Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


UN PRESIDENT DANS LA TEMPETE
Entretien avec Mikhaïl Saakachvili
Président de la Géorgie de 2004 à 2013.
conduit par
Galia Ackerman
Journaliste
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La Géorgie fait l'objet d'une attention accrue de la communauté internationale depuis la « Révolution des Roses » qui a renversé, fin 2003, le régime corrompu du président Edouard Chevardnadze. Quelques années durant, ce petit pays caucasien de moins de cinq millions d'habitants, désormais dirigé par le jeune leader pro-occidental Mikheïl Saakachvili, a fait figure d'exemple pour tout l'espace post-soviétique en matière de réformes démocratiques et libérales. Une image qui ne pouvait qu'irriter la Russie, dont la direction ne pardonne pas à cette ancienne république d'URSS sa volonté affichée d'intégrer l'Otan...La dispersion musclée de plusieurs manifestations de l'opposition, fin 2007, et surtout la guerre russo-géorgienne en août 2008 ont troublé l'image de la Géorgie à l'étranger. Bien sûr, les chancelleries occidentales ont condamné la reconnaissance par Moscou de l'« indépendance » de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud - deux républiques séparatistes géorgiennes qui, cette fois, paraissent avoir définitivement rompu avec Tbilissi ; mais, dans le même temps, de nombreuses voix ont reproché à M. Saakachvili d'avoir manqué de sang-froid en déclenchant les hostilités en réponse aux provocations des formations armées sud-ossètes et à une concentration de troupes russes à la frontière. Aux yeux de ses détracteurs, en décidant de reprendre par la force le contrôle de l'Ossétie du Sud le chef de l'État géorgien a donné aux Russes le prétexte qu'ils attendaient depuis longtemps pour infliger un châtiment humiliant à leur petite voisine...
À l'intérieur, le pouvoir doit également faire face à une contestation sérieuse. Depuis des mois, l'opposition multiplie les rassemblements en plein coeur de Tbilissi. Les adversaires du président forment une alliance hétéroclite où l'on retrouve, en particulier, plusieurs de ses anciens proches qui se disent déçus par ses méthodes. Et une partie de la population, appauvrie et abasourdie par la guerre contre la Russie, semble également souhaiter le départ du chef de l'État. Ce dernier avait pourtant été facilement réélu en janvier 2008, lors d'un scrutin que les observateurs internationaux ont reconnu comme « démocratique et honnête ». Mais c'était avant le conflit armé d'août 2008...
C'est dans ce contexte pour le moins tendu que Mikheïl Saakachvili nous a accordé cet entretien exclusif, à Batoumi, la capitale de l'Adjarie - une région séparatiste dont il a réussi, en 2004, à reprendre le contrôle sans qu'un seul coup de feu soit tiré. Avec sa verve coutumière, il défend le bilan de ses réformes, s'explique sur ses relations avec la Russie et avec l'Occident, sans oublier de répondre aux critiques de l'opposition. L'homme est peut-être en difficulté, mais une chose est sûre : sa combativité ne l'a pas quitté.
P. I.



Galia Ackerman - Monsieur le Président, quel bilan tirez-vous de la guerre qui a opposé votre pays à la Russie en août 2008 ? Qu'est-ce que la Géorgie a perdu par rapport à la situation qui prévalait avant le début des hostilités ?


Mikheïl Saakachvili - Je ne considère pas que nous ayons « perdu » quoi que ce soit. La France avait-elle « perdu » quelque chose lors de l'occupation allemande, pendant la Seconde Guerre mondiale ? Il est vrai que, depuis août 2008, la Russie occupe 20 % de notre territoire ; mais, croyez-moi, il s'agit d'un phénomène temporaire. De toute façon, avant le conflit, Moscou contrôlait déjà une grande partie de ces zones sous le prétexte d'y déployer des « forces de maintien de la paix » (1) !
À présent, les masques sont tombés. Chacun a pu se rendre compte que la Russie se conduit comme un occupant pur et simple. Or l'époque où un État pouvait occuper le territoire de son voisin à sa guise est terminée. Au XXIe siècle, il n'est pas très confortable pour un pays comme la Russie - qui prétend vouloir se moderniser et jouer un rôle de premier plan au sein de la communauté internationale - de se comporter de la sorte ! La situation actuelle est intenable et, à Moscou, on s'en rend parfaitement compte. Mais au lieu d'inciter la direction russe à revenir en arrière, ce constat la rend plus nerveuse et plus agressive, ce qui risque de la pousser à commettre d'autres erreurs...


G. A. - Vous dites que la situation en Ossétie du Sud et en Abkhazie est « temporaire ». Mais, chaque jour, les Russes renforcent leur présence militaire dans les républiques séparatistes et édifient de véritables murailles le long de leurs « frontières ». 95 % des habitants de l'Ossétie du Sud sont déjà en possession de passeports russes, et il en va probablement de même pour la population de l'Abkhazie. Dans cette dernière région, les autorités distribueraient gratuitement des maisons abandonnées par les réfugiés géorgiens à des citoyens russes originaires du Caucase du Nord - et cela, afin de peupler la zone d'habitants qui n'ont aucun lien ethnique ou culturel avec la Géorgie. Bref, on a bel et bien l'impression que les Russes sont en train de prendre racine...


M. S. - Je ne crois pas que ces nouveaux venus puissent se sentir « chez eux » dans ces maisons. Les expropriations qui leur ont permis de s'y installer sont des pratiques totalement illégales et, tôt ou tard, ceux qui les incitent à s'approprier des logements et des biens qui ne leur appartiennent pas seront punis. Je considère également que l'occupation militaire ne contribue nullement au développement de ces régions, alors que leur potentiel est gigantesque - surtout pour ce qui concerne l'Abkhazie (2). La réalité, c'est que les Russes ont privé les habitants locaux de leur avenir, au nom d'objectifs géopolitiques ni très clairs ni très avisés ! Je plains sincèrement ces habitants, mais je suis persuadé qu'il est possible de renverser la situation.


G. A. - Comment comptez-vous « récupérer » ces territoires ?


M. S. - Comme il s'agit de territoires occupés, nous effectuons des démarches légales auprès des instances internationales (3). Dans le même temps, il nous importe de préserver nos relations avec les Abkhazes et avec les Sud-Ossètes. Nous comprenons que le maintien de ces relations ne suffira pas à changer la situation. La guerre d'août dernier a clairement démontré que ce qui est à l'oeuvre ici, ce n'est pas une série de conflits interethniques opposant les Géorgiens aux Abkhazes ou aux Sud-Ossètes, mais un grand conflit international qui met aux prises la Russie et la Géorgie.
Il n'en reste pas moins que, de mon point de vue, les habitants de ces deux régions demeurent des citoyens géorgiens et que notre gouvernement doit absolument conserver des liens, directs ou indirects, avec eux (4). Nous ne pouvons rester indifférents à leur sort.


G. A. - En mai 2009, la direction russe a organisé, dans la ville russe de Sotchi, une « Conférence des peuples de la Géorgie » à laquelle ont participé des délégations de Géorgiens, mais aussi d'Ossètes et d'Abkhazes résidant dans dix-huit pays différents. Un homme d'affaires au lourd passé criminel, Alexandre Ebralidze, qui vit à Saint-Pétersbourg, y a même annoncé son intention de présenter sa candidature à la prochaine élection présidentielle dans votre pays. Certains commentateurs estiment que si la Géorgie changeait totalement d'orientation et se dotait d'une direction pro-russe, Moscou pourrait lui permettre de reprendre, sous une forme ou sous une autre, le contrôle des régions séparatistes. Cette Conférence ne rappelle-t-elle pas la pratique soviétique qui consistait à mettre en place des gouvernements « parallèles » avant d'envahir tel ou tel pays ? Je pense, en particulier, à la Finlande de 1940...


M. S. - Pour être honnête, je n'ai pas envie de commenter ces simagrées aussi effrénées qu'inutiles. Je préfère souligner que c'est à Tbilissi que se trouve le centre du Caucase. Les Tchétchènes, les Ingouches, les Daghestanais et les autres peuples du Caucase du Nord ont toujours considéré notre capitale comme la ville principale de la région. C'est encore plus vrai à présent que la Géorgie est devenue un État européen moderne. Cette transformation représente une énorme chance pour toute la zone : Tbilissi constitue une fenêtre ouverte sur l'Europe et sur le monde, quels que soient les « murs de Berlin » que les Russes tentent d'ériger autour de nous. Je crois qu'à Moscou on le comprend très bien... et on le perçoit comme une menace.
Je suis convaincu que l'unité caucasienne finira par triompher. Elle pourrait prendre des formes diverses, mais elle se fera. Dans le passé, les grandes puissances ont souvent divisé le Caucase pour mieux y régner. Mais, aujourd'hui, même les éléments les plus radicaux des divers États du Caucase comprennent à quel point il est nécessaire de mettre en place une entente et un dialogue. Pour une raison évidente : s'ils ne se rapprochent pas de la Géorgie - qui est le pays de la zone le plus dynamique et le plus proche de l'Union européenne -, les petits peuples du Caucase n'auront aucun avenir.


G. A. - Vous vous montrez très optimiste pour ce qui concerne le long terme... Mais quid des prochaines années ? Craignez-vous une nouvelle intervention militaire russe ? Y a-t-il des signes qui vont dans ce sens ?


M. S. - Pour l'instant, l'agression militaire russe continue. Nous n'avons pas signé d'accord de paix formel, et même le cessez-le-feu n'est pas respecté. Bien sûr, cette situation m'inquiète beaucoup. De toute façon, il ne peut pas y avoir de paix durable tant que les militaires russes demeureront sur notre sol - et, je le répète, je considère naturellement l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud comme des territoires géorgiens.
Il n'empêche que toute tentative visant à renverser le gouvernement géorgien par la force est vouée à l'échec. Si la direction russe a l'intention de régler ses problèmes internes par ce biais, elle court à la catastrophe. Je sais qu'une lutte pour le pouvoir a lieu à Moscou en ce moment et que la Géorgie est considérée comme une carte à jouer dans cette lutte... mais celui qui la jouera s'en mordra les doigts !


G. A. - Quand vous parlez de la lutte pour le pouvoir qui fait rage à Moscou, faites-vous allusion au duo Poutine-Medvedev ou, plutôt, aux manigances du complexe militaro-industriel russe (5) ?


M. S. - Sans entrer dans des commentaires à caractère personnel, je remarquerai seulement une chose curieuse : chaque fois que la direction russe est confrontée à des problèmes internes - qu'ils soient liés à la crise économique ou à des conflits d'intérêts entre divers hauts commis de l'État -, au lieu d'essayer de résoudre sereinement ces problèmes, elle s'enfonce dans une rhétorique paranoïaque prenant pour cible l'éternel « ennemi étranger » ! Ces derniers temps, la Géorgie a été souvent utilisée dans ce rôle : multiplier les invectives visant les « méchants Géorgiens » permet aux autorités de détourner l'attention de l'opinion publique russe des vraies difficultés que rencontre le pays. Au lieu de penser à la crise, au chômage, à la dépopulation, au mauvais état de la santé publique, les dirigeants du Kremlin propulsent la Géorgie au premier plan de leurs préoccupations. C'est totalement ridicule !
La Russie nous cause beaucoup plus de soucis que nous lui en causons ; pourtant, nous parlons peu de ce pays. Notre gouvernement se consacre avant tout aux sujets les plus urgents : la création d'emplois, la santé, les répercussions de la crise financière mondiale, les villes nouvelles que nous construisons... Paradoxalement, notre petit pays réagit à la situation économique actuelle avec bien plus de sang-froid que la gigantesque Russie. C'est cela la différence entre un État démocratique et un État qui, après avoir brièvement expérimenté une approche démocratique, à la fin des années 1980 et dans la première moitié des années 1990, a décidé par la suite de revenir à des pratiques autoritaires.


G. A. - Quels sont vos rapports avec l'administration actuelle de la Maison-Blanche ? Pensez-vous qu'elle va soutenir votre candidature à l'Otan ?


M. S. - Premièrement, je tiens à souligner que même si nous n'avons pas reçu le Plan d'action pour l'adhésion (MAP) (6), nous progressons sur la voie de cette adhésion. En réalité, chaque sommet ministériel de l'Otan nous permet de faire un pas en avant. Les manoeuvres récentes de l'Otan dans notre pays illustrent ce rapprochement.
Quant à l'administration Obama, je crois que, depuis qu'elle est en poste, les États-Unis et la Géorgie sont passés à une relation que l'on peut qualifier de stratégique. À la différence de George W. Bush, Barack Obama a appelé un chat un chat. Il a qualifié publiquement l'agression russe d'« invasion » et pas simplement d'« usage disproportionné de la force », comme l'avait fait Bush. Au-delà de cette question de vocabulaire, je me réjouis de voir que, dans tous les forums internationaux, nous jouissons du soutien de Washington. Nous venons d'ailleurs d'obtenir encore une tranche d'aide du Congrès américain (7). Nous serions bien injustes de nous plaindre !
Il reste que l'administration Obama est encore en train de se constituer et de se roder. Le nouveau secrétaire d'État adjoint à l'Europe et à l'Eurasie, Philip Gordon, vient à peine d'être nommé (8), et nous espérons travailler avec lui de façon fructueuse.


G. A. - Où en sont vos relations avec l'Union européenne ? Le « Partenariat oriental » (9) que vous propose l'UE - au même titre qu'à la Biélorussie, à la Moldavie, à l'Ukraine, à l'Arménie et à l'Azerbaïdjan - semble très éloigné de vos aspirations...


M. S. - Vous avez tort. En réalité, le Partenariat oriental représente une chance pour nous. Dans le cadre de ce partenariat, nous allons conclure un accord de libre-échange avec l'UE, et les citoyens géorgiens pourront entrer dans l'espace Schengen sans visa. Par surcroît, ce partenariat n'est pas une fin en soi : il peut ouvrir la voie à un rapprochement encore plus étroit. Savez-vous que, lors de mon récent voyage en Italie, les dirigeants de ce pays m'ont parlé d'un accord d'association (10) entre l'UE et la Géorgie ? Bref, le Partenariat oriental constitue un vrai progrès. C'est une chance pour nous, mais aussi pour tous les autres pays de l'espace post-soviétique. Il faut tirer le maximum de l'intérêt que nous porte l'UE. Nous avons déjà construit beaucoup de routes ainsi que diverses infrastructures grâce à l'aide de l'Union européenne. Et ce n'est pas fini !


G. A. - Vous avez noué une relation très personnelle avec Nicolas Sarkozy. Et la contribution du président français à l'arrêt des hostilités en août 2008 a été essentielle - bien que les conditions de ce cessez-le-feu ne soient peut-être pas celles dont la Géorgie pouvait rêver (11). Comment les relations franco-géorgiennes se développent-elles depuis ?


M. S. - Ce n'est pas la faute de Nicolas Sarkozy si la Russie n'a pas respecté son plan. En tout cas, je suis profondément reconnaissant à la France pour sa participation active au règlement du conflit. Nos relations sont excellentes et Paris nous aide beaucoup sur la scène internationale (12).


G. A. - Parlez-nous de vos liens avec l'Ukraine. Le chef de l'État ukrainien, Viktor Iouchtchenko, a toujours été votre supporter et votre ami fidèle. Mais que se passerait-il s'il n'était pas réélu à la présidentielle prévue en janvier prochain ? Par ailleurs, croyez-vous que les Russes se préparent à mettre la main sur la Crimée - une région de l'Ukraine où Moscou attise depuis longtemps la tentation séparatiste - de la même manière qu'ils ont mis la main sur l'Ossétie du Sud et sur l'Abkhazie ?


M. S. - Les rapports entre l'Ukraine et la Géorgie dépassent les rapports entre tel ou tel homme politique. J'ai effectivement des relations extraordinaires avec une grande partie de l'élite ukrainienne, et pas seulement avec le président Iouchtchenko. Mais quelle que soit l'issue des élections présidentielle et législatives que ce pays va bientôt connaître, la Géorgie ne va pas en pâtir. Ma certitude, c'est qu'il n'y aura pas de changement fondamental dans le cours pro-occidental de l'Ukraine. Ce pays s'est arrimé de façon irréversible à l'Europe : il possède un système politique démocratique et sa population (surtout la jeunesse) partage les valeurs européennes. L'Ukraine est donc notre allié naturel.
Quant à la Crimée, il est vrai que les mêmes forces, en Russie, qui ont fomenté la guerre d'août 2008 chez nous seraient capables de se lancer dans une autre aventure. Cette menace est un instrument du chantage russe vis-à-vis de l'Ukraine mais, pour être franc, je ne crois pas qu'elle sera un jour mise à exécution. L'Ukraine est un pays incomparablement plus grand que la Géorgie. Il ne faut pas oublier que sa population représente plus d'un tiers de la population russe. C'est un pays qui possède des ressources considérables et dont l'importance stratégique est énorme. Bien sûr, l'Ukraine dépend de la Russie, mais la Russie dépend aussi de l'Ukraine, et il ne serait pas aisé pour les Russes de manipuler un pays de cette dimension. Malgré toutes les dissensions internes qui divisent la classe politique ukrainienne, je doute fort qu'un scénario pareil à celui qui a été réalisé chez nous puisse y être appliqué. Heureusement pour l'Ukraine !


G. A. - Depuis des mois, vous êtes confronté à un mouvement d'opposition qui réclame votre départ. L'une des raisons du mécontentement populaire est la vente à des sociétés étrangères d'éléments stratégiques du patrimoine national, comme le port de Batoumi et le port de Poti, les aéroports de Tbilissi et de Batoumi ou encore la centrale hydroélectrique d'Ingouri...


M. S. - Je reviendrai sur notre politique économique, mais je veux d'abord dire quelques mots à propos de l'opposition : ses griefs n'ont strictement aucun rapport avec les problèmes économiques réels. Au lieu de parler des réalités, ces gens ont des doléances pour le moins abstraites. Et ce n'est pas un hasard. Il faut voir de qui cette opposition est constituée !
Je constate, tout d'abord, que l'opposition est concentrée au coeur de Tbilissi. Pourquoi le coeur de la capitale ? Ce n'est pas parce que, à cet endroit, les conditions climatiques seraient différentes du reste du pays ! Mais c'est parce que c'est là que réside une grande partie de la bureaucratie héritée de l'époque soviétique et qui a survécu sous Edouard Chevardnadze, ainsi que d'autres fonctionnaires véreux recrutés par ce dernier. Toute cette masse de bureaucrates corrompus a été limogée lorsque je suis arrivé au pouvoir. Nous avons, par exemple, renvoyé quelques dizaines de milliers de policiers, d'inspecteurs des impôts, de procureurs ou encore de professeurs de l'enseignement supérieur qui percevaient des pots-de-vin. Dans le système transparent que nous avons mis en place, ces individus ne peuvent plus faire de l'argent comme avant. Ils sont donc très mécontents. Pourtant, on ne les a pas jugés, on ne les a pas envoyés en prison. Ils continuent d'habiter dans les mêmes maisons, ils ont à leur disposition des journaux et des chaînes de télévision (13), ils ont encore des ressources financières... et ils détestent le gouvernement. Voilà le noyau de l'opposition.


G. A. - Dans les meetings de l'opposition à Tbilissi, j'ai quand même remarqué la présence de bon nombre de gens ordinaires. Dans quelle mesure la population vous soutient-elle ?


M. S. - Quand je me déplace dans toute la Géorgie, ou quand j'arpente les rues de Tbilissi, je constate que mon gouvernement jouit d'un soutien très important au sein de la population - bien plus important que nous le pensions, à vrai dire, car notre pays vit un moment difficile et, dans de telles circonstances, il est de coutume de critiquer les autorités.
C'est en voyant l'étendue de ce soutien que je me rends compte que notre pays a réellement subi une transformation démocratique et que des mentalités nouvelles sont en train de prendre le dessus. Dans ce contexte, ceux qui aimeraient revenir à la corruption généralisée (au premier rang desquels des mafieux qui se sont confortablement réfugiés en Russie et qui souhaiteraient reprendre le contrôle de la Géorgie (14)) n'ont d'autre choix que de nous livrer une lutte sans merci.
D'un autre côté, il existe chez nous une couche de gens désespérément pauvres qui estiment n'avoir aucun avenir. C'est triste et désolant. Bien que la pauvreté en Géorgie ait diminué de moitié par rapport à l'époque Chevardnadze, la crise n'arrange rien et certaines personnes sont devenues encore plus pauvres qu'avant. Elles prêtent donc une oreille attentive à ceux qui nous critiquent. Leur mécontentement est légitime, et soyez assurée que nous faisons tout pour les aider. Mais ces malheureux ne forment pas la véritable locomotive de l'opposition. La locomotive, c'est l'ancienne élite qui a perdu ses positions et qui n'a aucun grief particulier à notre égard, si ce n'est son désir de revenir aux commandes. Cette minorité, aussi active soit-elle, ne pourra jamais imposer sa volonté à la majorité.


G. A. - À Tbilissi, des tentes symbolisant des cellules de prison ont durablement barré le centre-ville (15). Je n'imagine pas que ce soit possible sur les Champs-Élysées, par exemple...


M. S. - Il faut que vous compreniez la spécificité de la Géorgie. Au cours des vingt dernières années, nous avons connu plusieurs changements de régime à la suite d'actions radicales sur la perspective Roustaveli, devant le Parlement.
D'abord en 1988, avec le mouvement pour la libération nationale, qui a triomphé au moment de l'éclatement de l'URSS. Puis en 1992, lorsque le premier président de la Géorgie indépendante, Zviad Gamsakhourdia, a été obligé de fuir le pays - la Géorgie fut entraînée dans la guerre civile. En 2003, le président Chevardnadze a été contraint de démissionner après des élections frauduleuses, suite à nos manifestations devant le Parlement - ce qu'on a appelé la « révolution des roses ». Enfin, en 2007, à cause des rassemblements de l'opposition, toujours devant le Parlement, j'ai démissionné et nous avons organisé une présidentielle anticipée suivie d'élections législatives (16). L'idée qu'on peut provoquer des changements via des protestations de rue fait en quelque sorte partie de notre mentalité nationale !
Aujourd'hui, il est temps de changer cette mentalité. Nous avons un président et un Parlement légitimes, issus d'élections que la communauté internationale a qualifiées d'« honnêtes ». C'est un gage de stabilité. Nous avons néanmoins décidé de laisser les opposants s'exprimer, aussi longtemps qu'ils le souhaitent, tout en leur proposant un dialogue constructif. C'est la meilleure preuve que la Géorgie est un pays démocratique et moderne, aux institutions solides.
Puisque nos institutions sont devenues stables, puisqu'elles ont résisté aux coups de boutoir de la machine militaire russe sous lesquels avaient cédé la Tchécoslovaquie et l'Afghanistan en leur temps, elles peuvent aussi résister face à la rue. Notre classe politique est restée unie, il n'y a pas eu de crise. On aurait pu parler de crise s'il y avait eu des démissions au sein du gouvernement, s'il y avait eu une scission au sein du Parlement, si une partie de l'appareil de l'État avait commencé à désobéir... mais rien de tel ne s'est produit. Au contraire, on a assisté à une véritable consolidation autour des trois principes qui ont été les nôtres dès la révolution des roses : nous servons le peuple et non des familles ou des clans ; nous combattons la corruption ; et nous agissons énergiquement et sans crainte.


G. A. - Dans quelle mesure le tumulte actuel affecte-t-il les investissements étrangers ?


M. S. - Après la guerre d'août 2008, les investisseurs étaient inquiets ; mais ils sont revenus quelques semaines après le conflit. Les meetings de l'opposition ne les préoccupent guère. On assiste au contraire à un boom du bâtiment ici, à Batoumi ; le secteur bancaire est en train de redevenir aussi efficace qu'avant la guerre ; tous nos projets liés au développement des infrastructures, par exemple la construction de l'autoroute Tbilissi-Batoumi, continuent d'avancer. En clair, malgré la crise et l'opposition radicale qui siège dans le centre de notre capitale, le pays n'est pas en mauvaise posture. Les réformes que nous avons menées pendant cinq ans sont en train de porter leurs fruits.
Regardez autour de vous : depuis la terrasse de l'hôtel Intourist, à Batoumi, où nous nous trouvons, vous voyez un gratte-ciel en construction. Il s'agit de l'hôtel Hilton qui sera le plus luxueux et le plus élevé de tout le pourtour de la mer Noire. Il n'y a rien de comparable ni en Turquie, ni en Russie, ni en Ukraine, ni en Bulgarie, ni en Roumanie ! Et, dans un an, on aura construit à Batoumi six hôtels de cette catégorie et plusieurs dizaines d'hôtels plus modestes.


G. A. - Je m'étais rendue à Batoumi en décembre 2006 - déjà pour vous interviewer - et je suis ravie de voir que la ville se développe aussi rapidement. Aimeriez-vous transférer la capitale géorgienne ici - à l'instar du Kazakhstan, qui a installé sa capitale à Astana alors que, longtemps, celle-ci s'était trouvée à Almaty ?


M. S. - Non, Tbilissi est et restera la capitale. Mais la population de Batoumi augmentera rapidement, de même que celles de Kobouleti et de Poti. Notre aspiration est de faire de Batoumi à la fois une ville moderne et la meilleure station balnéaire de la mer Noire.


G. A. - Revenons, si vous le voulez bien, à la situation politique en Géorgie. Vous avez parlé de l'unité de la classe politique. Toutefois, plusieurs transfuges ont rejoint les rangs de l'opposition. Je ne citerai que quelques noms : Zourab Nogaïdeli, Salomé Zourabichvili, Irakli Okrouachvili, Nino Bourdjanadze, Irakli Alassania (17). Il s'agit de personnalités qui ont occupé des postes très élevés...


M. S. - Ce ne sont pas des transfuges. Ce sont des gens qui ont été limogés. Et ils ont été limogés avant d'avoir critiqué le gouvernement ou de commencer à soutenir l'opposition. En réalité, nos ministres sont heureux de travailler dans ce gouvernement. Non pas parce qu'ils bénéficieraient d'un salaire élevé ou qu'ils auraient à leur disposition de belles voitures, mais parce que nous donnons à chacun assez de liberté d'action pour se réaliser. Notez que plus de 60 % des membres du gouvernement sont là depuis cinq ans, même s'ils ont changé de poste. C'est une proportion digne de n'importe quel pays européen stable. Naturellement, nous nous séparons de ceux qui n'ont pas été à la hauteur, c'est normal. Le fait que certains, parmi eux, passent illico presto dans l'opposition prouve seulement que nous ne nous étions pas trompés en les limogeant ! En revanche, nous avions peut-être eu tort de leur confier des missions importantes...


G. A. - Pouvez-vous nous donner des exemples concrets ?


M. S. - Bien entendu. Vous avez mentionné Irakli Okrouachvili, qui s'est réfugié à Paris. C'était un ami proche mais j'ai appris, alors qu'il était encore en fonctions en tant que ministre de la Défense, qu'il y avait de l'argent qui s'était « collé à ses mains », si l'on peut dire. Il savait que je le savais, et cela l'a poussé à démissionner et à rejoindre l'opposition. Il pensait que ce statut d'opposant politique le sauverait des poursuites judiciaires. Mais notre action est fondée sur des principes, et nous ne pouvons les trahir.
Autre exemple : celui de Nino Bourdjanadze, l'ex-présidente du Parlement. L'année dernière, avant les élections législatives, Bourdjanadze m'a demandé d'inclure sur la liste présentée par mon parti, le Mouvement national uni, plusieurs personnes peu connues mais qui avaient des liens personnels et familiaux avec elle. Il y avait en particulier, parmi eux, l'ancien chef de la police de la route, Chalva Obgaïdze, qui avait la réputation d'être un homme corrompu. J'ai dit à Bourdjanadze : « Ma chère Nino, si j'accepte ta demande, comment expliquerai-je à la société que Chalva Obgaïdze revient au Parlement alors que nous avons licencié 40 000 policiers véreux ? Dois-je le mettre sur cette liste uniquement parce que c'est ton ami ? » Eh bien, comme ni moi personnellement ni mon parti n'avons cédé à ses exigences, Bourdjanadze l'a très mal pris...
Mais tous les anciens ministres et autres hauts fonctionnaires ne se conduisent pas de cette manière. Je citerai l'ancien premier ministre Lado Gourguenidze ou un autre ancien premier ministre, Grigol Mgaloblichvili, qui restent nos conseillers actifs et nos premiers supporters. On peut dire la même chose au sujet de plusieurs anciens ministres ou députés qui continuent à nous aider.
En fait, nous n'avons jamais eu l'intention de créer un clan, comme on nous le reproche parfois. Les gens changent d'affectation, c'est normal. Personne n'est irremplaçable. Mais nos principes sont intangibles. Et l'un de ces principes, c'est la mise en place d'une économie libérale. Malgré la crise, je continue à croire dans la dérégulation. Nous avons réussi à créer l'État le moins corrompu de tout le Caucase, un État qui se classe bien dans ce domaine à l'échelle mondiale : pour ce qui concerne la corruption, nous nous trouvons loin devant les autres pays issus de l'ex-URSS, à l'exception des pays baltes (18). Et récemment, en avril 2009, la Banque mondiale a décerné un prix à la Géorgie pour les réformes conduites au cours des cinq dernières années. Il s'agit particulièrement des réformes du système d'imposition et de la politique financière du pays. Nous avons l'un des taux d'imposition les plus bas au monde. C'est un climat propice à l'investissement.


G. A. - C'est donc votre politique économique ultra-libérale qui a poussé votre gouvernement à céder à des compagnies étrangères quelques grandes entreprises ayant appartenu à l'État ?


M. S. - On peut le voir de cette manière. Quand l'État géorgien décide de privatiser telle ou telle compagnie, cela se fait sur la base d'un appel d'offres, dans l'intérêt de la Géorgie, mais aussi dans celui de l'investisseur, qu'il soit géorgien ou étranger. Par exemple, une compagnie des Émirats arabes unis, Rak Investment, a acquis 100 % des actions du port commercial de Poti. Elle a payé au total 155 millions de dollars. Elle a l'intention de continuer à investir dans ce port et d'y développer une zone industrielle libre. Elle construira de nouveaux terminaux à côté du port existant. Dans les cinq ans à venir, elle investira 200 millions de dollars de plus et créera 20 000 postes de travail. Où est le mal ? Je ne vois pas le problème - d'autant qu'il existe des limitations à l'activité de cet investisseur. Ainsi, Rak Investment ne peut pas prendre la décision de liquider ce port sans l'accord du gouvernement géorgien.
Autre exemple : avez-vous apprécié notre nouvel aéroport international, à Tbilissi ? Cet aéroport ultramoderne par lequel peuvent transiter plus de 2,5 millions de passagers par an a été construit, en 2007, par la société turque Tav-Urban, qui y a investi 62 millions de dollars. N'est-il pas normal qu'on lui ait confié la gestion de l'aéroport pour vingt ans ? Il faut quand même que les investisseurs étrangers s'y retrouvent !


G. A. - Parmi ces investisseurs étrangers, il y a également des sociétés russes. Vous êtes en train de céder à la société nationale russe Systèmes électriques unifiés, dirigée par Anatoli Tchoubaïs, la gestion de la plus grande centrale hydroélectrique du pays, Ingouri, située au point de rencontre de la Géorgie et de l'Abkhazie séparatiste. Vos détracteurs vous reprochent de brader le patrimoine stratégique aux Russes, alors que l'état de guerre n'a toujours pas été levé...


M. S. - C'est exactement le contraire. Laissez-moi vous expliquer. Certaines installations de cette centrale se trouvent en Abkhazie, désormais sous contrôle russe. Depuis des années, l'énergie produite par Ingouri est partagée entre la Géorgie (60 %) et les séparatistes (40 %). Face à une telle situation, notre tâche principale est d'obtenir de cette centrale des revenus supplémentaires et de nous assurer que nous allons continuer de recevoir l'énergie qu'elle produit. Bref, Ingouri profite aussi bien à la Russie qu'à la Géorgie. Si elle cesse de fonctionner, non seulement la Géorgie, mais aussi le sud de la Russie, notamment la région de Krasnodar et de Stavropol, ainsi que les militaires russes stationnés en Abkhazie, resteront sans électricité. En d'autres termes, la Russie ne peut pas priver la Géorgie d'électricité sans léser sérieusement ses propres intérêts. Les Russes essaient de remplacer les vins géorgiens par des vins italiens ou espagnols, mais ils auront plus de mal à se passer de l'électricité géorgienne !
Je saisis l'occasion de cet entretien pour préciser que nous n'avons pas l'intention d'empêcher l'arrivée des sociétés russes en Géorgie. Plus le business russe a d'intérêts chez nous, et moins il y aura de pressions politiques. Je n'ai jamais dit que la Géorgie n'avait pas besoin du business russe. Au contraire : nous invitons les hommes d'affaires russes à visiter la Géorgie pour qu'ils se convainquent que, dans notre pays, ils pourront faire du business sans pots-de-vin et autres « arrangements ».


G. A. - Qu'attendez-vous de l'avenir ?


M. S. - Nous espérons avoir une croissance positive en 2009. Plus globalement, nous aimerions devenir le Dubaï ou le Singapour du Caucase. Nous n'avons pas de ressources en pétrole ou en gaz comparables à celles de nos voisins ; mais nous avons un gouvernement non corrompu et efficace, très peu de réglementation et peu de frais administratifs. La Géorgie est un pays où il est aisé de faire des affaires en sécurité car, chez nous, le niveau de criminalité est trois fois inférieur à celui de la Russie. Enfin, nous nous trouvons au carrefour de l'Europe et de l'Orient, du Nord et du Sud. Voilà pourquoi les investissements étrangers continuent à affluer chez nous - à un moment où, à cause de la crise, ils se font rares dans l'espace post-soviétique. La Géorgie représente une exception dont nous sommes très fiers. Et nous entendons bien continuer ainsi !

Notes :
(1) Suite aux conflits interethniques apparus en Ossétie du Sud, qui s'était autoproclamée « république soviétique » en 1990 afin d'obtenir l'indépendance une fois l'éclatement de l'URSS entériné (comme la Tchétchénie), un accord signé par la Russie et la Géorgie en 1992 prévoyait la création d'une commission de contrôle incluant des représentants de l'Ossétie du Nord, de l'Ossétie du Sud, de la Géorgie et de la Russie. Il s'agissait d'assurer la liquidation des formations armées, le cessez-le-feu et la sécurité de l'enclave. Les forces de maintien de la paix comportaient trois bataillons : russe, géorgien et ossète (de l'Ossétie du Nord). Cependant, face aux provocations incessantes des formations ossètes locales (non désarmées) et à la détérioration de ses relations avec la Russie, la Géorgie réclamait depuis des années, en vain, le remplacement des forces russes stationnées dans l'enclave par une force d'interposition internationale.
Quant à l'Abkhazie, république autonome de la Géorgie, ses velléités d'indépendance causèrent en 1992-1993 un conflit armé sanglant déclenché par l'action militaire d'Edouard Chevardnadze, le président géorgien (1992-2003). De façon informelle, Moscou a participé au conflit du côté abkhaze. Finalement, après l'expulsion de la majorité de la population géorgienne d'Abkhazie (près de 250 000 réfugiés), un accord a été conclu entre la Géorgie et la Russie : les Russes gardaient leurs bases militaires héritées de l'époque soviétique en Géorgie ; la Géorgie rejoignait la CEI ; la Russie assurait le maintien de la paix en Abkhazie et oeuvrait pour réinstaller les réfugiés. Cependant, les troupes russes de maintien de la paix officiellement présentes sur le sol abkhaze depuis juin 1994 n'ont pas assuré le retour des réfugiés et ont agi uniquement en fonction des intérêts des autorités indépendantistes.
(2) Région florissante à l'époque soviétique, l'Abkhazie fonde actuellement son économie sur  le commerce de détail et sur le tourisme. En 2007, malgré des infrastructures obsolètes, 400 000 touristes se sont rendus en Abkhazie, essentiellement des citoyens russes. Il existe également des gisements de pétrole sur le plateau continental au large des côtes abkhazes, évalués entre 300 et 500 millions de tonnes.
(3) La Géorgie a notamment intenté une action contre la Russie auprès de la Cour internationale de justice de l'ONU, à La Haye, en particulier au sujet du « génocide » des Géorgiens en Abkhazie et en Ossétie du Sud et des nettoyages ethniques dans ces enclaves - des exactions perpétrées à partir des années 1990 et qui continuent à ce jour. Tbilissi a également porté plainte contre la Russie auprès de la Cour européenne des droits de l'homme, à Strasbourg, en demandant la reconnaissance 1) des meurtres de civils par des militaires russes et 2) des destructions des biens de la population civile en Ossétie du Sud en août 2008.
(4) Parmi ces moyens, il faut citer plusieurs médias spécialement conçus pour émettre en direction des enclaves séparatistes. Il s'agit notamment de la chaîne russophone Alanya qui émet vers l'Ossétie du Sud (mais qui est captée partout en Géorgie et regardée par d'autres minorités russophones). La rédaction géorgienne de la radio américaine Radio Free Europe-Radio Liberty va créer d'ici peu des programmes en langue russe destinés aux populations des enclaves. La Géorgie collabore aussi avec l'OSCE pour assurer la continuation de l'enseignement scolaire en géorgien en Abkhazie (pour la minorité géorgienne) afin de contrecarrer la volonté affichée de Soukhoumi d'interdire cet enseignement.
(5) Comme dans le cas de la guerre en Tchétchénie, le complexe militaro-industriel russe a intérêt à ce que la tension continue de régner autour des régions séparatistes. Conjointement avec les troupes de gardes-frontières du FSB, l'armée russe est en train de construire une véritable « muraille de Chine » le long des frontières séparant les entités séparatistes du reste du territoire géorgien.
(6) L'Ukraine et la Géorgie, qui aspirent depuis des années à devenir membres de l'Alliance atlantique, n'ont obtenu le Plan d'action pour l'adhésion (MAP) ni en avril 2008, au sommet de l'Otan de Bucarest, ni en décembre 2008, lors d'une réunion ministérielle à Bruxelles. Cependant, la collaboration de ces deux pays avec l'Otan s'approfondit. En mai 2009, des manoeuvres de l'Otan dénommées « Cooperative Lancer/Cooperative Longbow 2009 » ont eu lieu en Géorgie, dans le cadre du « Partenariat pour la paix », malgré les protestations russes. 750 militaires de 14 pays y ont participé.
(7) Fin mai 2009, les États-Unis ont accordé à la Géorgie 53,3 millions de dollars dans le cadre de leur promesse d'aide d'un montant total de un milliard de dollars. Au total, en 2009, la Géorgie va toucher 242,5 millions de dollars. Par ailleurs, la Banque nationale géorgienne a obtenu, en mai 2009, une aide d'USAID pour moderniser le système bancaire.
(8) Philip Gordon, ancien conseiller de Barack Obama pendant la campagne présidentielle, est devenu secrétaire d'État adjoint de la Maison-Blanche en Europe et en Eurasie. Il a visité la Géorgie pour la première fois le 9 juin 2009.
(9) Le Partenariat oriental est un projet proposé par l'Union européenne, depuis 2008, à six pays issus de l'ex-URSS : l'Ukraine, la Moldavie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Arménie et la Biélorussie. Il s'agit d'un cadre permettant de discuter des questions de visas, de libre-échange et d'un partenariat stratégique. Ce cadre ne prévoit nullement un futur accord d'association ni, a fortiori, l'adhésion de ces pays à l'Union.
(10) Pour l'instant, parmi les six pays, seule l'Ukraine mène des pourparlers visant à obtenir un tel accord.
(11) Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, qui ont arraché le cessez-le-feu à Moscou alors que les troupes russes se dirigeaient vers Tbilissi, n'ont pas pris en compte, par exemple, le fait que les zones effectivement occupées par les séparatistes ossètes et abkhazes avant le début des hostilités, en août 2008, étaient bien plus réduites que celles délimitées par les frontières administratives de ces deux autonomies de la Géorgie soviétique. Le flou dans les formulations de l'accord signé par Medvedev et Sarkozy a de facto validé les tracés des frontières soviétiques, purement formelles, en élargissant considérablement les entités séparatistes reconnues désormais par la Russie en tant qu'États indépendants. Par surcroît, plusieurs points de l'accord n'ont pas été respectés, en particulier le retour des troupes russes aux positions qu'elles occupaient avant le 7 août et le retour des réfugiés géorgiens (près de 30 000) qui avaient habité l'Ossétie du Sud.
(12) Bernard Kouchner a toujours fermement condamné la reconnaissance par la Russie de l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. Pendant la présidence française de l'Union européenne, il a oeuvré pour activer la coopération économique entre l'UE et la Géorgie et dépasser les entraves bureaucratiques à la création d'une zone de libre-échange entre les deux parties.
(13) On peut citer la chaîne de télévision Maestro, la radio Utsnobi ou le journal Georgian Times. Ce dernier a récemment suspendu son édition en langue géorgienne tout en conservant une édition en langue anglaise et un site Internet trilingue, après une action de police perçue comme une intimidation.
(14) Près de 1 200 « autorités criminelles », dont plus de la moitié sont des ressortissants géorgiens, vivent actuellement en Russie. Plusieurs de ces grands criminels ont quitté la Géorgie après l'arrivée de Mikheïl Saakachvili au pouvoir et le déclenchement d'une campagne de lutte contre la corruption. En Russie, ces « parrains » contrôlent des casinos, des marchés aux puces, des banques, des stations-essence, etc.
À titre d'exemple, l'homme d'affaires géorgien installé à Saint-Pétersbourg Alexandre Ebralidze, qui a l'intention de racheter plusieurs médias géorgiens et de se présenter à la prochaine élection présidentielle, pèse près de 500 millions de dollars. Dans sa jeunesse, il a été condamné deux fois à des peines de prison lourdes, notamment pour attaque à main armée. À Saint-Pétersbourg, il possède une multitude d'entreprises, de réseaux de distribution et d'hôtels (dont le prestigieux palais des comtes Cheremetieff), et affiche ses liens avec l'élite politique russe.
(15) Les actions de l'opposition, qui ont pour exigence principale la démission du président Saakachvili, ont repris de façon systématique le 9 avril 2009. Les « cellules » sont censées symboliser la transformation de la Géorgie en un État policier.
(16) Confronté à des actions de masse de l'opposition en 2007, initiées par un discours incendiaire de son ancien ministre de la Défense Irakli Okrouachvili, Mikheïl Saakachvili a proposé d'organiser une élection présidentielle anticipée le 5 janvier 2008. Il a obtenu 53,47 % des voix au premier tour, alors que son adversaire principal, Levan Gatchetchiladze, candidat de l'Opposition unie, n'a obtenu que 25,69 % des suffrages. Les observateurs internationaux du Conseil de l'Europe et de l'OSCE ont reconnu que ces élections étaient globalement honnêtes, malgré quelques irrégularités, alors que l'opposition a déclaré qu'elles avaient été massivement falsifiées.
Lors des élections législatives qui ont eu lieu le 21 mai 2008, le parti du pouvoir, le Mouvement national uni, a obtenu plus de 63 % des suffrages. L'Opposition unie, qui a obtenu plus de 13% des voix, a refusé de siéger au Parlement en affirmant que les élections avaient été truquées, bien qu'elles aient été reconnues « calmes et démocratiques » par les observateurs de la CEI, y compris des observateurs russes.
(17) Zourab Nogaïdeli a été ministre des Finances en 2001-2002, sous Chevardnadze, puis ministre des Finances de 2003 à début 2005 et premier ministre en 2005-2007. Actuellement, il est le leader du mouvement « Pour une Géorgie juste ».
Salomé Zourabichvili, diplomate française d'origine géorgienne, avait accepté en 2004 le poste de ministre des Affaires étrangères de Géorgie. Elle fut limogée en octobre 2005 par Zourab Nogaïdeli, à cause de ses démêlés avec la présidente du Parlement, Nino Bourdjanadze. Actuellement, elle est le leader du parti « La Voie de la Géorgie ».
Irakli Okrouachvili a occupé plusieurs postes ministériels depuis 2004, notamment celui de la Défense. Il a démissionné en novembre 2006 pour passer dans l'opposition à Mikheïl Saakachvili. Il a été arrêté en septembre 2007 et accusé de corruption. En octobre 2007, il a publiquement renoncé à ses accusations à l'adresse du président (qu'il accusait d'avoir organisé le meurtre de son premier ministre Zourab Jvania, décédé dans des circonstances étranges en février 2005) et reconnu avoir sollicité des pots-de-vin. Relâché sous caution, il a alors quitté le pays. Condamné par contumace à onze ans de réclusion par la justice géorgienne,  il a obtenu le statut de réfugié politique en France.
Nino Bourdjanadze a occupé le poste de président du Parlement en 2001-2003, sous Chevardnadze, puis en 2004-2008, sous Saakachvili. Elle n'a pas participé aux élections législatives de mai 2008 et est passée dans les rangs de l'opposition en août 2008 en créant le parti Mouvement démocratique-Géorgie unie.
Irakli Alassania a été le président du gouvernement abkhaze en exil, mais son plan de règlement du conflit abkhaze n'a pas été soutenu par le président. En 2006-2008, il a été le représentant permanent de la Géorgie auprès de l'ONU. En décembre 2008, il a démissionné de ce poste et a déclaré qu'il passait à l'opposition. À la tête d'une « Alliance pour la Géorgie », il est perçu par une partie de l'opinion publique géorgienne comme une option alternative possible à Mikheïl Saakachvili en cas d'élection présidentielle anticipée. 
(18) Voir le rapport de Transparency International de 2008 : http://www.transparency.org/news_room/in_focus/2008/cpi2008/cpi_2008_table. La Géorgie y est classée en 67e position sur 180 pays. Des ex-républiques soviétiques, elle n'est devancée que par l'Estonie (27e), la Lettonie (52e) et la Lituanie (58e). Les autres pays ex-soviétiques se classent entre la 109e place (Arménie) et la 166e (Ouzbékistan). L'Ukraine est 134e et la Russie 147e.