spectacles ont été organisés au Centre culturel national - un lieu d'accueil exceptionnel pour lequel le botaniste et artiste Patrick Blanc a conçu deux murs végétaux, à l'image de celui qu'il a créé pour le Musée du Quai Branly à Paris. Les compagnies de cirque et de théâtre de rue sont, elles aussi, très appréciées et régulièrement invitées dans les festivals de l'île. Pour la première fois s'est tenu en février 2008 un « printemps français » à Chiayi, ville du sud de l'île, avec la participation de la Compagnie Off et la présentation de co-créations franco-taiwanaises, fortement encouragées par l'Institut français ces dernières années. Le cinéma français occupe une place de choix, qui s'est encore renforcée en 2007 avec plus de trente films distribués en salle ou projetés dans les nombreux festivals de l'île. Signe de cet engouement, leurs recettes ont été multipliées par trois l'année dernière. Il est vrai que le cinéma est un domaine dans lequel Français et Taiwanais entretiennent un dialogue ancien, comme le montre le succès rencontré par les réalisateurs de l'île en France (où ils trouvent également des financements). Rappelons que Hou Hsiao-hsien a tourné à Paris son dernier opus, « Le Ballon rouge », avec le soutien d'Arte et du Musée d'Orsay, et que Tsai Ming-Liang tournera à Paris, au printemps 2008, son prochain film co-produit par le Louvre (voir l'article qu'Élise Domenach consacre au cinéma taiwanais dans ce même numéro). Taiwan est un marché important pour le livre français - le troisième en Asie après le Japon et la Corée. L'Institut français travaille activement à la promotion de ce secteur, en partenariat avec les éditeurs taiwanais, les bibliothèques et la librairie Le Pigeonnier, l'une des rares librairies françaises de la région. Chaque année, des auteurs français édités à Taiwan sont invités à l'occasion du très renommé Salon international du livre de Taipei ou de manifestations telles que « Lire en fête » ou le « Printemps des poètes ». Ce fut le cas récemment de deux récipiendaires du prix Goncourt, Philippe Claudel et François Weyergans. Pour avoir une vision plus complète des relations franco-taiwanaises, ce tableau doit naturellement être complété par celui de la présence économique et culturelle taiwanaise en Francequi fait partiellement l'objet de la contribution de Michel Ching-long Lu, directeur du Bureau de représentation de Taipei à Paris. Vu de Taipei, l'objectif principal doit être de renforcer les investissements taiwanais en France, encore très limités par rapport à l'ampleur des flux commerciaux bilatéraux et à la place de la France dans l'accueil des investissements directs étrangers dans le monde. L'Institut français de Taipei s'y emploie, tout comme il apporte son concours à une meilleure connaissance de la culture de l'île, au-delà de son cinéma qui a déjà conquis le public français.


 
Notes de :
(1) Fondé en 1966 par des Jésuites français, l'Institut Ricci de Taipei est un centre de réflexion, de publication et de recherches qui opère dans l'ensemble du monde chinois. Spécialisé au départ dans la lexicographie (Grand dictionnaire de la langue chinoise en 7 volumes, publié en 2002), il se consacre aujourd'hui à des problématiques contemporaines et, notamment, à la bonne insertion de la Chine dans la mondialisation. Depuis 2004, il publie en chinois, en liaison avec la revue Études, le magazine Renlai (« la voix humaine »).