Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


UN HOMME LIBRE
Entretien avec Bronislaw GEREMEK
conduit par
Pierre-Antoine DONNET
Directeur du Bureau de Varsovie de l\'Agence France-Presse.
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Pierre-Antoine Donnet - Vous avez été le seul eurodéputé polonais à refuser de vous plier à la loi de décommunisation qui faisait obligation à 700 000 personnes de déclarer leur éventuelle collaboration avec les anciens services secrets communistes. Quel bilan tirez-vous de cet épisode malheureux ?


Bronislaw Geremek - Je ne dirai pas « malheureux ». C'est, au contraire, un épisode assez heureux de mon activité de député au Parlement européen. Comme vous le savez, j'ai décidé, de façon délibérée, de m'opposer à la loi dite de « lustration » votée par le Parlement polonais. J'ai donc commis, dans ce qu'on appelle la « tradition politique », un acte de désobéissance civique. Pourquoi l'ai-je fait ? Parce que j'ai estimé que cette nouvelle loi était anti-démocratique. Je m'explique.
Premièrement, elle permettait d'invalider le vote de dizaines de milliers d'électeurs - dans mon cas, ils étaient 120 000 - non pas parce que l'élu aurait commis une infraction ou un crime, mais parce qu'il a désobéi à l'administration. Ceux qui refusaient de répondre se voyaient, en effet, interdire automatiquement l'accès à toutes les fonctions publiques. C'était une violation du principe de la démocratie représentative. Deuxièmement, cette loi concernait les journalistes. Or le métier de journaliste exige une indépendance totale à l'égard du gouvernement et de l'État. C'était, par conséquent, une violation de la liberté d'expression. Troisièmement, le texte visait les universitaires et les enseignants. Ils étaient tenus de remplir une déclaration au risque de perdre non seulement leur travail, comme les journalistes, mais également la possibilité d'exercer leur métier. J'ajoute que, dans les milieux académiques, la tradition veut que les enseignants soient élus par leurs pairs. Cette loi allait à l'encontre de l'autonomie de l'enseignement supérieur. Quatrième catégorie de citoyens assujettis : les dirigeants d'entreprises privées dont le capital est partiellement détenu par l'État. Cette fois, c'étaient les fondements de la liberté économique qui étaient bafoués.
À ma très grande satisfaction, en mai dernier, la Cour constitutionnelle a invalidé la plupart des articles de cette loi. Résultat : bien que le texte ait été voté par le Parlement, il est désormais inapplicable dans sa forme actuelle. La question qui était posée était celle de la liquidation du passé communiste. Je suis pour que l'on punisse les crimes staliniens ; je suis aussi pour qu'à l'occasion d'élections un homme qui brigue un mandat démocratique déclare à ses électeurs s'il a ou non collaboré. Au moment des législatives, quelques candidats ont avoué qu'ils avaient travaillé pour la police secrète pendant la période communiste et dans au moins deux cas les électeurs ont, en toute connaissance de cause, décidé de les élire. La conclusion que je tire de toute cette affaire, c'est qu'il existe en Pologne des institutions qui défendent la démocratie et que ce pays reste un État de droit.


P.-A. D. - À vos yeux, celle loi était-elle illégitime ?


B. G. - Elle a été déclarée inconstitutionnelle. Il n'en demeure pas moins que, sur le plan strictement légal, j'ai commis une infraction (1). En agissant ainsi, j'ai voulu exprimer mon inquiétude quant à l'évolution de la vie publique en Pologne au cours de ces deux dernières années (2).


P.-A. D. - L'ancien premier ministre Tadeusz Mazowiecki (3) a, comme vous, décidé de ne pas se soumettre à cette loi. Mais, finalement, vous n'avez pas été très nombreux dans le pays à suivre cette voie. Quelle en est la raison ?


B. G. - L'attitude normale consiste à respecter la loi. L'acte de désobéissance civique ne se justifie que lorsque la situation est exceptionnelle. C'était le cas. Monsieur Mazowiecki et moi étions convaincus que nous exprimions, par notre geste, le sentiment de millions de Polonais. Ce qui m'a réjoui, c'est qu'en dépit de la campagne de dénigrement menée contre nous, nous avons reçu un soutien extrêmement chaleureux de la part de l'opinion publique polonaise.


P.-A. D. - Comment interprétez-vous cet élan de solidarité, qui s'est manifesté dans l'ensemble des pays européens ?


B. G. - Je ne le considère pas comme une marque de sympathie personnelle à mon égard. Cet élément a compté, mais ce très large mouvement de soutien, auquel je ne dirai jamais assez ma gratitude et ma reconnaissance, était avant tout une expression de sympathie envers la Pologne et l'ancien syndicat Solidarnosc. Beaucoup, parmi les hommes politiques européens, ont été les témoins de l'aventure de Solidarnosc. À l'époque, ils portaient le badge du syndicat et, aujourd'hui encore, ils se rappellent avec quelle joie la naissance de ce premier mouvement anti-totalitaire de masse a été saluée. Ils n'ont pas oublié, non plus, l'inquiétude qui les a saisis après l'imposition de la loi martiale (4), lorsque cet espoir a été anéanti par l'intervention de l'armée et du parti communiste. Ce sont les mêmes qui, trente ans plus tard, m'ont apporté leur réconfort. J'ai retrouvé leurs noms sur les listes de soutien et les lettres qui m'ont été adressées. Leur préoccupation n'a pas changé : ils s'inquiètent à nouveau pour mon pays.


P.-A. D. - Comment caractériser cette loi et le contexte politique actuel ? Vous-même avez évoqué le souvenir des procès de Moscou...


B. G. - On ne peut s'empêcher, en effet, de rapprocher cette campagne digne du maccarthysme des méthodes en vigueur dans l'Union soviétique des années 1930. Cette loi a fait naître chez nous une sorte de chasse aux sorcières. Je vous rappelle qu'elle concernait quelque 700 000 personnes !
Pourquoi, dix-huit ans après la chute du régime communiste, la Pologne éprouve-t-elle le besoin de revenir sur son passé ? La vérité tient une place importante dans la vie publique et sans doute fallait-il rétablir les faits sur la base des documents historiques. La police secrète tenait à jour environ un million et demi de dossiers individuels. Cet immense fonds d'archives, qui couvre quelque 75 kilomètres de linéaires, constitue un témoignage accablant sur les méthodes des services de sécurité intérieure. Le problème, c'est qu'aux mains du gouvernement actuel ces archives deviennent un instrument de lutte politique, un gigantesque moyen de pression sur une société devenue entre-temps démocratique et libre (5).
Ces rapports, rédigés par des flics, parfois en échange d'une prime, contiennent quantité d'informations sur la vie privée des gens, y compris sur leur vie sexuelle, leurs penchants les plus intimes, leurs comportements au quotidien. Tout le monde pouvait être l'objet d'une enquête de ce genre : ceux qui informaient comme ceux sur lesquels on cherchait à s'informer. Les hommes et les femmes qui figurent dans ces archives sont donc, en majorité, des victimes. Mais certaines de ces victimes s'étaient transformées à leur tour en informateurs...


P.-A. D. - Cette affaire n'est-elle pas révélatrice d'un tournant autoritaire dans l'exercice du pouvoir ?


B. G. - Absolument. À la différence des équipes précédentes qui auraient été molles et indécises, le gouvernement Kaczynski se présente comme un gouvernement « déterminé ». Dans l'arène de l'Union européenne, cette détermination se traduit par l'utilisation du droit de veto et le blocage des institutions. Dans la vie sociale polonaise, elle s'exprime surtout à travers ce que l'on appelle la « politique historique ». L'historien que je suis est heureux que la mémoire du passé reste présente. Mais je m'oppose à toute instrumentalisation de l'Histoire. Le métier d'historien consiste à chercher la vérité. Les partisans de cette « politique historique », eux, sont des flics de la mémoire, des fonctionnaires échappés du « ministère de la vérité » cher à George Orwell.


P.-A. D. - Quels reproches adressez-vous à cette « politique historique » ?


B. G. - J'en vois deux principaux. Premièrement, c'est une politique qui introduit des germes de division à l'intérieur de la société. Ces divisions reposent sur une lecture biaisée des souffrances infligées à la Pologne par ses deux grands voisins, la Russie et l'Allemagne. Dans l'entre-deux-guerres, certains partis politiques polonais étaient anti-russes et pro-allemands ; d'autres étaient anti-allemands et pro-russes. Le gouvernement actuel, lui, est à la fois anti-russe et anti-allemand, oubliant que l'Allemagne fait partie, comme la Pologne, de l'Union européenne...
Deuxièmement, la « politique historique » vise à doter le régime d'une base sociale en accordant des privilèges à la génération qui n'a pas vécu sous le régime communiste. Ainsi, la loi sur la décommunisation ne concerne que les Polonais nés avant 1972. Il y a là la volonté de promouvoir les plus jeunes, qui trouveront facilement à s'intégrer dans la société, tandis que les autres resteront dans la sphère de la suspicion. Finalement, c'est une façon de gérer le présent sans proposer de vision d'avenir, en exploitant tous les traumatismes liés à l'Histoire. Sans que ses promoteurs en soient entièrement conscients, la « politique historique » se situe dans le prolongement du discours stalinien. C'est aussi une référence à la théorie sur l'état d'exception, telle qu'elle fut développée par Carl Schmitt, grand philosophe du droit et idéologue du régime nazi (6).


P.-A. D. - Le gouvernement envisage d'ouvrir totalement les archives de l'époque communiste au public. Que pensez-vous de ce projet (7) ?


B. G. - Je crois que c'est une mauvaise idée. Moins mauvaise que la loi sur la décommunisation, mais mauvaise quand même. Dans la situation qui est la nôtre, dix-huit ans après le changement de régime, il vaudrait mieux s'inspirer de l'exemple des Allemands (8) plutôt que de procéder à ce grand déballage. En tout cas, il faut veiller à ce que trois conditions soient réunies.
Premièrement, les archives des services secrets ne doivent plus dépendre de cette « police de la vérité » qui se nomme - son nom est aussi noble que la chose est ignoble - l'Institut de la mémoire nationale. Il faut séparer les deux. Deuxièmement, elles doivent être considérées comme toutes les autres archives et, à ce titre, être soumises à la loi qui définit les conditions d'accès aux documents et en codifie l'utilisation. Troisièmement, chacun doit pouvoir consulter son ou ses dossiers. Sans doute faut-il s'attendre, comme en Allemagne, à des divorces, des familles en crise, des amitiés brisées. C'est, hélas, le prix à payer pour retrouver la paix.


P.-A. D. - N'est-il pas temps de tourner la page et de regarder l'avenir ?


B. G. - Il va de soi qu'il faut regarder l'avenir ! Encore faut-il, pour cela, que le passé soit débarrassé de toutes les ombres qui l'enveloppent. Je pense à l'Espagne qui a pris la décision de couvrir de silence la période de la guerre civile. Cette volonté d'oublier les heures les plus sombres de l'Histoire lui a certainement permis de redevenir rapidement un pays libre, florissant sur les plans économique et culturel. Mais les jeunes générations ont aujourd'hui le droit de poser la question à leurs pères et leurs grands-pères : pourquoi avez-vous menti et pourquoi avez-vous gardé le silence ? Il faut dire la vérité. Encore une fois, c'est le travail des historiens.
À ce propos, j'ai le sentiment que depuis l'adhésion des pays d'Europe centrale à l'Union européenne, les économies ainsi que les structures administratives et politiques se sont rapprochées, même si des différences subsistent. Mais les mémoires, elles, restent séparées. La Première Guerre mondiale, pour la France et pour l'Allemagne, fut une immense boucherie dont les monuments aux morts de chaque village portent la trace. Les États d'Europe centrale qui, pour la plupart, se sont formés après ce conflit sanglant, ne partagent pas cette expérience fondatrice. C'est une première différence d'approche. La Seconde Guerre mondiale a introduit, de nouveau, un certain nombre de clivages. Tout le monde, à l'Ouest, a en tête le 1er septembre 1939, l'attaque de l'Allemagne nazie contre la Pologne. Mais qui se souvient du 17 septembre 1939, le jour où l'Armée rouge a envahi le territoire polonais ? Il n'y a pas de place dans les mémoires occidentales pour une telle date.
Autre exemple : le massacre de Katyn, perpétré sur ordre de Staline, fait partie de notre histoire à un niveau presque familial (9). Tous les Polonais savent ce qui s'est passé, même si jusqu'à récemment les livres d'école n'en disaient mot. Ce n'est qu'après la décision de Mikhaïl Gorbatchev et de Boris Eltsine d'ouvrir les archives que les mémoires se sont apaisées. De même, la disparition du communisme a été vécue de manière très contrastée à l'Ouest, où les gens ont assisté à la chute du Mur en spectateurs, et à l'Est, où ils vivaient depuis plus de quarante ans sous des régimes qui leur avaient été imposés, quand ils n'avaient pas été purement et simplement annexés par l'Armée rouge, comme les pays baltes. Même l'année 1968 est perçue différemment. Comment les Occidentaux pouvaient-ils comprendre qu'une manifestation d'étudiants lors de la représentation d'une pièce d'Adam Mickiewicz se transforme en un vaste mouvement populaire pour la liberté ? Inversement, la révolte des jeunes de l'Ouest, qui s'opposaient au capitalisme et à l'ordre bourgeois, dépassait l'entendement de ce côté-ci du Mur. « De quoi parlent-ils, ils ont la liberté ! »


P.-A. D. - Günter Grass a récemment estimé que le gouvernement de Jaroslaw Kaczynski était un « malheur pour la Pologne ». Partagez-vous cette opinion ?


B. G. - Le gouvernement de M. Kaczynski est issu d'élections libres et démocratiques. Et cela, c'est un bonheur pour la Pologne ! Ce n'est ni un Comité central ni une puissance étrangère qui l'a mis en place. C'est le peuple polonais. Et j'espère que ce même peuple, quand viendra le temps d'élire un nouveau Parlement, décidera d'en changer. Car c'est un fait que ce gouvernement ne fait pas que du bien au pays.
Savez-vous que deux millions de Polonais ont quitté leur pays au cours des trois dernières années ? Partout où ils vont, ils sont très bien accueillis ; ils apportent leurs talents aux autres pays de l'Union européenne qui ont ouvert leurs frontières. Il n'empêche que cette émigration massive est une perte pour la Pologne. De la même manière, à cause de ses prises de position, le gouvernement est en train de dilapider le capital de sympathie que les Polonais ont accumulé depuis l'époque de Solidarnosc.


P.-A. D. - Où en est aujourd'hui la Pologne sur les plans politique et social ? Autrement dit, votre pays a-t-il définitivement absorbé les profonds changements qu'apportent avec eux la démocratie mais aussi le libéralisme, avec ses bons côtés et ses côtés moins positifs ?


B. G. - Je n'aurais jamais pensé que le rêve de ma vie se réaliserait de mon vivant : depuis 1989, le peuple polonais est responsable de son propre destin, pour le meilleur et pour le pire, et la Pologne est redevenue une partie de l'Europe. Certes, nous avons toujours été en Europe, non seulement sur le plan géographique, mais aussi du fait de notre culture, de notre civilisation. La Pologne, grand pays catholique, conservait ce sentiment d'appartenance à la famille spirituelle européenne, y compris sous le joug communiste. Mais elle ne participait pas à ce douloureux processus d'intégration européenne qui est l'un des plus grands succès, sinon le seul, du XXe siècle.
J'éprouve donc une immense satisfaction, d'autant que je crois pouvoir affirmer que l'époque communiste est à jamais révolue. L'expérience nous a laissé des séquelles : comme le font certains médicaments, elle s'est introduite dans l'organisme polonais. Reste qu'aujourd'hui le communisme n'est plus un danger pour la démocratie. Il y en a d'autres, auxquels la Pologne n'est pas très bien préparée à faire face.


P.-A. D. - À quoi pensez-vous ?


B. G. - Je pense, en particulier, au populisme. Sans me lancer dans de grands développements théoriques, je dirais simplement que c'est une politique fondée sur le mensonge. Le jeu démocratique est un jeu de séduction. En tout homme politique sommeille un Casanova. Mais chez Casanova, au moins, il y avait de l'amour ! Au fond, ce qui nous manque, c'est une culture politique démocratique.
Il ne suffit pas de mettre un régime à bas, de changer de Constitution et d'organiser des élections libres. L'État de droit se construit pas à pas. Un politologue britannique d'origine allemande, Ralf Dahrendorf (10), a dit un jour que la culture politique est comme un jardin anglais : pour qu'elle prenne forme, il faut la cultiver pendant 400 ans ! Nous n'avons pas eu ces 400 ans.
Cela dit, le populisme n'épargne pas, non plus, les pays occidentaux. Tous les États européens - l'Autriche, l'Italie - à des degrés divers, ont été touchés, à la seule exception de l'Allemagne. La faiblesse de la culture politique rend possible, à l'intérieur d'un cycle politique court qui correspond à la durée du mandat de nos hommes politiques, l'apparition d'hommes providentiels et de partis dirigés par des hommes providentiels. C'est un danger contre lequel nous ne sommes pas suffisamment immunisés. Or le seul vaccin, c'est l'histoire démocratique. Nous ne sommes qu'au début du chemin.


P.-A. D. - Vous disiez tout à l'heure que le chapitre du communisme avait été définitivement refermé. En êtes-vous si sûr ?


B. G. - De temps en temps, le cadavre en décomposition du communisme resurgit dans les mentalités collectives. Mais il est bel et bien mort. Dans tous les pays d'Europe centrale et orientale, l'économie se porte bien. En Pologne, la croissance atteindra 6 % en 2007. Jamais les créations de petites entreprises privées n'ont été aussi nombreuses.
Je sais bien que c'est presque un gros mot dans le vocabulaire français, mais si nous en sommes arrivés là, c'est grâce à la cure libérale, à la thérapie de choc qui nous a été administrée dans les années 1990 et qui a abouti à la destruction des mécanismes de l'économie étatique. Lech Walesa avait coutume de dire qu'« il n'est pas difficile de faire une soupe de poisson à partir d'un aquarium, mais qu'il est très difficile de faire un aquarium à partir d'une soupe de poisson ». Le défi était immense, et nous l'avons relevé. Bien sûr, je comprends ce que vous voulez dire lorsque vous faites allusion aux aspects négatifs du libéralisme. Cette transformation a eu un coût social. Les premiers à en payer le prix ont été les ouvriers des chantiers navals Lénine à Gdansk et, avec eux, tous les ouvriers polonais qui avaient entamé cette marche vers la liberté.
Le chômage, qui était à l'époque caché, s'étale à présent au grand jour. Pendant longtemps, il s'est situé aux alentours de 18 % de la population active. Depuis, il a un peu diminué en raison de l'émigration. Les excès du libéralisme et la dictature d'un marché sauvage sans foi ni loi ne doivent pas faire oublier l'idée centrale selon laquelle la liberté du marché est le moyen de la transformation sociale. Autrement, notre combat n'aurait pas de sens. Chaque gouvernement devrait être jugé à l'aune de son action en faveur des faibles et des exclus. De ce point de vue, l'économie polonaise n'a pas encore atteint son point d'équilibre. Aujourd'hui, nous profitons de la manne distribuée par l'Union européenne. Mais cette aide ne va pas durer toujours. C'est maintenant qu'il faut construire les fondations nécessaires pour faire face au défi du temps.
J'ajouterai un élément important pour comprendre la manière dont la société polonaise voit l'Europe. Il y a quatre ans, quand on demandait aux paysans s'ils avaient une vision positive de l'Europe, seuls 20 % de courageux répondaient oui. À l'époque, l'Union européenne était perçue comme un géant soupçonné de vouloir détruire l'agriculture et le mode de vie traditionnel. Lorsqu'on leur a reposé la même question il y a quelques mois, alors que la Pologne était membre de l'Union européenne depuis trois ans, plus de 60 % de paysans se sont déclarés satisfaits ! Le pourcentage dépassait même 83 % pour l'ensemble des Polonais. Mais ils n'étaient que 40 % à considérer que l'Union européenne allait leur apporter la prospérité. Ce ne sont donc pas les bienfaits purement matériels qui expliquent le fort attachement de la société polonaise à l'Europe. C'est le sentiment d'appartenir à une communauté.


P.-A. D. - Vous avez quasiment répondu à la question suivante !


B. G. - Parce que j'avais prévu que vous me la poseriez ! Je vais vous dire : la Pologne se trouve dans une situation paradoxale. À l'inverse de ce que l'on observe dans les pays occidentaux, les élites polonaises sont eurosceptiques, tandis que le peuple polonais est pro-européen !


P.-A. D. - Effectivement, l'immense majorité des Polonais se déclarent satisfaits de l'adhésion. Mais qu'en est-il de la place et du rôle de la Pologne dans l'Union ? Ces derniers temps, votre pays fait un peu figure d'enfant terrible de l'Europe. Certains y voient une manifestation du narcissisme polonais...


B. G. - Il ne faut pas s'étonner du narcissisme polonais. Rarement dans l'Histoire un peuple aura tant fait pour préserver la nation et l'État. Songez que pendant cent vingt-trois ans, entre la fin du XVIIIe siècle et la Première Guerre mondiale, l'État polonais a cessé d'exister. Par la suite, après vingt années de liberté, la Pologne a de nouveau connu la guerre et un régime imposé. Le narcissisme est, en fait, un réflexe de défense. Est-ce un inconvénient à l'échelle de l'Union européenne ? En théorie, non ; mais, dans la pratique, force est de constater que, depuis deux ans, le gouvernement polonais use et abuse de son pouvoir de blocage. Il est de bonne guerre, au sein de l'Union, d'utiliser les instruments qui sont à votre disposition pour essayer d'obtenir une part de gâteau un peu plus grosse que les autres. À condition de ne pas perdre de vue le principe même de la politique européenne qui consiste à toujours rechercher un compromis autour de l'intérêt commun. Rester enfermé dans la logique de l'intérêt national, c'est ne rien comprendre à l'Europe.
Le droit de veto, c'est un peu comme l'arme nucléaire : il est bon de l'avoir à condition de ne jamais l'utiliser. Apparemment, le gouvernement polonais ne l'a pas réalisé. Il n'a pas réalisé, non plus, qu'en agissant ainsi il gaspille le capital moral de la Pologne et affaiblit sa place au sein de l'Union.
D'un autre côté, il faut le comprendre. On nous parle de politique de solidarité. Quand il s'agit d'agriculture, pas de problème, les fonds structurels sont là pour remédier aux disparités. Mais quand il s'agit du gaz naturel et du pétrole, de l'approvisionnement énergétique du continent, on nous rétorque que c'est un problème de sécurité et que le principe de solidarité ne peut pas s'appliquer (11). Avouez que nous avons de quoi nous sentir mal compris ! Même remarque en ce qui concerne l'embargo décidé par la Russie à l'encontre de la viande polonaise (12). S'il ne s'agissait que d'un problème technique, hygiénique ou autre, ce serait normal. Mais c'est un problème politique ! Pour Moscou, c'est un moyen de pression économique. À cette pression exercée contre l'un de ses pays membres, l'Union européenne devrait répondre d'une seule voix.


P.-A. D. - Une controverse oppose la Pologne des frères Kaczynski à l'Allemagne au sujet des populations allemandes expulsées de Silésie et de Poméranie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (13). Certaines associations de « déplacés » demandent qu'on leur restitue leurs biensFin 2006, plusieurs plaintes ont été déposées devant laCour européenne des droits de l'homme. Quelle est votreposition ?


B. G. - Nous revoilà en pleine « politique historique » ! Des populations, expulsées de territoires qui font maintenant partie de la Pologne, demandent une compensation matérielle pour le préjudice subi. La réponse est très simple : ce n'est pas la Pologne qui a pris cette décision, mais les puissances alliées. Ce ne sont donc pas les Polonais qui sont responsables ; ce sont les Allemands. Car ce sont les Allemands qui, au cours du XXe siècle, ont provoqué deux grandes guerres. Le gouvernement allemand sait ce qu'il doit faire.
Le problème se complique lorsqu'un comité, au nom de l'héritage allemand, s'adresse à la Cour des droits de l'homme à Strasbourg pour demander au gouvernement polonais de restituer leurs terres, leurs fermes et leurs maisons à tous ceux qui ont été expulsés. C'est alors au gouvernement allemand d'affirmer clairement que cette requête ne repose sur aucun fondement juridique. Les gouvernements de Gerhard Schröder et d'Angela Merkel l'ont fait.
Et quand l'idéologie s'en mêle, l'affaire devient inextricable. Les associations d'Allemands expulsés veulent ouvrir un musée à Berlin, juste à côté du musée de l'Holocauste ! Or un tel projet reviendrait à falsifier l'Histoire. Il ferait des Allemands les victimes de la guerre. On peut dire, avec Richard von Weizsäcker (14), que le peuple allemand a aussi été victime du régime nazi. Mais, dans ce cas, il faut préciser que l'Allemagne porte une responsabilité écrasante dans les exactions du régime nazi, le déclenchement de la guerre et les crimes commis pendant cette période.


P.-A. D. - Êtes-vous favorable au bouclier antimissile (15) que les États-Unis se proposent d'installer en Pologne et en République tchèque ? Selon un sondage récent, 57 % des Polonais y sont hostiles.


B. G. - Je suis partagé. Compte tenu de leur histoire et de leur situation géopolitique, compte tenu aussi de l'absence de politique étrangère commune, les Polonais ont tendance à considérer l'Otan comme l'unique garante de leur sécurité. Dans leur inconscient collectif, l'Otan n'est pas une organisation américaine. C'est une structure européenne à laquelle participe l'Amérique du Nord.
Le jour où les États-Unis demandent à Varsovie la permission d'installer des batteries de missiles antimissiles, la première réaction est évidemment de dire « oui », car tout ce qui accroît le sentiment de sécurité des Polonais est une bonne chose. Peu importe la réaction des Russes. Les Polonais ont l'habitude de leur mauvaise humeur.
Quant à l'efficacité militaire d'un tel bouclier, j'avoue que je reste sceptique. Mais plus que la finalité du dispositif, ce sont les conditions dans lesquelles la décision a été prise qui me semblent discutables. Avant d'accepter le déploiement de telles armes sur le sol polonais et tchèque, il aurait fallu discuter avec les États-Unis de leurs conditions d'emploi, afin que les intérêts et les droits des pays d'accueil soient préservés. À ce jour, ce débat n'a pas eu lieu. Surtout, au-delà de la Pologne et de la République tchèque, un tel projet concerne en fait l'Europe tout entière. Avant de donner leur accord définitif (16), Varsovie et Prague devraient donc consulter les autres pays membres. Ce serait une grave erreur que de ne pas le faire. Il leur appartient de convaincre leurs partenaires qu'un tel dispositif n'est pas contraire aux intérêts européens.


P.-A. D. - À la lumière des événements récents, diriez-vous que la Pologne a eu tort de participer à la guerre en Irak ?


B. G. - La Pologne n'a pas véritablement participé à cette guerre. Son rôle, en termes d'effort militaire, a été pratiquement inexistant. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que Varsovie a pris la décision politique de se rallier à la coalition constituée sous l'égide de Washington. L'explication est toujours la même : les Polonais sont convaincus que leur sécurité passe par l'Otan. Dès lors que les États-Unis les sollicitent, ils répondent présents. Leur expérience du totalitarisme a également pesé : lorsqu'on leur demande de choisir entre Saddam Hussein et George Bush, que voulez-vous qu'ils fassent ?
Cela dit, il ne fait pas de doute que l'intervention irakienne est non seulement un immense échec militaire, mais aussi un immense échec politique. L'idée qui consistait à imposer la démocratie par les armes s'est soldée par un désastre. Et, avec elle, s'est effondré le mythe d'une Amérique toute-puissante. Personne n'aurait pu penser que les services de renseignement américains pouvaient manipuler la réalité à ce point. Personne, non plus, n'aurait pu penser qu'un grand pays comme les États-Unis puisse entrer en guerre sans avoir réfléchi à la paix. Au vu d'une telle catastrophe, on ne peut que regretter l'absence de politique européenne commune. La pire réponse à cette erreur de jugement a été de demander aux pays de l'Est de se taire. Il aurait fallu, au contraire, les encourager à parler (17).

Notes :

(1) L'eurodéputé avait rendu public son refus de se soumettre à cette loi avant l'échéance du 15 mai et avant la décision de la Cour constitutionnelle. Il avait ainsi fait le choix de risquer la perte de son mandat.
(2) Donc depuis l'arrivée au pouvoir du tandem Kaczynski.
(3) Tadeusz Mazowiecki a été le premier chef d'un gouvernement démocratique de Pologne de l'après-1989. M. Geremek a été le seul des 51 eurodéputés polonais à refuser de déposer une telle déclaration avant la date limite du 15 mai 2007.
(4) La loi martiale avait été instaurée du 13 décembre 1981 au 22 juillet 1983 par le général Wojciech Jaruzelski en réaction aux grèves et à l'influence croissante du syndicat libre Solidarnosc qui faisait planer la menace d'une intervention soviétique.
(5) C'est le parti conservateur Droit et Justice (PiS) des jumeaux Lech et Jaroslaw Kaczynski, respectivement président et premier ministre, qui a lancé en 2007 une vaste opération controversée visant à expurger la vie publique des anciens collaborateurs des services secrets communistes.
(6) Carl Schmitt (1888-1985) était un juriste et un philosophe allemand. Intellectuel catholique et théoricien du droit, il a adhéré en 1933 au parti nazi, dont il a été le conseiller juridique.
(7) Projet des frères Kaczynski, l'ouverture des archives fait, sur son principe, une quasi-unanimité dans la classe politique polonaise, mais ses modalités d'application suscitent la controverse.
(8) Une loi de 1991 donne accès aux dossiers de la Stasi aux intéressés, ainsi qu'aux journalistes, aux historiens et à l'administration qui peut ainsi vérifier le passé de ses fonctionnaires. La « déstasification » des rouages politiques de l'ex-RDA a mené à la mise à l'écart de dizaines de milliers d'anciens mouchards, mais sans provoquer ce « grand déballage » que craint Bronislaw Geremek si les archives sont ouvertes à tous sans discernement.
(9) Plusieurs milliers d'officiers et de personnalités polonais ont été massacrés dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, au cours de l'automne 1940, par la police politique soviétique. Ce massacre et ses commanditaires étaient un sujet tabou pendant la période communiste.
(10) Sociologue de formation, ancien représentant de l'Allemagne à la Commission européenne, ancien directeur de la London School of Economics, actuellement membre de la Chambre des lords.
(11) 25 % du gaz consommé en Europe est d'origine russe, proportion qui grimpe à 35 % pour l'Allemagne et même à 41 % pour la Pologne. Les frères Kaczynski ont insisté auprès de l'Union européenne pour qu'elle tienne davantage compte de la Pologne et de ses intérêts dans la négociation avec la Russie d'un pacte énergétique.
(12) L'embargo russe sur la viande polonaise est l'une des pierres d'achoppement à la conclusion d'un large accord énergétique entre l'Union européenne et la Russie, Varsovie brandissant une menace de veto à un tel accord si cet embargo n'est pas levé.
(13) L'Allemagne a reconnu sans réserve sa responsabilité dans la Seconde Guerre mondiale et a renoncé à tout dédommagement matériel ultérieur lié à l'expulsion des Allemands de terres rattachées à la Pologne après 1945. Mais le projet visant à créer un « Centre du souvenir des expulsés », prôné par la Fédération des expulsés allemands, ainsi que les plaintes d'expulsés déposées par la « Fiduciaire prussienne » (« Preußische Treuhand ») auprès de la Cour européenne des droits de l'homme afin que ces derniers obtiennent dédommagement pour les biens perdus ont été source d'inquiétude en Pologne.
(14) Richard Freiherr von Weizsäcker, né le 15 avril 1920 à Stuttgart, a été maire de Berlin de 1981 à 1984, puis président fédéral de 1984 à 1994.
(15) Les États-Unis souhaitent installer dix missiles intercepteurs en Pologne et un radar ultra-perfectionné en République tchèque. Washington insiste sur le fait que ce système ne viserait pas la Russie voisine, mais les menaces émanant du Moyen-Orient et en particulier de l'Iran.
(16) La Pologne et la République tchèque n'ont pas encore donné leur accord formel. Le président américain George Bush a effectué une escale de quelques heures en Pologne à l'issue du Sommet du G8 en Allemagne début juin pour discuter de cette question avec les dirigeants polonais.
(17) Bronislaw Geremek fait référence ici à la critique acerbe adressée en son temps par Jacques Chirac aux pays de l'Est nouvellement membres de l'Union dont il estimait que le soutien à la position américaine sur l'Irak était l'expression d'une mauvaise conduite au sein de l'UE.