Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


LES DEMOCRATES CONTRE LE KREMLIN
Entretien avec Mikhail KASSIANOV
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale. et Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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Entretien avec Mikhaïl Kassianov*
les démocrates contre le kremlin
Cet entretien a été réalisépar Marie Jégo** et Grégory Rayko***
* Ancien premier ministre de Russie (2000-2004). Chef du mouvement « Union nationale et démocratique de Russie ».
** Correspondante du Monde à Moscou.
*** Adjoint à la Rédactrice en chef de Politique Internationale.
Né en 1957 dans la région de Moscou, Mikhaïl Kassianov a effectué, dans les années 1980 et 1990, une brillante carrière d'ingénieur du bâtiment, puis d'économiste, au sein du Comité d'État au plan et du ministère de l'Économie, ce qui lui a valu de devenir ministre des Finances en mai 1999. Vladimir Poutine, élu président en mars 2000, en fera son premier ministre le 18 mai 2000. Un poste qu'il conservera pendant presque quatre ans. Mais, progressivement, le fossé se creuse entre le président et le chef du gouvernement : ce dernier s'oppose au cours de plus en plus autoritaire défini par le locataire du Kremlin, aussi bien en matière politique que dans le domaine de l'économie.En février 2004, quelques semaines avant la présidentielle qui verra Vladimir Poutine réélu au premier tour, le premier ministre est limogé. Kassianov se rapproche alors des partis démocratiques. En 2005, il se dit prêt à incarner l'opposition politique au président Poutine et annonce qu'il envisage d'être candidat à la présidentielle de mars 2008. Il subit immédiatement une attaque en règle de la part du fisc, qui lui reproche d'avoir sous-payé une datcha (maison de campagne) acquise avant son départ du gouvernement. Une datcha qui lui sera finalement confisquée. Il est, également, présenté par les partisans de Poutine comme un « ennemi de la Russie », corrompu et acquis aux Américains.
Malgré ces intimidations, l'ex-chef du gouvernement refuse de quitter la scène politique et continue de travailler à l'union des démocrates en vue des prochaines échéances électorales : les législatives de décembre 2007 et, surtout, la présidentielle de mars 2008. L'homme est volontaire et ambitieux. Bon nombre d'observateurs le comparent déjà à l'Ukrainien Viktor Iou-chtchenko, qui avait été le premier ministre du très autoritaire président Léonid Koutchma avant de jeter bas son système lors de la fameuse révolution orange...
G. R.
Marie Jégo et Grégory Rayko - En Russie, plus le champ des libertés s'amenuise, plus la confiance envers le président Vladimir Poutine - évaluée à 81 % selon le centre d'étude de l'opinion publique Iouri Levada - grandit. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?


Mikhaïl Kassianov - Je ne suis pas d'accord avec un tel constat. C'est même tout le contraire ! La confiance de la population décroît. Elle décroît envers le président et, surtout, envers le système de pouvoir mis en place ces deux dernières années. En ce moment, nous assistons plutôt à une montée des tendances protestataires. Les gens manifestent, ils sont de plus en plus nombreux à le faire. Et qui sont ces manifestants ? Des militants politiques chevronnés ? Non, il s'agit de simples citoyens exaspérés par le cours que le pays a pris depuis quelques années.
À cet égard, je pense que la tragédie de Beslan, en septembre 2004, a représenté un tournant majeur. Au cours des semaines qui ont suivi la prise d'otages, le président Poutine et son entourage, au lieu de prendre des mesures visant à garantir la sécurité de chaque citoyen face à la menace terroriste, se sont servis de cet événement tragique pour faire adopter des lois qui ont changé l'esprit de la Constitution.


M. J. et G. R. - À quelles lois faites-vous allusion ?


M. K. - Je pense à la loi qui a aboli l'élection des gouverneurs - qui sont, désormais, nommés par le président ; à celle qui interdit aux candidats indépendants, non affiliés à un parti, de se présenter aux élections législatives ; au passage de 5 à 7 % du seuil nécessaire pour qu'un parti ayant participé aux législatives puisse entrer au Parlement ; ou encore à l'obligation faite à un parti de disposer d'au moins 50 000 militants déclarés pour être enregistré. J'estime que ces lois, adoptées sans aucune discussion, en l'espace de trois mois, sont anti-démocratiques. Et elles font beaucoup de mal à un pays où la démocratie est encore en cours d'élaboration.
Ces mesures illustrent parfaitement la réduction globale des libertés politiques et civiques à laquelle on assiste en Russie. Écartés de l'espace politique et social, les citoyens n'ont pas leur mot à dire sur les orientations du pays. Prenons, par exemple, la nomination des gouverneurs par le centre. A-t-on bien mesuré que cette mesure mettait un terme à la notion même de Fédération ? D'un bout à l'autre de la Russie - un pays immense, peuplé d'innombrables ethnies et riche de multiples traditions -, les populations locales n'ont plus de contrat social avec le gouverneur. Elles ne peuvent plus influencer ses décisions. Le gouverneur se moque bien de ce que ses administrés pensent car son maintien au pouvoir ne dépend plus de leurs voix. Pour lui, un seul interlocuteur compte : son électeur ultime, le président.


M. J. et G. R. - Vous vous montrez très véhément. Pourtant, quand vous étiez premier ministre, de 2000 à 2004, vous sembliez en phase avec la politique menée par Vladimir Poutine...


M. K. - Pour moi, personnellement, 2004 a été un moment charnière. Auparavant, je considérais déjà que certains choix faits par Vladimir Poutine étaient erronés. Je ne manquais d'ailleurs pas de les critiquer. Dès avant mon limogeage, survenu en février 2004, j'avais fait savoir que j'estimais que les arrestations d'entrepreneurs ou les pressions exercées sur la société pétrolière Yukos étaient des impairs du pouvoir. Mais l'utilisation que le Kremlin a faite de la tragédie de Beslan m'a forcé à reconsidérer mon jugement. Toutes ces décisions que je considérais comme des erreurs ponctuelles étaient, j'en suis désormais convaincu, des éléments d'une stratégie réfléchie - une stratégie profondément néfaste pour la Russie. C'est ce qui a motivé ma décision de revenir à la politique. Je m'oppose au cours choisi par le président parce qu'il porte préjudice à mon pays.


M. J. et G. R. - Vous avez évoqué votre limogeage. Qu'est-ce qui l'a motivé, selon vous ?


M. K. - Le président n'a donné aucune explication, ni à moi ni à la population. Je n'entrerai pas dans le détail des diverses théories du complot qui ont fleuri à cette occasion. Je peux seulement vous donner mon opinion : au début de l'année 2004, le président et son entourage ont définitivement décidé d'infléchir la politique du pays. Ils se sont mis à limiter les droits des citoyens, à restreindre la liberté d'expression et à intimider les milieux d'affaires. Ce qui revenait à briser les fondements mêmes de l'organisation de la société et à violer les principes qui régissent les relations entre l'État et cette société. En ce qui me concerne, je n'avais jamais caché mon opposition à un tel tournant. C'est ce qui m'a coûté mon poste.


M. J. et G. R. - Vous étiez premier ministre pendant la plus grande partie de la deuxième guerre de Tchétchénie. La ligne très dure adoptée par Moscou dans ce conflit était-elle justifiée ?


M. K. - Quand je dirigeais le gouvernement, je m'occupais surtout, pour ce qui concerne la Tchétchénie, des questions socio-économiques. C'est moi qui ai coordonné le rétablissement des infrastructures urbaines et rurales, la remise en fonction du réseau routier, la restauration du complexe gazier ou encore le versement de compensations aux personnes ayant perdu leur logement. Le président, pour sa part, gérait les opérations antiterroristes et le « state building ». Les informations dont je disposais m'avaient conduit, à cette époque, à soutenir pleinement la ligne dure définie par le président à l'encontre des terroristes. Il n'en demeure pas moins que la situation dans laquelle la république se retrouve aujourd'hui m'inquiète profondément.


M. J. et G. R. - Pourquoi ?


M. K. - Les processus de fond qui y sont en cours sont porteurs de grands dangers pour le peuple tchétchène. Pour moi, on ne pourra régler les problèmes de la Tchétchénie qu'à condition de respecter absolument les droits de l'homme, d'instaurer un véritable dialogue social et de mettre en place des institutions normales et reconnues par la société. Toute l'histoire de cette république le montre : on ne parviendra à aucun accord si toutes les composantes de la société tchétchène n'y adhèrent pas. Il est impensable de confier toute la Tchétchénie à un seul clan... or c'est bel et bien le cas aujourd'hui (1).
Le mécanisme qui doit être employé pour obtenir un accord global porte un nom : la table ronde. C'est un travail de fourmi, qui exige de la patience et du temps. Le pouvoir fédéral a l'obligation d'accomplir ce travail. Car, sinon, il n'y aura en Tchétchénie ni réussite économique ni stabilité sociale.


M. J. et G. R. - De toutes les décisions que vous avez prises en tant que premier ministre, quelles sont celles dont vous êtes le plus fier ?


M. K. - J'estime qu'entre 2000 et 2003 le gouvernement de la Fédération de Russie a obtenu d'excellents résultats. Au lendemain de la terrible crise financière et socio-économique que le pays avait connue en 1998, nous avons su redresser la situation. C'est notre travail à ce moment-là qui a permis les succès économiques dont on constate les effets jusqu'à ce jour. Nous avons pris de nombreuses mesures déterminantes pour l'avenir de la Russie. Je pense, en particulier, aux réformes de la fiscalité, des douanes et des retraites ; à l'instauration d'un Code foncier et d'un Code pénal ; à la transformation du secteur de l'électricité ; ou encore à la modernisation du réseau ferroviaire.
Pour moi, l'un des aspects les plus précieux de toutes ces mesures, c'est que la plupart d'entre elles, avant de prendre la forme d'une loi ou d'un décret gouvernemental, avaient fait l'objet d'une évaluation très professionnelle : chaque fois, le gouvernement, le Parlement, les milieux d'affaires et les associations concernées ont longuement discuté de ces textes et donné la parole aux experts de la question. Du coup, ces réformes ont été le résultat d'un véritable consensus de la société entière.
Hélas, aujourd'hui, bon nombre des améliorations initiées à l'époque ont été interrompues ; dans certains cas, le pouvoir a même fait machine arrière. Depuis 2004, il n'y a pas eu la moindre nouvelle réforme d'envergure.


M. J. et G. R. - Y a-t-il eu des mesures que vous n'avez pas pu prendre en raison de l'opposition du président ?


M. K. - Je regrette profondément qu'en 2002 il ait bloqué une réforme, pratiquement finalisée, du secteur du gaz. Les conséquences de la non-application de cette réforme seront, à terme, gigantesques ; et les citoyens de la Russie - mais, aussi, ceux des pays consommateurs de gaz russe - devront, longtemps encore, payer le gaz trop cher à cause de l'inefficacité de Gazprom.


M. J. et G. R. - Les partisans de Poutine affirment qu'il a su renforcer un État chancelant et prétendent que c'est à sa politique économique que la Russie doit sa croissance annuelle de 7 %. En quoi ce jugement est-il infondé, selon vous ?


M. K. - Les premières mesures prises par le président afin de renforcer l'État étaient effectivement positives. Elles ont permis au gouvernement que je dirigeais de restaurer l'unité de l'espace économique du pays, d'améliorer la discipline fiscale et de mettre de l'ordre dans les finances publiques. Malheureusement, par la suite, le président s'est détourné de la constitution d'institutions démocratiques et du développement d'une vraie économie de marché. Le résultat, c'est que les régions sont saignées à blanc du point de vue économique ; les monopoles d'État, omniprésents et inefficaces, écrasent toute concurrence ; le droit de propriété n'est plus intouchable ; la discipline fiscale s'est muée en véritable terrorisme de l'impôt ; et les dépenses de l'État augmentent de 30 % par an, ce qui est largement supérieur au taux de croissance. Une telle politique n'a pas d'avenir.
Mes adversaires soulignent généralement le fait que, malgré l'affaire Yukos et les autres erreurs dramatiques que les autorités ont commises en matière d'économie, la croissance est stable et les investissements ne baissent pas. Ma réponse est simple : imaginez seulement à quel point la croissance et les investissements seraient supérieurs sans toutes ces erreurs ! Imaginez, aussi, tout ce que l'on aurait pu accomplir sur le plan social (grâce à ces ressources supplémentaires) si, pendant ces quatre dernières années, le cap avait été le même qu'au cours du premier mandat du président ! Hélas, on ne peut que l'imaginer...


M. J. et G. R. - Que faudrait-il faire pour que la croissance soit encore plus élevée que ces fameux 7 % par an ? Le gouvernement actuel est-il capable de prendre les décisions nécessaires?


M. K. - Une chose est sûre : on pourrait augmenter la croissance, et l'augmenter significativement. Mais, pour y parvenir, il faudrait, avant tout, prendre un ensemble de mesures visant à réduire le poids de l'État dans l'économie - un poids déjà hypertrophié et qui, en plus, continue d'aller croissant. Il est indispensable, aussi, de rétablir les fondements d'une concurrence normale. Mais il est très difficile d'imaginer que le pouvoir actuel soit capable d'adopter de telles mesures.
La vérité, c'est que, aujourd'hui, le gouvernement ne joue pratiquement aucun rôle politique et n'entreprend jamais de réforme significative. Toutes les vraies mesures visant à moderniser l'économie et la sphère sociale ont été bloquées. Ces derniers temps, plusieurs initiatives du gouvernement ont eu des conséquences sociales et économiques que l'on ne saurait considérer comme positives, quel que soit le point de vue duquel on se place : je pense, entre autres exemples, à la fameuse « monétisation des avantages acquis » (2), mais aussi à l'unification de l'enregistrement des alcools au niveau national (3), à la lutte contre les banques (4) ou encore au « nettoyage ethnique » des marchés (5). Dès lors, j'estime que moins ce gouvernement en fera, mieux le pays se portera...


M. J. et G. R. - Dans ce gouvernement et, plus globalement, à tous les échelons du pouvoir politique et économique en Russie, il y a beaucoup de représentants des organes de sécurité et des ministères de force : les siloviki...


M. K. - Je n'ai rien contre les siloviki et les ex-siloviki en tant que tels. Il y a parmi eux des managers et des hauts fonctionnaires très efficaces. Il reste que si l'on dresse un bilan de la façon dont les siloviki ont globalement géré le pays jusqu'ici, on ne peut qu'admettre que les résultats sont, pour le moins, peu encourageants...


M. J. et G. R. - Vous avez passé quatre ans à travailler avec Vladimir Poutine. Quelle sorte d'homme est-il ? Ses détracteurs affirment qu'il est resté un agent du FSB dans l'âme...


M. K. - J'ai un principe fondamental : j'estime qu'il est très incorrect de donner mon opinion sur la personnalité de mes adversaires. En revanche, il est de mon devoir de citoyen d'émettre un jugement sur la politique du pays. Le président et son entourage ne cessent de renforcer une « verticale du pouvoir » anti-démocratique qui nuit aux intérêts de la Russie. C'est à cette politique que je m'oppose, et non à tel ou tel individu pris séparément.


M. J. et G. R. - Vous avez critiqué avec sévérité le démantèlement de Yukos et la mise sous les verrous de son propriétaire, Mikhaïl Khodorkovski. Quelle est votre analyse de cette affaire ?


M. K. - Je suis persuadé qu'initialement la campagne lancée contre Khodorkovski - une campagne dont la responsabilité incombe entièrement au président Poutine - était exclusivement politique et s'expliquait par une lutte d'influence au Kremlin. Mais cette affaire a progressivement pris un caractère plus économique... tout simplement parce que certaines personnes ont décidé de profiter de la désintégration de Yukos pour « s'en mettre plein les poches », si vous me passez l'expression. Quoi qu'il en soit, l'affaire Khodorkovski a été un moment clé pour la dynamique politico-économique de la Russie. C'est précisément à ce moment-là que les principes que je défendais - la démocratie et une économie sociale de marché - ont commencé à reculer. Ni le pouvoir actuel ni ses continuateurs ou « successeurs » ne souhaitent s'opposer à ce recul. C'est pourquoi ils n'ont aucune intention de mettre fin à la traque cruelle et absurde dont Khodorkovski est la victime.


M. J. et G. R. - Vous avez dit tout à l'heure que, même si elle se montre méfiante envers les institutions, la population a confiance dans le président. Comment l'expliquez-vous ?


M. K. - Le président est populaire, c'est indéniable. Mais il s'agit plus de popularité que de confiance. La cote de 81 % d'opinions positives que vous avez évoquée est, à mon avis, exagérée. Je persiste à croire que la confiance des Russes en Vladimir Poutine est moins grande qu'en 2000, lorsque 52,94 % des électeurs ont voté pour lui au premier tour de la présidentielle. Ce qui est sûr, c'est que, si son bilan personnel est considéré comme positif, il n'en va pas de même pour celui du gouvernement. Plus révélateur encore : 55 % des personnes interrogées par le centre Iouri Levada dans cette enquête que vous avez citée estiment que la voie suivie par le pays n'est pas la bonne. Cette situation - une bonne cote personnelle du président conjuguée à l'impopularité du gouvernement et à la non-approbation du cours général - est un phénomène courant pour la Russie. L'idée dominante, ici, c'est que le tsar est bon mais qu'il est entouré d'incompétents. Et les dirigeants n'hésitent pas à en jouer. C'est sur cette idée que repose la propagande diffusée par les chaînes de télévision. Chaque jour, le président est montré en train de faire la leçon aux ministres. Il est présenté comme le tsar, et les ministres sont donnés à voir comme les mauvais boyards.


M. J. et G. R. - Ce qui est montré ne correspond donc pas à la réalité ?


M. K. - La vérité n'est jamais clairement énoncée, surtout quand elle peut être dérangeante. Je reviens à la prise d'otages de Beslan. Les parents des enfants tués ont eu beau réclamer que toute la lumière soit faite, rien de tel ne s'est produit. Savez-vous pourquoi ? Parce que la mentalité de l'élite au pouvoir est restée soviétique, dominée par la certitude qu'il vaut toujours mieux cacher la vérité. Dire les choses comme elles sont, au risque de susciter des réactions négatives, est l'un des attributs de la démocratie. Au lieu de quoi nous assistons aujourd'hui au retour des pratiques du régime soviétique totalitaire d'antan. Une telle évolution, ni moi, ni mes compagnons ne pouvons l'accepter. Le pays est sorti de ce système il y a plus de quinze ans et voilà que l'on essaie de l'y replonger !


M. J. et G. R. - Mais qu'est-ce que la Russie actuelle peut avoir de commun avec celle de l'époque soviétique ?


M. K. - Je veux dire que les moyens utilisés aujourd'hui pour orienter l'opinion publique, notamment par le biais des chaînes de télévision contrôlées par le pouvoir, rappellent ceux dont on usait à l'époque soviétique. Pour le reste, la Russie actuelle n'a, bien sûr, rien à voir avec l'URSS. Elle n'est pas un État totalitaire. À l'époque de l'URSS, le pouvoir contrôlait tout ; aujourd'hui ce n'est plus le cas. Impossible, à l'heure qu'il est, de contrôler chaque citoyen en permanence. Ne serait-ce que parce que la Constitution garantit aux citoyens des droits et des libertés dont ils ont pris l'habitude d'user. De son côté, le pouvoir fait tout ce qu'il peut pour rogner ces libertés. Le droit de l'opposition à accéder aux médias, notamment aux chaînes de télévision, a été confisqué. Il nous reste Internet. 20 millions de personnes environ, sur 143, y ont accès. C'est peu. Les 123 millions restants, dépourvus d'accès à Internet (car tout le monde n'a pas un ordinateur, loin de là, et la connexion ne s'étend pas à toutes les zones du pays), n'ont que le petit écran pour s'informer. Ils sont donc privés d'un droit essentiel : le droit de recevoir une information indépendante. Ce droit, pourtant lui aussi garanti par la Constitution, leur a été retiré. Désormais, c'est la liberté d'élire qui est rognée. Je veux croire qu'elle ne sera pas complètement confisquée. En tant que représentant de l'opposition, j'espère que nous pourrons montrer, à l'occasion de la présidentielle de 2008, que cette liberté existe.


M. J. et G. R. - Justement, l'opposition démocratique semble marginalisée. Le parti libéral Iabloko, de Grigori Iavlinski, n'a pas été autorisé à se présenter aux récentes élections régionales partielles, qui se sont tenues le 11 mars dans quatorze régions de Russie ; quant à l'autre formation libérale, l'Union des forces de droite (SPS), elle y a réalisé un piètre score : 3,97 %...


M. K. - Ce qui s'est passé lors de ces régionales partielles est inquiétant. Toutes les formations en lice - le SPS, le parti d'extrême droite de Jirinovski, le Parti communiste, mais aussi les partis pro-Kremlin (Russie unie et Russie juste) - ont reconnu que les élections avaient été falsifiées. Et ne je ne parle même pas des manipulations de l'opinion publique ni du fait que les partis en lice sont loin d'avoir eu un accès égal aux médias durant la campagne. Au bout du compte, qui a porté plainte pour contester les résultats ? Personne. Tout le monde a peur. La raison d'être de ces élections n'est pas d'apporter un changement. Tout se fait en fonction d'un seul spectateur : le tsar, le père. Les partis, eux, ne se préoccupent que d'une chose : entrer à la Douma. Ces régionales étaient une parodie d'élections. Elles n'ont pas été démocratiques au sens où l'entend l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) - dont l'une des attributions est, précisément, le monitoring des consultations électorales.
Quatre droits fondamentaux garantis par la Constitution sont bafoués : le droit d'élire les gouverneurs ; le droit à l'information ; le droit à des élections libres et démocratiques ; et le droit de manifester. En fait, l'ordre constitutionnel a pratiquement été renversé. La population se rend parfaitement compte de tout cela. C'est pourquoi l'humeur est à la protestation. Les citoyens commencent à comprendre que ces droits fondamentaux, obtenus il y a quatorze ans - c'est-à-dire au moment de l'adoption de la Constitution de 1993 - sont remis en cause.


M. J. et G. R. - Qu'attendez-vous des élections législatives prévues pour décembre 2007 ? Pensez-vous que l'opposition ait une chance d'y faire entendre sa voix ?


M. K. - Ces dernières années, plusieurs modifications visant à assurer au pouvoir une maîtrise toujours plus grande de la vie politique ont été apportées à la législation sur les partis : j'ai parlé, tout à l'heure, du seuil nécessaire pour entrer à la Douma que l'on a élevé de 5 à 7 %. J'ai évoqué, aussi, la nécessité pour tout parti d'afficher 50 000 militants s'il veut être enregistré. Mais il ne faut pas oublier, non plus, la suppression du scrutin de circonscription pour élire les députés, une mesure qui avantage évidemment les grands partis favorables au pouvoir (6).
En vérité, les partis et les organisations indociles sont systématiquement mis l'écart. Dans ces conditions, il est probable que seules les formations ayant juré loyauté au Kremlin obtiendront le droit de s'inscrire aux législatives de décembre.
Or les scandales et les irrégularités qui ont émaillé les récentes régionales partielles ont démontré que les fraudes de masse étaient devenues une réalité. Dès lors, il est probable que les partis démocratiques refuseront de prendre part aux législatives. En effet, notre participation à ce pastiche de scrutin ne servirait qu'à redonner des couleurs à une palette politique particulièrement atone. Pourquoi devrions-nous servir de paravent démocratique ? Une décision définitive sur ce point sera prise bientôt. Dans tous les cas de figure, la Douma issue des élections de décembre prochain sera illégitime. Tôt ou tard, il faudra la dissoudre et organiser de vraies élections, dans une atmosphère radicalement nouvelle.
Il reste que l'échéance électorale de décembre 2007 sera cruciale pour l'opposition. Non pas parce que nous comptons y obtenir de bons résultats : comme je viens de l'expliquer, il est probable que nous ne nous alignerons même pas au départ de cette course inégale. Mais parce que, d'ici à la tenue de ce scrutin, nous consacrerons notre temps à expliquer à la population que le pouvoir est en train de la priver de ses droits. Si elle se laisse endormir, elle se réveillera dans un autre pays. Nous ne cessons de le répéter lors des séminaires et des conférences que nous organisons dans toute la Russie. Les gens doivent se mobiliser. Il faut que nous usions de notre droit de manifestation et de réunion. Une fois de plus, en dépit de ce qui est écrit dans la Constitution, ce droit nous est refusé. Voyez ce qui s'est passé à Moscou, à Saint-Pétersbourg ou encore à Nijni-Novgorod, où les « marches du désaccord » convoquées par l'opposition ont été interdites !


M. J. et G. R. - Quid de la présidentielle de mars 2008 ? Faut-il aussi la boycotter ? Dans le cas contraire, envisagez-vous de vous présenter ?


M. K. - Du résultat de la présidentielle dépendra le cours politique des prochaines années. L'importance de cette élection est donc inestimable. Et, à la différence de ce qui s'est passé pour les législatives, la base légale de la présidentielle n'a pas été radicalement transformée... du moins, à ce jour. La seule modification apportée par le pouvoir actuel porte sur le nombre de signatures de citoyens que les candidats indépendants doivent obtenir pour pouvoir se présenter : ce chiffre est passé de un à deux millions. En comparaison avec les scandaleux stratagèmes employés pour les législatives, ce n'est pas grand-chose !
C'est pourquoi j'estime que nos chances de remporter la présidentielle sont réelles, surtout si le mouvement de l'opposition démocratique - de gauche comme de droite - parvient à s'entendre pour présenter un candidat unique. La principale exigence que nous adressons au pouvoir est justement celle-ci : que l'élection présidentielle soit libre et démocratique, sans troisième mandat de Vladimir Poutine et sans successeur désigné. Toute profanation des élections menacerait de plonger le pays dans une crise politique très profonde.
Les élections ne se limitent pas au jour du scrutin et au décompte des voix. C'est un processus long qui implique, en particulier, que les candidats aient un accès égal aux médias et que leurs programmes soient présentés de manière objective. Le moins que l'on puisse dire, c'est que, pour la présidentielle de 2008, on ne prend pas le chemin d'une élection juste. Pourtant, tout espoir n'est pas vain : il n'est pas exclu que le pouvoir sortant prenne conscience qu'organiser des élections justes entre dans ses obligations constitutionnelles et que c'est à l'aune de ce critère que sera prononcé le jugement de l'Histoire...


M. J. et G. R. - Et l'apathie de la population? Dans l'ensemble, les gens ne semblent guère alarmés par la restriction de ces droits...


M. K. - Soixante-dix ans durant, la Russie ne s'est pas développée comme un État bourgeois et démocratique où les libertés pouvaient s'épanouir, mais comme un État à part, dictatorial. Il aurait été illusoire d'espérer balayer ces soixante-dix années en un clin d'oeil. Les Russes ont toujours peur du pouvoir. Les gens ont peur car ils se souviennent de ce dont le KGB était capable. La moitié de la population a connu le régime soviétique. Par surcroît, il n'y a pas, en Russie, de tradition d'organisation des protestations, il n'y a pas d'expérience du multipartisme. Les gens ne sont pas habitués à formuler librement leurs pensées et à exprimer ouvertement leur opposition en défilant dans la rue. Le pouvoir en place est responsable de cette situation. Au lieu d'éduquer les citoyens dans le respect de la Constitution, au lieu de les encourager à défendre leurs droits, les dirigeants les dissuadent d'y prétendre. Leur message est le suivant : « Voilà la limite ; si vous la franchissez vous serez punis. »
Il n'est pas possible de comparer la Russie aux démocraties d'Europe occidentale, où l'expression de la contestation est un droit acquis depuis longtemps. Dans des pays comme la France, l'Espagne ou l'Italie, les gens sont prêts à descendre dans la rue. En Russie, ils restent chez eux. Ils craignent d'adhérer à un parti qui prend le contre-pied des positions officielles. Ils tremblent de se déclarer comme des opposants. Et si « on » venait leur rendre visite ? Ce genre de traitement, bon nombre de nos sympathisants le subissent. Des agents de la police ou du FSB débarquent chez eux pour leur expliquer qu'ils ont tort de s'opposer et qu'ils ne devraient pas prendre part aux manifestations. Personne n'a le droit d'exercer ce genre de pressions sur des citoyens, c'est illégal ! Mais les policiers ne s'en rendent même pas compte. Pour eux, comme pour une grande partie des Russes, celui qui s'oppose au pouvoir s'oppose à l'État. Cette idée est largement véhiculée par les chaînes de télévision. Nous avons affaire à un véritable lavage de cerveaux. Les Américains y sont décrits comme des espions avides de mettre le pays en pièces pour prendre son gaz et son pétrole ; l'Otan, l'Union européenne, l'OSCE y sont données à voir comme des ennemis...


M. J. et G. R. - Vous parlez du retour de la peur. Pourriez-vous préciser sous quelle forme celle-ci se manifeste ?


M. K. - Je me rends régulièrement en province, où je rencontre des petits entrepreneurs qui sont l'émanation de la classe moyenne naissante. Ces entretiens ont le plus souvent un caractère confidentiel. Mes interlocuteurs hésitent à s'exprimer ouvertement, ils craignent de subir des pressions. Ceux qui essaient de faire des affaires se plaignent de l'augmentation de la corruption et des tentatives visant à mettre la main sur leurs actifs. Tous leurs efforts sont consacrés à empêcher qu'on leur confisque leur business. Ils passent énormément de temps à la recherche d'un terrain d'entente avec l'administration... par le biais de la corruption, forcément. Dans ce milieu aussi, le mécontentement grandit. Il y a un an encore, la situation était différente ; mais, à l'heure qu'il est, je peux vous l'assurer, les représentants des petites entreprises sont en désaccord avec les autorités. Ils comprennent très bien que le droit à la propriété est peu à peu remis en question. Leurs voix sont ignorées du pouvoir, qui s'appuie électoralement sur les classes les plus défavorisées du pays, sur tous ces citoyens qui pensent que, pour reprendre une formule que j'ai déjà employée, il n'y a pas de mauvais tsars mais seulement de mauvais boyards.


M. J. et G. R. - L'année 2006 a vu le retour des assassinats commandités, comme la Russie en a connu beaucoup au début de sa transition économique. Mikhaïl Kozlov, le numéro deux de la Banque centrale, a été assassiné en septembre ; quelques semaines plus tard, c'était le tour de la journaliste Anna Politkovskaïa, ardente critique de Vladimir Poutine et de sa politique. Comment interpréter ces crimes ? Faut-il y voir une manifestation d'instabilité, une crise, le signe que des luttes sont en cours au sein du pouvoir ?


M. K. - Il est difficile de déterminer qui sont les commanditaires de ces crimes horribles perpétrés de façon aussi démonstrative. Le plus incroyable, c'est que nous ne savons toujours pas, à l'heure qu'il est, comment les enquêtes évoluent, en dépit des promesses faites au plus haut niveau. Tout est fait pour que l'opinion oublie ce qui s'est passé. Bref, nous revenons au milieu des années 1990, quand les assassinats étaient devenus un moyen courant de régler les problèmes. Nous pensions pourtant en avoir fini avec cette époque. La situation semblait s'être apaisée et les assassinats commandités paraissaient appartenir au passé. Ce qui s'est produit à l'automne 2006 est la preuve que certains estiment pouvoir résoudre des problèmes politiques ou économiques par l'homicide. C'est un symptôme extrêmement négatif qui en dit long sur l'état de la société.
Le pouvoir, au lieu de faire tout ce qu'il peut pour que ces assassinats soient élucidés, se tait. La peur et l'incertitude s'en trouvent renforcées. L'opinion publique se demande qui peut bien être derrière ces crimes. C'est la porte ouverte aux rumeurs, aux suppositions de toutes sortes qui ne font qu'augmenter la défiance envers les gouvernants. Dès lors, le fossé entre l'élite dirigeante et le peuple se creuse chaque jour davantage. Ces dernières années, la population a totalement perdu confiance dans le système judiciaire. Il y a de quoi, en effet : à l'heure actuelle, le tribunal est bien le dernier endroit où la justice peut triompher ! Les citoyens ne se sentent à l'abri ni des pressions, ni de la corruption, ni de la criminalité.


M. J. et G. R. - Vous-même, ces dernières années, vous avez connu de nombreux déboires judiciaires à cause de votre datcha. Ces tracas ont-ils un soubassement politique ?


M. K. - Indiscutablement. D'ailleurs, les propagandistes à la solde du pouvoir ne le contestent même pas. Je vous rappelle que toute cette histoire a été montée en épingle dans les médias six mois après que j'ai critiqué publiquement les autorités et déclaré que j'allais participer activement à la vie politique du pays. Ceux qui ont lancé cette campagne calomnieuse s'étaient donné pour but, dès le début, de me discréditer et de me forcer à quitter la scène politique. Mais en dépit de ces diffamations soutenues par toute la puissance des chaînes de télévision appartenant à l'État, mes ennemis ont échoué. Je n'abandonne pas le combat.


M. J. et G. R. - Pour terminer, pouvez-vous nous dire comment l'Occident devrait, selon vous, se comporter à l'égard de la Russie ?


M. K. - Quand je rencontre des dirigeants politiques ou des représentants de la société civile des pays occidentaux, mes interlocuteurs me posent souvent cette question. Ma réponse est très simple : ne vous détournez pas de la Russie, n'en faites pas un pays « à part ». Au contraire, traitez-la comme n'importe quel État normal, appliquez à vos relations avec elle les standards en vigueur au sein de l'Union européenne. Dois-je rappeler que la Constitution russe est fondée sur les mêmes valeurs et les mêmes normes que les Lois fondamentales de la plupart des pays occidentaux ? Les droits de l'homme et la démocratie n'ont aucune spécificité nationale. Et si, dans ces domaines, les dirigeants de Moscou se permettent de s'éloigner des principes qu'ils se sont engagés à défendre, il n'y a rien d'anormal à ce que, comme n'importe quel État européen, la Russie subisse des critiques constructives et respectueuses. La société russe soutiendrait de telles critiques et les autorités seraient forcées de les prendre en compte.



Notes :
(1) La Tchétchénie est aujourd'hui présidée par Ramzan Kadyrov, fils de l'ancien président Akhmed Kadyrov, assassiné le 9 mai 2004. Les fidèles de Kadyrov - les Kadyrovtsy - occupent la plupart des postes de responsabilité dans la petite république.
(2) Début 2005, le gouvernement a promulgué la « monétisation des avantages acquis » : une loi qui consistait à supprimer la gratuité de divers services (santé, transports...) dont bénéficiaient de nombreux Russes (vétérans, retraités, invalides, etc.) et à verser aux personnes concernées, en guise de compensation, des sommes leur permettant, du moins en théorie, de subvenir à leurs besoins. Cette loi a engendré de grandes protestations, les citoyens touchés par la réforme estimant que les compensations étaient largement insuffisantes. Le pouvoir a fini par revenir sur bon nombre des applications de cette loi.
(3) En 2006, le Parlement a voté une loi visant à faire enregistrer toutes les bouteilles d'alcool circulant dans le pays sur le serveur informatique du Service fédéral des douanes. Cette loi, destinée à combattre les contrefaçons massives, a été insuffisamment préparée et mal coordonnée entre les divers ministères concernés. Les bouteilles non enregistrées ont été retirées des magasins. Le résultat a été une véritable pénurie qui a rappelé l'époque de la lutte contre l'alcoolisme lancée par Mikhaïl Gorbatchev dans les années 1980. Du coup, bon nombre de Russes se sont repliés sur de l'alcool fabriqué de manière illégale - précisément ce que la loi était censée combattre !
(4) Au cours des derniers mois, plusieurs banques privées ont été fermées ou mises sous tutelle par le pouvoir, sous le prétexte de vérifier la légalité de leurs transactions.
(5) Une récente loi interdit aux étrangers de posséder des étals sur les marchés russes.
(6) Aux termes de la Constitution de 1993, la moitié des députés de la Douma étaient élus à la proportionnelle, et l'autre moitié au scrutin majoritaire simple dans des circonscriptions uninominales. Ces députés-là étaient souvent des indépendants, affiliés à aucune formation. Fin 2004, il a été décidé que, désormais, tous les députés seraient élus à la proportionnelle. Alexandre Vechniakov, le président de la Commission électorale centrale, a expliqué que cette réforme était nécessaire car elle permettait de « renforcer les partis ».