Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


L'ALGERIE, LA FRANCE, L'ISLAM
Entretien avec Kamel DAOUD
Écrivain et journaliste algérien.016. l
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale. et Chahine BENABADJI
Journaliste indépendant, spécialiste de l'Algérie.
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Chahine Benabadji et Grégory Rayko - Le 5 juillet, l'Algérie a célébré le 55e anniversaire de son indépendance. Quel bilan tirez-vous de cette période ?


Kamel Daoud- Le regard d'un Algérien sur son propre pays est, traditionnellement, très sévère. Le sentiment qui prédomine, lorsqu'on se retourne sur ces cinquante-cinq années, c'est le désenchantement. Peut-être les Algériens attendaient-ils trop de l'indépendance acquise en 1962... Ce qui est sûr, c'est que, objectivement, nous n'avons pas réussi à fonder un État souverain, fort, développé, libre, capable d'apporter le bonheur à ses citoyens. La raison de cet échec, à mon sens, réside dans le mauvais départ que nous avons pris : d'entrée de jeu, l'Algérie a mis en place un État-nation total dirigé par un parti unique - système qui se perpétue à ce jour sous la forme d'un parti majoritaire. Sans doute aurions-nous dû commencer sur d'autres bases. J'ai écrit une chronique, il y a très longtemps, intitulée « Si nous avions eu Mandela plutôt que Ben Bella », en référence au premier président de la nation algérienne. J'y formulais le regret que - à la différence de ce qui s'est passé en Afrique du Sud qui, après la fin de l'apartheid, a laissé une large place à l'altérité, c'est-à-dire aux Blancs qui vivaient là, et s'est ouverte au monde -, notre décolonisation à nous ait reposé sur un repli identitaire et nationaliste.

C. B. et G. R. - Comment jugez-vous l'état actuel de votre pays ?

K. D. - Même s'il existe un pluralisme politique de façade, nous sommes toujours dans un système de parti unique. La « génération dorée » algérienne, celle qui a réussi, grâce au sacrifice des uns et à l'intelligence des autres, à assurer l'indépendance du pays, n'arrive pas à accepter qu'il y ait une transition. Psychologiquement et philosophiquement, elle refuse de mourir pour transmettre le pays à ceux qui devraient en hériter. C'est tout le paradoxe algérien : nous sommes un pays jeune gouverné par une caste très vieille qui n'arrive ni à concevoir l'avenir ni à réaliser qu'il faut peut-être lâcher les rênes. Il y a une attitude extraordinaire chez nos dirigeants qui consiste à dire : « Nous avons libéré ce pays, nous nous sommes sacrifiés pour lui, donc il nous appartient. » Le résultat, c'est une sorte de nécrose politique qui se manifeste par l'état sclérosé du régime, la montée sournoise de l'islamisme, le repli chauvin sur soi et toutes sortes de produits dérivés comme le « conflit » avec le Maroc (4).

C. B. et G. R. - Peut-on dire, dès lors, que le peuple algérien est la victime de ses dirigeants ?

K. D. - Je n'aime pas ce schéma classique qui consiste à dissocier le régime de la population. Selon moi, le régime est à la fois l'enfant et le père de la population, et vice versa. Le régime, c'est nous. Une certaine élite de gauche algérienne me reproche d'ailleurs de ne pas « victimiser » le peuple en chargeant le régime de tous les maux. Mais un régime ne repose pas sur du vide, il est assis sur une chaise, et cette chaise est sur le dos de certains. Il y a toujours du consentement dans l'essence et la définition même d'une dictature. Il y a une population qui consent, qui choisit cette forme de sécurité et de stabilité par défaut. Et puis, cette situation est due, aussi, à une tradition intellectuelle qu'il s'agit de dénoncer avec force.

C. B. et G. R. - À quelle tradition intellectuelle faites-vous allusion ?

K. D. - Nous avons développé une sorte de confort postcolonial, victimaire, qui consiste à pointer du doigt l'Occident pour ne pas assumer nos propres responsabilités. C'est une escroquerie. J'accuse les « pères » - devenus les grands-pères ! - du peuple d'avoir fait de l'histoire algérienne une rente de perpétuation ; et j'accuse une élite de gauche qui se fait leur complice en ressassant sans cesse notre passé. Un brillant universitaire oranais à qui je demandais pourquoi l'Algérie n'arrivait pas à sortir de l'Histoire m'a fourni une réponse tragique mais sincère : « Mais nous n'avons que ça ! » C'est-à-dire que nous n'avons pas les moyens de sortir de cet auto-apitoiement victimaire pour affronter l'universel.
L'état actuel de l'Algérie s'explique donc par cette tradition intellectuelle, mais aussi par le comportement d'un régime qui n'arrive pas à concevoir l'avenir et perpétue un roman national vieillissant et dépassé - et cela, j'insiste, avec le consentement d'une partie de la population. Ce consentement me rappelle cette très belle phrase de Michel Tournier : « Une prison, ce n'est pas seulement des barreaux, c'est aussi un toit. » En effet, lorsque vous êtes emprisonné, vous n'êtes pas seulement empêché de sortir : vous êtes aussi assuré d'avoir un toit au-dessus de votre tête...

C. B. et G. R. - Justement, est-ce cette espèce de servitude volontaire de la population qui a permis au régime de ne pas être emporté comme certains de ses voisins par la vague des printemps arabes ?

K. D. - Ce qui a permis à l'Algérie de ne pas subir le même sort que ses voisins, c'est avant tout le traumatisme des années 1990. Nous sommes sortis épuisés de dix années d'une guerre qui s'est déroulée dans le silence, le déni et l'ignorance du reste du monde. À cet égard, je tiens à ajouter que, quand on parle de la « décennie noire », on évoque surtout les élites décapitées des grandes villes, mais la catégorie qui a le plus souffert de cette période sanglante, c'est la paysannerie algérienne (5). C'est cette population, profondément marquée par les horreurs qu'ont commises les terroristes à son endroit, qui constitue aujourd'hui le socle du régime. D'autant plus que, outre cette peur du Groupe islamique armé, le pouvoir a réussi, par sa propagande, à réactiver une autre grande peur, plus ancienne : la peur de l'Occident. Fondamentalement, le message que les autorités envoient aux citoyens, c'est : « Si vous nous renversez, non seulement les islamistes en profiteront mais, en plus, les Occidentaux vont revenir ! » Le discours officiel en Algérie joue énormément sur cette paranoïa de l'invasion.

C. B. et G. R. - Quelle forme cette invasion pourrait-elle prendre, d'après la propagande officielle ?

K. D. - Elle n'a aucune forme. On est dans la paranoïa totale et irrationnelle. Tout le discours actuel, que ce soit celui du régime ou celui de ses alliés islamistes, repose sur la peur de l'ennemi extérieur, de la main étrangère, du sionisme, etc. On assiste à un véritable conditionnement médiatique qui se déploie à travers les journaux, les chaînes de télévision, etc. Et tous ceux qui osent contester cette présentation des choses sont immédiatement qualifiés de traîtres.

C. B. et G. R. - Vous dites que les islamistes sont les alliés du régime. En quoi cette alliance se manifeste-t-elle ?

K. D. - En Algérie, les élites contrôlent la rente pétrolière (6) et délèguent la gestion de l'espace social aux islamistes pour immobiliser la société. Un croyant est un citoyen beaucoup plus docile ! On fourvoie toute la société en l'abreuvant de débats sur diverses fatwas, sur les parties du corps qu'il est autorisé ou non de montrer, sur ce qui est halal et ce qui est haram, pendant que la rente pétrolière est gérée par une caste minoritaire mais dominante. Et tout le monde y trouve son compte. Les islamistes se disent qu'avec le temps, à force de monter en puissance, ils finiront par l'emporter et par installer leur califat. Le régime, lui, est satisfait aussi longtemps que la société, trop occupée par les questions religieuses, ne le remet pas en cause. C'est un « deal » qui n'est pas propre à l'Algérie : on le retrouve ailleurs, par exemple en Arabie saoudite ou au Pakistan.

C. B. et G. R. - Les islamistes peuvent-ils vraiment l'emporter, à terme ?

K. D. - Oui, tout à fait. Si le régime continue de leur conférer autant de poids, je pense que l'Algérie va finir par basculer.

C. B. et G. R. - Quelle forme ce basculement pourrait-il prendre ?

K. D. - Probablement une révolte. J'ai vu récemment les images de la révolte du Rif au Maroc (7). Ce qui m'a frappé, c'est que les slogans et les cris de ralliement des manifestations sont, parfois, teintés religieusement. Comme s'il était devenu impossible d'exprimer une contestation et une colère sans que, au bout d'un moment, la religion ne se les approprie. C'est très inquiétant.

C. B. et G. R. - Vous dites que le traumatisme de la décennie noire a empêché un printemps arabe algérien. Pourquoi une révolte aurait-elle lieu demain, alors qu'elle ne s'est pas produite hier ?

K. D. - Dans les années 1990, le GIA a connu en Algérie une défaite militaire, mais pas une défaite idéologique. Il existe aujourd'hui, j'en ai parlé, un islamisme rampant très puissant qui gère les corps, les espaces sociaux, les vêtements, les médias, la consommation, etc. Et qui, peu à peu, investit l'espace juridique. Nous avons désormais une loi qui permet d'envoyer en prison pour une durée de trois à cinq ans les personnes jugées coupables d'atteinte à l'islam ou d'atteinte aux personnalités de l'État ! Autre illustration de l'islamisation de la société : des entreprises publiques, comme celle de l'électricité, n'hésitent pas à solliciter des imams pour inciter les gens à payer leurs créances. On assiste à un déplacement de la légitimité de l'autorité publique vers les islamistes. Certes, le traumatisme des années 1990 joue encore, mais les islamistes ont adopté une stratégie efficace pour le faire oublier : cette fois, ils ne se présentent plus avec des armes, mais avec des avis religieux.

C. B. et G. R. - Qui fait face aux islamistes en Algérie ? Existe-t-il un contre-pouvoir ? L'armée peut-elle jouer ce rôle ? Et les intellectuels ?

K. D. - Les islamistes pénètrent même l'armée... Dans les années 1990, on avait encore une armée dite laïque ; aujourd'hui, toute une classe de colonels et d'officiers supérieurs sont très sensibles à la question religieuse. Quant aux intellectuels, ils n'opposent plus une résistance frontale aux islamistes, même si quelques îlots de contestation subsistent plus ou moins. Les élites elles-mêmes ont endossé la culpabilité, et donc la clandestinité, des positions laïques. Quand elles rencontrent un islamiste, elles le laissent parler au nom de l'islam et acceptent d'être elles-mêmes repoussées vers un rôle d'adversaires d'un prétendu « islam véritable ». Ce qui est totalement absurde.

C. B. et G. R. - Faut-il accorder la moindre importance aux dernières législatives qui se sont tenues au mois de mai (8) ?

K. D. - Non, du moins pas en tant que manifestation d'un jeu démocratique normal. Mais on a tout de même vu se dessiner deux grandes tendances. D'une part, une tentative visant à contenir la montée des islamistes, car le régime a besoin de regagner en légitimité (9). D'autre part, la légitimité nouvelle donnée aux enfants de l'économie de bazar et de la corruption. Celle des petits hommes d'affaires qu'on appelle les « porteurs de sachets d'argent » - et non pas de valises -, qui participent à une sorte d'oligarchisation du système tout à fait acceptée. Au départ, le FLN était d'essence populiste ; il est aujourd'hui d'essence de classe. Une véritable oligarchie s'est mise en place et la composition du nouveau Parlement le reflète bien (10).

C. B. et G. R. - Concrètement, qui dirige l'Algérie ?

K. D. - Il est très difficile de répondre à cette question. En Algérie, après la guerre de libération, le pouvoir a longtemps été collégial. Toutes les tentatives de monarchisation ont mal tourné jusqu'à l'arrivée d'Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. Il a réussi, lors de ses deux premiers mandats, à affaiblir les centres de décision traditionnels que sont l'armée et les services secrets. Mais il a également favorisé l'émergence d'autres centres de décision qui pèsent de plus en plus, comme la police et, surtout, les milieux d'affaires dont je viens de parler.

C. B. et G. R. - Le pouvoir serait donc partagé ?

K. D. - Le pouvoir algérien est semblable à un oignon. Tout au fond, il y a un noyau dur, représentant de la légitimité, celui du président, mais qui est dans l'incapacité physique d'exercer le pouvoir. Puis, autour de lui, deux ou trois cercles qui ont créé un consensus d'intérêts : l'armée, même si elle a été affaiblie par Bouteflika ; l'oligarchie des affaires, qui est très puissante ; et, enfin, les relais des appareils politiques ou institutionnels comme ces quelques chaînes de télévision proches du régime qui servent à casser les opposants et qu'on ne peut même pas attaquer car elles ne sont pas de droit algérien. J'en ai été victime (11). Il s'agit d'une forme de mercenariat médiatique qui sert à faire le sale boulot que ne peuvent pas se permettre les chaînes publiques. Tous les régimes durs disposent à la fois d'organes officiels et de canaux annexes qui permettent de faire passer des messages plus musclés.

C. B. et G. R. - Redoutez-vous l'après-Bouteflika ?

K. D. - Je le redoute, oui. Mais je redoute aussi le « pendant », pas seulement l'« après » ! Fondamentalement, le problème n'est pas lié à la présence ou à la disparition physique de Bouteflika. Toutes ces parties que j'ai évoquées finiront par trouver un consensus. Mais ce sera un consensus sur un bateau qui coule...

C. B. et G. R. - Est-il encore possible de colmater les brèches de ce bateau qui coule ?

K. D. - Ce dont l'Algérie a besoin, c'est d'une grosse crise pétrolière qui assécherait la malédiction de la rente qui nous frappe comme elle a frappé et continue de frapper de nombreux autres pays (12). Elle a également besoin d'un homme fort qui serait capable de reprendre les rênes du pays, de trancher les noeuds qui le bloquent et d'assurer la transition vers la prochaine génération, d'une manière ou d'une autre.

C. B. et G. R. - C'est justement l'espoir que fondaient beaucoup d'Algériens au moment de l'arrivée de Bouteflika en 1999...

K. D. - Pas moi. Je n'y ai jamais cru. Dès le début, j'avais pressenti qu'il s'agissait d'une démarche de nature égoïste plutôt qu'altruiste. Son but premier était d'assouvir, enfin, son appétit de pouvoir. Il était incapable, de par son appartenance à sa génération - cette fameuse « génération dorée » que nous avons évoquée tout à l'heure -, de piloter un renouvellement. Mais il est vrai que, à l'époque, de nombreux Algériens ont cédé à l'illusion. Ils en sont revenus : chacun a bien compris aujourd'hui que Bouteflika n'a fait que scléroser davantage les vieux réflexes du régime.

C. B. et G. R. - Bouteflika a été élu dès le premier tour, avec des scores colossaux, en 1999, 2004, 2009 et 2014. Dans quelle mesure peut-on prêter foi à ces chiffres ?

K. D. - Les Algériens ont réellement voté pour Bouteflika pour le premier et le deuxième mandat. À partir du troisième, il y a eu désaffection (13). Les gens ne comprenaient plus qu'un homme qui était dans l'incapacité physique d'exercer ses fonctions puisse se représenter. La prochaine échéance, c'est 2019. Je ne me fais guère d'illusions, mais j'espère voir émerger d'ici là, je le répète, quelqu'un d'assez fort pour garantir une sortie de scène « sécurisée » à la vieille garde qui est au pouvoir aujourd'hui et pour mettre en oeuvre une transition pacifique.

C. B. et G. R. - Avez-vous un candidat en tête ?

K. D. - Non. Le système algérien actuel est un système stérilisant. C'est-à-dire qu'il empêche les institutions de produire du leadership. Même si l'Algérie, comme toutes les nations d'ailleurs, est porteuse d'hommes, le système contrôle toute la mécanique et empêche l'accouchement de ces hommes providentiels.

C. B. et G. R. - Cet homme providentiel émergerait-il nécessairement de l'extérieur du système ?

K. D. - Dès qu'un homme s'impose au premier plan de façon indépendante, le système le perçoit immédiatement comme une menace et se crispe. Mieux vaut, pour ne pas provoquer de tensions qui pourraient dégénérer et aboutir à la ruine du pays, qu'il y ait une transition en douceur. Et celle-ci, me semble-t-il, ne peut se faire que « de l'intérieur ». Ce n'est pas très idéaliste, mais le fait est qu'il est préférable de fermer les yeux sur les agissements de la caste au pouvoir plutôt que de payer le prix de la rupture violente qui ne manquerait pas de se produire si cette caste était poussée dans ses derniers retranchements. Allons donc vers le moindre coût, et laissons la génération dorée partir et mourir en paix.

C. B. et G. R. - Personnellement, êtes-vous tenté par une carrière politique ?

K. D. - C'est un fantasme, bien sûr. Je fais partie d'une génération qui arrive à analyser la situation avec lucidité, peut-être. Mais je ne suis pas un militant romantique. Aung San Suu Kyi disait que toute dictature est bâtie sur la peur. Les civils ont peur des militaires, mais les militaires ont peur des civils, les riches ont peur des pauvres, et les pauvres, des riches, etc. Toute la mécanique dictatoriale consiste à trouver un équilibre sécurisant pour toutes les parties, de sorte que la chaloupe ne coule pas. Les propos de l'opposante birmane m'avaient bouleversé. Ont-ils provoqué, chez moi, une tentation politique ? Oui, mais j'en reviens toujours à cette question de facture. Suis-je prêt à payer le coût de cet engagement-là ? Les résistances ne seront-elles pas terribles ? Quels sont le poids et le statut d'un intellectuel laïque dans une société qui est travaillée à bras-le-corps par le discours conservateur et religieux ? Si je m'engageais, je ne posséderais pas les béquilles des deux légitimités nécessaires : historique et religieuse. Il m'en faudrait une troisième, celle de l'efficacité et du génie d'État mais, en toute franchise, je ne pense pas l'avoir.

C. B. et G. R. - Y a-t-il encore beaucoup de Kamel Daoud en Algérie ?

K. D. - Oui. Malgré les attaques, souvent très dures, qui me prennent pour cible, je constate, quand je me promène dans la rue, que des gens de tous âges viennent me saluer et me faire part de leur soutien. Cela me touche énormément, sans être vaniteux. Même en France, lorsque je fais des dédicaces et que je rencontre mes lecteurs algériens, il leur arrive de pleurer au cours de notre échange. Pourquoi ? Tout simplement parce que, au-delà de ce que j'écris, mon image convoque à leurs yeux, en quelque sorte, le fantasme de l'homme intègre. On sent qu'ils attendent quelqu'un qui puisse rétablir l'éthique en politique et relancer le contrat social. La société algérienne est très clivée et je suis, dans une certaine mesure, le corps de ce clivage. Mais je reste lucide sur la distance entre ma personne et cette image qui peut aussi investir quelqu'un d'autre.

C. B. et G. R. - Dans la préface de votre recueil de chroniques, votre confrère Sid Ahmed Semiane explique qu'en Algérie le succès devient suspect quand il est acquis à l'étranger...

K. D. - En Algérie, pour se débarrasser de quelqu'un qui dérange, on le proclame traître. C'est une figure archétypale qui évoque beaucoup de choses dans l'histoire du pays... et c'est encore plus le cas si le « traître » en question est français ! Il n'empêche que, contrairement à l'image communément répandue du « traître » résidant chez l'ancien colon qui le stipendie, je vis en Algérie ; quant à mon succès, il est d'abord algérien, que ce soit pour la chronique ou pour le roman, et à l'étranger il n'est pas uniquement français mais international. Je ne suis pas client de la France, je ne lui ai rien demandé, je n'ai jamais voulu m'installer en France. Conséquence : mes détracteurs sont dans le malaise. Ils seraient ravis si j'allais m'établir de l'autre côté de la Méditerranée. D'ailleurs, sur les réseaux sociaux, certains sont fermement convaincus que c'est le cas ! Mais je vis en Algérie, j'engage mon corps dans mon pays. Ce qui me donne de la légitimité et accroît mon influence sur l'opinion. En dehors de raisons personnelles.

C. B. et G. R. - Étiez-vous soumis à la censure quand vous écriviez vos chroniques pour Le Quotidien d'Oran ?

K. D. - La censure a toujours existé, mais pas sous la forme des « bureaux de censure » de l'époque soviétique. C'est une pression exercée sur les annonceurs, les propriétaires et les actionnaires du journal, qui font à leur tour pression sur le directeur de la rédaction... On a parfois refusé de publier certaines de mes chroniques mais j'en ai aussi imposé quelques-unes. On me dit que j'ai un ton très libre en Algérie. Mais je me suis battu pour avoir cette liberté de ton et de parole. Rien ne vous est donné, surtout pas la liberté.

C. B. et G. R. - Pour vous-même et pour vos collègues journalistes et chroniqueurs, était-il plus difficile d'écrire une chronique dans les années 1990, à l'époque du GIA, qu'aujourd'hui, sous l'ère Bouteflika ?

K. D. - Paradoxalement, durant les années 1990, quand le terrorisme était omniprésent, nous nous sentions beaucoup plus libres, beaucoup plus vivants, alors qu'on était en pleine guerre ! Après, il y a eu le syndrome de l'au-delà, comme si nous étions tous morts. C'est à ce moment-là qu'il est devenu difficile d'écrire. Mon confrère Chawki Amari a trouvé une formule magnifique à ce sujet : « La dictature, c'est l'abus d'obéissance, pas l'abus de pouvoir. » Sous Bouteflika, on a constaté la montée de cet abus d'obéissance. Tant et si bien qu'il est devenu plus difficile de toucher à certains sujets religieux et à certaines personnalités politiques que durant la « décennie noire »...

C. B. et G. R. - Vous sentiez-vous menacé physiquement dans les années 1990 ?

K. D. - Je n'aime pas répondre à cette question car, quand je le fais, je mets en avant ma propre personne. Je déteste ça. Tellement de gens ont payé dans l'anonymat un tribut incomparablement plus lourd. Ils sont beaucoup plus héroïques. J'ai mauvaise conscience à prendre le premier rôle en la matière.

 C. B. et G. R. - Plus récemment, en 2015, un imam salafiste a émis une fatwa de mort à votre égard (14)...

K. D. - Oui. Et j'ai gagné le procès en première instance. Mais il a fait appel et le juge, qui avait sans doute peur, a déclaré en deuxième instance que le tribunal était incompétent.

C. B. et G. R. - Le pouvoir judiciaire en Algérie se montre-t-il généralement favorable aux islamistes ?

K. D. - Il y a, je l'ai mentionné tout à l'heure, une infiltration islamiste dans la justice, comme il y en a une dans le milieu scolaire et dans le monde de la culture. On voit de plus en plus de juges ultra-conservateurs qui adoptent un véritable discours inquisitorial contre les convertis au christianisme, contre les « dé-jeûneurs » du ramadan (15), contre les buveurs de vin, etc.

C. B. et G. R. - À vous entendre parler, on a l'impression que vous êtes vraiment très pessimiste pour l'avenir de l'Algérie...

K. D. - L'éthique et le sentiment de responsabilité - puisque j'ai la chance d'être lu et écouté par de nombreuses personnes - m'interdisent de prêcher une sorte de pessimisme. Ce serait indécent et décourageant pour les autres. Il n'en demeure pas moins que la froide analyse me dit que si l'on continue comme ça - si l'on ne préserve pas l'école et la culture, si l'on n'endigue pas la montée de l'islamisme -, l'Algérie basculera d'ici une décennie ou deux. Rien n'est encore perdu, mais absolument rien n'est gagné.

C. B. et G. R. - Quel rôle Internet joue-t-il aujourd'hui dans le débat public en Algérie ? Est-ce avant tout une caisse de résonance pour le discours islamiste ou un espace où les opposants au régime et les ultra-religieux peuvent s'exprimer librement ?

K. D. - Internet est une réinvention de l'imprimerie. Et comme l'imprimerie en son temps, Internet a participé à débrider la parole, pour le meilleur et pour le pire. Il y a, en Algérie et dans le monde arabo-musulman, un phénomène que les Occidentaux ne voient pas, pour des raisons linguistiques ou d'expertise : l'explosion des sectes religieuses. Internet leur offre une plateforme d'expression. En Algérie, il y a eu, dernièrement, une répression sévère à l'encontre de ceux qu'on peut qualifier, toutes choses égales par ailleurs, de « luthériens musulmans », comme les Ahmadis (16) ou les Coranistes, qui appellent au retour au Coran pur et à l'abandon des hadiths. J'ajoute qu'Internet a également débridé la sexualité en Algérie. Il faudra un jour étudier l'impact de l'accès à la pornographie, mais aussi à la discussion libre pour couples, adolescents et jeunes... Les effets s'en font déjà sentir et vont aller s'amplifiant (17).

C. B. et G. R. - Est-il vrai que les Algériens, notamment sur les réseaux sociaux, se sont plus passionnés pour la campagne présidentielle française que pour celle des législatives algériennes ?

K. D. - Vous savez, quand vous avez le choix entre un film d'action et un monologue silencieux, vous choisissez le film d'action ! C'est pourquoi l'intérêt des Algériens s'est porté bien plus sur le scrutin français que sur les législatives dénuées de tout suspense organisées dans leur propre pays. Il y a aussi, chez nous, une sorte de masochisme qui consiste à regarder avec envie les pays démocratiques : la campagne française, si tumultueuse, a cruellement mis en lumière la nécrose de la politique algérienne. Illustration particulièrement spectaculaire : votre nouveau président a 39 ans tandis que la quasi-totalité de notre classe politique est âgée de plus de 75 ans...

C. B. et G. R. - À propos d'Emmanuel Macron, comment avez-vous accueilli ses propos sur les « crimes contre l'humanité » commis pendant la période coloniale (18) ?

K. D. - Avec agacement. Je m'explique. C'est une déclaration qui, du point de vue de l'Histoire est juste, et on devrait le dire et le dépasser une fois pour toutes. Oui, le système colonial était un crime, c'est clair, net et précis. Ce n'était pas une colocation ou l'exploitation commune d'une terre agricole ! Mais c'est avant tout la société française qui a besoin de cette déclaration, dans une sorte de thérapie de groupe. D'un point de vue algérien, elle m'agace car elle me replonge dans ce rôle de post-décolonisé qui doit sans cesse prendre position et dire qui a tort ou qui a raison, et brasser l'Histoire alors que je crève d'envie d'être dans l'universel, d'être traduit, d'être publié, de m'imposer, de réussir, etc. ! Et là, on me pousse vers le rôle du gardien de cimetière...

C. B. et G. R. - Vous avez écrit dans l'une de vos chroniques que l'Algérie et la France sont un vieux couple qui irrite le monde entier. On a l'impression que ce couple n'avance pas à cause de son passé qu'il traîne comme un boulet...

K. D. - Le problème, ce n'est pas l'existence de ce boulet, mais l'usage qui en est fait. Nuance ! Il ne faut pas nier le passé. Mais cessons de le recycler ! Des gens sont morts en Algérie pour que je sois libre et vivant. Et j'ai ce devoir d'être libre et vivant, pas d'être mort et de compter les morts. Je suis né dans un pays où l'on m'a parlé des martyrs depuis mon plus jeune âge. Je suis fatigué de ça. Je veux vivre !

C. B. et G. R. - Ce refus de vous engager dans les débats sur la culpabilité française vis-à-vis de l'Algérie, de même que quelques-uns de vos écrits sur l'islam ont trouvé un certain écho à la droite, voire à l'extrême droite de l'échiquier politique en France et en Europe... Cela vous dérange-t-il ?

K. D. - Je ne suis pas responsable de l'interprétation qui peut être faite de mes paroles. Si l'on a peur d'alimenter les moulins des autres, on ne dit plus rien ! Pour prendre un exemple historique, les dissidents de l'époque soviétique devaient-ils se taire sur le goulag parce que leurs propos pouvaient être récupérés par telle ou telle force politique sous couvert d'anti-communisme ? Non ! Mon rôle est de témoigner de mon époque et de dire ce que je pense. Si vous commencez à envisager toutes les réactions que vos paroles pourraient susciter, vous ne dites plus rien. Mais si je me taisais, la réalité changerait-elle pour autant ? Bien sûr que non. Bref, ce n'est pas parce qu'une extrême droite mondiale récupère mes propos sur l'islamisme que je devrais cesser de parler de questions fondamentales comme le statut des femmes.

C. B. et G. R. - Aujourd'hui, le terme d'islamophobie est employé pour dénigrer n'importe quelle critique envers n'importe quelle manifestation de l'islam... Que pensez-vous de cette notion ?

K. D. - L'emploi de ce terme relève d'une inquisition qui vise à faire taire toutes les critiques. Cette inquisition part d'un principe qui est faux : que l'islam appartient aux musulmans, et même aux musulmans les plus « durs ». Or, de deux choses l'une : soit l'islam est une religion universelle et j'ai donc le droit de la penser de l'intérieur comme de l'extérieur ; soit ce n'est pas une religion universelle et il ne s'agit que d'une expression communautaire qui n'a pas la prétention de convertir les autres par la force ou par la conviction.

C. B. et G. R. - Pensez-vous que la place de l'islam dans le débat médiatique ou politique français est démesurée ? Ou que la question est d'emblée mal posée ?

K. D. - Je crois qu'il y a maldonne. On considère que l'islam est externe à la société française. Dès lors, une partie de la population, de confession musulmane, se sent repoussée vers la sortie. Il faut, au contraire, montrer aux musulmans de France que nous allons lutter ensemble contre ces islamistes qui ont réussi l'exploit de faire passer un discours confessionnel pour un discours culturel et communautaire. Or l'islam est une confession, pas une expression culturelle et communautaire. Mais une partie de la gauche française se retrouve, au nom de la « défense des victimes », à défendre les islamistes. C'est absurde !

C. B. et G. R. - Le discours sur l'islam en France est-il monopolisé par les islamistes ?

K. D. - Ceux qui parlent aujourd'hui au nom de l'islam, en France, sont essentiellement des islamistes. Pourquoi accepte-t-on de les considérer comme des interlocuteurs avec qui il faudrait débattre et qu'on devrait convaincre ? Ils n'ont pas d'acte de propriété sur l'islam. Pourquoi ne négocie-t-on pas avec moi mais plutôt avec un barbu ? Parce qu'il a une barbe ? En fait, je regrette en quelque sorte la mort de l'orientalisme et la mort des chaires de théologie dans les universités. Un Henri Corbin (19) ou un Louis Massignon (20) auraient quand même eu plus d'impact et opposé un meilleur effet de barrage par rapport à un imam de banlieue !

C. B. et G. R. - Il y a aussi des experts de l'islam en France et en Europe...

K. D. - Je connais beaucoup d'experts qui vont à Alger et ne quittent pas leur hôtel. Je ne veux pas déprécier le travail de certaines personnes, mais je pense qu'il faut une osmose entre un chercheur et son sujet. Un corps-à-corps intense, que l'on doit nourrir pour mieux comprendre l'autre, à travers des conférences, des débats, des rencontres, etc. J'adore les experts du XIXe siècle, c'est-à-dire les orientalistes voyageurs. Ils allaient et s'installaient dans le monde musulman, à une époque où les conditions étaient dures. Et ils devenaient chroniqueurs de la différence, avec les illusions de leur époque et de leur propre culture.

C. B. et G. R. - La France est confrontée aujourd'hui à ce qu'a vécu l'Algérie à la fin des années 1980 et au début des années 1990. De jeunes Français partent faire le djihad en Syrie comme de jeunes Algériens, avant eux, allaient combattre en Afghanistan...

K. D. - Nous avons vécu il y a vingt ans ce que le monde vit maintenant, c'est vrai. Nous avons connu le monstre avec le GIA. Mais le monstre d'aujourd'hui n'est pas uniquement Daech. Daech n'est que son expression la plus monstrueuse. Tous les intégrismes et les populismes montants sont une facette de ce monstre. J'ai l'impression que l'humanité se divise désormais en deux. D'une part, celle qui veut s'accrocher au présent et tente de trouver des solutions ; de l'autre, celle qui se replie sur le passé et essaie de le restaurer en rêvant d'une identité perdue, d'une terre perdue, d'un royaume perdu, d'une pureté originelle perdue... Cette monstruosité existe partout mais elle se décline différemment d'un pays à l'autre. Daech est en nous, en Algérie. Et en vous aussi.

C. B. et G. R. - Parce qu'il y a toujours un âge d'or fantasmé en chacun d'entre nous ?

K. D. - La tentation de puiser dans cette image d'un âge d'or perdu pour refuser d'assumer le présent existe partout, à divers degrés et sous diverses formes. Tous les fascismes ont démarré par cette idée : restaurer la terre, le royaume, l'empire... Tous les totalitarismes sont une maladie face au temps. Ils ne savent pas affronter le présent et font donc marche arrière.

C. B. et G. R. - Vous avez vous-même flirté avec l'islamisme durant votre jeunesse. Votre parcours pourrait-il être une sorte de modèle pour les jeunes qui seraient tentés par la radicalisation ?

K. D. - J'ai eu une tentation religieuse profonde. Mais l'islamisme est avant tout un projet politique auquel je n'ai pas adhéré. Car j'ai eu la chance de lire. C'est pour cette raison que je défends la culture. C'est un enjeu fondamental. Tant que le livre circule, on peut libérer les esprits. D'ailleurs, les fascistes, les populistes, les intégristes commencent toujours par s'attaquer à la culture. Songez seulement à Daech qui détruit des oeuvres d'art, mais aussi, dans un genre différent, à Donald Trump qui fait des coupes claires dans le budget de la culture (21) ! Si je n'ai pas basculé, c'est donc parce que j'avais envie de lire, de voir le monde en plus grand.
Et puis, j'étais travaillé par cette idée paradoxale : « Si je crois en Dieu, je ne peux pas croire qu'il puisse être un Dieu exclusif, et qu'il puisse vouer aux enfers la plus grande partie de l'humanité. » Il y avait un bug dans l'équation ! Soit un Dieu existe et il est universel - et, dès lors, les religions ne sont que des expressions culturelles particulières -, soit il n'existe pas, et je dois me libérer des dogmes.

C. B. et G. R. - Comment percevez-vous le rapprochement de Donald Trump avec l'Arabie saoudite, un pays que vous avez qualifié, dans une formule qui a fait florès, de « Daech qui a réussi » ?

K. D. - Comment peut-on appeler à lutter contre le terrorisme et encaisser le chèque de ceux-là mêmes qui le fabriquent ? C'est l'illustration parfaite du piège dans lequel l'Occident s'est enfermé. L'Occident crie au diable tout en lui serrant la main ! On a armé l'Arabie saoudite qui est le bras le plus dangereux de l'islamisme. On l'adoube, on la protège, on la légitime, on l'encourage. Et par-dessus le marché, quand les responsables occidentaux affichent leur proximité avec le régime de Riyad, ils donnent des arguments aux tenants d'un islamisme encore plus radical, à savoir les djihadistes : ceux-ci ont beau jeu d'expliquer à leurs ouailles que les Saoudiens, puisqu'ils sont liés aux Occidentaux, ne sauraient incarner l'islamisme véritable...

C. B. et G. R. - Faut-il, dès lors, couper avec l'Arabie saoudite ?

K. D. - C'est une solution radicale mais j'y suis favorable. On ne peut pas continuer dans cette logique-là. Un journaliste du New York Times à qui je tenais ce langage m'a répondu : « Mais on a besoin de cet allié dans cette région. » Pour moi, c'est un calcul à court terme. Tôt ou tard, le Titanic coulera. Il faut qu'une génération accepte de couper avec l'Arabie saoudite, et qu'elle accepte de payer le prix, notamment énergétique, de cette rupture. Ce prix sera sans doute élevé, mais rien ne justifie qu'on continue d'entretenir une machine qui produit un clergé et des chaînes satellitaires dont le discours violent et archaïque atteint et empoisonne chaque jour des millions de personnes.

C. B. et G. R. - Comment interprétez-vous la rupture entre plusieurs États sunnites, au premier rang desquels l'Arabie saoudite, et le Qatar, accusé par ces mêmes États de s'être rapproché de l'Iran et d'encourager le terrorisme islamiste ?

K. D. - Je reste sceptique. C'est peut-être un événement politique régional, mais c'est un non-événement pour moi. Cela ne change rien à l'équation du clergé international qui s'abrite dans cette région, ni à ses soutiens financiers. Le Qatar sert peut-être juste de dérivatif à la pression internationale. Je ne suis pas spécialiste de la région, mais c'est ainsi que j'interprète la chose. C'est une dispute de voisins de palier, mais l'immeuble reste le même.

(1) La chronique de Kamel Daoud, intitulée « Cologne, lieu de fantasmes » - une réflexion complexe et contrastée sur la vision du monde et, notamment, de la place des femmes propre aux réfugiés et immigrés issus du monde musulman - est parue dans Le Monde daté du 31 janvier 2016. Le 11 février, ce même journal publiait une réaction, très virulente, signée d'un « collectif composé d'historiens, d'anthropologues ou de sociologues » et intitulée « Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés ». La polémique a duré plusieurs semaines, impliquant de nombreux écrivains, éditorialistes et spécialistes du monde musulman.
(2) Voir, par exemple, Ahmed Bensaada, Cologne : contre-enquête, Éditions Frantz Fanon, Alger, 2016, un brûlot anti-Daoud dont le titre fait explicitement référence à la fois à son Meursault et à sa chronique sur Cologne. Au-delà de cet exemple, Kamel Daoud a été tout particulièrement pris pour cible, avec la plus grande violence verbale, sur les réseaux sociaux algériens après son fameux texte sur les événements de la Saint-Sylvestre.
(3) Zabor ou les psaumes, à paraître en août chez Actes Sud.
(4) Les relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc sont très tendues, sur fond de questions liées au Sahara occidental et de flux migratoires. Depuis l'attentat contre des touristes d'un hôtel de Marrakech en 1994, attaque imputée par Rabat aux services algériens, la frontière terrestre entre les deux pays, longue de 1 900 km, reste fermée. Ce qui n'empêche pas la circulation de contrebande (drogue, carburant) et de migrants.
(5) Tout au long des années 1990, l'Algérie a connu une guerre civile, souvent qualifiée de « décennie noire », opposant l'armée à divers groupes islamistes, dont les terroristes du Groupe islamique armé (GIA). Le conflit débuta quelques mois après l'annulation des élections législatives de décembre 1991, promises au Front islamique du salut (FIS). Selon les sources, cette guérilla aurait fait entre 100 000 et 200 000 morts, dont une grande partie de civils massacrés à l'arme blanche.
(6) En Algérie, les hydrocarbures représentent près de 95 % des recettes d'exportation.
(7) Ce qu'on appelle la « révolte du Rif » a commencé fin 2016, à Al-Hoceïma, dans le nord du Maroc, après la mort accidentelle d'un vendeur de poisson broyé par une machine à ordures tandis qu'il essayait de sauver sa marchandise confisquée. Cet événement a provoqué un embrasement général dans cette région pauvre, les manifestants réclamant plus de justice sociale.
(8) Caractérisées par un très faible taux de participation (de l'ordre de 35 %), les législatives de mai 2017 se sont soldées par la reconduction de la coalition au pouvoir, une alliance entre le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national pour la démocratie (RND), qui conserve la majorité absolue des sièges à l'Assemblée nationale populaire (261 sur 462).
(9) Le parti islamiste Mouvement de la société pour la paix (MSP) remporte 6,09 % des suffrages et 33 sièges. Un score plutôt décevant au vu de ses espoirs. Lire, à ce sujet : Célian Macé, « Législatives algériennes : une défaite générale », Libération, 5 mai 2017.
(10) Sur les 462 députés de l'Assemblée nationale populaire, 79 appartiennent au Forum des chefs d'entreprise (FCE), l'équivalent algérien du Medef. Ramdae Yacine, « La politique au service des affaires : le FCE compte 79 députés », Algérie Patriotique, 10 mai 2017.
(11) Suite à des propos sur l'islam tenus sur une chaîne de télévision française fin 2015, Kamel Daoud fit l'objet d'une condamnation à mort et d'une fatwa prononcée à son égard par un imam salafiste algérien. Ce dernier tenait régulièrement une tribune médiatique sulfureuse sur des chaînes privées arabophones émettant vers l'Algérie depuis l'étranger, notamment de Jordanie.
(12) Sur la façon dont l'Algérie est affectée par le « mal hollandais », c'est-à-dire les conséquences négatives d'une surabondance en ressources naturelles, lire par exemple l'entretien que l'expert des questions énergétiques Philippe Chalmin a accordé à Pierre Jovanovic, « L'Algérie est un cas typique du mal hollandais », La Croix, 5 juin 2016.
(13) Abdelaziz Bouteflika a toujours été élu dès le premier tour (73 % des suffrages en 1999, 85 % en 2004, 90 % en 2009, 81 % en 2014). La désaffection dont parle Kamel Daoud se fait surtout ressentir au niveau de la participation : de 60 % en 1999 et de 58 % en 2004, elle a été d'à peine 50 % en 2014. En 2009, les chiffres officiels prétendent que le taux de participation s'est élevé à un niveau inhabituellement élevé (73 %), mais ce chiffre semble très discutable : en 2011, les révélations de WikiLeaks font état d'un câble diplomatique de l'ambassade américaine à Alger, rédigé quatre jours après le scrutin et affirmant que la participation réelle aurait été de... 25 à 30 %. « Révélations de WikiLeaks sur les élections présidentielles de 2009 », Algerienews.fr, 23 janvier 2011. Pour une analyse générale de l'abstention en Algérie, lire : Louisa Dris-Aït Hamadouche, « L'abstention en Algérie : un autre mode de contestation politique », L'Année du Maghreb 2009, Éditions du CNRS, pp. 263-273.
(14) Cf. note 11. Pour plus de détails, lire : Meziane Abane, « L'écrivain Kamel Daoud gagne son procès contre un imam salafiste », Le Monde, 8 mars 2016.
(15) Ces dernières années, en Algérie, plusieurs personnes qui ont choisi de ne pas jeûner pendant le mois de Ramadan ont été dénoncées voire arrêtées. Ce phénomène, qui ne se limite pas à l'Algérie, est né en 2013, en Kabylie, quand plusieurs centaines de personnes, les « dé-jeûneurs », ont organisé un repas public en plein jour afin de marquer leur liberté de choix. Lire : Rihab Boukhayatia, « Voici ce que risquent les non-jeûneurs dans certains pays arabes », Huffington Post Tunisie, 2 juin 2017.
(16) L'ahmadisme est un mouvement réformiste au sein de l'islam. Sur les récentes persécutions des tenants de cette doctrine, lire : Anne-Bénédicte Hoffner, « En Algérie, des arrestations d'ahmadis suscitent l'inquiétude », La Croix, 9 février 2017.
(17) Sur ces questions, lire l'ouvrage très détaillé de Mathieu Guidère, Sexe et charia, Éditions du Rocher, 2014.
(18) Dans une interview à la chaîne algérienne Echorouk News, diffusée le mardi 14 février, en pleine campagne électorale française, Emmanuel Macron a déclaré que la colonisation avait été un « crime contre l'humanité » et une « vraie barbarie », ajoutant : « Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »
(19) Henry Corbin (1903-1978) était un philosophe et orientaliste français qui a consacré une grande partie de son oeuvre à la traduction et à l'interprétation des philosophes et poètes perses.
(20) Louis Massignon (1883-1962) était un universitaire français, considéré comme l'un des plus grands islamologues du XXe siècle. Il a notamment contribué à établir un dialogue entre l'islam et l'Église catholique.
(21) La culture a été l'un des domaines les plus touchés par la réduction des dépenses fédérales engagée par Donald Trump. Lire : Frédéric Autran, « Avec Donald Trump, la culture boit le bouillon comme jamais », Libération, 17 mars 2017.

Notes :