Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


Trump 2020 : La garde rapprochée du président
Article de Laurence NARDON
Responsable du programme États-Unis de l'Ifri (Institut français des relations internationales). et Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Le jour même de son investiture, le 20 janvier 2017, Donald Trump écrivait à la Federal Election Commission (FEC) afin d'indiquer qu'il avait réuni les 5 000 dollars nécessaires pour se porter officiellement candidat à l'élection présidentielle du 3 novembre 2020. Par la suite, au fil de ses meetings, de ses campagnes publicitaires et de ses opérations visant à lever des fonds, son intention de se représenter a été confirmée à de multiples reprises, jusqu'au lancement officiel intervenu le 16 juin 2019. Son équipe de campagne, installée à Arlington dans des locaux d'où l'on aperçoit la capitale de l'autre côté du fleuve Potomac, annonce vouloir lever un total de 1 milliard de dollars pour financer sa réélection. Au printemps 2019, elle déclarait à la FEC avoir déjà engrangé 97,8 millions de dollars directement destinés au candidat (1).



Alors que de nombreux départs ont éclairci les rangs des fidèles de la première heure, les responsables qui entourent le président aujourd'hui s'affairent donc déjà à la seconde campagne. S'agit-il de proches, d'idéologues ou d'ambitieux pragmatiques ? Quelles sont leurs idées politiques ? Ont-ils une influence sur le président ou ce dernier continue-t-il de n'en faire qu'à sa tête ? Quel sera leur rôle dans la campagne présidentielle ? Autrement dit : de qui allons-nous de plus en plus entendre parler dans les prochains mois ? 



L'hypothèque des primaires facilement levée



Le premier obstacle à la réélection de Donald Trump en 2020 est, en théorie, interne : sur le papier, il pourrait être défié par un ou plusieurs adversaires lors des primaires républicaines. À l'été 2019, il semble cependant difficile d'imaginer qu'une candidature républicaine sérieuse se dresse face au locataire actuel de la Maison-Blanche. Pour ne rien laisser au hasard, son équipe de campagne s'est efforcée, ces derniers mois, de prendre le contrôle des structures locales du parti républicain dans les États afin de s'assurer que seuls des délégués « trumpiens » seront désignés pour aller choisir le candidat du parti lors de la Convention républicaine prévue à Charlotte, en Caroline du Nord, du 24 au 27 août 2020 (2). 



Une telle précaution est peut-être excessive. En effet, tous les grands noms du Grand Old Party (GOP) et, notamment, les concurrents malheureux de Trump en 2016 ont officiellement refusé de se présenter. Parmi les diverses raisons qu'ils peuvent avancer pour ce refus, les souvenirs de l'agressivité du candidat Trump en 2016 sont vifs. Il est vrai que ce dernier avait été un rival redoutable, n'hésitant pas à s'en prendre au physique de l'épouse de Ted Cruz, affublant de surnoms humiliants Jeb Bush (Low energy Jeb), Marco Rubio (Little Marco) ou Ted Cruz (Lyin'Ted).



Au lendemain des élections de mi-mandat de novembre 2018, le Grand Old Party (GOP) semble voué à se ranger, dans son immense majorité, derrière le président en exercice. Quelques noms de challengers circulent tout de même. Il s'agit essentiellement de libertariens ou de conservateurs qui n'ont pu se résoudre à soutenir un Donald Trump décidément trop éloigné de leurs positions. Parmi eux, seul William Weld, gouverneur du Massachusetts de 1991 à 1997 puis candidat à la vice-présidence pour le parti libertarien en 2016, a officiellement annoncé sa candidature aux primaires républicaines (3). Le conservateur John Kasich, gouverneur de l'Ohio de 2011 à janvier 2019, opposant farouche de Trump depuis la primaire de 2016, a déclaré en novembre 2018 considérer « très sérieusement » la possibilité de tenter sa chance. Larry Hogan, gouverneur du Maryland depuis 2015, fait également l'objet de spéculations après sa rencontre avec Bill Kristol et Sarah Longwell, figures de proue des « Never Trumpers », un groupe informel qui rassemble les quelques intellectuels républicains opposés au président. Leurs chances de succès sont néanmoins très réduites.



Une équipe instable



Depuis le début de la campagne de 2016 et jusqu'à tout récemment à la Maison-Blanche, les équipes constituées autour de Donald Trump ont connu un « taux de rotation » très élevé. Départs volontaires, démissions forcées suite à des scandales ou congédiements abrupts par le président scandent l'actualité de Washington.



Pendant la campagne de 2016, les conseillers s'étaient déjà succédé à un rythme soutenu. À l'été 2016, par exemple, les principaux responsables de la campagne Corey Lewandowski et Paul Manafort avaient laissé la place aux idéologues Stephen Miller et Steve Bannon, ainsi qu'à Kellyanne Conway, une conseillère en communication très active dans les milieux politiques républicains. Le populaire gouverneur du New Jersey Chris Christie, qui s'était rangé derrière D. Trump dès février 2016, était censé devenir le directeur de l'équipe de transition en cas de victoire. Il fut pourtant écarté sans ménagement le moment venu, du fait de la vive inimitié que lui porte le gendre du président Jared Kushner. Il est vrai qu'en 2004, lorsqu'il était procureur du New Jersey, Christie avait condamné le père de Kushner à de la prison pour fraude. 



La Brookings Institution tient un décompte des départs des responsables et conseillers de la Maison-Blanche (4). Cette catégorie de hauts fonctionnaires nommés à la discrétion du président sans confirmation par le Sénat inclut par exemple le chef de cabinet de la Maison-Blanche et les membres du National Security Council. Entre les premières nominations de janvier 2017 et le printemps 2019, 44 de ces 65 postes (soit 68 %) ont changé de titulaires. Le roulement est encore plus important que ce qu'indique ce chiffre. En effet, dans la méthodologie retenue, les changements répétés de responsables pour un même poste ne sont comptabilisés qu'une seule fois ; or dans 28 % des cas, un même poste a connu plus de deux titulaires différents. Ainsi, il y a déjà eu trois conseillers pour la sécurité nationale : Michael Flynn, H. R. McMaster puis John Bolton. Le poste de directeur de la communication, quant à lui, a déjà connu cinq titulaires - Michael Dubke, Sean Spicer, Anthony Scaramucci, Hope Hicks et Bill Shine - ... et demeure vacant depuis le départ du dernier nommé, début mars.



En ce qui concerne les secrétaires (équivalents de nos ministres), membres du cabinet présidentiel (équivalent de notre gouvernement), dont la nomination est soumise à la confirmation du Sénat, le bilan est de 14 départs sur 24 postes depuis janvier 2017, contre respectivement 12, 4 et 9 départs pour les quatre années des premiers mandats de Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama. Citons quelques cas emblématiques : le secrétaire à la Santé Tom Price, en septembre 2017, et l'administrateur de l'Agence de protection de l'environnement Scott Pruitt, en juillet 2018, durent démissionner pour avoir dépensé l'argent du contribuable de façon abusive ; le secrétaire d'État Rex Tillerson, quant à lui, apprit qu'il était remercié par un tweet présidentiel en mars 2018. La dernière démission en date est celle de Kirstjen Nielsen, secrétaire à la Sécurité intérieure, en avril 2019. 



Nombre d'observateurs ont pointé les troubles narcissiques de la personnalité chez le président, le décrivant comme un homme agressif et susceptible (5). Cette brutalité était déjà notable avant sa carrière politique puisque son show télévisé The Apprentice (qu'il a animé pendant 14 saisons à partir de 2004) était ponctué par l'exclamation « Vous êtes viré ! » (« You're fired ! »). Ce comportement impulsif, qui explique en partie les départs de nombreux collaborateurs, trouve grâce aux yeux de la majorité de l'électorat de D. Trump dans la mesure où il paraît confirmer le caractère antisystème et anti-élite du chef de l'État : avec lui, aucun haut responsable n'est à l'abri !



Certains proches du président ne sont pas tombés en disgrâce mais ont dû partir car ils avaient été inculpés ou condamnés dans le cadre de diverses enquêtes, à commencer par celle conduite par Robert Mueller sur la supposée collusion de Donald Trump avec la Russie. Le président de la campagne de 2016, Paul Manafort, a été accusé de diverses malversations financières découvertes dans le cadre de l'enquête Mueller. Il avait accepté de coopérer avec le procureur mais a ensuite violé cet engagement, ce qui lui valut finalement d'être condamné, en mars 2019, à une peine de sept ans et demi de prison. Important conseiller pour les relations internationales pendant la campagne, puis conseiller pour la sécurité nationale du 20 janvier au 13 février 2017, Michael Flynn a été accusé d'avoir menti au FBI à propos de conversations qu'il avait eues avec l'ancien ambassadeur de Russie à Washington, Sergey Kislyak. Il a accepté de coopérer et ne devrait pas être emprisonné. Également conseiller pour la politique étrangère pendant la campagne, mais de rang plus modeste, George Papadopoulos a été pour sa part condamné à deux semaines de prison pour avoir menti à propos de ses contacts avec des agents russes.



Avocat personnel de longue date du président, Michael Cohen a été accusé de diverses malversations financières, mais aussi de violation des règles de financement de la campagne pour avoir acheté le silence de deux maîtresses de Donald Trump, l'actrice de films pornographiques Stormy Daniels et la playmate Karen McDougal. Il a également menti au Congrès à propos du projet de Tour Trump à Moscou, déclarant que ce projet avait été abandonné dès janvier 2016 alors que les discussions s'étaient en réalité poursuivies jusqu'en juin 2016. Il a plaidé coupable et a été condamné à trois ans de prison. Fidèle conseiller du président depuis des années, le consultant Roger Stone, enfin, a été accusé d'avoir menti à la commission du renseignement de la Chambre des représentants en 2017 à propos de ses contacts avec WikiLeaks, ainsi que de subornation de témoin dans la même affaire. Malgré un dossier particulièrement accablant, Stone a plaidé non coupable. Son procès aura lieu en novembre 2019.



Ce chassé-croisé de départs et d'arrivées a pu donner une impression de chaos dans l'entourage du président. Il n'en demeure pas moins que, à un an et demi de la prochaine élection, il est possible de distinguer plusieurs groupes parmi les conseillers et proches susceptibles d'accompagner D. Trump pendant la campagne de 2020.



Les idéologues d'extrême droite



Pendant la campagne de 2016, un certain nombre d'idéologues ont contribué à édifier le programme populiste et nationaliste du candidat Trump autour du slogan « Make America Great Again ». Leur objectif premier est de défendre les classes moyennes du pays - trahies à leurs yeux aussi bien par les Démocrates que par les Républicains depuis des décennies - en promouvant une politique anti-élites, anti-immigration et anti-libre-échange.



Ayant grandi en Californie dans une famille juive, Stephen Miller, 33 ans, explique avoir forgé ses convictions ultra-radicales en réaction au sectarisme de gauche de ses professeurs. Il est aujourd'hui l'un des rares conseillers en poste à la Maison-Blanche depuis le début de la présidence Trump. C'est lui qui a rédigé le discours d'investiture du président en janvier 2017, dit le « discours du Carnage », décrivant une Amérique en proie à l'égoïsme des élites, dévastée par une criminalité liée à la drogue et aux gangs, et par la fermeture des usines (extrait du discours : « Des usines délabrées ont essaimé comme des pierres tombales dans le paysage de notre nation »). Il est aussi l'auteur du discours de Varsovie de juillet 2017, dans lequel le président mettait au premier plan les liens ethniques et culturels entre l'Europe et les États-Unis.



La lutte contre l'immigration est son combat principal. Miller a rédigé la première version du décret restreignant l'accès aux États-Unis de personnes originaires de pays à majorité musulmane (6). Il travaille aujourd'hui à dissuader les entrées illégales à partir de la frontière avec le Mexique. Il explore à cette fin un certain nombre de mesures, telles que le retour de la séparation des familles à la frontière, qui feront sans aucun doute l'objet de contestations juridiques dans les mois à venir (7). Il aurait également orchestré le renvoi en avril 2019 de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kirstjen Nielsen, qu'il jugeait trop laxiste. Il semble aujourd'hui que le président insistera lourdement sur le thème de l'immigration durant sa campagne de réélection ; Stephen Miller jouera sur ce dossier un rôle de premier plan.



Steve Bannon est une figure plus médiatique. Ancien directeur exécutif du site d'information en ligne Breitbart, qui diffuse les thèmes de l'alt-right - « droite alternative », c'est-à-dire l'extrême droite -, il est connu pour ses propos antisystème et nationalistes. Ce natif de Virginie âgé de 65 ans a été conseiller de la campagne de Trump à partir d'août 2016 puis conseiller du président à la Maison-Blanche. Il a quitté ses fonctions à la suite des événements de Charlottesville en août 2017 (8). Sa brouille avec Donald Trump ne date pourtant que de janvier 2018, lorsque paraît le livre de Michael Wolff, Le Feu et la Fureur, où sont abondamment cités ses jugements méprisants à l'égard du président et de sa famille.



Bannon a été très présent de ce côté-ci de l'Atlantique pendant la campagne pour les élections européennes de mai 2019. S'appuyant sur une organisation politique basée à Bruxelles, « Le mouvement », il a cherché à fédérer les forces et partis d'extrême droite du Vieux Continent afin de favoriser leur victoire. 



À ces deux acteurs principaux s'ajoutent plusieurs seconds couteaux. Très critiqué pour ses vues incendiaires sur l'islam, Sebastian Gorka a quitté la Maison-Blanche peu après Bannon. Corey Lewandowski, directeur de campagne jusqu'en juin 2016, et David Bossie, président de l'association conservatrice Citizens United (9) et directeur adjoint de la campagne de Trump à partir de septembre 2016, sont eux aussi considérés comme proches de l'alt-right, même si leur contribution intellectuelle se limite à la publication de leurs souvenirs de campagne en décembre 2017 (Let Trump Be Trump : The Inside Story of His Rise to the Presidency). L'ancien porte-parole de campagne Jason Miller, l'éditeur de Breitbart-Washington Matthew Boyle et l'ex-conseiller de Trump Sam Nurnberg sont également des représentants de cette tendance. 



Selon le magazine Vanity Fair (10), toute cette équipe serait aujourd'hui de retour en grâce auprès du président - même si la reprise de contact directe entre Trump et Bannon n'est pas confirmée - et bien décidée à faire valoir ses objectifs lors de la campagne de 2020. Le programme : fermer le pays aux dangers venus de l'extérieur et « en finir avec le système », c'est-à-dire remettre en cause les élites du pays. Ils sont aiguillonnés par les éditorialistes très à droite et volontiers provocateurs de la chaîne FoxNews que sont Laura Ingraham, Ann Coulter ou Sean Hannity. 



En matière de politique étrangère, ces idéologues d'extrême droite sont des jacksoniens : ils prônent un nationalisme de repli et refusent le multilatéralisme et tout engagement international pour le pays, sauf lorsque sa sécurité ou ses intérêts étroitement définis le demandent. Ils sont donc plutôt hostiles à l'interventionnisme du conseiller pour la sécurité nationale John Bolton, arrivé au printemps 2018. En ce qui concerne la question des échanges commerciaux, le représentant au Commerce Robert Lighthizer campe depuis son arrivée à la Maison-Blanche sur des positions tout à fait iconoclastes pour les Républicains traditionnels. Hostile à la mondialisation et au libre-échange, il rejette les accords commerciaux multilatéraux et les institutions telles que l'OMC. Il défend une action résolument pragmatique et égoïste des États-Unis, et cherche à conclure des accords bilatéraux avec chaque partenaire de Washington, l'un après l'autre. Lighthizer est qualifié par l'historien Quinn Slobodian d'« altermondialiste de droite » (11).



Les ultra-conservateurs



La base électorale de Trump comprend, d'une part, les électeurs issus des classes moyennes, séduits par son programme populiste et, d'autre part, les « conservateurs chrétiens ». Ces derniers, issus du protestantisme évangélique et fondamentaliste, représentent 25 % de la population et résident surtout dans le sud du pays. Ils sont intéressés au premier chef par les sujets de société et désirent revenir sur les acquis progressistes des années 1960 tels que le droit à l'avortement, les droits des femmes et ceux (reconnus plus récemment) des homosexuels. C'est dans leurs rangs que l'on trouve les créationnistes, puisque 57 % d'entre eux se disent partisans d'une lecture littérale de la Genèse. En politique étrangère, la principale revendication de la droite chrétienne est le soutien à Israël, pour des raisons théologiques.



Ces ultra-conservateurs ont accepté de se ranger derrière le candidat Trump en 2016 car ce dernier a promis de soutenir leurs objectifs. Le choix du « chrétien né de nouveau » (born again Christian) Mike Pence comme vice-président a été un signe clair de cet engagement (12). Le président a tenu parole en nommant des juges très conservateurs à tous les étages de la pyramide judiciaire. Les deux juges qu'il a nommés à la Cour suprême, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, sont membres de la Federalist Society. Cette organisation créée en 1982 forme des juristes réactionnaires dans le but de « moraliser » la société américaine sur le long terme. Le président est également irréprochable en ce qui concerne le soutien à Israël ou, plus exactement, au premier ministre Benyamin Netanyahou. En décembre 2017, il a annoncé le déplacement de l'ambassade américaine à Jérusalem ; en mars 2019, à la veille des élections parlementaires israéliennes, il a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan, en rupture avec la position que Washington avait observée depuis 1967. 



Une représentante de ce courant dans le cabinet du président est Betsy DeVos - qui est par ailleurs la soeur d'Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater de sinistre réputation (13). Dans une interview de 2001, Mme DeVos déclarait que la réforme scolaire pouvait être le moyen de « faire progresser le royaume de Dieu » (14). Elle est aujourd'hui secrétaire à l'Éducation où elle oeuvre à avantager les écoles privées dites « à charte » par rapport aux établissements publics.



Si l'on en juge par la campagne pour les élections de mi-mandat de 2018, qui fut notamment marquée par la confirmation très polémique de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, le président aura à coeur de soigner cette partie importante de son électorat durant la campagne de 2020. 



L'establishment du Parti



Au cours des primaires républicaines de 2016, le candidat Trump avait défait un par un ses nombreux adversaires. À l'époque, le parti se méfiait de ce candidat non issu du sérail et provocateur, dont la ligne populiste différait fortement des positions traditionnelles de la formation. Comme l'expliquait alors l'éditorialiste David Frum, Trump portait la voix des classes moyennes dont le parti ne se souciait plus depuis des années (15). Le GOP a cependant fini par s'incliner, sa capitulation étant consommée avec l'investiture de Donald Trump lors de la Convention nationale de juillet 2016. 



En récompense, plusieurs caciques du parti sont entrés au gouvernement : le secrétaire au Logement Ben Carson et le secrétaire à l'Énergie Rick Perry, qui furent tous deux concurrents de Trump lors des primaires de 2016 ; la secrétaire aux Transports Elaine Chao, dont le mari est Mitch McConnell, le chef de la majorité au Sénat ; Mick Mulvaney, ancien représentant puis sénateur de Caroline du Sud, devenu chef de cabinet de la Maison-Blanche en janvier 2019. Si l'on en croit leur attitude jusqu'à aujourd'hui, ces personnalités soutiendront le président sans adopter pour autant un rôle actif dans la campagne.



L'un des cas les plus intéressants parmi les convertis au trumpisme est celui de Lindsay Graham. Le sénateur de Caroline du Sud était très proche de John McCain, adversaire de Barack Obama lors de la présidentielle de 2012 et sénateur de l'Arizona. Décédé en août 2018, McCain avait continué jusqu'au bout de tenir tête à un président qu'il jugeait indigne de ses fonctions, refusant notamment que ce dernier assiste à ses obsèques. Or Lindsay Graham est aujourd'hui l'un des adulateurs les plus vifs de Donald Trump (16) ! Sans doute par carriérisme, mais peut-être aussi dans l'espoir d'amener le président à conduire une politique étrangère plus conforme à ses vues, c'est-à-dire plus interventionniste. D'autres considérations pourtant traditionnelles pour les Républicains, telles que l'équilibre du budget fédéral ou le respect du libre-échange, semblent être passées à ses yeux au second plan.



Du côté des instances du parti, enfin, la présidente du Comité national républicain (RNC) Ronna Romney McDaniel sera un soutien inconditionnel du président dans la campagne de 2020. Elle n'a pas hésité à critiquer son oncle Mitt Romney lorsque celui-ci, prenant le relais de McCain en tant qu'adversaire de Trump au sein du GOP, a critiqué la personnalité du président dans un récent éditorial du Washington Post (17). En tout cas, il semble peu probable que le parti reprenne son autonomie par rapport au président dans le cycle électoral de 2020.



Le clan Trump



Le président est connu pour accorder une place prépondérante aux liens familiaux, voire claniques. Il écoute en priorité les membres de sa famille. Si son épouse Melania ne semble pas jouer un rôle politique très important, et si ses fils aînés Don Jr. et Eric sont principalement en charge de la Trump Organization, sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner sont en revanche d'importants conseillers à la Maison-Blanche. Il est certain qu'ils joueront un rôle de premier plan pendant la campagne, exerçant leur influence au sein du RNC et menant une guerre sans merci contre les autres courants de l'entourage du président. En effet, les idées politiques de Jared et d'Ivanka (réunis sous le sobriquet de « Javanka ») tranchent avec celles de ces autres courants. Le couple est, à bien des égards, proche des progressistes new-yorkais - il a d'ailleurs longtemps financé le Parti démocrate.



Certains des éléments de politique sociale mentionnés par le président lors de son discours sur l'état de l'Union de février 2019 - tels que l'établissement d'un congé parental payé au niveau fédéral et la réforme pénale, dont une première partie, le First Step Act, a été votée en décembre 2018 - sont portés au crédit de sa fille et de son gendre. Jared a également été chargé de définir un nouveau plan de paix israélo-palestinien, qui a été dévoilé au printemps 2019. Son appartenance au courant juif orthodoxe moderne, mais surtout les liens de sa famille avec le premier ministre israélien avaient pu faire douter de l'impartialité du mari d'Ivanka. Au final, l'accent mis par le plan sur le développement économique plus que sur les avancées politiques (le plan se résume pour l'instant au lancement de projets commerciaux et immobiliers financés par les États arabes) laisse surtout dubitatif sur son efficacité.



Jared et Ivanka ont obtenu la nomination de Brad Parscale, stratège de la campagne numérique de 2016, comme manager de la campagne pour 2020. Parscale est également soutenu par la conseillère Kellyanne Conway, mais l'équipe d'idéologues autour de Bannon réclame sa tête.



Les inclassables



Bien sûr, plusieurs conseillers du président n'entrent dans aucune catégorie. Certains s'expriment peu en public sur les questions idéologiques. À la Maison-Blanche, le discret et affable conseiller Johnny DeStefano a annoncé son départ le 22 mai. Reste le directeur politique Bill Stepien pour piloter la stratégie politique du président. Nommée en février 2019, Kayleigh McEnany est la directrice de communication de la campagne.



D'autres conseillers, en revanche, semblent soutenir plusieurs écoles de pensée à la fois. D'après le journal Politico, le républicain Mark Meadows dispose d'un accès régulier et confiant au président. Ce représentant de Caroline du Nord défend des vues très conservatrices tout en présidant le Freedom Caucus de la Chambre des représentants, un groupe à tendance libertarienne (18). Son premier acte notable a pourtant été d'amener les conservateurs du parti à passer l'éponge, en octobre 2016, sur l'épisode de la cassette Access Hollywood, dans laquelle le futur président évoquait en des termes très crus ses techniques de séduction des femmes. Qui plus est, Meadows est également très proche d'Ivanka et de Jared, au point de défendre leurs projets de réforme pénale et de congé de maternité payé, qui sont aux antipodes des projets des républicains habituels. 



Les financeurs



Le dernier groupe d'influenceurs politiques à prendre en compte est celui des financeurs. L'un des grands arguments de campagne du candidat Trump au début de 2016 était que sa fortune personnelle lui permettait de ne pas avoir à se plier aux exigences de donateurs venus du monde de la finance ou du big business, contrairement à ses adversaires. Cela avait rapidement cessé d'être vrai en 2016 et ne l'est plus du tout aujourd'hui puisque le président a déclaré ne pas engager ses propres deniers cette fois-ci. 



La campagne de Trump et le RNC font appel à des grands donateurs, qu'il s'agisse d'entreprises ou d'individus, dont beaucoup ont déjà contribué en 2016 ou pour la cérémonie d'investiture de janvier 2017. Certains membres du gouvernement sont également sollicités, tels que Steve Mnuchin, le secrétaire au Trésor, ancien président de Goldman Sachs, ainsi que Wilbur Ross, le secrétaire au Commerce, ou Linda McMahon, directrice de l'Administration des petites entreprises, tous deux milliardaires. Cette dernière avait ainsi versé plus de 6 millions de dollars à la campagne de Trump en 2016.



Comme on peut s'y attendre, les donateurs attendent des actions bien spécifiques de la présidence en échange de leur contribution. Sheldon Acheson, PDG de la plus grande chaîne de casinos du pays, qui a donné plus de 83 millions de dollars au GOP en 2016, a réclamé le transfert de l'ambassade des États-Unis à Jérusalem (19). Robert Murray, un propriétaire de plusieurs mines de charbon qui a versé 300 000 dollars pour la cérémonie d'investiture, a remis au président une liste de régulations environnementales à supprimer. On peut penser que ces échanges douteux vont se poursuivre en 2020.



Un élément intéressant du point de vue politique est qu'à côté de ces grands contributeurs très visibles la campagne de Trump repose également sur des petites donations individuelles. Selon les informations transmises par la campagne de Trump à la FEC fin avril, presque 99 % des dons du premier trimestre 2019 ont été inférieurs à 200 dollars, avec une moyenne de 34 dollars. Voilà qui en dit long sur la confiance que la base électorale de Trump continue à lui porter.



Les choix stratégiques du président



Ces différents groupes d'influence qui gravitent autour du chef de l'État illustrent au final le dilemme stratégique auquel il est confronté pour sa réélection en 2020 : doit-il continuer de suivre sa ligne populiste et conservatrice ou tâcher d'élargir son électorat ? 



Durant la campagne pour les élections de mi-mandat de novembre 2018, le président a martelé avec constance les thèmes populistes et réactionnaires qui lui avaient offert l'accession à la Maison-Blanche deux ans plus tôt. N'avait-il pas tenu ses promesses concernant l'immigration et le commerce, et nommé le juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême ? En 2020, cette attitude devrait lui garantir le suffrage des 35 à 40 % d'Américains qui disent le soutenir dans les enquêtes d'opinion. Mais ce pourcentage ne suffit pas pour gagner. Donald Trump pourrait dès lors chercher à élargir sa base en attirant des modérés et des indépendants. C'est, après tout, la tactique employée par la plupart des politiques en campagne. Un tel virage semble cependant difficile pour un président qui a fait de son positionnement authentique et anti-élites sa marque de fabrique. Sa réélection demeure donc incertaine à ce stade. 



À cet égard, l'attitude de l'opposition démocrate va évidemment constituer un élément crucial. Le rapport du procureur spécial Robert Mueller, remis fin mars 2019, n'ayant pas mis fin à la polémique sur l'« affaire russe » - le procureur n'a pas trouvé de preuves de collusion entre la campagne de Trump et Moscou, mais laisse entendre que le président a pu se rendre coupable d'obstruction à la justice -, certains Démocrates continuent de concentrer leurs attaques sur le président et réclament la poursuite des enquêtes, voire le lancement d'une procédure d'impeachment. Cette attitude, sans doute légitime sur le fond, risque pourtant de faire passer le parti démocrate pour un parti obstructionniste, incapable de proposer un programme neuf et enthousiasmant pour l'Amérique. S'ils s'obstinent à jouer ce jeu, les Démocrates pourraient bien se révéler les meilleurs soutiens de Donald Trump...



(1) Ce chiffre laisse de côté l'argent levé par certains organismes tels que les « super PAC », qui ne peut être utilisé de manière coordonnée avec les candidats. 



(2) Alexander Burns, Jonathan Martin, « Trump's Takeover of the Republican Party Is Almost Complete », The New York Times, 3 avril 2019. 



(3) Fondé en 1971, le petit parti libertarien défend des idées que l'on pourrait qualifier d'anarchistes de droite. Compte tenu de la proximité idéologique qu'il entretient avec certains courants du parti républicain, ses candidats migrent souvent vers ce dernier. Ce fut le cas de Ron Paul, candidat libertarien en 1988, puis candidat aux primaires républicaines en 2008 et 2012.



(4) Kathryn Dunn Tenpas, « Tracking turnover in the Trump administration », Brookings, mars 2019.



(5) David Brooks, « When the World is led by a Child », The New York Times, 15 mai 2017.



(6) Après l'invalidation de deux premières versions de ce décret, dit « Muslim Ban », la Cour suprême en a accepté une troisième en juin 2018, déjà contestée par les associations de défense des droits civiques. 



(7) Abigail Tracy, « He actually prefers the chaos : Stephen Miller, immigration warlord, emerges from the shadows », Hive, Vanity Fair, 14 avril 2019. Miller cultive des relais dans l'administration, avec le soutien de Gene Hamilton au département de la Justice, d'Andrew Veprek au département d'État ou de John Zadrozny au Policy Planning du département d'État.



(8) En août 2017, un rassemblement d'extrême droite est organisé à Charlottesville en Virginie, afin de protester contre le retrait d'une statue du général sécessionniste Robert Lee. L'un des participants percute une contre-manifestante avec sa voiture, entraînant sa mort. Conseillé, semble-t-il, par Bannon, le président Trump dénonce dans un premier temps les violences venues « de tous les côtés ».



(9) L'association Citizens United est à l'origine de l'arrêt de la Cour suprême de 2010 qui autorise les personnes morales (entreprises, syndicats) à participer sans limite au financement des campagnes électorales fédérales. 



(10) Gabriel Sherman, « "He's going to fieldstrip these guys" : Inside the Trump 2020 campaign's wild, disorganized attempt to "keep America great" », Vanity Fair, 30 juillet 2018.



(11) Quinn Slobodian, « You Live in Robert Lighthizer's World Now », Foreign Policy, 6 août 2018. 



(12) Jonathan Mahler et Dirk Johnson, « Mike Pence's Journey : Catholic Democrat to Evangelical Republican », The New York Times, 20 juillet 2016. 



(13) Nicolas Bourcier, « Erik Prince, un "chien de guerre" dans les arcanes de la Maison-Blanche », Le Monde, 9 février 2018. 



(14) https://www.youtube.com/watch?v=3pgBVbuG0A0 



(15) David Frum, « The Great Republican Revolt », The Atlantic, janvier-février 2016.



(16) Lisa Miller, « The "Little Jerk". Once defined by his loathing for Trump, Lindsey Graham is now all-in for the president. Why ? », New York Magazine, 16 septembre 2018. 



(17) Mitt Romney, « The president shapes the public character of the nation. Trump's character falls short », The Washington Post, 1er janvier 2019.



(18) Gabby Orr, « Mark Meadows, Trump whisperer », Politico, 20 janvier 2019. Des profils républicains similaires incluent le chef de la minorité à la Chambre Kevin McCarthy (Californie) et le représentant Jim Jordan (Ohio).



(19) Megan Janetsky, « Trump's donors, where are they now ? », OpenSecrets.org, 18 janvier 2018. 


Notes :