Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


UNE REUSSITE RUSSE
Entretien avec Mikhail PROKHOROV
Homme d'affaires russe.
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général
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Selon le magazine américain Forbes, Mikhaïl Prokhorov est, à 44 ans, l'un des businessmen les plus prospères de Russie. Voire le plus riche (1). Son immense fortune était encore plus élevée avant la crise mondiale qui a sévèrement frappé la Russie et ses milliardaires. Mais M. Prokhorov est l'un de ceux qui ont survécu confortablement au désastre : quelques mois avant le déclenchement du tsunami financier, il avait eu la présence d'esprit de vendre ses parts dans Interros - la holding qu'il co-détenait avec son partenaire d'affaires de toujours, Vladimir Potanine - et dans Norilsk Nickel, le plus grand producteur mondial de nickel et de métaux non ferreux.Cet économiste de formation est un homme plutôt discret, qui ne se mêle pas de politique et n'accorde qu'exceptionnellement des interviews à la presse internationale. Pourtant, son nom s'est retrouvé à la Une de nombreux journaux français en 2007, à la suite de l'« affaire de Courchevel » (2). Une publicité dont l'oligarque (un terme qu'il récuse) se serait bien passé... Peu importe : Mikhaïl Prokhorov n'a pas pour coutume de ressasser ses désagréments. Cet homme d'affaires prévoyant (certains le disent même « visionnaire ») préfère toujours regarder de l'avant. C'est ainsi que, à peine vendues ses actions d'Interros et de Norilsk Nickel, il s'est tourné vers d'autres projets : les nanotechnologies, les voitures électriques, les énergies alternatives...
À la tête d'Onexim Group, un fonds d'investissement qu'il a fondé en 2007 et qui s'intéresse à des secteurs très variés, il est l'une des rares personnalités russes à posséder les moyens financiers d'investir dans de grands projets. Ajoutons que ce sportif accompli - qui est également le patron de la fédération russe de biathlon, le futur propriétaire de l'équipe américaine de basket-ball des New Jersey Nets et le dirigeant d'une importante organisation philanthropique - ne manque pas d'idées fortes et originales, comme il le dévoile dans cet entretien exclusif...
Politique Internationale

Patrick Wajsman - Monsieur Prokhorov, vous aviez 26 ans au moment de la chute de l'URSS. À quel moment avez-vous réalisé que le modèle communiste était irrémédiablement dépassé, que quelque chose s'était cassé ?
 
Mikhaïl Prokhorov - Je pense que le pays l'a compris en août 1991. Pour ma part, j'en avais probablement pris conscience plus tôt. J'ai fait mes études à la faculté des relations économiques internationales de l'Institut d'État des finances de Moscou. Nous avions d'excellents professeurs qui comprenaient parfaitement l'inefficacité de l'économie socialiste. Cette inefficacité, chacun la constatait tous les jours. Un exemple qui en dit long : notre pays occupait le premier rang mondial en matière de production de chaussures ; or les gens faisaient la queue pendant des heures pour acheter des chaussures d'importation ! J'ai vu de mes yeux des entrepôts remplis de millions de paires de chaussures dont personne ne voulait.
Personnellement, j'ai commencé à faire des affaires dès l'époque où j'étais étudiant. L'URSS existait encore. Fin 1987, une loi autorisant la mise en place de « coopératives » (des petites entreprises privées) a été promulguée. Avec des amis, nous avons alors fondé une coopérative de délavage de jeans. Les jeans délavés étaient très à la mode à l'époque... 
 
P. W. - Avant même la chute du Mur de Berlin, vous aviez donc saisi que le système soviétique n'était pas tenable...
 
M. P. - À vrai dire, j'étais loin d'être le seul ! Beaucoup de gens voyaient que ce système était en train d'expirer.
 
P. W. - Quelle vision aviez-vous du camp capitaliste ?
 
M. P. - Il faut savoir que je n'étais pas exactement dans la même situation que la plupart des autres étudiants. En effet, mon père travaillait au Comité des sports de l'URSS, où il était responsable des relations internationales. Il voyageait régulièrement à l'Ouest. Il connaissait bien la culture occidentale. Il m'a toujours incité à penser par moi-même, à agir de façon indépendante et à prendre des décisions de façon responsable.
 
P. W. - Votre pensée coïncidait donc déjà, virtuellement, avec l'esprit d'entreprise propre au camp capitaliste ?
 
M. P. - Disons que j'étais déjà familier avec le mode de pensée occidental. À l'université, nous étudiions l'économie internationale. Et même si l'enseignement qu'on nous dispensait était marqué par l'idéologie communiste, il était impossible de ne pas voir le décalage entre l'économie communiste et celle des pays de l'Ouest.
 
P. W. - Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos études ? 
 
M. P. - J'ai fait mes études secondaires dans un lycée où l'on apprenait à très bien parler l'anglais. Et mes études supérieures dans une université respectée. À l'époque, apprendre les relations économiques internationales, c'était un privilège. J'ai également intégré le Parti communiste. Comme tout le monde, j'ai fait mon service militaire. Une fois leur diplôme universitaire en poche, les étudiants étaient placés dans des administrations prestigieuses : soit à la Banque de commerce extérieur, soit dans l'une des banques chargées des opérations en devises étrangères. C'est précisément dans l'une de ces banques que j'ai commencé à travailler : la Banque internationale pour la coopération économique, l'ancienne Banque du Comecon.
 
P. W. - Aviez-vous une vision claire de ce que vous alliez faire dans la vie ? Est-ce que vous vous disiez déjà que vous seriez un jour un homme d'affaires richissime ?
 
M. P. - À l'époque soviétique, les plans de carrière étaient très clairs, on pouvait les faire vingt ans à l'avance. Moi, en revanche, j'étais un cas particulier parce que, dès mes années universitaires, grâce à mes débuts d'entrepreneur, j'avais pris goût à la liberté économique et à l'autonomie financière. À la fin de mes études, je possédais déjà plusieurs compagnies qui faisaient travailler, au total, environ 500 personnes ! J'ai beaucoup recruté parmi mes condisciples de l'Institut des finances. Les meilleurs d'entre eux ont formé mon équipe rapprochée. C'est avec eux que je me suis lancé dans le « grand business » et, à ce jour, la plupart de ces anciens camarades sont toujours à mes côtés.
 
P. W. - Quel était, au juste, ce business que vous avez lancé pendant vos études ?
 
M. P. - Quand nous sommes rentrés du service militaire, nous avons commencé par décharger des wagons pour obtenir un peu d'argent de poche. C'était le seul moyen légal de gagner de l'argent. Et dès qu'il fut autorisé de monter des entreprises privées, nous nous sommes lancés dans l'aventure. Résultat : à la fin de mes études, quand j'ai commencé à travailler à la banque, j'avais déjà une expérience de trois ans de l'économie de marché et, comme je vous l'ai dit, je possédais et contrôlais plusieurs entreprises.
 
P. W. - Avez-vous toujours eu l'ambition de bâtir une très grosse fortune ?
 
M. P. - Absolument pas. Je n'y ai jamais pensé. Je voulais seulement assurer mon indépendance financière. Et quand je me suis mis à décharger des wagons, j'ai immédiatement commencé à gagner plus d'argent que mon père. J'étais heureux d'apporter ma contribution au budget de la famille. Mais jamais je n'ai dit à mon père que je gagnais plus que lui !
 
P. W. - Quand vous étiez encore enfant, de quel destin rêviez-vous ?
 
M. P. - Dès mes premières années, j'ai remarqué que l'argent venait naturellement vers moi. Quand j'étais tout petit, je ramassais souvent des pièces de monnaie par terre : sur les plages, dans les magasins, dans la rue... Du coup, quand je suis devenu, assez rapidement, un homme d'affaires prospère, mes proches ne s'en sont pas étonnés outre mesure !
 
P. W. - Êtes-vous d'accord avec cette phrase d'Oscar Wilde : « Quand j'étais jeune, je croyais que l'argent était ce qu'il y a de plus important ; et maintenant que je suis plus âgé, je sais que c'est vrai ! » ?
 
M. P. - Pas vraiment. Pourtant, il existe une histoire drôle qui semble faire écho à la phrase de Wilde que vous venez de citer. Un vieux pêcheur pêche un jour un poisson d'or (c'est un mythe russe répandu, le poisson d'or est une sorte d'équivalent du djinn des contes arabes). Celui-ci lui promet d'exaucer trois voeux s'il le relâche. Le vieillard répond qu'il ne saurait définir trois voeux et qu'il se contentera d'un seul. Et il se met à réfléchir. Il réfléchit si longtemps que le poisson commence à étouffer, et le presse de prendre sa décision. « Veux-tu une jolie épouse? » « Non, je suis bien trop vieux pour cela. » « Alors peut-être aimerais-tu avoir une belle maison ? » « Non, ma bicoque me suffit amplement. » « Eh bien, dans ce cas, je pourrais t'offrir une immense fortune ! » « De l'argent ? Non merci, je n'en ai pas besoin. » « Bon, et si je te rendais suprêmement intelligent ? » « Alors là, d'accord ! »  Le vieux libère le poisson, se frotte les yeux et constate qu'il est devenu, d'un coup, très intelligent. Il contemple alors la mer et dit : « Quel imbécile j'ai été. J'aurais dû prendre le fric ! »
Je précise que je ne partage pas le point de vue du pêcheur ! Naturellement, l'argent ouvre de nombreuses possibilités à ceux qui en possèdent, mais il ne remplace en aucun cas les valeurs humaines. Ce que je vais dire n'est pas très original, mais ça va mieux en le disant : l'argent ne suffit pas à faire le bonheur.
 
P. W. - Et le sport, fait-il le bonheur ? On sait que vous êtes un sportif accompli...
 
M. P. - J'ai quatre occupations favorites : discuter avec les gens ; travailler ; manger ; et faire du sport ! Le sport, pour moi, ce n'est pas un hobby. C'est une partie importante de ma philosophie de la vie. Je fais du sport deux heures par jour en semaine, et plusieurs heures le week-end. Chaque fois, j'enchaîne plusieurs sports dans la même séance, pour obtenir un sentiment d'harmonie. Soit dit en passant, cette harmonie que je recherche dans mon activité physique se retrouve dans mon rapport aux affaires, puisque j'investis dans des domaines très variés. Je fais du kickboxing et du fitness. Avec l'âge, je dois faire de plus en plus de fitness pour que mon corps reste toujours aussi jeune. Je joue aussi au football. Mais j'ai un principe : je dédaigne quelque peu les sports pour lesquels je suis plutôt doué - comme le basket, le volley, le tennis ou le tennis de table -, au bénéfice d'autres sports, pour lesquels j'ai moins de facilités. C'est pourquoi je fais de l'héli-ski, du jet-ski freestyle, du trampoline, de la planche à voile. Tout cela améliore ma coordination dans l'espace.
 
P. W. - On connaît votre véritable passion pour le biathlon : vous êtes même devenu le président de la fédération russe de ce sport qui combine le ski de fond et le tir à la carabine...
 
M. P. - Avant de devenir patron de la fédération de biathlon, j'avais déjà une expérience en matière de gestion du sport : pendant dix ans, j'avais été le propriétaire de plusieurs équipes de football, de futsal, de hockey, de basket... Mais quand mon partenaire en affaires et moi avons décidé de séparer nos actifs, c'est lui qui a hérité des entreprises qui possédaient ces clubs. J'ai alors voulu voir si je pouvais me montrer efficace dans la gestion d'un sport individuel. Et le biathlon est un sport dans lequel les capacités d'un manager trouvent largement à s'employer. C'est un sport très télégénique. Nous nous sommes donc fixé un double objectif : gagner de nombreuses médailles d'or dans les compétitions où nos athlètes sont engagés et faire du biathlon un produit commercial  rentable, ce qui implique de convaincre les médias de le diffuser abondamment, y compris en prime time. Quant au parallèle entre ce sport et le business, il est évident : dans le biathlon, il faut maintenir un équilibre délicat entre le mouvement (quand on skie à toute allure) et la précision (quand on se concentre pour viser). En affaires, il faut également savoir quand se hâter et quand prendre son temps pour viser juste !
 
P. W. - Vous êtes sur le point d'acheter l'équipe de basket américaine des New Jersey Nets. Qu'est-ce qui vous y a incité ?
 
M. P. - Il y a quelques années, c'était encore un rêve. Mais maintenant, grâce à la mondialisation, c'est devenu possible. J'espère que l'accord sera rapidement conclu. Pour moi, c'est l'occasion de réunir deux de mes passions : mon amour du basket-ball et mon intérêt pour le business. Mon achat des Nets comporte deux aspects. D'une part, j'entends en faire une franchise solide qui connaîtra de grands succès sportifs. D'autre part, ce projet nous permettra d'accéder au marché de l'immobilier à New York. D'ici à deux ans, une fois le nouveau stade construit, les Nets déménageront à Brooklyn. Ce déménagement donnera naissance à une concurrence fascinante entre deux équipes new-yorkaises : les New York Knicks, établis dans la ville depuis des décennies, et la nôtre.
J'insiste sur l'intérêt que représente la construction d'un nouveau stade. En Europe, être propriétaire d'une équipe de basket revient à faire oeuvre de charité. Aux États-Unis, c'est un business. Je serai le premier Européen à accéder réellement au marché américain dans ce secteur. Jamais auparavant un étranger n'avait possédé une équipe de NBA (3). 
 
P. W. - Quels ont été, ou sont encore, vos modèles personnels ? Y a-t-il des dirigeants politiques, des hommes d'affaires ou des intellectuels que vous admirez beaucoup, et pourquoi ?
 
M. P. - Je crains de ne pas vous offrir une réponse très originale : je n'ai pas de modèle.
 
P. W. - Je modifie ma question : quelles sont les personnalités que vous respectez profondément ?
 
M. P. - Il me faudrait bien cinq heures pour énumérer toutes les personnes que je respecte ! Mais aucune d'entre elles ne représente pour moi un modèle que j'essaierais d'imiter. Je m'efforce de tracer mon propre chemin. Je dois dire, cependant, qu'en tant qu'investisseur je ne peux qu'applaudir le succès de Warren Buffet. Son système est le meilleur qui soit à long terme. Il ne fonctionne pas à court terme, mais à long terme c'est le meilleur.
 
P. W. - À quoi sert la Fondation pour les initiatives culturelles que vous dirigez ? 
 
M. P. - Cette Fondation me permet, en particulier, d'aider des théâtres et des bibliothèques, de financer des actions en faveur de la promotion du livre et de la culture livresque, de soutenir des enfants talentueux. J'appuie surtout la culture dans les régions les plus pauvres de notre pays. Bien sûr, j'apporte aussi mon aide à des projets fédéraux. Par exemple, je suis l'un des principaux sponsors de l'année croisée France-Russie. Récemment, dans le cadre de cette année croisée, le théâtre Malyï de Saint-Pétersbourg, dirigé par Lev Dodine, s'est produit pendant un mois à Paris. J'ai financé cette tournée, mais je finance également, depuis plusieurs années, l'atelier formant les jeunes acteurs qui, plus tard, intégreront la troupe de ce théâtre.
J'ai ma propre philosophie concernant le soutien financier aux actions culturelles. J'estime que si l'on investit des sommes importantes dans la culture de manière inappropriée, on fera plus de mal que de bien, car cela reviendra à aller dans le sens des goûts personnels du sponsor. Et comme je ne suis pas un expert dans le domaine de la culture, mes goûts personnels risqueraient de nuire à la vraie culture ! C'est pourquoi je respecte toujours deux principes : je ne parle jamais de mes goûts personnels en matière de culture, afin de ne pas donner aux personnalités créatives la tentation de jouer sur mes faiblesses ; et je ne décide jamais quel projet exactement je vais soutenir. Je laisse ce soin à des professionnels. Dans chaque domaine artistique, ma Fondation dispose d'un conseil d'experts qui vote pour déterminer à quel projet concret attribuer des financements.
 
P. W. - Dans votre enfance, y avait-il des auteurs qui vous faisaient particulièrement rêver ?
 
M. P. - Je n'ai jamais été un rêveur. Dès l'enfance, j'ai été très réaliste. Ma soeur est philologue de formation. Elle est spécialiste du slavon et de la littérature internationale. Aujourd'hui, elle dirige un journal littéraire. Quand j'étais à l'école, vers l'âge de douze ans, je voulais moi aussi devenir philologue. À cette époque, j'ai énormément lu. Mais aujourd'hui, je suis heureux d'avoir pris un autre chemin. Je m'épanouis tout à fait dans le monde des affaires.
 
P. W. - Passons, si vous le voulez bien, à la situation économique dans votre pays et dans le monde. Depuis la chute de l'URSS, l'idéologie économique en vigueur en Russie a connu plusieurs étapes. D'une libéralisation à tout crin dans les années 1990, on est revenu, dans la décennie suivante, au rétablissement d'un rôle important de l'État dans l'économie. Selon vous, quel est l'équilibre idéal ?
 
M. P. - Il n'existe pas d'équilibre idéal. Les pères fondateurs de l'économie de marché nous l'ont appris. Je trouve même cocasse qu'une telle question soit posée par un Français, la France ayant été à l'origine de l'économie de marché !
 
P. W. - Mais elle a fait beaucoup d'erreurs dans ce domaine...
 
M. P. - Comme tous les autres pays ! La crise, en tant que telle, est justement l'une des grandes « qualités » propres à l'économie de marché. C'est ce qui lui permet de se développer continuellement.
 
P. W. - Que pensez-vous des thèses des libertariens qui veulent réduire le rôle de l'État à presque rien ?
 
M. P. - Je ne partage pas ces thèses. L'État est indispensable pour la bonne marche de l'économie.
 
P. W. - Et les travaux de l'École de Chicago, en particulier ceux de Milton Friedman ? Trouvent-ils grâce à vos yeux ?
 
M. P. - Je pense que la pensée monétariste qui a été développée par ces théoriciens est remarquable. Elle a remplacé le modèle keynésien et s'est montrée efficace vingt-cinq ans durant. Mais le monde a changé, il est devenu plus global. Par conséquent, le modèle monétariste ne fonctionne plus dans sa version « pure ». Je précise que ce modèle n'a été efficace que dans les pays développés. Il n'en a pas été de même dans les pays en développement.
 
P. W. - Le Chili n'était pas un pays ultra-développé quand les théories monétaristes y ont été appliquées, et le succès a pourtant été au rendez-vous...
 
M. P. - Le problème, c'est le prix à payer. Par exemple, sous Staline, l'URSS a été modernisée, c'est indéniable. Mais le prix que la population a payé a été monstrueux. Quant au Chili de Pinochet, n'oubliez pas que le succès de la réforme des retraites a été, là aussi, payé au prix fort puisque, pendant plusieurs années, les personnes âgées n'ont tout simplement touché aucune pension. On les a pratiquement laissées mourir. C'est pourquoi je ne considère pas ce cas comme l'application pure et simple du système monétariste hors des États-Unis. Prenons le cas d'un pays voisin du Chili, l'Argentine, qui a souhaité mettre en oeuvre ce modèle. Résultat : deux crises terribles. De toute façon, je pense qu'aucun modèle ne peut faire preuve d'efficacité pendant un très grand nombre d'années. Quand la situation économique évolue, l'État et le secteur privé doivent adapter leur mode de gestion.
 
P. W. -  D'importantes réformes libérales ont été adoptées en Russie depuis 1991. Lesquelles ont été salutaires et lesquelles ont été néfastes ?
 
M. P. - À vrai dire, je ne comprends pas bien les mots « libéral » ou « conservateur » en matière d'économie. Il n'existe que deux types de réformes : celles qui sont efficaces et celles qui ne le sont pas. Pour ce qui est des mesures prises depuis 1991, je ne suis sans doute pas objectif, mais j'ai apprécié les réformes autorisant la privatisation ! Je sais parfaitement que la majorité de la population a trouvé cette réforme inéquitable. Mais j'estime qu'il n'existe pas de privatisation équitable. Même si la privatisation est conduite dans le plus grand souci d'équité, au final il y aura toujours des personnes qui auront plus que les autres. Tout dépend des capacités de chacun.
 
P. W. - La crise économique a violemment frappé la Russie. Quelle analyse en tirez-vous ? Quelles en seront les conséquences à long terme pour le pays ?
 
M. P. - Comme chacun le sait, il ne s'agit pas d'une crise strictement russe, mais d'une crise mondiale. De mon point de vue, elle a démontré, une fois de plus, la fragilité du modèle actuel de l'économie russe, qui repose sur l'exportation des matières premières. Et c'est un point de vue que partage l'ensemble de l'élite de mon pays. Ce n'est certainement pas un hasard si notre Commission de modernisation, dirigée personnellement par le président Medvedev, est si active. Cette Commission a commencé par définir cinq domaines principaux dans lesquels la modernisation est nécessaire. Dans chacun de ces domaines, des projets modèles ont été choisis. En ce moment, la Commission en est à un stade essentiel de son travail : elle améliore la législation afin de supprimer les obstacles qui risquent d'empêcher le développement d'une économie basée sur l'innovation. Dans cette Commission, il n'y a pas seulement des hauts fonctionnaires, mais aussi des hommes d'affaires, dont moi. En quelques mois de travail commun, nous avons appris à mieux nous connaître et à mieux nous comprendre. Ce que ce rapprochement illustre, c'est le désir commun de l'État et des milieux d'affaires de contribuer à faire réellement évoluer le modèle économique russe.
 
P. W. - L'un des chevaux de bataille du président Medvedev est la lutte contre la corruption qui ronge la vie économique du pays. Qu'en est-il, de votre point de vue ? Cette bataille peut-elle être gagnée et, si oui, comment ? 
 
M. P. -  Ce n'est un secret pour personne : la corruption est un vrai fléau dans notre pays. Il faut évidemment la combattre, mais en tenant compte de l'histoire et de la psychologie millénaires de la Russie. La Russie n'a pas l'exclusivité de la corruption ; celle-ci existe dans de nombreux pays, y compris les plus développés comme les États-Unis (que l'on pense seulement à l'affaire Enron). Le problème principal, c'est que l'économie de marché n'a été introduite que très récemment dans notre pays. Vous n'imaginez pas le degré de changement qui s'est produit en moins de vingt ans ! Il y a vingt ans, personne en Russie ne savait comment on gérait les entreprises en Occident. Nous avons vécu des bouleversements fulgurants en l'espace d'une seule génération. Et le processus n'est pas terminé.
 
P. W. - Croyez-vous qu'à l'issue de ce processus le niveau de corruption baissera ?
 
M. P. -  J'en suis convaincu. 
 
P. W. -  Les oligarques ont généralement mauvaise presse, en Russie comme ailleurs. Vous-même, assumez-vous la qualification d'« oligarque » ? Qu'est-ce que cette notion recouvre à vos yeux ?
 
M. P. - Je vais vous répondre par une question : estimez-vous que les cinquante premiers de la liste des personnes les plus riches du monde établie par Forbes sont des oligarques ? D'après la définition classique de ce terme, les oligarques sont ceux qui emploient le pouvoir politique pour forger leur fortune... Personnellement, je ne me suis jamais mêlé de politique, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir du succès en affaires. Dans les années 1990, mes partenaires et moi-même avons souvent été accusés d'avoir acheté Norilsk Nickel pour un prix inférieur à son prix réel. La vérité, c'est que pendant les six mois précédant cet achat, nous avions cherché un partenaire occidental prêt à participer à cette opération à nos côtés. En effet, nous manquions de capitaux. Personne n'a accepté : les hommes d'affaires occidentaux considéraient que cette opération était très risquée. Il faut savoir que les dettes de Norilsk Nickel étaient supérieures à son chiffre d'affaires annuel. Aujourd'hui, tout le monde l'a oublié ! Au prix d'années de travail acharné, nous avions su faire de cette entreprise l'un des leaders sur le marché mondial des métaux non ferreux. On nous a alors dit que notre enrichissement était suspect... Comme vous le savez, je n'ai plus de parts dans Norilsk Nickel, mais je suis fier de ce que nous avons accompli.
 
P. W. - À la fin des années 1990 et au début des années 2000, plusieurs oligarques ont été les cibles du Kremlin (Berezovski, Goussinski, Khodorkovski...). D'après certains observateurs, ceux qui ont subi les foudres du pouvoir auraient été visés pour des raisons politiques tandis que les autres auraient été épargnés parce qu'ils avaient su se montrer plus accommodants. Comment réagissez-vous quand vous entendez ce genre d'opinions ?
 
M. P. - Chacun a son point de vue. Pour ma part, je ne partage pas cette vision des choses, qui me paraît très superficielle. Mais je ne suis pas un spécialiste de la politique. Je me garderai donc bien de faire des commentaires sur cette question. Je dirai seulement que, à mon avis, aujourd'hui, il n'y a pas d'oligarques en Russie. Il y a des hommes d'affaires qui font du business.
 
P. W. - M. Poutine passe pour un homme très froid, très dur. Comment percevez-vous sa personnalité ?
 
M. P. - Je ne connais pas suffisamment le premier ministre pour parler de ses qualités personnelles. Ce ne serait pas très correct. Ce que je peux dire, c'est qu'il a joué un rôle très important dans le rétablissement de notre pays. Si le monde des affaires russe peut faire des projets à cinq ou dix ans, et non plus à douze mois comme c'était le cas auparavant, si la Bourse de Moscou pèse désormais dix fois plus qu'avant son accession au pouvoir, c'est en grande partie grâce à lui.
 
P. W. - On dit parfois que M. Medvedev et M. Poutine se seraient « réparti les rôles » : le premier aurait pour mission de rassurer l'Occident en incarnant la « modernité » et le dialogue tandis que le second serait chargé de personnaliser la puissance et l'ambition d'une Russie qui n'entend plus s'en laisser conter sur la scène internationale. Cette vision des choses vous semble-t-elle fondée ?
 
M. P. - La fantaisie humaine n'a pas de limites ! De mon point de vue, la Russie connaît aujourd'hui une situation unique, comme elle n'en a probablement jamais traversé dans son histoire. Par le passé, il y a eu des situations où le tsar (ou le président) était fort tandis que le premier ministre, lui, était faible. Inversement, il y a eu des situations où le premier ministre était fort et le chef de l'État faible. Mais c'est la première fois que le président et le premier ministre sont forts en même temps. J'estime que ce tandem parvient à faire avancer le pays avec beaucoup d'efficacité. Je vous parle d'expérience : chaque projet novateur que nous soumettons reçoit un soutien total du président et du premier ministre.
 
P. W. - Quel est l'homme politique étranger qui a le mieux compris la Russie, d'après vous ?
 
M. P. - En règle générale, je n'aime pas distribuer les compliments mais je dois faire une exception pour la France : il me semble que l'histoire des relations entre nos deux pays reflète bien l'excellente compréhension que les élites françaises ont de la Russie. Nos deux pays sont proches depuis longtemps. Au XIXe siècle, les élites russes parlaient mieux le français que le russe. Et si l'on prend les présidents français qui se sont succédé depuis cinquante ans (de Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac et Sarkozy), je pense qu'ils ont tous beaucoup fait pour entretenir cette relation particulière. Résultat : les rapports entre la France et la Russie sont sans doute meilleurs que ceux que nous avons avec de nombreux autres pays. Et quand surviennent les malentendus, qui sont inévitables, ils sont toujours résolus dans le meilleur intérêt de chacun. J'en suis d'ailleurs un exemple...
 
P. W. - Vous me tendez une perche ! Pouvez-vous revenir sur les démêlés que vous avez eus avec la justice française ? Ce malentendu est-il pleinement dissipé aujourd'hui ?
 
M. P. - Je pense que personne ne peut expliquer pourquoi les choses ont tourné ainsi. Peut-être faut-il en chercher la cause dans les différences entre la culture de comportement en vigueur en France et celle en vigueur en Russie... J'en ai déduit qu'il fallait étudier plus finement la culture des pays étrangers où l'on passe ses vacances ! J'aime beaucoup la France. C'est le pays où je passe le plus de temps, après la Russie. Et ce qui s'est passé à Courchevel m'a incité à m'intéresser d'encore plus près aux spécificités françaises ! Concernant l'affaire elle-même, je dirai qu'il arrive à tout le monde de faire des erreurs. Y compris aux policiers français. J'ai donc choisi de prendre ces choses avec philosophie. Au final, je pense qu'il s'est agi d'une maladresse et mes relations avec la France ne s'en sont pas ressenties. Elles se sont peut-être même améliorées. Ne dit-on pas que les enfants difficiles sont aussi les plus aimés ? Quand on surmonte des brouilles, les relations deviennent encore plus étroites.
 
P. W. - Globalement, jusqu'ici, estimez-vous avoir commis des erreurs ? Lesquelles ? Si vous pouviez recommencer votre carrière, que feriez-vous de plus ? Et que ne referiez-vous pas ?
 
M. P. - Ma réponse vous paraîtra paradoxale, mais j'aime mes erreurs au moins autant que mes succès. Parce que c'est en faisant des erreurs que l'on se rend compte de ses limites. Je n'ai jamais voulu revenir en arrière pour ne pas recommencer ces erreurs. Car si j'effaçais mes erreurs du passé, j'effacerais aussi les succès que j'ai connus par la suite. Il ne faut pas regretter ses erreurs ; il faut en tirer les conséquences et aller de l'avant.
 
P. W. - En somme, tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort...
 
M. P. - Exactement. C'est la leçon que nous enseigne la vie. C'est ce qui distingue un homme d'un petit garçon.
 
P. W. - Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
 
M. P. - Honnêtement, je ne peux pas vous répondre. Pour l'instant, j'aime beaucoup ce que je fais. Mais je sais aussi que je fonctionne par cycles de sept ans. C'est à peu près le temps qu'il me faut pour atteindre les résultats que je me suis fixés ; ensuite, je n'éprouve plus d'intérêt à continuer dans la même voie et j'ai envie de faire quelque chose de nouveau.
 
P. W. - Qu'aimeriez-vous que l'on dise de vous quand vous ne serez plus là ?
 
M. P. - Les gens qui passent leur temps à penser à la trace qu'ils laisseront dans l'Histoire sont généralement très malheureux au quotidien. Moi, en revanche, je suis heureux chaque jour de ma vie, et j'entends bien le rester. Je ne me pose donc tout simplement pas la question !
 
P. W. - Vous êtes à la tête d'une immense fortune. Quand cet argent vous a-t-il procuré le plus de plaisir ?
 
M. P. - Je n'ai ressenti qu'une seule fois une joie profonde grâce à l'argent : à l'époque où je m'occupais de mon entreprise de délavage de jeans, j'ai pu acheter une vieille Lada et j'avais même assez d'argent pour inviter ma petite amie au restaurant tous les soirs. J'avais 23 ans. Ce fut probablement le plus grand bond qualitatif qu'ait connu mon niveau de vie. Je n'avais plus à prendre le métro, je me déplaçais en voiture, je dînais au restaurant... Rien de ce que l'argent m'a offert plus tard ne m'a procuré autant de satisfaction.
 
P. W. - Quel est le secret de la success story d'Interros ?
 
M. P. - Ma collaboration avec mon ex-partenaire Vladimir Potanine répondait à une formule très simple : 1+1 équivalait à plus que 2 ! Pourtant, il aurait été compliqué de trouver deux personnes aussi différentes, aussi bien physiquement qu'intérieurement. Mais nous avions la même vision de la stratégie à tenir. De plus, nous étions assez calés, chacun de nous dans son secteur. Ayant chacun son domaine de compétences, nous n'avons jamais été en rivalité. C'est ce qui a permis un partenariat de seize ans couronné de succès.
 
P. W. - Est-ce que Vladimir Potanine vous manque ?
 
M. P. - J'ai toujours été autosuffisant.
 
P. W. - Nous en avons déjà brièvement parlé mais j'aimerais revenir sur un épisode clé de votre carrière. Au moment où Interros a pris le contrôle de Norilsk Nickel, dans quel état se trouvait ce géant industriel, l'un des fleurons de l'industrie soviétique ? Quelle a été, ensuite, l'évolution de la compagnie ?
 
M. P. - Je me souviens bien de ce que nous avons ressenti quand nous avons acheté Norilsk Nickel et que nous avons découvert l'étendue de ses difficultés. À ce moment-là, nous ne voulions qu'une seule chose : revenir en arrière et ne jamais faire cette acquisition ! Comme je vous l'ai dit, les dettes de l'entreprise étaient supérieures à son chiffre d'affaires annuel. Les salaires n'avaient pas été payés depuis plus de six mois. Tout le monde était en grève. Et, naturellement, toutes les installations se trouvaient dans le grand Nord : on ne pouvait y accéder que par avion. C'est dans cet état que nous avons trouvé Norilsk Nickel. 
Ce que nous avons fait pour transformer ce géant à la dérive en l'une des entreprises leaders sur le marché mondial des métaux non ferreux, je pourrais en parler pendant des heures. Croyez-moi, ce fut extrêmement dur. J'ai dit tout à l'heure qu'aucun investisseur occidental n'avait voulu s'associer à nous dans cette aventure. Je dois admettre que les Occidentaux avaient été plus prévoyants que nous : ils savaient qu'il serait très compliqué de relever une telle entreprise. Mais nous ne le savions pas. C'est pourquoi nous avons réussi !
 
P. W. - Selon certains observateurs, vous aviez senti venir la crise puisque, peu avant son déclenchement, vous avez vendu vos parts dans Norilsk Nickel. Aviez-vous vraiment anticipé les événements ? Si oui, quels ont été les signaux qui vous ont alarmé ?
 
M. P. - On a toujours l'air plus intelligent après coup ! Cela dit, il est vrai que, en janvier 2008, j'ai publié sur mon blog un article dans lequel j'exposais ma vision de la crise mondiale à venir. Ce texte est toujours en ligne. J'y expliquais que, étant donné l'interconnexion des marchés financiers internationaux,  la crise de l'immobilier aux États-Unis allait immanquablement provoquer un contrecoup sur les autres pays. Ce n'était qu'une question de temps. Au même moment, les cours des actions des compagnies spécialisées dans les métaux non ferreux ont bondi à des niveaux jamais vus auparavant. Voilà qui m'incitait à vendre Norilsk Nickel. Mais il y avait encore une troisième raison. Je considère que quand on souhaite appliquer une stratégie de diversification, c'est une erreur de mettre la plus grande partie de ses actifs dans une même entreprise, car cela vous empêche d'avoir les mains libres. La combinaison de ces trois facteurs m'a conduit à vendre mes parts de Norilsk Nickel. À la réflexion, il y a eu aussi un quatrième facteur : la baraka, sans laquelle il n'y a pas de succès en affaires. Il y a toujours beaucoup plus de gens intelligents que de gens chanceux. 
 
P. W. - Dans le cadre de la vente de Norilsk Nickel, vous avez pris une participation dans Rusal, le géant de l'aluminium qui a récemment été introduit en Bourse à Paris et à Hong Kong. Que pouvez-vous dire de cette compagnie et du processus qui vous a conduit à entrer dans son capital ?
 
M. P. - Vendre Norilsk Nickel, ce n'est pas comme vendre un kilo de pommes ! C'est une transaction difficile à monter. Il n'y a pas beaucoup d'acheteurs. Rusal était l'un des acheteurs potentiels. J'avais toujours pensé que le rapprochement de Rusal et de Norilsk Nickel serait une bonne chose pour tout le monde : pour le pays, pour les actionnaires, pour les entreprises. Nous avons donc conclu l'affaire. Malheureusement, Rusal a été sévèrement touché par la crise financière mondiale. Mais je crois que le pire est passé. La compagnie a restructuré ses dettes. Ses coûts de production sont les plus bas du secteur. C'est pourquoi en tant qu'actionnaire je crois à l'avenir de Rusal. Et j'estime que, dans l'année à venir, il faudra songer à la fusion de Rusal et de Norilsk Nickel.
 
P. W. - Votre groupe, Onexim, est actif dans divers secteurs (or, aluminium, mais aussi banque et assurances...). Avez-vous l'intention de continuer à faire des affaires tous azimuts ou bien pensez-vous vous focaliser sur un domaine en particulier ?
 
M. P. - Pour nous, diversification et focalisation ne sont pas contradictoires. Nous ne nous intéressons qu'aux entreprises qui possèdent un avantage comparatif sur le marché russe mais aussi sur le marché mondial. Nous ne faisons jamais d'investissements de portefeuille (c'est-à-dire des achats de petits paquets d'actions de plusieurs entreprises). Nous investissons soit seuls, soit avec des partenaires. Et, chaque fois que nous investissons dans une entreprise, nous faisons en sorte d'en acquérir la majorité des parts (51 % ou plus). Cette stratégie nous permet de contrôler le développement de l'entreprise. Notre but n'est pas de gagner de l'argent pour gagner de l'argent, mais de gérer les compagnies.
 
P. W. - Aujourd'hui, parmi vos centres d'intérêt, il y a, je crois, un projet de construction de petites voitures de ville. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au secteur automobile ?
 
M. P. - L'un des problèmes de la Russie, c'est  qu'elle ne produit pas de biens susceptibles d'être vendus sur les marchés de l'innovation. Et l'automobile est une industrie qui a toujours fait progresser l'innovation technologique. Ni l'Union soviétique ni la Russie n'ont jamais produit de voitures innovantes.  Pour toutes ces raisons, ce défi me passionne. Aujourd'hui, l'industrie automobile mondiale se trouve à un moment charnière. La tendance a longtemps été à la sophistication des voitures ; maintenant, elle est au contraire à leur simplification. La voiture de ville moderne doit être écologique, confortable, sûre, pas nécessairement très rapide, et s'intégrer harmonieusement dans le réseau social de communications, comme un iPhone perfectionné en quelque sorte ! De manière tout à fait inattendue, la Russie possède un avantage comparatif en ce moment : nous n'étions pas très avancés dans la tendance précédente, qui consistait à produire les automobiles les plus sophistiquées possible. La culture occidentale a donné naissance à une grande école d'ingénieurs en mécanique. En Russie, nous n'avons pratiquement rien de tel. Mais, de nos jours, le monde entier est en train de passer à la voiture électrique. Or, en Russie, il y a une excellente formation dans le domaine de l'électricité. Nous avons donc la chance unique de sauter deux étapes technologiques : la sophistication puis la simplification.  Par surcroît, la Russie possède d'excellents ingénieurs spécialisés dans les matériaux. La combinaison de tous ces facteurs nous permet de tenter de fabriquer une voiture qui pourrait concurrencer les voitures occidentales. Le moment est d'autant plus propice que les Occidentaux auront besoin de beaucoup de temps pour transformer les énormes chaînes de fabrication de voitures mécaniques en chaînes de fabrication de voitures électriques.
 
P. W. - Vous vous intéressez de près au développement de sources d'énergie alternatives (nanotechnologies, hydrogène...). Anticipez-vous déjà la fin du modèle basé sur l'exploitation des hydrocarbures ?
 
M. P. - N'oublions pas que l'argent qui nous permet d'investir dans les sources d'énergie alternatives, nous le tirons de la vente des hydrocarbures. Cependant, il est évident qu'il ne faut pas seulement vendre du pétrole et du gaz, mais aussi produire des biens possédant de la valeur ajoutée, si possible des produits d'innovation.
 
P. W. - Paradoxalement, la baisse des prix du pétrole et du gaz ne serait-elle pas une bonne chose pour la Russie ? Une baisse sensible des cours ne forcerait-elle pas le pays à se moderniser ?
 
M. P. - Tout au long de son histoire, la Russie a toujours repoussé les changements jusqu'à ce que tout aille si mal que le changement devenait indispensable. J'espère que tel ne sera plus le cas à l'avenir. Le pays doit moderniser son économie sans y être contraint par un éventuel effondrement des prix des hydrocarbures. Et je peux vous dire que plus personne, dans l'élite russe, ne se satisfait de voir la Russie dépendre largement des cours du pétrole et du gaz. Désormais, notre pays a pour ambition de devenir un acteur majeur sur les marchés de l'innovation.
 
P. W. - Vous avez dit dans une interview que vous étiez un businessman « agressif ». Qu'entendez-vous par là ? Est-ce une qualité nécessaire pour un homme d'affaires ?
 
M. P. - Disons que je suis un certain nombre de règles. Il est possible de développer une stratégie agressive par des moyens conservateurs. De même, on peut développer une stratégie conservatrice par des moyens agressifs. Ce qu'il ne faut pas faire, c'est être agressif à la fois dans la stratégie et dans la méthode. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que lorsqu'on travaille en Russie il faut savoir manier à tour de rôle toutes les combinaisons que je viens de citer ! Mais, je le répète, la règle de base est de pouvoir contrôler ses actifs. C'est pourquoi je n'investis jamais dans des portefeuilles d'actions. Seul le contrôle des actifs permet d'appliquer une approche agressive quand c'est nécessaire.
 
P. W. - Dernière question : on vous décrit souvent dans la presse comme le numéro un, l'homme le plus riche du pays...  Est-il important à vos yeux d'être le numéro un ? Qu'est-ce qui est réellement important ?
 
M. P. - Vivre vraiment sa vie. Réaliser ses objectifs. En ressentir de la joie. J'ai rencontré des gens très riches qui n'étaient pas heureux et des gens sans le sou qui l'étaient. Il faut s'efforcer d'être heureux, de trouver ce que l'on sait faire un peu mieux que les autres et de tracer son chemin. Et si vous devenez riche, ne passez pas votre temps à compter votre fortune. Laissez cette besogne aux autres !
Notes :