Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


POUR UNE AUTRE IDEE DU DEVELOPPEMENT
Entretien avec Amartya SEN
Prix Nobel d’économie (1998).
conduit par
Brigitte ADES
Chef du bureau britannique de Politique Internationale.
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Brigitte Adès - Certains pays émergents qui ont connu une croissance record n'ont pas su prendre en compte les conséquences sanitaires et sociales du modèle industriel productiviste. Comment établir un meilleur équilibre ?


Amartya Sen - Il s'agit tout d'abord de comprendre que le développement ne se résume pas à la simple croissance économique. Le développement consiste aussi à accroître le bien-être des gens et à élargir le champ de leur liberté. C'est ce qu'on appelle le développement humain. Et l'on risque de passer à côté de cet objectif si l'on garde l'oeil rivé sur les seuls indicateurs chiffrés du PIB et du revenu national.
Second point que je voudrais souligner : le développement humain peut être rapide même en cas de croissance lente. Des politiques sociales adaptées - en matière de santé, d'éducation, d'environnement - contribuent à améliorer considérablement la qualité de vie des gens, y compris dans un contexte de croissance faible. Ce type de mesure n'est pas hors de portée pour les pays pauvres, au contraire. La mise en place de services sociaux nécessite beaucoup de personnel. Or ces pays possèdent une main-d'oeuvre abondante et bon marché. La Chine, l'État du Kérala en Inde, le Costa Rica, pour ne citer que ceux-là, se sont dotés de systèmes d'enseignement et de soins performants bien avant de prendre leur envol sur le plan économique. Il serait faux de penser que sans la croissance il n'y a pas de développement humain possible.


B. A. - Selon vous, peut-on concilier croissance durable et développement humain ? Et quel rôle les gouvernements des pays émergents peuvent-ils jouer dans la recherche de cet équilibre ?


A. S. - Tout dépend de ce que les gouvernements font de la croissance. Certains prétendent qu'il ne faut rien faire et qu'il suffit d'attendre. Il est vrai qu'avec la croissance les gens voient leur revenus augmenter, ce qui mécaniquement a pour effet de créer de nouveaux besoins en termes de développement humain. Cet effet est cependant limité pour deux raisons : 1) les hausses de revenus ne concernent que certaines catégories de la population et 2) il n'y a pas de lien direct entre l'augmentation des revenus privés et la demande en équipements sociaux, comme les écoles ou les hôpitaux.


B. A. - Comment sortir de ce dilemme ?


A. S. - De deux manières : en réduisant les inégalités de revenus et, surtout, en décidant, par des politiques volontaristes, d'affecter les fruits de la croissance au développement humain. Il faut que l'État utilise les ressources générées par la croissance pour construire des hôpitaux, améliorer les services médicaux, augmenter le budget de la santé, développer les écoles, les universités et les transports publics (les chemins de fer et les routes). Habituellement, dans une économie moderne, la croissance permet de remplir plus vite les caisses de l'État qu'elle n'augmente le revenu national. En Inde, par exemple, quand le taux de croissance atteignait 6, 7, 8 ou 9 % par an, les recettes publiques augmentaient de 8, 9, 10 ou 11 %. Il faudrait  que ce surcroît de ressources soit orienté vers le développement. Ce qui permettrait, par la même occasion, d'atténuer les disparités de revenus, dans la mesure où celles-ci s'expliquent par des inégalités dans l'accès à l'éducation et aux soins médicaux.


B. A. - Quels sont les pays qui privilégient la croissance au détriment du développement humain ?


A. S. - Je n'ai pas pour habitude de distribuer les bons et les mauvais points, d'autant qu'on peut faire dire aux chiffres ce que l'on veut ! Je ne répondrai donc pas à votre question. Ce qui est sûr, c'est que la plupart des pays ont du mal à assurer un développement durable à travers des politiques environnementales adaptées. Comment rendre la planète plus vivable et plus sûre tout en préservant les libertés et le bien-être de chacun ? Tel est le défi auquel nous devons répondre.


B. A. - Que pensez-vous de la Chine ? Est-il souhaitable qu'elle revoie son modèle de développement ?


A. S. - La Chine fait désormais partie du club des gros pollueurs. Les mesures qu'elle a mises en place pour protéger l'environnement restent insuffisantes et il faut qu'elle se penche sur la question plus sérieusement tant au niveau local que global. Mais avant de pointer un doigt accusateur sur Pékin, il faut rappeler que les principaux pollueurs, ceux qui empoisonnent la planète depuis des années pour ne pas dire des siècles, sont les Européens et les Américains. Ce n'est pas de l'histoire ancienne : encore aujourd'hui, les États-Unis et l'Europe se situent très loin devant les autres régions du monde en termes d'émissions de gaz à effet de serre. Bien sûr, la Chine, comme le reste de la planète, doit s'interroger sur sa part de responsabilité dans le réchauffement global et les désastres environnementaux. Il n'en reste pas moins que, dans le cadre d'une politique mondiale de lutte contre le changement climatique, les « vieux pollueurs » doivent eux aussi accepter le principe d'un partage des responsabilités et des coûts. Ils doivent notamment se demander s'ils n'ont pas accaparé une part disproportionnée de ce qu'on appelle les « biens communs ».
Ce qui fait cruellement défaut aujourd'hui, c'est un large débat public sur ce que devraient faire les uns et les autres - un débat qui prendrait en compte toutes les données du problème, y compris la lutte contre la pauvreté et la nécessité de partager entre tous le fardeau de la défense de l'environnement. La Chine, l'Inde et le Brésil (ainsi que les « vieux pollueurs ») doivent réfléchir à la place qu'ils laissent aux pays qui n'ont pas encore entamé leur décollage économique, comme la plupart des pays africains et un grand nombre de pays d'Amérique latine et d'Asie. Il faut empêcher que, demain, l'Afrique reproche à la Chine, à l'Inde et au Brésil ce que la Chine, l'Inde et le Brésil reprochent aujourd'hui à l'Europe et aux États-Unis.


B. A. - Est-il réaliste d'envisager la mise en place d'un plan mondial pour lutter contre le réchauffement climatique ?


A. S. - Je le pense, à condition que nous nous y prenions intelligemment. Si tous les pays à croissance rapide, à commencer par la Chine, continuent à se développer dans leur coin sans se mettre d'accord sur des normes de rejets polluants, le résultat sera catastrophique. Mais ce n'est pas une fatalité : la Chine ne refuse pas de réfléchir au problème, au moins sur le principe. Elle prétend vouloir mettre l'accent sur les domaines où l'Europe et les États-Unis n'ont pas encore élaboré de politique satisfaisante. Ce point de vue est partagé par l'Inde, le Brésil et les autre économies à forte croissance. Cependant, il est possible d'impliquer tous les États du monde dans une réflexion ouverte et globale. Une réflexion qui intégrera les positions de chacun : l'intérêt et la responsabilité des vieux pollueurs (Europe, États-Unis), des nouveaux pollueurs (Chine, Inde, Brésil) et des futurs pollueurs (la majeure partie de l'Afrique). Telle est la voie que nous devons suivre non seulement pour sauver le monde d'une catastrophe imminente, mais aussi pour ne pas condamner les plus pauvres à un sous-développement éternel.


B. A. - Comment inciter les États à prendre en compte l'impact sanitaire et social d'une croissance non régulée ?


A. S. - Il ne faut pas que l'incitation vienne de l'extérieur, mais qu'elle procède du fonctionnement normal de la démocratie. Nous avons besoin d'un débat ouvert et constructif, sans censure ni intimidation, sur les questions importantes, et pas seulement sur les sujets souvent frivoles qui encombrent les journaux. Ce débat doit être nourri par une information de qualité et des analyses de fond. On a dit de la démocratie qu'elle était le « gouvernement par la discussion » ; c'est cette discussion que nous devons instaurer pour sensibiliser l'opinion aux enjeux du développement humain.
Il faut que s'engage un large dialogue public sur les risques environnementaux, sur les inégalités économiques et sociales, sur les problèmes de santé et d'éducation à travers le monde. Dejà, les reportages et les commentaires dans la presse internationale, les engagements sur les droits de l'homme, les protestations contre l'inégalité des chances au niveau économique dépassent le cadre des frontières nationales ; mais ils sont encore limités dans leur portée et ils doivent être élargis et systématisés. Nous ne pouvons pas, bien sûr, instituer une démocratie globale sous la forme d'un gouvernement mondial (du moins pas dans l'immédiat), mais nous pouvons encourager un débat international plus approfondi sur des inquiétudes et des aspirations communes.


B. A. - Les réformes en faveur du développement, de l'éducation, du système de soins, exigent une intervention de l'État. Dans quels domaines l'initiative privée peut-elle être efficace ?


A. S. - Cela varie d'un pays à l'autre. Par nature, le secteur privé a pour rôle de générer de la croissance, de créer des emplois, de dégager des revenus et de veiller au bon fonctionnement des marchés. Les industries publiques n'ont correctement fonctionné que dans des circonstances particulières ; quant à l'agriculture collective, elle n'a jamais donné de résultats probants. Mais dans certains domaines, l'initiative privée reste insuffisante. C'est le cas de la santé et de l'éducation, où elle ne peut guère que compléter l'action des pouvoirs publics.
Il ne faut pas oublier, cependant, que cette initiative privée ne se limite pas à l'entreprise privée à but lucratif. Un grand nombre d'institutions coopératives et d'ONG (comme la Grameen Bank et la BRAC fondée au Bangladesh) offrent une troisième voie entre les mécanismes de marché orientés vers le profit et l'économie dirigée. Tout le monde, un jour ou l'autre, se pose la question : « Qu'est-ce que je peux faire pour améliorer la situation sociale ? » La réponse ne consiste pas toujours à créer une entreprise privée. Elle réside sans doute aussi dans le développement du secteur coopératif. Il faut avoir l'esprit ouvert et comprendre qu'il y a mille moyens de changer le malheureux monde dans lequel nous vivons. 


B. A. - Dans votre maître ouvrage, Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, vous décrivez les bienfaits induits du capitalisme et vous soulignez que, au-delà de l'intérêt individuel, la recherche du profit peut bénéficier à l'ensemble de l'économie. Pensez-vous que la mondialisation ainsi que la division internationale du travail, qui conduit certains pays à devenir de véritables « ateliers du monde » peuvent remettre en cause ces schémas ?


A. S. - Je ne le pense pas. On ne peut pas diviser le monde de manière rigide entre ceux qui produisent et ceux qui consomment. Chaque pays doit pouvoir participer au développement mondial. Et c'est en améliorant l'accès à l'éducation, à la santé et à la sécurité sociale qu'on pourra influer sur la nature de la production économique et provoquer les évolutions sociales nécessaires. Voir des pays devenir les ateliers du monde tandis que d'autres seraient laissés à l'écart, c'est pour moi un scénario cauchemardesque, pour autant qu'il soit réalisable - ce qui n'est, heureusement, pas le cas. Nous devons travailler ensemble, peut-être de manière différente, mais ensemble. 


 

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