POLITIQUE INTERNATIONALE N° 119 - PRINTEMPS 2008

TAIWAN ET L'ASIE-PACIFIQUE

Article de Pi-Chao LIN


Il est communément admis que la sécurité d'une zone donnée dépend à la fois de facteurs nationaux, régionaux et internationaux.Les facteurs nationaux diffèrent sensiblement d'un pays à l'autre. En effet, chaque État élabore sa politique en matière de sécurité en fonction de ses intérêts, des convictions des dirigeants au pouvoir et, surtout, de sa culture stratégique.
Les facteurs régionaux, pour leur part, sont communs à des groupes de pays. Dans la zone Asie-Pacifique, la pensée stratégique repose sur la recherche de la stabilité politique, de l'intégration économique et de la coopération en matière de sécurité. Diplomatie préventive ; mesures visant à instaurer une confiance réciproque ; gestion des crises ; création de consensus ; et, enfin, sécurité humaine : telles sont, aujourd'hui, les priorités des gouvernements de la région. À l'intérieur de cette zone, on distingue généralement quatre sous-ensembles - l'Asie du Nord-Est ; l'Asie du Sud-Est ; le Pacifique-Sud ; et l'Asie du Sud -, chacun étant doté de sa propre vision stratégique. À l'évidence, les pouvoirs politiques autoritaires prédominent en Asie du Nord-Est. Les idéologies libérales et les initiatives locales telle l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) sont très populaires en Asie du Sud-Est. Le Pacifique-Sud, largement dominé par l'Australie, a une préoccupation essentielle : être préservé de toute expérimentation nucléaire. Enfin, l'Asie du Sud est très marquée par la vision stratégique de l'Inde, déterminée à agir en tant que pouvoir majeur dans la région et à garantir la paix et la stabilité dans l'océan Indien et sur tout le sous-continent.
Les facteurs internationaux, quant à eux, ont connu une profonde recomposition depuis la fin de la guerre froide. On crut un temps que le nouvel ordre international et démocratique ayant succédé à la longue rivalité entre les États-Unis et l'URSS allait durer éternellement. Mais le 11 Septembre a sonné le glas de cette courte période de « post-guerre froide ». Sommes-nous entrés dans une ère de « post-post-guerre froide » ? C'est discutable. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que, dans le monde actuel, les intérêts nationaux continuent de définir les contours de la politique sécuritaire de chaque pays. Et Taiwan ne constitue pas une exception à cette règle.
Une nouvelle perception de la sécurité
Les autorités de Taiwan se sont rapidement rendu compte des changements fondamentaux survenus dans la structure de la sécurité internationale depuis la fin de la guerre froide. Cette prise de conscience les a décidées à adapter leur politique étrangère aux nouvelles tendances. L'ancien président Lee Teng-hui (1988-2000) a été l'un des partisans les plus actifs de l'adoption d'une approche plus pragmatique face à Pékin. C'est pourquoi, dès 1987, la « Doctrine Hallstein à la taiwanaise » en vigueur jusqu'alors (1) a été remplacée par l'ouverture à la République populaire de Chine et au continent. Cependant, Pékin continue, aujourd'hui encore, d'isoler Taipei sur la scène internationale. Sous l'influence du géant chinois, un nombre croissant d'États nient la souveraineté taiwanaise - une tendance qui, à l'avenir, ne devrait pas s'inverser. Par ailleurs, les dirigeants de Pékin refusent de renoncer officiellement à l'éventualité de l'usage de la force contre l'île, qu'ils soupçonnent toujours de vouloir proclamer officiellement son indépendance...
Taiwan est probablement, avec Israël, le pays qui accorde le plus d'importance à la sécurité nationale. Ce sujet, débattu quasi quotidiennement au sein des médias et repris dans toutes les campagnes électorales, anime également les discussions ordinaires et les débats parlementaires. C'est pourquoi le processus de prise de décision en matière de politique de sécurité et de défense nationale est, à Taiwan, plus « transparent » que sur le reste de la planète ; et les décisions dans ce domaine paraissent parfois adoptées sous l'emprise de l'émotion, tant l'île entière se passionne pour ces questions. Sur ce dossier, les deux principaux partis politiques campent sur des positions opposées. Le Kuomintang (KMT) prône une politique sécuritaire « libérale » et souhaite renforcer les liens économiques entre les deux rives du détroit. Certains membres de ce parti militent même en faveur de la création d'un marché commun entre le continent et Taiwan. Son adversaire, le Parti démocratique progressiste (DPP), se veut plus distant de la Chine. Il insiste sur l'importance de la sécurité nationale et désire maintenir une certaine distance avec le continent. La plupart de ses membres soutiennent le statu quo ; toutefois, les fondamentalistes exigent activement la proclamation de l'indépendance de jure.
Les experts politiques sont également partagés quant à la meilleure manière de défendre Taiwan et d'améliorer sa position sur la scène internationale. Le groupe des « faucons » aimerait que l'île continue de tout faire pour s'opposer à Pékin au niveau international, bien que les programmes d'aide économique que le gouvernement de Taipei distribue généreusement aux rares États qui le reconnaissent soient devenus un lourd fardeau. Alors que la croissance considérable de l'économie chinoise au cours de ces dernières années permet à Pékin d'être désormais très présent financièrement sur toute la planète, Taiwan éprouve de plus en plus de difficultés à financer son soutien à l'Afrique et à l'Amérique latine. Même les îles-États du Pacifique-Sud subissent désormais l'influence de la Chine. Et la volonté de Taiwan de rejoindre les Nations unies ou l'Organisation mondiale de la santé s'est toujours heurtée au veto de Pékin.
C'est pourquoi le groupe des « colombes » soutient que Taiwan doit se rapprocher de la Chine et élaborer avec elle un modus vivendi dont la teneur reste à définir puisque Pékin exige, comme condition préalable à tout début de négociation, que Taiwan admette le principe d'« une seule Chine ». Or il n'est pas acquis que la nouvelle administration de Taipei, issue de l'élection présidentielle de mars 2008, puisse aller jusqu'à accepter cette demande de Pékin.
Tout semble indiquer que le statu quo se maintiendra au cours des prochains mois. Taipei et Pékin attendront patiemment les résultats de la présidentielle américaine de novembre 2008. Les États-Unis jouent, en effet, un rôle si important dans les affaires taiwanaises que les deux rives du détroit ne peuvent réellement progresser dans la résolution de leur conflit sans leur aval (et celui du Japon). En attendant, une chose est sûre : grâce à la démocratisation à l'oeuvre à Taiwan, le processus de prise de décision en matière de sécurité est désormais transparent et « institutionnalisé », ce qui signifie que l'on sait clairement qui prend les décisions et quels mécanismes sont à l'oeuvre. Par surcroît, grâce aux efforts fournis par la communauté des experts, la pensée stratégique taiwanaise a connu une véritable révolution : de nouveaux concepts, de nouvelles théories, de nouveaux modèles font l'objet de discussions animées. Certes, sur le plan politique, l'île demeure divisée ; mais la qualité du travail des spécialistes en matière de sécurité a considérablement progressé ces dernières années.
L'Asie-Pacifique, zone de paix ou d'instabilité ?
Les chercheurs taiwanais sont convaincus, tout comme leurs collègues de la région, de l'importance croissante des facteurs non militaires dans le maintien de la paix et de la stabilité dans la région. Les concepts de sécurité « totale », « coopérative » ou « humaine » ont fait l'objet de profonds débats parmi les experts de l'île. S'ils conviennent que la lutte contre le terrorisme passe inévitablement par la coopération régionale, ils ne sont pas nécessairement persuadés pour autant que l'Asie-Pacifique sera propulsée au rang de second front de la guerre contre la terreur.
Leurs priorités étant différentes, l'Asie du Sud, l'Asie centrale et l'Asie du Sud-Est se doivent d'adopter des politiques adaptées à leurs spécificités économiques et sociales. Sans minimiser le rôle des Nations unies dans le maintien de la paix, il est certain que « la loi et l'ordre » dans la région dépendent avant tout de la capacité des États à parvenir à un consensus satisfaisant pour toutes les parties concernées. Le recours aux armes ne peut servir que de remède ponctuel ; les solutions sociales, politiques et économiques sont évidemment à privilégier pour l'avenir. Or la prolifération d'armes nucléaires dans la région Asie-Pacifique a rendu la zone de plus en plus instable. Dans ce contexte, Taiwan espère que les « pourparlers à six » (2) pourront résoudre la question nucléaire de la Corée du Nord et que des mesures visant à faire naître une vraie confiance mutuelle seront adoptées dans le détroit de Taiwan mais aussi entre l'Inde et le Pakistan. Par ailleurs, les experts taiwanais encouragent les États qui se disputent certaines îles situées dans le sud de la mer de Chine à élaborer un dialogue constructif qui pourrait, à terme, se transformer en négociations formelles.
Au niveau politique, Taiwan - qui a réussi sa démocratisation - ne manque pas de saluer toutes les transitions de pouvoir maîtrisées qui surviennent dans les autres pays de l'Asie-Pacifique. L'île a organisé un nouveau forum, connu sous le nom d'« Union démocratique du Pacifique », et a travaillé avec d'autres démocraties de la région pour promouvoir les droits de l'homme, la coopération régionale et les échanges culturels. C'est ainsi que la « paix démocratique » a été érigée par les experts taiwanais des questions de défense en cadre théorique servant à analyser tous les événements de la zone. Ces experts sont cependant suffisamment fins connaisseurs des relations internationales pour savoir que la démocratie ne suffira pas, à elle seule, à assurer la paix dans la zone : une vraie puissance militaire, une bonne stratégie, une diplomatie flexible et l'action des organisations internationales demeurent des éléments indispensables.
Dans le domaine économique, les Taiwanais reconnaissent les succès économiques chinois, indien, sud-coréen, singapourien ou même vietnamien et indonésien. Quelle position adopter face à la croissance économique de la Chine ? Cette interrogation est devenue une question sécuritaire et économique de tout premier ordre. Bien que les experts aient longtemps incité les investisseurs taiwanais à se diversifier, ceux-ci continuent de privilégier la Chine. Il est vrai que ce phénomène semble présenter des risques pour la sécurité économique de l'île ; mais certains chercheurs soutiennent que la concentration des investissements taiwanais en Chine, avec les contacts personnels et les collaborations professionnelles qu'elle suppose, va former une sorte de « zone-tampon naturelle » qui contribuera au maintien de la stabilité dans le détroit.
Au-delà des relations économiques entre les deux rives, les zones de libre-échange récemment ouvertes entre le Japon et Singapour, entre les États-Unis et la Corée, ou encore la future zone de libre-échange entre la Chine et les membres de l'ASEAN soulignent l'importance que l'action économique des gouvernements revêt dans la stabilisation de la région. Les ambitieuses politiques visant à attirer des investissements qu'ont adoptées les multinationales chinoises et indiennes ont également renforcé la place des marchés émergents dans l'économie internationale actuelle. Taiwan, la Corée du Sud et Singapour se sont ajoutés à la liste de ces puissantes économies. Les entrepreneurs chinois, coréens, taiwanais, indiens et japonais sont désormais des acteurs clés au niveau mondial. Les pays asiatiques ont surmonté la crise financière de la fin des années 1990 et sont devenus l'un des centres de gravité de l'économie planétaire. Le continent asiatique et, spécialement, l'Asie-Pacifique sont à présent la zone du globe qui offre les perspectives les plus enthousiasmantes. L'impressionnante croissance du soft power de la région accentue cette tendance : technologies de l'information, réformes éducationnelles, renaissance culturelle, arts populaires, innovations techniques, mais aussi management et gouvernance à l'asiatique ont considérablement modifié le cadre des relations internationales.
Les religions, les langues et les arts chinois, japonais, coréens et même de l'Asie du Sud-Est sont devenus si populaires que le phénomène de mondialisation n'est plus directement associé à celui d'occidentalisation. Ici, le choc des civilisations a évolué pour produire une nouvelle forme de convergence culturelle et une identité commune - à un tel point que l'on pourrait parler d'un processus d'« asianisation ». Évidemment, les pays de l'Asie-Pacifique ont encore un long chemin à parcourir avant d'égaler le modèle européen mais, culturellement, la conscience d'un soft power régional prend racine. Grâce à ce soft power, la région peut enfin entrer en compétition avec les pays occidentaux afin de jouer les premiers rôles dans les affaires mondiales.
Un multilatéralisme émergent
La sécurité régionale en Asie-Pacifique a longtemps été assurée par une série d'alliances bilatérales conventionnelles. Le bilatéralisme était si profondément enraciné que les pays de la zone estimaient que toute perspective de coopération multilatérale dans cette partie du monde était vouée à l'échec. Le fiasco de l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE, 1955-1977) a effectivement pu donner à penser que le multilatéralisme n'avait pas sa place en Asie-Pacifique. Les structures politiques et militaires asiatiques étaient trop différentes de celles de l'Europe pour pouvoir rééditer le succès de l'Otan. Par surcroît, la profonde détermination des États-Unis - acteur principal en matière de sécurité régionale - à maintenir les alliances bilatérales existantes empêchait toute institution multilatérale efficace de voir le jour. Cependant, les efforts engagés par des moyennes et petites puissances ont progressivement abouti à un changement d'état d'esprit. La création de l'ASEAN en 1967, puis de son forum régional (ARF) en 1994 et de l'Organisation de coopération de Shanghai (SCO) en 2001 illustre le fait qu'un multilatéralisme conséquent est en train de voir le jour dans le domaine de la sécurité. Quant à la coopération économique, on assiste à la multipilication de forums et d'accords régionaux de libre-échange, comme l'Initiative de Chiang Mai (CMI) et la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) (3).
L'efficacité de ces accords multilatéraux dépend pour une large part du soutien des grandes puissances. Pour l'heure, les pays d'Asie-Pacifique sont assurément sur la bonne voie. La résolution immédiate des différends politiques afin de créer une relation de confiance est la condition sine qua non d'une telle coopération. Ensuite, il sera possible d'institutionnaliser les forums multilatéraux et, ainsi, de transformer des concepts en politiques concrètes. Dans le cas contraire, les dialogues risquent de manquer cruellement de crédibilité.
Sur le plan pratique, les pays de l'Asie-Pacifique devraient privilégier les domaines économique et culturel, avant de se consacrer peu à peu aux programmes d'ordre politique. Plusieurs grands projets ont d'ores et déjà donné de bons résultats (zones de libre-échange, coopération énergétique et en matière de santé). Sur la base de telles avancées, ces pays peuvent continuer d'affiner leurs instances de discussion à haut niveau, comme le Sommet est-asiatique, l'ARF, les Pourparlers à six, la SCO, les rencontres euro-asiatiques ou encore l'APEC (4). Dans le cadre de tels accords multilatéraux, il est nécessaire de distinguer les différences fondamentales qui existent entre les intérêts nationaux, les cultures, les valeurs et les sensibilités des pays concernés. Ainsi, la culture stratégique des États et les perceptions personnelles des dirigeants ont joué un rôle déterminant dans l'évolution de ces mécanismes multilatéraux. Si la coopération et la compétition se poursuivent, certaines de ces rencontres multilatérales entreront tout naturellement dans les moeurs et seront à l'avenir considérées comme de véritables rituels porteurs d'une profonde signification symbolique.
Régionalisme ouvert et participation globale
Les chercheurs ont longtemps comparé les approches européenne et asiatique en matière de coopération régionale. Si l'intégration européenne a privilégié les principes de légalité, d'institutionnalisme et de gouvernance, l'intégration asiatique, elle, a fait preuve de flexibilité, de recherche permanente du consensus et de libéralisme. Les deux zones possèdent leurs propres traditions et leur propre culture politique. Les distinctions entre leurs approches respectives ne font que refléter ces réalités.
C'est pour cette raison que l'intégration régionale de l'Asie a un long chemin à parcourir avant d'aboutir à la confiance et au consensus absolus qu'elle recherche. Le concept de « régionalisme ouvert » peut justement contribuer à dépasser les différences entre les pays de la zone pour leur permettre de s'entendre sur des sujets d'intérêt commun. Les gouvernements et les secteurs privés s'appuient déjà sur ce concept pour faire progresser la coopération économique, notamment dans le cadre de l'APEC.
Quant à la « participation globale », son application se limite pour l'heure au domaine économique. Taiwan peut donc rejoindre l'APEC et les autres dialogues « Track II » (5), mais il est exclu de l'ARF et des autres forums consacrés à la sécurité. Sa participation au CSCAP (6) fait l'objet de nombreuses restrictions. Or, si l'ARF considère nécessaire d'inviter la Corée du Nord pour entendre le point de vue de Pyongyang, n'est-il pas tout aussi important de prendre en compte la position des dirigeants taiwanais face à leurs homologues ? Compte tenu du besoin de stabilité dans la zone, les leaders régionaux ne peuvent se permettre de limiter la participation taiwanaise aux secteurs économiques. L'île est prête à partager avec ses voisins son expérience en matière de lutte anti-terroriste, de sécurité, de trafic de drogue, de communication maritime et de protection de l'environnement. Taiwan comprend tout à fait à quel point le principe de la souveraineté et celui d'« une seule Chine » sont des dossiers sensibles, mais sa participation à ces domaines « fonctionnels » ne remettrait nullement en cause la souveraineté chinoise.
La sécurité humaine : une norme commune
De nos jours, le concept de « sécurité humaine » est partagé par l'ensemble des experts en matière de défense de la région Asie-Pacifique. Ceux-ci ont ajouté de nouvelles thématiques à leurs recherches et élargi l'agenda de leurs gouvernements en matière de sécurité : tous reconnaissent désormais que, quand il est question de stratégie de sécurité, l'individu doit être considéré comme une « unité de base » au même titre que l'État ou la région.
Droits de l'homme, liberté politique, santé et développement social représentent les nouvelles bases de la sécurité nationale et régionale. Ce nouvel ensemble de politiques sécuritaires rassemble à la fois les idées démocratiques traditionnelles, le principe de l'État de droit, la bonne gouvernance, mais aussi la nouvelle ère de l'information et la géographie économique. Le Canada, le Japon, l'Australie et plusieurs pays du Sud-Est asiatique ont joué un rôle crucial dans l'introduction et la promotion du concept de « sécurité humaine », qui suscite des répercussions positives dans toute la zone.
Santé, environnement, développement économique, énergie et stabilité sociale sont liés de manière évidente à la sécurité des personnes, et donc à la sécurité nationale. Bien qu'exclu des dialogues régionaux, Taiwan apprécie à sa juste valeur le nouveau concept de « sécurité humaine » et saura apporter à la région une contribution positive dans ce domaine. Mais, pour cela, une interaction régulière avec les pays voisins est nécessaire. Heureusement, les dialogues « Track II » offrent aux experts la possibilité de comparer leurs approches et les résultats de leurs études, malgré leurs différences politiques et idéologiques. La qualité des recherches consacrées à la sécurité humaine s'est nettement améliorée, ce qui bénéficie aux gouvernements et aux organisations régionales, mais aussi aux organisations non gouvernementales qui s'inspirent des nouveaux concepts. À Taiwan, de nombreuses organisations bouddhistes et associations à but non lucratif se sont engagées dans des activités d'aide internationale. Leur contribution est hautement appréciée en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et en Asie du Sud. Or si de tels résultats renforcent la valeur du principe de la sécurité humaine, devenu très populaire dans la région, les intérêts nationaux en matière de sécurité propres à chaque pays continueront évidemment de prévaloir. Et c'est précisément la raison pour laquelle Taiwan, tout en soutenant les organisations à but non lucratif, se doit de renforcer son pouvoir politique. Dans un avenir proche, Taiwan et les autres pays de l'Asie-Pacifique vont sans doute se référer aux concepts de « sécurité humaine » et de « sécurité nationale » dans leurs efforts visant à rendre la région plus pacifique et plus stable.
L'Europe : un modèle à suivre
La communauté des experts de Taiwan a beaucoup à apprendre de l'Union européenne. La pensée stratégique, l'histoire militaire, les politiques de défense, les mesures visant à instaurer la confiance, les droits de l'homme, la protection des individus ainsi que l'intégration économique sont désormais autant de domaines auxquels Taiwan consacre des recherches sérieuses. En fait, le processus d'unification nationale lancé lorsque l'île a commencé à s'ouvrir au continent, en 1987, était pour l'essentiel inspiré de l'expérience européenne. La réunification allemande a, ainsi, été suivie de très près à Taipei.
Les tentatives taiwanaises visant à établir la paix entre les deux rives du détroit au cours de ces huit dernières années ont largement puisé dans les politiques européennes. Il est vrai que le manque de confiance réciproque est tel que le cadre dans lequel doivent avoir lieu des négociations de paix est demeuré, jusqu'à présent, une coquille vide. Mais malgré l'insuffisance des progrès au niveau gouvernemental, les dialogues « Track II » ont permis d'aborder le sujet. Si les deux parties finissent par trouver un terrain d'entente sur le principe d'« une seule Chine », alors la signature d'un accord de paix ne sera plus impossible. Et si elles n'y parviennent pas, les deux rives pourront également s'inspirer de l'Europe et lancer une coopération fonctionnelle, laissant pour l'heure de côté leurs querelles en matière de souveraineté. Un tel scénario permettrait, une fois la coopération institutionnalisée au niveau supranational, de s'acheminer vers un modèle d'intégration à l'européenne. Respect mutuel, paix et intégration symbolisent pour Taiwan la réussite du modèle européen et constituent la pierre angulaire du processus de paix pour le peuple chinois des deux côtés du détroit.
En guise de conclusion...
Comme les autres membres de la communauté Asie-Pacifique, Taiwan désire la paix, la stabilité et le développement. L'île a connu un réel succès économique dans le passé et reste compétitive dans de nombreux domaines technologiques. Sur le plan politique, Taiwan a réussi sa démocratisation, même si de nombreuses réformes doivent encore être menées. Comme dans toute jeune démocratie, il faut que l'électorat, les dirigeants politiques et le gouvernement travaillent ensemble pour rendre définitifs  les récents progrès ; le chemin vers la consolidation de la démocratie a toujours exigé de grands efforts et une profonde sagesse.
L'Asie-Pacifique est une région pleine de contrastes - aussi bien au niveau politique que dans les domaines militaire, économique et culturel. Pourtant, elle a tout pour devenir un nouveau centre de gravité des affaires du monde, et pas seulement du point de vue économique. Désireux d'être considéré comme un membre à part entière de cette région si prometteuse, Taiwan s'essaie à de nouveaux modes de coopération avec le continent. À l'instar de la Chine - qui se dit déterminée à poursuivre une politique de développement pacifique et à promouvoir un monde harmonieux en coopération avec d'autres membres de la communauté internationale -, Taiwan se considère comme une démocratie pacifique et responsable. Mais les dirigeants de Taipei sont conscients que la démocratisation seule ne suffira pas : le soutien international, la reconnaissance régionale et, surtout, le consentement implicite de Pékin sont nécessaires pour favoriser la participation de Taiwan aux dialogues politiques régionaux en matière de sécurité. Il est difficile de prévoir à quel moment Taiwan franchira cette étape.
Karl Deutsch a écrit un jour : « L'Europe est une communauté de sécurité : les moyens pacifiques de résolution des différends politiques et sécuritaires sont devenus la norme des États européens. » Taiwan espère que l'on pourra bientôt en dire de même de l'Asie-Pacifique. Si l'île parvenait à intégrer une telle communauté sous une forme sui generis, elle serait à coup sûr un acteur régional fiable et responsable, promoteur de stabilité dans l'ouest du Pacifique ainsi qu'à travers le détroit. Or ce processus - conditionné, répétons-le, par un rapprochement avec Pékin - ne peut être engagé que si les acteurs internationaux abordent enfin les relations avec Taiwan dans un nouvel état d'esprit.


 
Notes de :
(1) En 1955, la République fédérale d'Allemagne a décidé que, dorénavant, elle romprait ses relations diplomatiques avec tout État reconnaissant sa rivale, la République démocratique allemande.
(2) Les pourparlers à six désignent une série de rencontres entre six États (Chine, Corée du Sud, Corée du Nord, États-Unis, Russie, Japon). Lancées en 2003, suite à la décision de la Corée du Nord de sortir du traité de non-prolifération nucléaire (TNP), ces discussions visent à trouver une issue pacifique aux inquiétudes soulevées par le programme nucléaire nord-coréen.
(3) L'initiative de Chiang Mai, lancée en 2000, est un mécanisme de défense monétaire commun à toute l'Asie du Sud-Est (treize pays en sont signataires), destiné à prévenir les crises financières semblables à celles qui ont balayé l'Asie en 1997. Quant à l'APEC (Organisation de coopération économique de l'Asie-Pacifique), elle regroupe à présent 21 pays qui totalisent 50 % de la population mondiale, 60 % du produit brut mondial et 45 % du commerce international. Elle a été créée en 1989 à l'initiative des États-Unis et de l'Australie comme une institution informelle visant à faciliter le dialogue dans la région.
(4) Le Sommet est-asiatique est un forum tenu annuellement par les dirigeants de seize pays d'Asie de l'Est.
L'ASEAN Regional Forum (ARF) est le premier grand forum multilatéral de la région Asie-Pacifique pour des consultations officielles sur les questions de sécurité. Initié en 1993 par l'ASEAN, il regroupe désormais 26 membres.
L'Organisation de coopération de Shanghai est une organisation régionale qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Elle a été créée à Shanghai les 14 et 15 juin 2001 par les présidents de ces six pays eurasiatiques.
(5) Les dialogues « Track II » relèvent de ce qu'on appelle la « diplomatie Track II » ou « diplomatie de deuxième voie ». Ils consistent à organiser des rencontres régulières entre des représentants non officiels de divers États (anciens diplomates, militaires retraités, figures de la société civile ou du monde des arts, etc.) afin de faire progresser la résolution de conflits dans des situations où l'entrée en scène de personnalités au pouvoir conduirait probablement à une augmentation de la tension.
(6) Le Council for Security Cooperation in the Asia Pacific (CSCAP) est un forum de dialogue informel (Track II) consacré à la région Asie-Pacifique. Il est constitué de vingt pays.