Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


MOYEN-ORIENT: LA STRATEGIE DE LA MAISON BLANCHE
Entretien avec Dennis ROSS
Diplomate américain.
conduit par
Dan RAVIV
Correspondant de la radio CBS à Washington, ancien correspondant à Londres et au Moyen-Orient. et la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Monsieur Ross, 2012 est l'année de l'élection présidentielle aux États-Unis. Sera-t-elle également décisive pour ce qui concerne le dossier de la nucléarisation de l'Iran ?

Dennis Ross - Ce qui est sûr, c'est que ce dossier constitue une préoccupation majeure de l'administration actuelle depuis le premier jour. Lors de sa première année de mandat, le président Obama a eu de nombreuses rencontres et discussions téléphoniques avec le président russe Dmitri Medvedev et son homologue chinois Hu Jintao. Chaque fois, l'Iran était au centre des débats. Le président a parfaitement compris qu'il était urgent de tout faire pour modifier l'attitude de Téhéran. C'est pourquoi il a essayé d'engager un dialogue direct avec les autorités iraniennes. Hélas, cet effort s'est révélé infructueux... Mais il n'aura pas été vain : chacun a pu constater la bonne volonté américaine et l'obstination iranienne. Il est d'autant plus facile, désormais, de mobiliser la communauté internationale pour mettre Téhéran sous pression.
Aucun pays ne veut voir l'Iran se doter de l'arme nucléaire. Aussi longtemps que les Iraniens n'auront pas pris de mesures tangibles visant à montrer qu'ils sont prêts à se contenter du nucléaire civil et qu'ils acceptent la mise en place de pare-feu infranchissables qui les empêcheront d'accéder au nucléaire militaire, la pression doit continuer de croître. Les Iraniens doivent comprendre que l'approche diplomatique ne durera pas éternellement et que la communauté internationale dans son ensemble n'a nullement l'intention de prolonger indéfiniment des négociations dont Téhéran profite pour approfondir ses ambitions nucléaires. Les négociations offrent aux Iraniens une porte de sortie qui leur permet de sauver la face, mais ils doivent accepter nos exigences ou en souffrir les conséquences.

P. I. - La tension autour du programme nucléaire iranien est plus palpable que jamais. Sur quel aspect de la crise la communauté internationale doit-elle concentrer prioritairement son attention ?

D. R. - L'élément le plus important, en ce moment, c'est la façon dont les Israéliens perçoivent la situation. Ils ont l'impression que si rien n'est fait rapidement, ils ne pourront plus faire jouer l'option d'une intervention militaire. Pour une raison simple : une fois que l'Iran sera doté de l'arme nucléaire, Israël ne pourra plus l'attaquer, de crainte de subir des représailles atomiques...
Il faut bien comprendre que, aux yeux d'Israël, le programme nucléaire iranien représente une menace existentielle. Autrement dit : les Israéliens estiment que si l'Iran obtient la maîtrise du nucléaire militaire, leur existence même sera en grand danger. Comment, dans ces conditions, ne pas prendre très au sérieux l'éventualité d'une intervention militaire israélienne visant à détruire le programme nucléaire de l'Iran avant qu'il ne soit trop tard ?

P. I. - N'est-ce pas un discours que l'on entend depuis plusieurs années ?

D. R. - Vous avez raison. Ce sentiment n'est pas nouveau. Je tiens cependant à souligner que, en 2009-2010, les Israéliens ont mis un bémol à leur inquiétude : ils semblaient reconnaître que nous parvenions à perturber le développement du programme iranien grâce aux sanctions sur les technologies duales (c'est-à-dire celles susceptibles d'avoir un usage aussi bien civil que militaire). Les sanctions ont, en effet, de nombreuses dimensions. La plupart des gens ne voient dans les sanctions qu'un ensemble de pressions économiques ; mais ce n'est qu'un élément parmi d'autres. Les mesures portant sur les technologies duales ont limité la capacité de l'Iran à produire des centrifugeuses de dernière génération. Téhéran a besoin de pouvoir développer ces centrifugeuses en fibre de carbone. Pour y parvenir, les Iraniens doivent importer les matériaux nécessaires. Ils ont également besoin de machines de haute précision - des machines qu'ils ne peuvent pas acquérir non plus, toujours du fait des sanctions. Or ces machines, ils ne peuvent pas les construire eux-mêmes...

P. I. - Vous semblez sûr de vous en ce qui concerne l'efficacité des sanctions ; mais l'expérience montre que ces mesures peuvent être contournées par des filières clandestines. À l'heure où nous parlons, les Iraniens ont peut-être déjà réussi à obtenir les divers éléments que vous évoquez...

D. R. - Si c'était le cas, ils seraient en train de produire les équipements dont ils ont besoin... Or ils essaient, depuis maintenant dix ans, de construire des centrifugeuses qui n'explosent pas toutes seules, et ils n'y parviennent pas. Je ne pense pas que leurs échecs en la matière s'expliquent uniquement par leurs lacunes scientifiques et techniques. Ils ont, aussi, des difficultés à acquérir les matériaux indispensables. Nous avons réussi, dans une certaine mesure, à perturber leur programme. Il n'empêche que, malgré ces complications, les Iraniens continuent de faire des progrès...

P. I. - Le gouvernement israélien fait tout ce qu'il peut pour internationaliser la question. Il souligne que son pays n'est pas le seul qui serait menacé par un Iran nucléarisé. Estimez-vous que les Israéliens ont réussi à convaincre le reste du monde ?

D. R. - Il est clair qu'Israël préfère jouer « le monde contre l'Iran » plutôt qu'« Israël contre l'Iran ». D'ailleurs, plus Israël se montre impatient de passer à l'acte, plus les autres acteurs ont tendance à se mobiliser pour faire aboutir la voie diplomatique. On dit souvent que lorsque les Israéliens souhaitent passer à l'action, ils n'ont pas pour habitude de l'annoncer !

P. I. - Voulez-vous dire que s'ils en parlent autant, c'est parce qu'ils ne lanceront probablement pas d'opération ?

D. R. - C'est ce que l'Histoire nous enseigne souvent. Mais l'Histoire ne se répète pas toujours... Fondamentalement, je pense que l'activisme israélien sur la scène internationale répond à deux objectifs principaux. Le premier, et le plus important, est d'inciter les acteurs internationaux à faire monter la pression sur Téhéran. Le second est de préparer le monde à une éventuelle intervention : si Israël finit par passer à l'attaque, personne n'en sera surpris.

P. I. - Êtes-vous impressionné par la manière dont Israël gère cette crise ?

D. R. - Le fait est que la pression imposée aujourd'hui à l'Iran aurait été difficile à imaginer il y a quelque temps. L'Union européenne a pris la décision de ne plus acheter de brut iranien - une décision que nombre d'observateurs jugeaient impossible. Une telle décision n'a pu être prise que parce qu'on redoute un éventuel recours à la force en cas d'absence de percée diplomatique. De ce point de vue, on peut considérer que les démarches israéliennes ont été couronnées de succès.

P. I. - En public, les représentants iraniens insistent sur le fait que leur programme nucléaire ne comporte pas de dimension militaire. Est-il possible que notre perception actuelle soit erronée ? Les États-Unis ne surestiment-ils pas le risque que l'Iran se dote de la bombe ?

D. R. - Dois-je vous rappeler que six résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU demandent l'arrêt des activités nucléaires de l'Iran, de même que onze résolutions du Conseil des gouverneurs de l'AIEA ? Avant son voyage à Téhéran en mai de cette année, le directeur général de l'AIEA a souligné de manière tout à fait explicite 1) que l'Iran ne coopère pas et 2) que Téhéran se refuse à apporter la preuve que son programme nucléaire ne comporte pas de dimension militaire. Vous le voyez : l'« acte d'accusation » visant l'Iran provient de l'AIEA, pas des États-Unis. Le contexte est tout à fait différent de celui de 2003, avant l'invasion de l'Irak. À l'époque, c'étaient les Américains qui menaient la charge. Le contraste est saisissant.
Par surcroît, le gouvernement américain et ses homologues - y compris le gouvernement israélien - souhaitent trouver une issue non militaire à la crise. Ce qui n'était pas le cas il y a neuf ans. Mais l'Iran persiste à refuser la main tendue.

P. I. - Que se passerait-il si l'Iran finissait par accéder au rang de puissance nucléaire à dimension militaire ?

D. R. - Les pays voisins, en particulier l'Arabie saoudite, ont été très clairs : si l'Iran accède à l'arme nucléaire, ils développeront eux aussi des programmes nucléaires militaires. Une arme nucléaire iranienne signifie la nucléarisation du Moyen-Orient. Ce sera la fin du régime de non-prolifération...

P. I. - À ce propos, quel jugement portez-vous sur le Traité de non-prolifération (TNP) ? Israël n'a jamais signé ce traité, et l'Iran, qui l'a signé, est peut-être en train de le violer...

D. R. - Le TNP s'est révélé beaucoup plus efficace que prévu. Souvenez-vous de ce que Kennedy en disait à l'époque. En préparant le traité, qui fut finalement signé en 1968, il estimait que même si un tel texte entrait en vigueur, on arriverait à vingt-cinq puissances nucléaires en l'espace de dix ou vingt ans. Or nous n'en sommes aujourd'hui qu'à huit ou neuf. Les interdictions imposées ne sont pas parfaites, mais elles ont joué un rôle important. Leur remise en cause rendrait le monde beaucoup plus instable. Imaginez un Moyen-Orient largement nucléarisé : le risque d'un conflit nucléaire régional serait élevé. La logique de l'« équilibre de la terreur » qui prévalait durant la guerre froide ne s'appliquerait pas, car aucun pays n'aurait le sentiment qu'il pourrait se permettre de frapper en second. En outre, la multiplicité des conflits locaux augmente le risque de mauvais calculs. Tous les acteurs en présence sont prêts à démarrer au quart de tour ! Nous sommes potentiellement face à un nouveau « août 1914 », mais gonflé aux stéroïdes. Un scénario d'attaques en cascade serait très difficile à enrayer.

P. I. - Le président Obama a abordé ces questions lors de son discours devant le lobby de l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), en mars. Dans quelle mesure ses conclusions sur le programme nucléaire iranien sont-elles liées au rapport privilégié que les États-Unis entretiennent avec Israël ?

D. R. - Relisez bien ce qu'il a dit : il se focalisait sur l'Iran, pas sur Israël. Littéralement, il a affirmé que même si l'Iran n'avait pas représenté une menace pour Israël, nous aurions tout de même été sérieusement préoccupés par le programme nucléaire de Téhéran dans la mesure où ce programme menace les intérêts vitaux de l'Amérique en matière de sécurité. Naturellement, le fait que la menace pèse également sur Israël ne fait que renforcer la volonté américaine de priver l'Iran de l'arme nucléaire.

P. I. - Parlons un peu de vous. Vous avez repris du service auprès du gouvernement américain en 2009. Quelle était votre mission  principale ? La paix entre Israéliens et Palestiniens était-elle votre préoccupation majeure ?

D. R. - Non. Je suis revenu dans l'administration, comme conseiller spécial auprès de la secrétaire d'État Hillary Clinton pour traiter des questions liées à l'Iran, à l'Irak, au golfe Persique et à l'Asie du Sud-Ouest. Pas pour travailler sur le conflit israélo-arabe.

P. I. - Votre mission a-t-elle évolué avec le temps ?

D. R. - Effectivement. Mes attributions ont changé lorsque je suis passé à la Maison Blanche, en juillet 2009. Le président m'a dit qu'il souhaitait que je continue de travailler sur l'Iran ; mais comme la question iranienne était liée à de nombreux autres dossiers, il avait besoin de quelqu'un qui puisse avoir un point de vue global, ce qui était mon cas.

P. I. - Doit-on comprendre que le président a été déçu des réactions qui ont suivi son discours du Caire, début 2009 - dans lequel il s'est adressé à l'ensemble du monde musulman, y compris à l'Iran, pour proposer un nouveau dialogue -, et qu'il souhaitait relancer le dialogue avec le monde musulman ?

D. R. - Il n'a pas présenté les choses ainsi. En fait, dans le premier semestre 2009, alors que je travaillais au département d'État, j'ai participé à de nombreuses discussions tenues à la Maison Blanche. Ces conversations étaient largement consacrées à l'Iran, mais d'autres dossiers pouvaient être abordés. Je proposais des analyses qui liaient ces questions à l'Iran ou qui montraient comment le cas iranien pouvait influencer le contexte régional. Le président s'est alors rendu compte qu'il ne disposait de personne qui ait une telle approche de l'imbrication des différents dossiers. C'est pour cette raison que j'ai quitté le département d'État. Lorsque le président vous appelle à ses côtés, vous acceptez sans discuter.

P. I. - Quel jugement portez-vous sur son fameux discours du Caire ?

D. R. - Ce fut une tentative précoce visant à évoquer le changement dans la région. Quand on relit ce que le président a dit ce jour-là sur les droits et les valeurs, on se rend compte qu'il a été, à bien des égards, un précurseur : il a, avant les autres, compris l'ampleur des bouleversements qui se sont produits par la suite. Soit dit en passant, je suis convaincu que lorsqu'il m'a demandé de venir travailler sur ces sujets, il avait déjà en tête que des changements importants pouvaient se produire dans cette partie du monde, et voulait savoir quel rôle l'Iran pourrait y tenir.

P. I. - Le président s'intéresse-t-il à la prévention du terrorisme par une approche de long terme - une approche qui passerait, en particulier, par la restauration de l'image de l'Amérique au Moyen-Orient ?

D. R. - Certainement. Il ne vise pas nécessairement à améliorer directement l'image des États-Unis mais, plutôt, à modifier l'atmosphère qui favorise l'anti-américanisme. Il ne fait nul doute que l'anti-américanisme, très répandu dans la région, aide des organisations comme Al-Qaïda à recruter.

P. I. - Alors que le premier mandat de Barack Obama approche de sa fin, quels sont les résultats de cette politique ?

D. R. - La guerre contre le terrorisme nous avait déjà permis de réduire très largement la capacité de nuisance d'Al-Qaïda ; l'élimination d'Oussama Ben Laden, dirigeant spirituel mais aussi opérationnel de cette organisation, a été pour elle un coup terrible.
En termes d'image, je ne pense pas que la perception de l'Amérique ait beaucoup évolué dans cette partie du monde. Cette perception est étroitement liée à toute une série de dossiers complexes. Il n'en demeure pas moins que l'attrait qu'exerçait Al-Qaïda a nettement diminué. Par surcroît, le printemps arabe a démontré que le changement n'était pas nécessairement un produit de la violence. Or la violence est précisément la marque de fabrique d'Al-Qaïda : tout le propos d'Oussama Ben Laden était qu'on ne pouvait rien obtenir sans violence. Le printemps arabe lui a donné tort d'une façon éclatante.

P. I. - Faut-il en conclure que les États-Unis ne devraient pas soutenir des mouvements rebelles armés au Moyen-Orient ? Vous semblez suggérer que notre intérêt serait plutôt de soutenir des groupes pacifiques dans la région...

D. R. - Tout à fait. En Syrie, l'opposition au régime d'Assad s'est efforcée de demeurer pacifique. La violence ne faisait pas partie des intentions premières de ce mouvement ; elle est une conséquence de la réaction du régime. Lorsqu'un gouvernement entre en guerre contre ses propres citoyens, il n'y a rien d'étonnant à ce que certains prennent les armes pour défendre la population. C'est ce qu'a fait l'Armée syrienne libre (la branche armée du mouvement de contestation). Ensuite, il est inévitable que de telles actions finissent par dépasser la simple protection des civils... Aujourd'hui, au vu des atrocités commises par le régime d'Assad, je pense qu'il ne serait pas critiquable de fournir des armes à l'opposition. Je souligne cependant qu'il est très important d'obtenir au préalable des engagements, de la part de ceux qui recevront des armes, quant à l'avenir de la Syrie : il faut qu'ils aient une vision globale, qu'ils mettent un terme au sectarisme et qu'ils prennent des mesures visant à prévenir toute vengeance sectaire.

P. I. - Qu'éprouvez-vous en voyant le régime d'Assad agir en toute impunité ? Revivons-nous l'écrasement de Hama qui, il y a trente ans, a fait entre vingt mille et trente mille victimes ?

D. R. - Je ne pense pas que les dirigeants syriens actuels s'en tireront à si bon compte. Mais pour cela, nous devons en faire plus. Premièrement, les pays arabes doivent maintenir leur pression sur Moscou. La position des Russes a évolué : ils sont désormais favorables à une assistance humanitaire au peuple syrien. Assistance que le régime Assad entrave. Moscou n'a pas encore accepté l'idée d'un changement de régime, mais la diplomatie russe a déjà exprimé des points de divergence avec Damas.
Deuxièmement, je pense que nous devons, avec d'autres, tendre la main aux alaouites afin de couper le pouvoir de sa base. Assad s'est transformé en chef de secte. Il présente sa survie comme la clé de la sauvegarde des alaouites. Nous devons leur dire qu'il n'y aura pas de vengeance de la part des sunnites. Assad n'est pas Kadhafi. Il ne quittera pas son palais pour mener un combat inconfortable dans la clandestinité.

P. I. - Vous pensez donc qu'il quittera simplement le pays, comme la plupart des dictateurs ?

D. R. - Oui. Il s'enfuira, ou il ne survivra pas.

P. I. - L'Arabie saoudite joue-t-elle un rôle de premier plan dans les principaux dossiers régionaux ?

D. R. - Bien sûr. Ne serait-ce que parce que Riyad est le régulateur du marché pétrolier. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir les déclarations du royaume. À la minute où l'Union européenne a annoncé le boycott du pétrole iranien, l'Arabie saoudite a dit : « Nous compenserons. Quelles que soient les quantités que vous achetiez à l'Iran, quelle que soit l'ampleur du boycott, nous ferons le nécessaire pour vous approvisionner. »

P. I. - C'est une attitude dont vous vous félicitez...

D. R. - Oui, absolument.

P. I. - Avez-vous joué un rôle en la matière ? Certains commentateurs ont affirmé que vous aviez demandé aux Saoudiens de subvenir aux besoins pétroliers de la Chine si Pékin finissait par se rallier aux sanctions visant l'Iran...

D. R. - Nous avons effectivement eu des discussions avec les Saoudiens sur les mesures à prendre pour infléchir le comportement de l'Iran. Riyad est profondément préoccupé par le programme nucléaire iranien, et c'est bien compréhensible. Il est naturel que l'Arabie saoudite réfléchisse à la meilleure manière de rassurer les autres puissances dans le cas où celles-ci décideraient de prendre des mesures destinées à affecter la principale source de revenus de Téhéran.
Concernant la Chine, un épisode est révélateur. Le premier ministre Wen Jiabao a effectué une visite de six jours dans la région en janvier. Et dans quels pays a-t-il passé ces six jours ? En Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Koweït. Il n'a pas mis les pieds en Iran. Mieux encore : c'est pendant ce déplacement qu'il a fait sa déclaration la plus ferme à ce jour contre une éventuelle nucléarisation de l'Iran. De mon point de vue, il s'agit d'un signal intéressant adressé à Téhéran...

P. I. - Voilà qui est encourageant...

D. R. - Tout à fait.

P. I. - Certains observateurs affirment que l'Arabie saoudite et les autres royaumes du golfe Persique ne verraient pas d'un mauvais oeil une frappe israélienne contre l'Iran. Partagez-vous cette analyse ?

D. R. - Honnêtement, je n'ai pas de réponse à cette question. Je pense que l'Iran fait tous les efforts possibles et imaginables pour sauver le régime de Bachar el-Assad - et cela, alors même que ce régime est perçu, dans la plupart des pays arabes, comme le massacreur de son propre peuple. Si vous faites aujourd'hui un sondage dans les opinions publiques arabes, l'épouvantail numéro un serait sans conteste Assad. Le régime iranien viendrait en deuxième position pour son soutien à Assad. Comme chacun le sait, Téhéran fournit des armes à Damas et bloque les communications Internet en Syrie...

P. I. - J'insiste : faut-il croire pour autant que les Arabes accueilleraient avec bienveillance une intervention militaire israélienne contre l'Iran ? Une telle perspective ne les effraie-t-elle pas ?

D. R. - Si, certainement. Mais il faut bien comprendre pourquoi l'attitude des Arabes envers l'Iran est si négative aujourd'hui : l'explication réside dans les prises de position et les actions de Téhéran qui sont de plus en plus perçues à travers le prisme sectaire (1). Je ne sais pas si une intervention israélienne serait applaudie. Mais je pense que les critiques resteraient superficielles.

P. I. - Est-il possible que le gouvernement et les services israéliens soient en train de nous manipuler en nous laissant croire qu'ils n'hésiteraient pas, si nécessaire, à frapper l'Iran ?

D. R. - Je ne pense pas. Les propos des dirigeants iraniens à l'encontre d'Israël sont réellement inquiétants : ils qualifient l'État hébreu de « tumeur cancéreuse » qui doit être éradiquée. Ils parlent de « rayer Israël de la carte ». Lors des défilés militaires, les missiles iraniens sont décorés de slogans qui proclament que ces missiles vont anéantir Israël. Et l'Iran se donne les moyens de réaliser cet objectif énoncé par ses dirigeants. Je vous ai dit tout à l'heure que la plupart des Israéliens perçoivent un Iran nucléarisé comme une menace existentielle ; eh bien, à la lumière de ces déclarations martiales, on peut les comprendre !
Par surcroît, Israël se définit comme le refuge du peuple juif. Et aucun premier ministre israélien ne permettra un deuxième Holocauste. Je ne pense donc pas qu'il y ait une quelconque manipulation. L'option militaire n'a pas la préférence des dirigeants israéliens ; mais sachant qu'ils auront peut-être à y recourir, je pense qu'ils se sont assurés qu'ils en avaient la capacité.

P. I. - Les États-Unis contribuent-ils à ces préparatifs militaires ?

D. R. - Si les Israéliens passent à l'action, ils le feront seuls. C'est inscrit dans leur nature profonde. Lorsqu'il s'agit de leur sécurité, ils ne sous-traitent pas. De plus, cette approche contribue à renforcer leur capacité de dissuasion dans la région. Ils tracent leurs propres lignes rouges, et il est clair aux yeux de tous les acteurs de la zone qu'Israël fera tout pour que ces lignes rouges soient respectées.

P. I. - L'armée israélienne a pourtant besoin d'équipements supplémentaires...

D. R. - C'est certain. À cet égard, je vous rappelle que tous les présidents américains ont dit clairement que les États-Unis se portaient garants de la sécurité d'Israël.  Le soutien que nous apportons à Israël sur le plan matériel est un engagement permanent de toutes les administrations américaines.

P. I. - Pour en revenir à la possibilité que les États-Unis soient manipulés, une question toute simple : les renseignements américains dépendent-ils de leurs homologues israéliens pour obtenir des informations sur le programme nucléaire iranien ?

D. R. - Une réponse toute simple : non !

P. I. - Vous qui êtes l'un des meilleurs spécialistes du dossier israélo-palestinien, comment percevez-vous les chances d'aboutir à une vraie paix entre les deux parties ?

D. R. - Les perspectives ne sont pas très prometteuses. Le fossé qui existe entre les dirigeants des deux camps - sur le plan psychologique autant que sur d'autres plans - est très profond. Mais ce gouffre ne concerne pas seulement les dirigeants. J'ai été frappé par un récent sondage qui montrait que 78 % des Israéliens étaient favorables à une solution dite « des deux États » similaire à l'initiative Clinton (qui donnerait aux Palestiniens la quasi-totalité de la Cisjordanie pré-1967 ainsi que les quartiers arabes de Jérusalem)... mais qu'une même proportion des sondés étaient persuadés qu'une telle solution ne verrait jamais le jour ! Et côté palestinien, le pessimisme est le même - dans des proportions peut-être légèrement inférieures.
Autre problème : les dirigeants israéliens et palestiniens ne disposent pas de canaux de communication efficaces entre eux et ne se rencontrent que très rarement.

P. I. - Quel est le principal point d'achoppement ?

D. R. - Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie, exige des conditions préalables à toute négociation que le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou n'acceptera jamais - comme la fin des constructions de logements pour les Juifs à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, ou encore la suppression des postes de contrôle sur les routes.

P. I. - Qu'est-ce qui explique cette position de Mahmoud Abbas ?

D. R. - Il pense peut-être que, dans tous les cas de figure, Netanyahou ne fera pas les efforts nécessaires pour aboutir à un accord ; dès lors, autant apparaître intransigeant ! Il est également possible qu'Abbas estime que, face à la montée en puissance des Frères musulmans, des négociations avec Israël seraient politiquement trop coûteuses. En tout état de cause, le processus politique est dans l'impasse.

P. I. - Croyez-vous que Netanyahou est vraiment favorable à cette solution « des deux États », ce qui impliquerait des retraits israéliens substantiels en Cisjordanie ?

D. R. - Oui. Je pense qu'il comprend que, au bout du compte, une telle solution serait dans l'intérêt d'Israël. Je crois qu'il est prêt à effectuer des concessions importantes, notamment en termes de retraits, pour y parvenir. Je ne saurais vous dire précisément ce qu'il pourrait accepter. Mais prenez les discours dans lesquels il a donné des indications sur les décisions douloureuses qu'Israël devrait prendre : il veut simplement que la sécurité d'Israël soit assurée. Le problème est qu'il n'existe aucun mécanisme qui permettrait aux deux parties de négocier sur ce type de questions.

P. I. - Des élections se tiendront, côté palestinien, a priori cette année ou l'année prochaine. Mahmoud Abbas a affirmé à plusieurs reprises qu'il ne se représenterait pas...

D. R. - Après lui, les Palestiniens se doteront d'un nouveau leader. De leur choix dépendra ce que j'appelle leur « identité future ». Dans ce contexte, il nous incombe d'apporter notre soutien aux forces favorables à une coexistence pacifique. Pour ce faire, nous devons montrer que l'occupation et les contraintes israéliennes s'allègent grâce à l'action de dirigeants comme Mahmoud Abbas et son premier ministre, Salam Fayyad. Il est très important de faire comprendre à la population que leur approche donne des résultats, à l'inverse de celle du Hamas. La récente résolution de l'affaire Guilad Shalit, qui a vu l'échange de mille prisonniers palestiniens contre un soldat israélien, ne visait pas, vous vous en doutez, à valider l'approche du Hamas ; mais, au final, le mouvement islamiste en est sorti renforcé. Malheureusement...
En tout cas, si les élections palestiniennes étaient les premières au Moyen-Orient à ne pas être remportées par les islamistes, une nouvelle étape serait franchie.

P. I. - Concrètement, comment est-il possible de soutenir les forces favorables à la paix ?

D. R. - Plusieurs mesures sont possibles. Autoriser beaucoup plus d'activités économiques palestiniennes dans les zones C (où existent des implantations israéliennes et où patrouille l'armée israélienne) qui constituent 60 % de la Cisjordanie. Augmenter drastiquement la présence policière palestinienne dans les zones B (où la responsabilité pour le maintien de la sécurité incombe aux Israéliens mais où l'administration est palestinienne). S'accorder sur un ensemble de critères sécuritaires qui, s'ils étaient remplis, aboutiraient à la fin des incursions israéliennes dans les zones A (les villes entièrement gérées par les Palestiniens). Au final, une telle approche montrerait que le contrôle israélien se restreint et que l'occupation régresse. Il est vrai que de telles mesures ne provoqueraient pas nécessairement une percée sur le plan politique, mais elles modifieraient la dynamique et feraient certainement évoluer les dispositions psychologiques des différents acteurs.

P. I. - Les prochaines élections palestiniennes auraient alors plus de chances de déboucher sur une issue conforme à vos attentes...

D. R. - À tout le moins, ces élections verraient plus de candidats capables de montrer que la non-violence donne des résultats. Je dirais aussi aux Palestiniens que si les Israéliens prennent de telles mesures, le principe de réciprocité doit prévaloir. Que peuvent faire les Palestiniens qui intéresse Israël ? En premier lieu, mettre fin aux plaintes qu'ils déposent auprès des Nations unies, et qui visent à mettre Israël en difficulté. Cependant, même si les Palestiniens ne font pas cet effort, je pense qu'il est dans l'intérêt d'Israël d'adopter la démarche que j'ai décrite.

P. I. - Vous conseillez à Israël de soutenir les Palestiniens partisans de la non-violence. Quid de l'Amérique et de l'Europe ? Que peuvent-elles faire concrètement ?

D. R. - Les États-Unis et l'Union européenne doivent continuer de soutenir le processus politique. Des discussions préparatoires directes entre Israéliens et Palestiniens se sont tenues au mois de janvier en Jordanie, sous le patronage du Quartette (États-Unis, Russie, Union européenne et Nations unies). Elles n'ont pas repris depuis, mais elles méritent qu'on y consacre des efforts : il demeure essentiel de voir ce qu'il est possible de faire sur le plan politique. Même si les perspectives sont restreintes à court terme, il est opportun de modifier la dynamique des relations israélo-palestiniennes en produisant des changements sur le terrain. En d'autres termes : il faut voir quelles mesures peuvent être prises de part et d'autre, même si elles ne sont pas acquises au cours de négociations formelles. Comment pouvons-nous renforcer les « comportements vertueux » des deux côtés ? C'est ce que j'appelle l'« unilatéralisme coordonné ». Les États-Unis et l'Union européenne ont un rôle à y jouer.

P. I. - L'issue de l'élection présidentielle américaine de cette année aura-t-elle une influence sur les équilibres du Moyen-Orient, spécialement sur le conflit israélo-palestinien ou le programme nucléaire iranien ?

D. R. - Je pense que l'objectif du président Obama sur l'Iran est la prévention, pas l'endiguement : il s'agit d'empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire et non pas de limiter les effets d'une nucléarisation de ce pays. Et je ne vois pas de divergence avec les Républicains sur ce point.
Concernant le processus de paix israélo-palestinien, je ne vois personne qui soit désireux de remettre soudain en question la dynamique que j'ai décrite. De toute façon, il est erroné de penser que nous sommes les principaux acteurs de la paix. Nous ne pouvons pas faire la paix à la place des Israéliens et des Palestiniens.

P. I. - Que pensez-vous des commentaires qui insinuent que, s'il est réélu, le « véritable Obama » apparaîtra lors de son second mandat, comme s'il n'avait pas donné toute sa réelle mesure jusqu'à présent ?

D. R. - Je n'adhère pas à ces prévisions. Barack Obama est un président extrêmement pragmatique. Et il décide lui-même de ses priorités. Non seulement au vu de ce qui est important, mais également en fonction des questions sur lesquelles il pense qu'il peut faire la différence. La question iranienne est incontournable parce que l'heure tourne. Pour ce qui est du conflit israélo-palestinien, je ne le vois pas se désengager. Il continuera à faire ce qu'il peut. Mais je n'imagine pas qu'il puisse changer radicalement et essayer de « renverser la table » alors que le contexte ne s'y prête pas. Ceux qui pensent qu'ils n'ont pas encore vu le « vrai Barack Obama » se fourvoient : il est là.

P. I. - Conseillez-vous toujours la Maison-Blanche ? Les informations selon lesquelles vous disposeriez d'un téléphone sécurisé dans votre bureau actuel sont-elles exactes ?

D. R. - Je n'ai pas de téléphone sécurisé. La Maison-Blanche s'enquiert-elle de mon point de vue ? Oui. Mais elle s'enquiert également du point de vue d'autres personnes qui ont quitté son service.

P. I. - Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez quitté la Maison Blanche ?

D. R. - Parce que j'avais promis à ma femme que si je retournais au gouvernement, je n'y resterais pas plus de deux ans. Le printemps arabe ayant éclaté alors que j'étais en poste, je suis resté un an de plus que prévu ; mais je voulais être fidèle à la parole que je lui avais donnée. C'est pourquoi je suis parti en décembre 2011.

P. I. - En mai dernier, François Hollande a remplacé Nicolas Sarkozy à la tête de la France. Quelles conséquences cette alternance aura-t-elle sur la politique américaine au Moyen-Orient et dans la région « AfPak » ?

D. R. - Je ne pense pas que la stratégie de la France dans cette région va connaître une transformation profonde. Sur l'Iran, en particulier, le président Hollande semble défendre la même approche que son prédécesseur. Personne ne veut voir l'Iran détenir l'arme nucléaire. Sur la zone Afghanistan-Pakistan, le nouveau locataire de l'Élysée a clairement dit qu'il avait l'intention de retirer les troupes combattantes françaises avant la fin de l'année. Mais, comme vous le savez, l'Otan dans son ensemble a opté pour une stratégie de désengagement progressif. Les effectifs de l'Alliance n'auront plus qu'un rôle de soutien, tandis que les forces afghanes prendront la tête des opérations. C'est pourquoi j'estime qu'il n'y a pas de grande différence entre la politique souhaitée par François Hollande et celle de l'Otan ou des États-Unis sur ce dossier.

(1) Les sunnites accusent notamment l'Iran de soutenir systématiquement les chiites là où ceux-ci apparaissent opposés aux sunnites, en particulier en Irak et à Bahreïn.
Notes :