Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


GRÈCE : LE « PLAN B »
Entretien avec Antonis SAMARAS
Président de la Nouvelle Démocratie, principal parti de l'opposition au parlement héllénique
conduit par
Jean CATSIAPIS
Maître de conférences à l'Université Paris-X, spécialiste de la Grèce et de Chypre
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La Grèce va-t-elle sortir de la zone euro ? Telle est la question qu'à la fin de l'été dernier se posaient nombre de commentateurs à Athènes et dans diverses capitales européennes (1). Les deux plans d'austérité (2) mis en place par le gouvernement socialiste de Georges Papandréou - le premier en mai 2010 et le second en juin 2011 - et assortis d'une aide massive du FMI et de l'Union européenne (110 milliards puis 158,6 milliards d'euros) n'ont pas produit les résultats escomptés. La réduction des dépenses publiques a été partiellement réalisée. Mais les recettes, elles, sont toujours en berne, notamment en raison d'une fraude fiscale généralisée. La chute spectaculaire, en août et en septembre derniers, des valeurs boursières des banques européennes - françaises en particulier - impliquées dans le financement de l'économie hellénique sont les signes précurseurs d'une faillite de l'État grec, qui peine à rembourser ses emprunts extérieurs et à assurer le paiement de ses fonctionnaires.
Une émigration en forte hausse, une croissance spectaculaire du taux de suicide (3) et une suite ininterrompue de conflits sociaux : telles sont, depuis deux ans, les marques les plus visibles de la désespérance d'un peuple qui ne croit plus en son avenir. La multiplication des défaillances de petites entreprises, qui constituent l'essentiel du tissu économique grec, a entraîné à la mi-2011 un bond du chômage sur un an de 12 à 16,6 % (4) et une récession de l'ordre de 5 % (5).
Depuis les dernières élections législatives remportées en 2009 (6) par le Mouvement socialiste panhellénique (Pasok), les Grecs vivent un cauchemar dont ils n'entrevoient pas la fin. Leur pouvoir d'achat a reculé de quelque 15 %. Certes, leurs efforts ont permis de réduire la dette publique, qui est passée de 15,4 % du PIB en 2009 à 10,5 % en 2010. Mais il est d'ores et déjà acquis que l'objectif fixé pour 2011 - 7,4 % du PIB - ne sera pas atteint.
La population, qui supporte de plus en plus mal la détérioration de son niveau de vie, s'oppose à la politique gouvernementale d'austérité. À l'initiative du mouvement « Je ne paie pas », certains refusent de payer les transports en commun ou exigent des baisses de loyer. Quant aux manifestations d'« indignés » qui ont fait le plein durant tout l'été 2011, elles ont eu pour conséquence de paralyser la vie économique, en particulier le secteur du tourisme, principale source de richesses du pays.
Le programme de privatisation du secteur public, annoncé par le gouvernement Papandréou à la mi-2011 mais qui tarde à trouver un début d'application, a créé un sentiment d'humiliation chez les Grecs qui craignent de voir le patrimoine national bradé pour une bouchée de pain (50 milliards d'euros).
Leur défiance s'étend à l'ensemble de la classe politique, droite et gauche confondues (7). Jamais la Grèce n'a connu un tel rejet de son système de gouvernement (sauf, bien sûr, lors de la dictature des colonels (1967-1974)). L'absence de structures administratives en état de marche explique largement l'incapacité des responsables grecs à mettre en oeuvre les réformes annoncées, auxquelles plus personne ne croit tant en Grèce qu'à l'étranger.
Antonis Samaras, le chef de l'opposition, a refusé de soutenir les mesures d'austérité du gouvernement Papandréou, qu'il estime improvisées et vouées à l'échec. Il prône, au contraire, une relance de l'économie par la baisse des impôts, dans laquelle il voit la condition clé du redressement national.
J. C.
Notes :

(1) Voir notamment : Michel Godet, « Vive le modèle allemand ! Sortir la Grèce de la zone euro et réduire la dette publique », Le Monde, 22 septembre 2011.
(2) Réduction du nombre des fonctionnaires, baisse de leur rémunération d'environ 20 %, hausse de la TVA et taxe exceptionnelle sur le foncier.
(3) Le nombre de suicides, déjà en hausse en 2009 de 18 % par rapport à 2007, aurait doublé en 2010. Voir : « Grèce : la grande dépression », Le Monde, 23 juin 2011.
(4) Selon l'Agence grecque de la statistique, le chômage atteignait 16,6 % en mai 2011, soit une progression de 4,6 % sur les douze derniers mois.
(5) Le nouveau ministre des Finances Evangélos Vénizélos a déclaré que le recul de l'activité économique en 2011 n'atteindra pas comme prévu 3,5 % mais pourrait dépasser 4,5 %, soit le niveau de la récession en 2010. Voir : Le Monde, 4-5 septembre 2011.
(6) Le 4 octobre 2009, le Pasok remporte les élections législatives avec 160 sièges sur 300 et 43,92 % des voix, battant ainsi le parti de la Nouvelle Démocratie (droite libérale) du premier ministre sortant Costas Caramanlis.
(7) Le Pasok et la Nouvelle Démocratie, qui aux dernières élections législatives avaient obtenu ensemble environ 80 % des suffrages exprimés, ne totaliseraient aujourd'hui - selon une série de sondages réalisés au cours de l'été 2011 - qu'à peine la moitié de ce poids électoral.
(8) Antonis Samaras, ministre de la Culture du gouvernement sortant, est élu, le 29 novembre 2009, président de la Nouvelle Démocratie par un collège électoral de 700 000 personnes formé de militants et de sympathisants.
(9) La Grèce a pu entrer in extremis dans la zone euro le 1er janvier 2001 grâce à la politique d'austérité pratiquée par le premier ministre Costas Simitis (Pasok) et aussi - semble-t-il - à une présentation erronée des statistiques économiques.
(10) La « comptabilité créative » est une pratique à la limite de la légalité qui consiste à présenter les comptes d'une entreprise - ou d'un État - de manière flatteuse.
(11) La Nouvelle Démocratie a gouverné de 1974 (après la chute de la dictature militaire) à 1981, de 1990 à 1993 puis de 2004 à 2009. Le Pasok a été au pouvoir de 1981 à 1989, de 1993 à 2004 et à nouveau depuis 2009.
(12) Le premier ministre Georges Papandréou a proposé, le 15 juin 2011, à Antonis Samaras que la Nouvelle Démocratie participe à son gouvernement. Antonis Samaras a accepté cette proposition à condition que le nouveau gouvernement soit dirigé par un nouveau premier ministre désigné d'un commun accord. Georges Papandréou, après avoir accepté dans un premier temps la demande du président de la Nouvelle Démocratie, a retiré son offre quelques heures plus tard au motif que ce dernier avait rendu publiques leurs négociations non encore finalisées. Deux jours plus tard, Georges Papandréou a remanié son gouvernement - composé uniquement de ministres membres du Pasok -, et Evangélos Vénizélos a remplacé au ministère des Finances Georges Papaconstantinou.
(13) La Finlande, qui ne participe qu'à hauteur de 2 % à l'aide de 158,6 milliards d'euros annoncée le 21 juillet 2011 en faveur de la Grèce, a exigé d'Athènes un accord qui prévoit le principe du versement d'une caution financière ou matérielle en échange de sa contribution. D'autres pays comme l'Autriche, la Slovaquie et les Pays-Bas souhaiteraient obtenir le même avantage (Le Monde, 31 août 2011).
(14) Voir : « L'argent tabou de l'Église grecque », Le Monde, 21 septembre 2011.
(15) Dans les années 1980, plusieurs monastères grecs ont saisi la Cour européenne des droits de l'homme pour faire sanctionner les atteintes à leur patrimoine par l'État hellénique et ont obtenu satisfaction. Voir notamment : CEDH, Les Saints Monastères c. Grèce, 21 novembre 1994.
(16) La Commission MacDougall, mise en place par Jacques Delors en 1977, a engagé une réflexion sur l'unification politique et monétaire de l'Europe.
(17) Georges Papandréou, qui ne dispose plus que de 2 ou 3 voix de majorité, entend gouverner jusqu'au terme de la législature prévue à l'automne 2013. Tous les partis de l'opposition, et au premier rang la Nouvelle Démocratie, réclament avec force des élections anticipées. À en croire les sondages, les Grecs n'en veulent pas. Il n'est pas exclu que le gouvernement - ainsi qu'il l'a laissé entendre au début de l'été - procède prochainement à un référendum pour demander aux électeurs d'approuver une réforme de l'État ou encore le maintien de la Grèce dans la zone euro.