Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


GRÈCE : LE « PLAN B »
Entretien avec Antonis SAMARAS
Président de la Nouvelle Démocratie, principal parti de l'opposition au parlement héllénique
conduit par
Jean CATSIAPIS
Maître de conférences à l'Université Paris-X, spécialiste de la Grèce et de Chypre
en français
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Jean Catsiapis - La Nouvelle Démocratie a dû céder le pouvoir après sa cuisante défaite aux élections législatives de 2009. Pourquoi votre parti, dont vous avez pris les rênes au lendemain de cette déroute électorale (8), a-t-il laissé la Grèce s'enfoncer dans la crise ?


Antonis Samaras - Nous avions élaboré une série de réformes pour chasser les « mauvais démons » du pays, mais le Pasok, qui était alors dans l'opposition, a tout fait pour qu'elles ne soient pas appliquées. Pis : alors que nous nous efforcions de remettre la Grèce sur les rails, les socialistes promettaient aux électeurs de « distribuer de l'argent ». Lorsqu'on leur rappelait que le monde entier était en récession et que l'Europe connaissait d'immenses déficits, ils criaient sur tous les toits : « De l'argent, il y en a ! » C'est ainsi qu'ils ont été élus. En fait, le Pasok s'est engagé à ne toucher à aucun des poisons qui ont conduit la Grèce au bord du précipice : l'étatisme, la gabegie du secteur public, l'hypertrophie de la bureaucratie ; bref, tout ce qui engendre la corruption, qui enfonce le pays dans les déficits budgétaires et les dettes, et qui ronge sa compétitivité. Les gouvernements de la Nouvelle Démocratie ont essayé de résister, ils ont marqué quelques points ; mais, finalement, ils ont hésité face à la forte capacité de mobilisation du Pasok. Ils ont manqué de courage.


J. C. - Aujourd'hui, les rôles sont inversés : le Pasok est aux affaires et la Nouvelle Démocratie dans l'opposition. Vos rapports ont-ils changé ?


A. S. - Le Pasok se complaît dans l'hypocrisie la plus totale. Il est maintenant contraint de défendre des positions qu'il avait combattues avec acharnement quand il se trouvait dans l'opposition. La différence, c'est que nous, nous jouons le jeu : depuis dix-huit mois, nous avons approuvé la moitié des projets de réforme du gouvernement, alors que le Pasok, en cinq ans et demi, n'en avait voté que cinq ! Et encore, nous en aurions approuvé davantage si le gouvernement avait osé s'en prendre réellement aux intérêts de ses amis. En tout cas, je peux vous dire une chose : je n'ai aucune intention de « rendre la pareille ». Je ne ferai aucune promesse que je ne pourrai pas tenir. Je ne prendrai pas le peuple en traître. Je lui tiendrai le langage de la vérité. Si je veux être élu premier ministre, ce n'est pas pour distribuer l'argent dont je ne dispose pas. C'est pour réaliser les grandes réformes dont mon pays a besoin. Mais je le ferai en accord avec le peuple grec.


J. C. - À votre avis, qui est responsable de la falsification des statistiques sur la base desquelles la Grèce est devenue membre de la zone euro (9) ? Les partis politiques ou l'administration ?


A. S. - La position officielle de la Grèce (et de la Commission), c'est qu'il n'y a pas eu, au cours de la période 2000-2002, qui a vu l'intégration de la Grèce dans la zone euro, de falsification de grande ampleur. On a parlé de « comptabilité créative » (10). Je vous rappelle cependant que ces polémiques ne concernent pas uniquement - ni même principalement - la Grèce et que, depuis, les autorités européennes ont fait le nécessaire pour rectifier les erreurs. Comme vous le savez, dans ces années-là, la Nouvelle Démocratie n'était pas au pouvoir, et moi-même, je me trouvais en-dehors de la vie politique active. Quoi qu'il en soit, j'ai toujours considéré que le mensonge était à la fois puéril et contre-productif. Même si l'on vous croit sur le moment, la vérité finit toujours par éclater et le mensonge par se retourner contre son auteur, surtout en matière économique. Les mauvais chiffres ont, en effet, valeur d'avertissement. En les dissimulant, on ne fait que retarder l'échéance fatale. C'est Abraham Lincoln qui disait : « Vous pouvez tromper tout le monde un certain temps ; vous pouvez même tromper quelques personnes tout le temps ; mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps. » La Grèce a tout pour réussir et elle le mérite. Elle n'a aucun besoin de maquiller les comptes. À titre personnel, ce qui s'est passé me gêne. Cela me gêne en tant qu'homme politique, en tant que Grec, en tant qu'Européen. Je suis décidé à ne pas laisser de telles pratiques se reproduire. J. C. - Pourquoi avez-vous voté en mai 2010 puis en juin 2011 contre les projets de loi présentés par le gouvernement grec , alors que le FMI et l'UE vous avaient demandé de le faire ?


A. S. - J'ai demandé plusieurs fois au gouvernement de réagir à temps, mais il ne m'a pas écouté. En 2009, j'avais d'ailleurs proposé un certain nombre de dispositions, comme la libéralisation de certains métiers, qui figurent aujourd'hui dans le programme d'adaptation budgétaire. À l'époque, le Pasok préférait creuser le déficit en dépensant à tout-va. Lorsqu'il s'est enfin décidé à écouter la voix de la raison, nous l'avons soutenu. Nous avons voté 55 des 110 projets de loi que le Pasok a soumis au Parlement. Mais le gouvernement n'a pas osé mener les réformes jusqu'à leur terme. C'est le cas, par exemple, de la libéralisation du cabotage qui n'est réalisée qu'à moitié. J'ajoute une précision : c'est nous qui avions initialement proposé les mesures que la Troïka (FMI, Commission européenne et BCE) juge aujourd'hui essentielles, comme les privatisations et la mise en valeur du patrimoine immobilier de l'État. Au début, le gouvernement a refusé de nous entendre, puis il n'a pas su prendre les bonnes décisions en dépit de nos encouragements. C'est nous qui, les premiers, avons présenté un programme quadriennal de réductions drastiques des dépenses publiques, secteur par secteur, année après année. Il est donc inexact de dire que nous n'avons pas soutenu le gouvernement. C'est même exactement l'inverse : nous avons soutenu les choix qui allaient dans le bon sens. Nous avons soutenu le gouvernement plus que ne l'avait fait auparavant aucun parti d'opposition ! Et pas seulement en Grèce... Ce qui est vrai, c'est que nous avons refusé d'avaliser des choix hasardeux, notamment la hausse des taux d'imposition.


J. C. - Pourquoi ? Compte tenu de l'ampleur des déficits, la mesure semblait pourtant s'imposer...


A. S. - Parce que en période de récession c'est une aberration ! Au lieu de renflouer les caisses de l'État pour combler les déficits, cette mesure a l'effet inverse : au final, les recettes diminuent et les déficits se creusent. C'est ce qui s'est produit cette année. Après des réévaluations continues des barèmes d'impôts, les recettes sont en train de fondre tandis que le déficit continue de croître. Les chiffres sont éloquents : au premier semestre, les recettes ont diminué de 13 % par rapport à l'an passé tandis que les dépenses se sont envolées. Résultat : au lieu de diminuer - comme il était prévu - de 4 %, le déficit a augmenté de 27 % ! Cela paraît inconcevable mais c'est pourtant la vérité. C'est bien la preuve que l'actuel gouvernement fait fausse route et qu'il y a urgence à changer de politique. À quoi sert-il d'imposer à un peuple de tels sacrifices pour en arriver là ? Si la politique gouvernementale a échoué, c'est parce qu'elle reposait dès le début sur une mauvaise recette, et non pas parce que nous l'aurions sabotée. Même les mesures qui allaient dans le bon sens, le Pasok n'a pas su les appliquer correctement car il n'y croyait pas sincèrement.


J. C. - Le gouvernement du Pasok est au pouvoir depuis deux ans environ. Comment jugez-vous son parcours jusqu'à présent ?


A. S. - Il a mené une politique extravagante, voguant d'erreur en erreur. Quand la Nouvelle Démocratie lui a cédé le pouvoir en 1981 (11), la dette publique représentait à peine 32 % du PIB - l'un des chiffres les plus bas d'Europe. Moins de dix ans plus tard, elle avait doublé. Si l'on y ajoute les « dettes cachées » qui sont apparues au grand jour peu de temps après, c'est à un triplement qu'on aboutit. Depuis, tous les gouvernements ont tenté de juguler cette dette mais aucun n'y est parvenu. En deux mots : le drame de la Grèce, c'est que le Pasok est obligé de corriger aujourd'hui toutes les bévues qu'il a commises depuis trente ans, qu'il a défendues bec et ongles, et que la Nouvelle Démocratie n'a pas réussi à redresser la barre lorsqu'elle dirigeait le gouvernement. Les réformes ne pourront être mises en oeuvre avec succès que par une formation politique qui les perçoit comme compatibles avec son idéologie et qui dispose d'une base électorale prête à les soutenir. Ce parti-là, c'est la Nouvelle Démocratie - un parti à la fois libéral et social, qui croit en une Grèce plus compétitive, moins étatiste et moins bureaucratique.


J. C. - En juin dernier, Georges Papandréou vous a proposé de participer à un gouvernement de coalition. Pourquoi ce projet n'a-t-il pas abouti ?


A. S. - Pour être précis, il me l'a proposé le matin et a retiré sa proposition l'après-midi. Ce n'est pas moi qui ai refusé. C'est le Pasok qui s'y est opposé. De mon côté, j'avais immédiatement dit oui, à condition que Papandréou démissionne de la présidence du gouvernement (12) - ce qu'il avait accepté. J'avais aussi demandé de renégocier en commun avec la Troïka le programme d'alignement budgétaire sur certains points cruciaux. Au cours de la courte discussion que nous avons eue, nous sommes tombés d'accord sur tout. Mais, manifestement, son parti n'était pas prêt à se lancer dans l'aventure.


J. C. - En juin dernier, des cohortes d'« indignés » ont défilé dans les rues d'Athènes et de nombreuses villes grecques pour conspuer la classe politique, de droite comme de gauche. Faut-il, selon vous, changer le système politique et comment ?


A. S. - Le système est indéniablement usé et il est temps de le rénover jusque dans ses fondements. Je ne parle pas de changements pour faire joli. Je parle d'une rupture radicale et de la mise en place de nouvelles institutions politiques. Nous avons, entre autres mesures, proposé de : 1) promulguer une nouvelle loi électorale afin de mettre fin au règne de l'« argent politique », c'est-à-dire du financement illégal des hommes politiques ; 2) élargir les prérogatives du président de la République ; 3) décréter l'incompatibilité entre les fonctions de député et de ministre, pour que soit opérée une séparation complète entre les pouvoirs exécutif et législatif et pour que les députés puissent se consacrer pleinement à l'élaboration des lois et à leurs circonscriptions ; 4) décentraliser les pouvoirs et les compétences afin de casser la bureaucratie et d'améliorer les contrôles au sein de l'administration ; 5) renforcer l'indépendance du pouvoir judiciaire et accélérer la marche de la justice (les affaires devraient être jugées en moins d'un an, contre dix aujourd'hui) ; 6) revoir la législation sur les autorités indépendantes (pour limiter les risques d'arbitraire) et les organisations non gouvernementales (pour rétablir la transparence) ; 7) modifier le droit du travail et le système de sécurité sociale, dont il faut assurer la pérennité ; 8) s'attaquer, par des actions ciblées, à la corruption et à la criminalité ; 9) changer de modèle économique, et plus spécifiquement encourager l'entreprenariat au moyen d'incitations fiscales et de subventions. Notre programme vise à promouvoir l'entreprise, l'esprit d'ouverture, la transparence, la méritocratie, le soutien aux classes moyennes, l'égalité des chances, la confiance des citoyens en l'État et celle des jeunes envers leur patrie. Les indignés fustigent l'ensemble du personnel politique. Mais tout le monde ne doit pas être mis dans le même sac. On reproche à la Nouvelle Démocratie son manque d'audace. Ce qu'on reproche au Pasok est bien plus grave : on l'accuse d'avoir trompé les gens.


J. C. - Le 21 juillet 2011, les chefs d'État des pays membres de la zone euro ont adopté un plan de sauvetage pour la Grèce. Ce plan est-il, à votre avis, suffisant ? D'une manière générale, comment jugez-vous l'attitude de l'Union européenne depuis le début de la crise qui a frappé votre pays ?


A. S. - Ce plan comporte à l'évidence des points positifs : l'Europe a garanti le paiement des obligations grecques qui arrivaient à maturation jusqu'en 2020 et les taux auxquels la Grèce emprunte sur le marché sont en train de reculer sensiblement. Mais d'autres réactions sont plus critiquables. Comme vous le savez, certains pays européens (13) exigent des garanties. Comment peut-on demander à quelqu'un qui est dans le besoin de prêter de l'argent afin... qu'on lui accorde un emprunt ? C'est cela, la solidarité européenne ? Je vous avoue que cette approche « punitive » du problème grec m'inquiète. Il est clair que les gouvernements grecs successifs ont, pendant de longues années, accumulé de graves erreurs dans la gestion de l'économie. Il est tout aussi clair que la Grèce doit tout faire pour corriger ses erreurs. Mais, dès lors qu'elle se montre déterminée à surmonter ses difficultés, il faut l'aider et non lui imposer des conditions d'emprunt qui l'empêchent de relever la tête et l'enfoncent davantage. C'est malheureusement ce qui se passe aujourd'hui. Nous sommes prisonniers d'un cercle vicieux, la récession aggravant la récession et les déficits creusant les déficits. En octobre 2009, après des décennies d'impéritie, le déficit atteignait 115 % du PIB. Or le « plan de sauvetage » de l'an dernier prévoit de faire passer ce déficit à 148 % du PIB ! Ce qui nous a plombés, ce ne sont pas les années de « mauvaise gestion » mais les dix-huit mois d'« assainissement » ! Je vous rappelle que ces conditions draconiennes sont imposées à une population dont le taux de chômage avoisine les 20 % (45 % chez les jeunes), à un pays qui voit ses entreprises fermer les unes après les autres (le tiers des PME a déjà mis la clé sous la porte) ; bref, à un peuple soumis à de très douloureux sacrifices et qui demande, au moins, des raisons d'espérer. Nous sommes prêts à rectifier tout ce qui fonctionne mal dans notre pays, à changer tout de fond en comble, mais il faut qu'une lumière soit visible au bout du tunnel. Sinon, tous nos efforts seront vains et rien ne pourra éviter la catastrophe.


J. C. - La crise de la dette ne concerne pas uniquement la Grèce mais la zone euro tout entière. Là encore, les décisions vous semblent-elles à la hauteur des enjeux ?


A. S. - Tout ce qui a été décidé jusqu'à présent est insuffisant. Tôt ou tard, il faudra adopter les euro-obligations. Malgré les réticences des uns ou des autres, l'idée fait son chemin. En attendant, il faut renforcer le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Pour l'instant, il ne peut pas intervenir sur le marché secondaire avec un arsenal aussi faible alors que les dettes de l'Espagne et de l'Italie sont cinq fois plus élevées que les liquidités dont il dispose. Quiconque est attaché à l'idéal des pères fondateurs de l'Europe ne peut accepter de voir ce grand rêve se fracasser sur les événements et céder à la pression des spéculateurs. En tant que partisan de l'économie de marché, je connais bien la distinction entre la libre entreprise et la spéculation, entre la création de richesse et le vol, entre le développement durable et la « bulle ». Je veux une économie européenne plus puissante face aux attaques de ceux qui ont juré sa perte, plus résistante à leurs attaques. Je crains que nous en soyons encore loin.


J. C. - Quelle politique économique et budgétaire proposez-vous pour sortir la Grèce de l'ornière ?


A. S. - Nous préconisons une stratégie combinée qui s'attaque à la crise sur tous les fronts et crée une synergie entre les différentes mesures : - la réduction des gaspillages publics ; - des mesures qui ne coûtent rien aux contribuables, qui renforcent l'économie et qui, du même coup, combattent la récession (conventions de concession d'infrastructures ou de travaux publics, partenariats public-privé, etc.) ; - la baisse des taux d'imposition afin de favoriser la relance. Parallèlement, le système fiscal sera réformé et la fraude fiscale combattue ; - des mesures visant à compenser les pertes que pourrait créer, dans un premier temps, la baisse des taux d'imposition ; - la mise en valeur du patrimoine public. Toutes ces mesures ont fait l'objet d'une évaluation détaillée. L'idée est de lutter à la fois contre les déficits et la récession, dans l'espoir que la reprise permette de dégager non seulement des excédents primaires, mais également d'aboutir à un budget équilibré. Comme je crois l'avoir amplement démontré, la politique économique suivie par le gouvernement Papandréou a échoué dans les grandes largeurs. Il est temps d'actionner un plan B si l'on veut avoir encore une chance d'inverser le cours des choses.


J. C. - On dit que l'évasion fiscale est le « sport national » grec. La TVA, notamment, n'est que très rarement versée par les consommateurs. Comment lutter contre ce fléau ?


A. S. - Pour combattre la fraude fiscale, il faut agir sur trois leviers : 1) augmenter le « coût » de la fraude, c'est-à-dire imposer aux fraudeurs de lourdes sanctions et leur faire comprendre qu'ils ne passeront pas à travers les mailles du filet ; 2) ôter aux contribuables des raisons de frauder : pour cela, il faut diminuer les taux d'imposition, afin que tous sachent qu'ils peuvent survivre sans avoir besoin de voler ; 3) rendre le système plus « objectif » en réduisant au maximum les contacts entre le contribuable et l'agent du fisc. C'est ainsi qu'on limitera les possibilités d'« échanges » et, du même coup, la corruption. Dans ce cas aussi, une stratégie combinée peut produire de meilleurs résultats qu'une approche unilatérale, qui ne jouerait que sur la peur de la sanction. En ce moment, un grand nombre de contribuables n'ont tout simplement plus les moyens de payer leurs impôts ; ils ne s'en sortent pas. Quant aux entreprises, taxées à plus de 50 % de leur chiffre d'affaires, leur situation est intenable : elles n'ont pas d'autre solution que de frauder ou de s'expatrier dans des pays voisins où les taux sont bien inférieurs. Vous savez ce qu'on dit : il est facile d'arrêter les fraudeurs quand ils sont peu nombreux. Quand ils sont nombreux, on ne peut pas faire grand-chose. Et, quand ils partent pour l'étranger, on ne peut rien faire du tout...


J. C. - L'Église orthodoxe grecque, qui possède pourtant un immense patrimoine immobilier, n'est assujettie à aucun impôt (14). Les armateurs jouissent, eux aussi, d'une exonération totale. Comment remédier à ces anomalies ?


A. S. - Le problème, c'est que la majeure partie de ce patrimoine est laissée à l'abandon. Tant qu'il est bloqué et inexploité, il ne produit ni revenus ni plus-values et ne peut donc être taxé. Si l'État grec tentait de le confisquer, les propriétaires saisiraient les tribunaux européens et obtiendraient gain de cause. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé dans les années 1980 (15). Ce qu'il faut, c'est un cadre législatif qui permette - et qui impose - la mise en valeur de l'ensemble du patrimoine immobilier de l'Église et des monastères. Il sera alors possible de le taxer, en tenant compte naturellement des oeuvres humanitaires et spirituelles de l'Église, comme cela se pratique dans tous les pays du monde. Sans oublier le patrimoine de l'État, qui est de loin le plus important. Quant aux armateurs, ils exercent leurs activités en dehors de la Grèce. Nous souhaitons les faire venir chez nous en leur offrant des possibilités d'investir, chose que l'État grec n'a pas réussi à faire.


J. C. - La Grèce devrait-elle abandonner l'euro et revenir à la drachme ?


A. S. - C'est totalement exclu.


J. C. - Vous connaissez Georges Papandréou depuis l'époque où vous fréquentiez la même université américaine. Pouvez-vous nous dire quelles sont ses qualités et quels sont ses défauts ?


A. S. - L'une de ses grandes qualités est de dire ce qu'il croit. L'un de ses défauts majeurs consiste en exactement l'inverse : il croit en ce qu'il dit. Tout jeune déjà, Georges était à la recherche d'une doctrine dans laquelle il pourrait puiser sa force. C'est plutôt une vertu pour un homme politique. Le problème, c'est qu'il reste accroché à des idées fixes qui datent des années 1970.


J. C. - À quoi ressemble, selon vous, l'homme politique idéal ?


A. S. - J'ai bien réfléchi à la question. L'homme politique qui ne croit en rien est, en fait, un cynique. À l'inverse, l'homme politique qui croit en des valeurs révolues est un rêveur. Le bon politique doit chercher à concilier les idées qui le font avancer et la réalité qu'il vit au quotidien. L'absence d'idéalisme le rendrait dangereux, l'absence de réalisme inutile. Cet équilibre aristotélicien a été le secret de tous les grands dirigeants. Georges a de fortes convictions, ce qui est incontestablement à son honneur. Mais il a du mal à les faire coïncider avec le réel.


J. C. - Quel est le leader européen dont vous vous sentez le plus proche ?


A. S. - J'ai des relations amicales avec plusieurs d'entre eux, mais celui dont je me sens le plus proche est sans doute Enda Kenny, le premier ministre d'Irlande. Il comprend, lui aussi, que la réduction des déficits et de la dette passe nécessairement par la relance de l'économie et le maintien de la cohésion sociale. D'autres dirigeants européens sont arrivés à la même conclusion par des cheminements différents. Quelle que soit son issue, la crise grecque constituera une source d'enseignements précieuse sur ce qui doit et ce qui ne doit pas être fait. J'ai à coeur de partager cette expérience avec mes collègues européens, même si des désaccords ont existé entre nous au début. Nous avons tous à y gagner et j'espère que nous sortirons grandis de cette épreuve, en tant que responsables politiques mais aussi en tant qu'Européens.


J. C. - Êtes-vous partisan d'une « gouvernance économique » de la zone euro ?


A. S. - Il ne peut y avoir de gouvernance économique sans unification politique. Et il ne peut y avoir d'unification politique sans un budget communautaire conséquent. Avec un budget qui oscille autour de 1 % du PIB européen, on est loin du compte. Déjà, en 1977, la commission MacDougall (16) avait préconisé d'y consacrer 5 % du PIB. Alors que le budget fédéral des États-Unis dépasse les 20 %. Compte tenu des difficultés actuelles, une telle augmentation n'est évidemment pas à l'ordre du jour. Mais comment des États qui refusent de s'unifier sur le plan politique pourraient-ils se doter d'une « gouvernance économique » ? Sur le fond, je n'ai aucune objection : coordonner nos politiques pour assainir nos économies, qui peut être contre ? Mais restera-t-il des marges de manoeuvre aux États ? Chaque pays pourra-t-il faire valoir ses avantages spécifiques ? La « gouvernance économique » ne risque-t-elle pas de nous ligoter dans une camisole de force ? Dans quelle mesure est-elle compatible avec le principe de subsidiarité selon lequel les décisions doivent être prises aussi près que possible de la société et des citoyens ? Ce sont là des questions qui, je crois, méritent une réponse.


J. C. - En France, le débat sur la « règle d'or » fait rage. Faut-il inscrire dans la Constitution grecque des dispositions prévoyant le retour à l'équilibre budgétaire ?


A. S. - Le retour à l'équilibre doit être une priorité politique et non un impératif constitutionnel. Si une règle est imposée par les institutions sans être adoptée par le législateur, elle peut être contournée et violée sous des milliers de prétextes. Plus les rigidités et les distorsions d'une économie sont nombreuses, moins elle sera compétitive à long terme. Pensez à ce qui s'est passé avec le Pacte européen de stabilité et de développement. Il a suffi que quelques grands pays s'en détournent pour qu'il soit vidé de sa substance. N'importe quel économiste vous dira que des règles trop strictes engendrent des rigidités et des distorsions. Les hommes politiques doivent assumer leurs responsabilités sans se lier les mains pour l'avenir.


J. C. - On observe, depuis plusieurs mois, une forte émigration de jeunes Grecs qui partent pour l'étranger à la recherche d'un emploi. La Grèce ne risque-t-elle pas de perdre les meilleurs éléments de sa jeunesse, comme ce fut le cas durant les années 1960 ?


A. S. - Vous avez absolument raison. Au début des années 1960, c'étaient des ouvriers sans qualification qui s'en allaient ; aujourd'hui, ce sont des personnes instruites et expérimentées, des professionnels compétents ainsi que de jeunes diplômés. Nous sommes confrontés à la perte d'un précieux capital humain, ce qui est très inquiétant pour notre pays.


J. C. - Concomitamment, votre pays fait face à un afflux massif d'immigrés clandestins, ce qui tend à exacerber les sentiments xénophobes au sein de la population. Quels seraient les grands axes de votre politique migratoire si vous étiez au pouvoir ?


A. S. - Ils seraient au nombre de trois. D'abord, il faut mettre fin à l'invasion des clandestins, car c'est bien d'invasion qu'il s'agit. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur l'agence européenne Frontex qui exerce une mission de surveillance aux frontières gréco-turques. Ensuite, nous devons nous efforcer d'incorporer les immigrés que la société grecque peut intégrer parce que aucune société ne peut intégrer un nombre infini d'immigrés. Enfin, il faut mettre en place, en collaboration avec nos partenaires européens (et avec les pays d'origine), une politique de rapatriement systématique. Espérons que, de cette façon, la Turquie cessera de faciliter le passage sur son territoire des clandestins qui souhaitent rallier l'Union européenne. La plupart d'entre eux franchissent la frontière et se retrouvent piégés en Grèce.


J. C. - Vous proposez le recours à des élections anticipées (17). Ne pensez-vous pas toutefois que la stabilité politique constitue un atout pour votre pays ?


A. S. - Mais le problème, c'est qu'il n'existe pas de stabilité politique. Le gouvernement prend, sans cesse, des engagements qu'il ne peut tenir. Il annonce des choses qui sont irréalisables ou qu'il n'est pas en mesure de mettre en oeuvre. Le résultat est une instabilité globale, qui paralyse l'économie et alimente l'exaspération sociale. Cette bombe à retardement doit être désamorcée avant qu'elle n'explose.

Notes :

(1) Voir notamment : Michel Godet, « Vive le modèle allemand ! Sortir la Grèce de la zone euro et réduire la dette publique », Le Monde, 22 septembre 2011.
(2) Réduction du nombre des fonctionnaires, baisse de leur rémunération d'environ 20 %, hausse de la TVA et taxe exceptionnelle sur le foncier.
(3) Le nombre de suicides, déjà en hausse en 2009 de 18 % par rapport à 2007, aurait doublé en 2010. Voir : « Grèce : la grande dépression », Le Monde, 23 juin 2011.
(4) Selon l'Agence grecque de la statistique, le chômage atteignait 16,6 % en mai 2011, soit une progression de 4,6 % sur les douze derniers mois.
(5) Le nouveau ministre des Finances Evangélos Vénizélos a déclaré que le recul de l'activité économique en 2011 n'atteindra pas comme prévu 3,5 % mais pourrait dépasser 4,5 %, soit le niveau de la récession en 2010. Voir : Le Monde, 4-5 septembre 2011.
(6) Le 4 octobre 2009, le Pasok remporte les élections législatives avec 160 sièges sur 300 et 43,92 % des voix, battant ainsi le parti de la Nouvelle Démocratie (droite libérale) du premier ministre sortant Costas Caramanlis.
(7) Le Pasok et la Nouvelle Démocratie, qui aux dernières élections législatives avaient obtenu ensemble environ 80 % des suffrages exprimés, ne totaliseraient aujourd'hui - selon une série de sondages réalisés au cours de l'été 2011 - qu'à peine la moitié de ce poids électoral.
(8) Antonis Samaras, ministre de la Culture du gouvernement sortant, est élu, le 29 novembre 2009, président de la Nouvelle Démocratie par un collège électoral de 700 000 personnes formé de militants et de sympathisants.
(9) La Grèce a pu entrer in extremis dans la zone euro le 1er janvier 2001 grâce à la politique d'austérité pratiquée par le premier ministre Costas Simitis (Pasok) et aussi - semble-t-il - à une présentation erronée des statistiques économiques.
(10) La « comptabilité créative » est une pratique à la limite de la légalité qui consiste à présenter les comptes d'une entreprise - ou d'un État - de manière flatteuse.
(11) La Nouvelle Démocratie a gouverné de 1974 (après la chute de la dictature militaire) à 1981, de 1990 à 1993 puis de 2004 à 2009. Le Pasok a été au pouvoir de 1981 à 1989, de 1993 à 2004 et à nouveau depuis 2009.
(12) Le premier ministre Georges Papandréou a proposé, le 15 juin 2011, à Antonis Samaras que la Nouvelle Démocratie participe à son gouvernement. Antonis Samaras a accepté cette proposition à condition que le nouveau gouvernement soit dirigé par un nouveau premier ministre désigné d'un commun accord. Georges Papandréou, après avoir accepté dans un premier temps la demande du président de la Nouvelle Démocratie, a retiré son offre quelques heures plus tard au motif que ce dernier avait rendu publiques leurs négociations non encore finalisées. Deux jours plus tard, Georges Papandréou a remanié son gouvernement - composé uniquement de ministres membres du Pasok -, et Evangélos Vénizélos a remplacé au ministère des Finances Georges Papaconstantinou.
(13) La Finlande, qui ne participe qu'à hauteur de 2 % à l'aide de 158,6 milliards d'euros annoncée le 21 juillet 2011 en faveur de la Grèce, a exigé d'Athènes un accord qui prévoit le principe du versement d'une caution financière ou matérielle en échange de sa contribution. D'autres pays comme l'Autriche, la Slovaquie et les Pays-Bas souhaiteraient obtenir le même avantage (Le Monde, 31 août 2011).
(14) Voir : « L'argent tabou de l'Église grecque », Le Monde, 21 septembre 2011.
(15) Dans les années 1980, plusieurs monastères grecs ont saisi la Cour européenne des droits de l'homme pour faire sanctionner les atteintes à leur patrimoine par l'État hellénique et ont obtenu satisfaction. Voir notamment : CEDH, Les Saints Monastères c. Grèce, 21 novembre 1994.
(16) La Commission MacDougall, mise en place par Jacques Delors en 1977, a engagé une réflexion sur l'unification politique et monétaire de l'Europe.
(17) Georges Papandréou, qui ne dispose plus que de 2 ou 3 voix de majorité, entend gouverner jusqu'au terme de la législature prévue à l'automne 2013. Tous les partis de l'opposition, et au premier rang la Nouvelle Démocratie, réclament avec force des élections anticipées. À en croire les sondages, les Grecs n'en veulent pas. Il n'est pas exclu que le gouvernement - ainsi qu'il l'a laissé entendre au début de l'été - procède prochainement à un référendum pour demander aux électeurs d'approuver une réforme de l'État ou encore le maintien de la Grèce dans la zone euro.