Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


LA VOIE DE LA DIPLOMATIE EUROPEENNE
Entretien avec Catherine ASHTON
conduit par
LUC ROSENZWEIG
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« Catherine who ? » C'est peu dire que la nomination, en novembre 2009, de la baronne Ashton of Upholland, novice sur la scène diplomatique internationale, au poste de Haut Représentant de l'Union européenne aux Affaires étrangères et à la politique de sécurité fut accueillie avec perplexité. La fonction était réservée à un sujet britannique et semblait promise à l'ancien ministre travailliste des Affaires étrangères, David Miliband. Celui-ci finit toutefois par décliner, préférant se réserver pour d'autres ambitions, nationales celles-là. Méconnue, Catherine Ashton l'est aussi dans son propre pays, où elle reste dans l'ombre de son époux, Peter Kellner, un commentateur politique habitué des plateaux de télévision les soirs d'élections et président d'un institut de sondages.C'est tout en discrétion que s'est faite la carrière politique de cette travailliste, petite-fille de mineur. Ancienne militante du désarmement nucléaire à la fin des années 1970, elle travaille d'abord plusieurs années dans l'action sociale et le secteur de la santé. Tony Blair lui met le pied à l'étrier en 1999 en l'envoyant présider le groupe travailliste à la Chambre des Lords - une promotion dont elle tire son titre de noblesse. Elle enchaîne ensuite plusieurs postes de secrétaire d'État, sans toutefois jamais être élue. La presse britannique conservatrice le lui reproche aujourd'hui.
L'arrivée au pouvoir de Gordon Brown en juin 2007 la promeut au poste de leader des travaillistes à la Chambre des Lords, avec une mission délicate - contribuer à assurer l'adoption parlementaire du traité de Lisbonne - dont elle s'acquitte efficacement. Lorsqu'en 2008 Gordon Brown rappelle à ses côtés Peter Mandelson, alors commissaire européen au Commerce, c'est par Catherine Ashton qu'il le remplace - sur les conseils, dit-on à Bruxelles, du président de l'exécutif européen, José Manuel Barroso. À ce poste, elle se montre habile, concluant notamment un important accord de libre-échange entre l'UE et la Corée du Sud. L'ancien premier ministre portugais milite encore en sa faveur l'année suivante auprès de Londres pour le poste de « ministre » européen des Affaires étrangères. Soutien sincère ou crainte d'être éclipsé par un Haut Représentant trop en vue ? Les mauvaises langues penchent pour la deuxième option...
Après des débuts difficiles émaillés de nombreuses critiques, Catherine Ashton prend lentement ses marques. Elle est dotée, sur le papier, de prérogatives d'une ampleur inédite dans l'histoire européenne et elle dispose d'un très important service diplomatique européen créé pour l'occasion. Il lui reste maintenant à donner tort à ses détracteurs qui estiment que sa nomination n'obéit qu'à la volonté des grands États de l'UE de maintenir une diplomatie européenne minimaliste.
L. R.
Luc Rosenzweig - Peut-on définir la diplomatie européenne autrement que comme le plus petit dénominateur commun entre les pays membres de l'UE ? On le sait bien, les intérêts des États de l'UE divergent souvent sur les grands dossiers comme, par exemple, le Proche-Orient ou les relations avec la Russie... Dès lors, n'êtes-vous pas condamnée à conduire une diplomatie molle et sans aspérités ?

Catherine Ashton - Je n'adhère pas à la théorie du « plus petit dénominateur commun ». Si c'était le cas, je n'aurais pas accepté le poste que j'occupe depuis novembre 2009 ! Je sais bien que cette vision est, malheureusement, encore répandue dans certains esprits. Mais il faut regarder la réalité. Quel État membre n'a pas intérêt à ce que les efforts de paix au Proche-Orient aboutissent ? Quel État membre n'a pas intérêt à entretenir une relation de confiance avec ce grand voisin qu'est la Russie ? Et lequel de ces deux dossiers pourrait sérieusement être géré de façon « molle et sans aspérités » ?

L. R. - Quelle est votre marge de manoeuvre par rapport aux ministres nationaux des Affaires étrangères de l'UE ?

C. A. - Là encore, je crois qu'il est bon de dissiper certaines idées reçues. Lorsque j'effectue une tournée en Afrique de l'Est pour travailler au renforcement de notre coopération avec les États de la région dans la lutte contre la piraterie, lorsque je vais en Inde discuter de contre-terrorisme et de non-prolifération ou encore lorsque je me rends à Gaza, je le fais pour trois raisons : parce que les intérêts de l'Union européenne l'exigent ; parce que nous en sommes convenus avec les vingt-sept ministres des Affaires étrangères ; et, aussi, parce que je suis sollicitée par nos partenaires des pays tiers en tant que Haut Représentant de l'Union. C'est à l'aune de ces trois paramètres que je mets en oeuvre mon mandat.

L. R. - Avez-vous le sentiment que les États vous ont toujours soutenue comme ils le devraient ?

C. A. - Absolument. Le soutien des États membres a existé dès le premier jour et ne s'est jamais démenti. Il s'est même renforcé suite aux critiques qui m'ont été adressées dans certains articles de presse.

L. R. - Pourtant, lorsque les Chinois, les Américains ou les Russes ont des choses importantes à demander aux Européens, ne téléphonent-ils pas, d'abord, aux chefs de la diplomatie des grands pays de l'UE - le Royaume-Uni, la France l'Allemagne, l'Italie ?

C. A. - Vous touchez à différentes réalités. D'abord, il est légitime que, sur plusieurs dossiers, Washington, Moscou ou Pékin contactent directement les capitales européennes. Je pense, en particulier, aux discussions entre membres permanents du Conseil de sécurité ou du G8. Ensuite, il ne faut pas négliger la capacité des trois grands partenaires que vous citez à décider - selon les cas et selon leurs intérêts - d'appeler les capitales européennes ou, inversement, de privilégier un seul appel, à Bruxelles, pour faire l'économie de vingt-sept démarches. Enfin, les Européens eux-mêmes, là encore selon les circonstances et les enjeux, savent quand il faut répondre conjointement ou séparément. C'est aussi simple que cela.

L. R. - Henry Kissinger aurait dit que l'Europe ne possédait pas de numéro de téléphone. Le traité de Lisbonne a-t-il remédié à ce manque ?

C. A. - Sauf erreur, Henry Kissinger a dit qu'il doutait avoir prononcé ces paroles et que, de toute façon, il estimait que, aujourd'hui, l'Europe possède bel et bien une ligne téléphonique... même si les Européens prêts à se saisir du combiné sont nombreux ! J'ajoute que ce constat vaut aussi pour l'autre côté de l'Atlantique. C'est une autre définition de la téléphonie mobile, en quelque sorte !

L. R. - Je me permets d'insister. Qui est supposé parler au nom de l'Europe sur la scène internationale ? Vous ? Herman Van Rompuy, le président permanent du Conseil européen ? José Manuel Barroso, le président de la Commission ? Au dernier sommet UE-Russie, le 31 mai 2010, vous étiez présents tous les trois. On a l'impression que le traité de Lisbonne a compliqué les choses au lieu de les clarifier...

C. A. - Les articles du traité de Lisbonne définissent clairement les fonctions et les rôles de chacun (1). Par surcroît, lors des derniers sommets de l'Union européenne - avec la Russie et le Japon, par exemple -, l'alchimie entre moi-même et MM. Van Rompuy et Barroso a très bien fonctionné et nous a permis d'avancer dans nos discussions avec nos interlocuteurs de la façon la plus naturelle et spontanée qui puisse être. Aussi, avant de juger définitivement la formule offerte par Lisbonne, laissons à ceux chargés de la mettre en oeuvre le temps de l'éprouver.

L. R. - Qu'est-ce qui vous a surprise, en bien ou en mal, depuis votre prise de fonctions en décembre dernier ?

C. A. - À vrai dire, je n'ai pas été surprise. Ni par la détermination des personnes avec lesquelles je travaille à faire aboutir les projets, ni par les difficultés rencontrées. Si définir une diplomatie européenne et créer un service destiné à la mettre en oeuvre était une entreprise facile, nous le saurions !

L. R. - Pensez-vous avoir commis des erreurs jusqu'ici et, si oui, lesquelles ?

C. A. - J'ai peut-être sous-estimé la tendance des Européens à douter d'eux-mêmes. L'Europe demeure, à ce jour, la plus formidable réalisation humaine en termes de communauté de valeurs et de libertés. Pour autant, pas un jour ne se passe sans qu'un doute ne s'exprime sur les vertus du projet européen et sur la pertinence de son modèle. C'est un frein considérable à notre développement intérieur mais aussi à notre projection sur la scène mondiale. À force de nous focaliser sur les obstacles immédiats - il y en a, et il ne faut pas les négliger -, nous oublions de replacer les choses dans leur juste perspective d'ensemble. Il y a vingt ans, les Européens échouaient à prévenir la tragédie balkanique. Il y a dix ans, ils se divisaient sur la guerre en Irak. Il y a deux ans encore, la ratification du traité de Lisbonne n'était pas acquise et beaucoup doutaient des chances de l'UE de disposer un jour d'un service d'action extérieure. Or aujourd'hui, celui-ci devient une réalité et ouvre des perspectives inédites ! Bref, il faut prendre du recul et mieux saisir l'équation du projet européen dans sa globalité.

L. R. -  Comprenez-vous les interrogations de ceux qui ont accueilli votre nomination avec scepticisme compte tenu du fait que vous n'aviez pas d'expérience diplomatique, que vous n'aviez jamais exercé de mandat électif en Grande-Bretagne et que vous veniez d'un pays, le Royaume-Uni, connu pour son euroscepticisme ?

C. A. - Les critiques ont été particulièrement dures, dès les premières semaines de mon mandat. Pourquoi ? Difficile de répondre. On m'a reproché mon « inexpérience diplomatique » ; mais en tant que commissaire européenne chargée du Commerce, j'avais déjà mené des négociations internationales. On a souligné l'absence, sur mon CV, de mandat électif ; mais j'ai été leader du groupe travailliste à la Chambre des Lords. On a mis en avant ma nationalité ; mais j'ai été désignée à l'unanimité par les vingt-sept chefs d'État et de gouvernement de l'Union !
Alors, le malaise vient-il du fait que je sois une femme ? Que je sache, cela n'a pas posé problème outre-Atlantique pour la nomination de Hillary Clinton (qui n'est pas, elle non plus, une « diplomate de carrière ») ou celle de Condoleezza Rice (qui n'a jamais exercé de mandat électif). Y aurait-il donc eu une part de sexisme dans les critiques qui me visent en Europe ? Ce n'est pas impossible. Mais, au final, peu importe. L'essentiel, c'est que je puisse accomplir ma mission. Je ne demande qu'à être jugée sur mon bilan, le moment venu !

L. R. -  Êtes-vous décidée à aller, quoi qu'il arrive, au terme de votre mandat de cinq ans? La presse britannique a laissé entendre que vous pourriez vous lasser de Bruxelles plus tôt...

C. A. - La presse britannique dit ce qu'elle veut. C'est une tradition. Pour ma part, je sais que mon mandat court sur cinq ans. C'est un fait.

L. R. -  Comment définiriez-vous la diplomatie de l'Union européenne ? Qu'est-ce qui fait sa spécificité ? Quel est le message que vous aimeriez qu'elle transmette dans le monde ?

C. A. - La diplomatie européenne est, d'abord, la résultante de vingt-sept histoires nationales et de vingt-sept géographies particulières. C'est une force. Elle offre, ensuite, un vecteur supplémentaire aux États membres de l'UE pour promouvoir et défendre leurs intérêts. C'est une chance. Elle propose, enfin, une vision du monde fondée sur la liberté, la responsabilité et la solidarité : la liberté dans le respect de l'autre ; la responsabilité parce qu'elle est la contrepartie naturelle à l'exercice de tout pouvoir ; et la solidarité qu'imposent les nouveaux défis du monde global. C'est son message.

L. R. -  L'Europe semble de moins en moins en mesure de faire entendre sa voix dans le monde. Le président américain n'a pas daigné se rendre à un sommet UE-États-Unis en février dernier, ce qui a provoqué l'annulation de cette rencontre. Lors de son entretien en avril, à Prague, avec le président Medvedev - entretien consacré au désarmement nucléaire -, il a convié les dirigeants de plusieurs pays d'Europe de l'Est pour les rassurer... sans inviter un seul représentant de l'UE. Comment lutter contre le risque de marginalisation ?

C. A. - Vous soulevez en réalité deux questions : la place de l'Europe dans le monde d'aujourd'hui et la relation transatlantique. À propos de cette dernière, vous citez deux exemples. Mais vous omettez les innombrables discussions transatlantiques visant à faire face à la crise économique et financière, à trouver une solution en Afghanistan, à traiter le dossier nucléaire iranien, à renforcer la lutte anti-terroriste, à aider au développement en Afrique, etc. Européens - États membres et Union - et Américains demeurent des alliés naturels.
Quant à la place de l'Europe dans le monde, il faut bien comprendre que le centre de gravité n'est plus la Méditerranée ni l'Atlantique. Est-ce le Pacifique ? Cela reste à démontrer. Je crois plutôt qu'il n'y a plus un seul centre de gravité, mais plusieurs pôles. De même qu'il n'y a plus un seul adversaire principal, mais des facteurs de déstabilisation très différents les uns des autres et des menaces plus fluides pesant sur la sécurité intérieure et extérieure des États. Autrement dit, la grille de lecture du monde contemporain est devenue plus complexe. Si l'on y ajoute la montée des nouvelles puissances, l'expression d'une voix européenne semble nécessairement plus difficile. Mais celle d'une voix américaine, russe ou chinoise est-elle plus aisée ? Je ne le crois pas. Encore une fois : arrêtons de douter et de nous complaire dans la théorie du déclin. Le conflit israélo-palestinien est-il résolu parce que les États-Unis en ont exprimé le souhait ? La Chine est-elle le seul acteur écouté en Afrique aujourd'hui ? Le Brésil et la Turquie ont-ils réglé le dossier iranien ? À constater le besoin de gouvernance mondiale et la façon dont l'Europe continue d'être sollicitée par tous ses grands partenaires, je ne crois pas qu'elle soit moins en mesure de se faire entendre qu'hier. La question est plutôt de savoir comment elle peut se faire mieux entendre. C'est tout le sens du traité de Lisbonne.

L. R. -  Sur le papier, le traité de Lisbonne a rehaussé votre fonction par rapport à Javier Solana, que l'on peut considérer comme votre prédécesseur. Vous sentez-vous dans la peau d'une vraie ministre européenne des Affaires étrangères ?

C. A. - Les responsabilités qui accompagnent la nouvelle fonction de « Haut Représentant » sont inédites. Diplomatie, défense, développement... Aucun ministre des Affaires étrangères traditionnel ne cumule ces portefeuilles ou même n'a la charge de coordonner ces domaines entre eux. La composition du Service d'action extérieure et la mixité de ses personnels constituent un autre défi important. Encore une fois, nous jetons les bases de quelque chose d'inédit en Europe et dans le monde. Je crois donc qu'il faudra que vous me reposiez votre question après la fin de mon mandat en 2014 !

L. R. - Votre statut est hybride. Vous avez un pied au Conseil de l'UE - l'organe qui défend les intérêts des États de l'UE - et l'autre à la Commission européenne, instance chargée d'incarner l'intérêt général de l'UE dont vous êtes vice-présidente. N'est-ce pas une position inconfortable ? De laquelle de ces entités vous sentez-vous le plus proche ?

C. A. - C'est tout le génie de la manoeuvre : créer un poste et un service qui n'appartiennent ni au Conseil ni à la Commission, mais qui constituent une entité distincte. Voilà justement qui permet de concilier intérêts communs et nationaux !

L. R. - Qu'attendez-vous du futur service diplomatique européen qui doit bientôt être mis sur pied, le Service européen d'action extérieure? Quelle sera la valeur ajoutée de cet organisme constitué de fonctionnaires de la Commission européenne et du Conseil de l'UE, ainsi que de diplomates de carrière des différents États nationaux de l'UE ?

C. A. - Mes réponses précédentes anticipaient votre question. La mixité des personnels du Service européen est un défi. Mais cette mixité est aussi un atout car des talents et des expériences très divers vont ainsi être mis en commun. Elle est surtout une évidence dans un monde qui sanctionne immédiatement le cloisonnement et le cavalier seul.

L. R. -  Quand ce service va-t-il commencer à fonctionner ? Les négociations avec le Parlement européen et les États membres semblent plus difficiles que prévu...

C. A. -  Je suis persuadée qu'un accord politique entre les États membres, la Commission et le Parlement sera rapidement conclu. Une fois l'accord validé, il faudra doter le Service d'un budget adéquat et recruter les meilleurs personnels possibles. Raisonnablement, on peut donc espérer qu'avant le terme de la première année de mon mandat le Service sera en place et pourra commencer à fonctionner. C'est là mon ambition.

L. R. -  Avez-vous le sentiment que les États jouent le jeu et incitent les meilleurs de leurs diplomates à se porter candidats aux postes à pourvoir à Bruxelles et dans les meilleures ambassades de l'UE ?

C. A. - Absolument. D'excellents diplomates sont détachés à Bruxelles, en particulier depuis le traité d'Amsterdam (2). Mais c'est la première fois que l'Union européenne, avec Lisbonne, va pouvoir s'ouvrir, progressivement et selon les équilibres agréés avec le Parlement et la Commission, à un nombre conséquent de diplomates. Voulez-vous une confidence ? Tous les candidats pressentis pour rejoindre Bruxelles frappent par la qualité de leurs profils ! Ce qui est bien la preuve que les capitales sont prêtes à détacher leurs meilleurs éléments auprès de l'UE. C'est une très bonne nouvelle.

L. R. -  La France ambitionne de faire nommer l'un de ses plus brillants diplomates, Pierre Vimont - actuel ambassadeur de France à Washington - à la tête du service diplomatique, en tant que secrétaire général. Il deviendrait de facto votre numéro deux. Cette nomination est-elle désormais acquise ?

C. A. - Cette « ambition » française constitue l'une des excellentes nouvelles que j'évoquais à l'instant. Mais il est normal que je laisse aux autorités françaises le soin de la confirmer.

L. R. -  Le futur secrétaire général du service diplomatique dirigera-t-il le service seul, selon une structure pyramidale, ou bien avez-vous opté pour une structure de direction collégiale ?

C. A. - Soyons clairs : je serai la seule à diriger le Service européen d'action extérieure. Pour ce faire, je m'appuierai sur le secrétaire général et sur une équipe de hauts fonctionnaires que je choisirai moi-même parmi les meilleurs candidats des États membres et de la Commission européenne. Leur travail se fera sous mon autorité directe.

L. R. - Une Britannique (vous) occupe le poste de Haut Représentant aux Affaires étrangères ; un Français est bien placé pour prendre la tête du service diplomatique européen ; et un Allemand - le conseiller de la chancelière Angela Merkel pour les affaires européennes, Uwe Corsepius - est déjà désigné pour devenir secrétaire général du Conseil de l'UE en juin 2011, en remplacement d'un Français, Pierre de Boissieu... N'est-ce pas un mauvais signal envoyé aux « petits » et « moyens » pays de l'UE ? Ne vont-ils pas croire qu'ils sont « moins égaux que les autres » et ne peuvent prétendre aux postes les plus prestigieux, qui sont réservés aux « grands » pays ?

C. A. - Eh bien, je vous propose de poser la question à Herman Van Rompuy et à José Manuel Barroso !

L. R. - Comment voyez-vous évoluer les relations de votre pays, le Royaume-Uni, avec l'Europe ? Une sortie de l'UE est-elle envisageable, à terme ? Une adhésion à l'euro, surtout après la crise actuelle, vous paraît-elle définitivement exclue ?

C. A. - Les tout premiers signaux adressés par le nouveau gouvernement britannique et les voyages à Paris et à Berlin de David Cameron constituent une réponse à votre première question. Sur l'euro, le problème n'a pas trait seulement à la crise économique. Vous le savez. En tout cas, ce n'est pas à moi de me prononcer sur cette question. Il appartient au premier ministre et à son gouvernement de vous répondre.

L. R. - Quelles sont vos relations avec le nouveau chef de la diplomatie britannique William Hague ?

C. A. - Excellentes. Lors de nos dernières rencontres à Londres et à Bruxelles, nous avons déjà passé en revue les différents dossiers d'actualité : Afghanistan, Iran, Proche-Orient, Balkans... Je me réjouis de travailler avec lui.

L. R. - Comment l'UE peut-elle contribuer à la résolution du conflit israélo-palestinien ? Est-elle condamnée à rester le bailleur de fonds des Palestiniens ?

C. A. - Personne n'a le choix. Ni les Européens : le conflit israélo-palestinien touche à leur coeur autant qu'à leur sécurité. Ni les Israéliens : l'Europe est leur premier partenaire commercial. Ni les Palestiniens : l'Europe est leur premier soutien économique et financier. Ni les autres membres du Quartet : un éventuel accord, si difficile à obtenir et à mettre en oeuvre, ne peut se concevoir sans que tout le monde soit « à bord ». Personne n'a le choix... mais certains ne l'admettent pas totalement et refusent de reconnaître que l'UE doit jouer un rôle majeur dans le règlement de ce conflit. Les paramètres d'un accord existent et sont connus. Pour les mettre en oeuvre il faudra la volonté politique de tous.

L. R. - Comptez-vous retourner prochainement à Gaza et, si oui, comptez-vous parler au Hamas?

C. A. - La crise survenue lors de la première semaine de juin, à la suite de l'arraisonnement par les Israéliens d'une flottille qui tentait de forcer le blocus de Gaza, a souligné à quel point la situation dans ce territoire est intenable. J'en ai pris conscience en mars, de visu. Et je souhaite retourner dans la bande de Gaza prochainement. Dans l'immédiat, l'Union européenne veut travailler à l'amélioration de la vie quotidienne des habitants de Gaza - spécialement de ses femmes et de ses enfants - qui souffrent depuis trop longtemps. De nouveaux mécanismes de livraison de biens destinés à ces gens sont déjà en cours d'élaboration. Je travaille sur ce dossier, à l'intérieur de l'Union européenne et en liaison avec nos partenaires arabes et israéliens.
Vient ensuite la question des discussions israélo-palestiniennes, pour l'heure conduites par George Mitchell, l'envoyé spécial du président Obama : rendez-vous est pris à New York pour la prochaine Assemblée générale de l'ONU.
Il reste la question de la réconciliation inter-palestinienne, fondamentale pour le peuple palestinien.
Sur le dialogue avec le Hamas, la question est de savoir s'il s'agit simplement de s'asseoir et de discuter avec ce mouvement, ou bien d'obtenir des résultats. Pour ma part, je crois que la négociation ne peut être utile que si le Hamas accepte le plan de règlement existant, fondé sur l'établissement d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, que j'ai évoqué tout à l'heure.

L. R. - Comment voyez-vous l'évolution du dossier nucléaire iranien après le vote de nouvelles sanctions contre Téhéran par le Conseil de sécurité des Nations unies ?

C. A. - La position européenne reste inchangée. Aussi longtemps que les autorités iraniennes continueront de dissimuler et de poursuivre leurs activités d'enrichissement en dépit des offres formulées par l'AIEA, aussi longtemps qu'elles refuseront de dissiper les interrogations légitimes de la communauté internationale sur la rationalité économique et le caractère civil de leur programme nucléaire et de se plier aux demandes du Conseil de sécurité des Nations unies, la voie des sanctions sera inévitable. C'est le message que je m'emploie à faire passer à Téhéran et que je suis prête à répéter à Saed Jalili, le responsable iranien des négociations nucléaires, lorsque je le rencontrerai. Un message auquel j'ajoute toujours son corollaire  : si un dialogue ouvert basé sur la confiance mutuelle se faisait jour, la donne pourrait changer.

L. R. - Comment considérez-vous l'évolution de la politique étrangère de la Turquie ? Ces dernières années, ce pays s'est brouillé avec Israël et s'est rapproché de la Syrie et de l'Iran... N'est-ce pas la conséquence du blocage de sa candidature à l'UE ?

C. A. - Je ne le pense pas. Vous savez, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan et ses prédécesseurs n'ont pas attendu l'Europe pour développer ou limiter les relations d'Ankara avec Israël ou Damas...

L. R. - Parmi les pays des Balkans occidentaux, seule la Croatie semble être sur le point de faire son entrée dans l'UE. Qu'est-ce qui empêcherait les autres pays de cette zone (Bosnie, Macédoine, Serbie, Albanie, Kosovo, Monténégro) de la suivre rapidement?

C. A. - Tous les pays des Balkans occidentaux, sans exception, ont vocation à rejoindre l'Union européenne. Pour l'heure, néanmoins, seule la Croatie se détache du groupe. Quels sont les « freins » pour les autres ? Ceux qu'ils s'imposent à eux-mêmes, serai-je tentée de vous répondre : une coopération régionale inexistante (songez aux relations entre Belgrade et Pristina) ; des structures étatiques défaillantes (l'État central de Bosnie-Herzégovine demeure un voeu pieux) ; généralement, aussi, des rhétoriques par trop nationalistes et un crime organisé insuffisamment combattu. Mais, sur chacun de ces chantiers, l'Union reste déterminée à accompagner les pays des Balkans et à les aider à rejoindre la famille européenne.

(1) Le traité de Lisbonne a installé à la tête de l'Union européenne un trio composé de Catherine Ashton, Herman Van Rompuy et José Manuel Barroso.
- Catherine Ashton est Haut Représentant de l'Union européenne aux Affaires étrangères et à la politique de sécurité. Son poste est élargi par rapport à celui de son prédécesseur, l'Espagnol Javier Solana (qui était Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune). Il fusionne la fonction de M. Solana, celle du commissaire européen aux Relations extérieures (l'Autrichienne Benita Ferrero-Waldner jusqu'au début de 2010) et les prérogatives de la présidence semestrielle tournante de l'UE en matière de diplomatie. Mme Ashton préside les réunions mensuelles des ministres européens des Affaires étrangères, coordonne l'action diplomatique de l'UE et sa politique commune de sécurité et de défense, contribue à la représentation de l'UE à l'étranger et négocie au nom des États dans certains forums.
- Herman Van Rompuy est, depuis décembre 2009, le premier président permanent du Conseil européen. Il est chargé de préparer, de coordonner et de donner l'impulsion aux réunions régulières, à Bruxelles, des chefs d'État et de gouvernement de l'UE. Crise oblige, il s'est jusqu'ici focalisé sur les dossiers économiques et financiers. Mais le traité de Lisbonne lui confère aussi un rôle dans la représentation extérieure de l'UE. Et il compte bien, avec le temps, s'impliquer davantage dans les dossiers de politique étrangère, ce qui pourrait constituer une source de friction avec Mme Ashton.
- José Manuel Barroso est le président de la Commission européenne, l'organe chargé de veiller au respect des traités européens et de proposer des textes de loi européens aux États de l'UE et au Parlement européen, qui décident. Lui aussi, dans ses domaines de compétence (commerce, coopération économique, politique de voisinage, etc.), a un rôle de représentation extérieure de l'Union européenne.
(2) Le traité d'Amsterdam a été signé le 2 octobre 1997 et est entré en vigueur le 1er mai 1999. Il a donné une impulsion nouvelle à l'activité de l'UE sur la scène internationale. Le traité de Maastricht, entré en vigueur en 1993, avait institué la Politique étrangère et de sécurité commune de l'UE (PESC). Le traité d'Amsterdam dote l'Union européenne d'une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), avec un volet opérationnel et un cadre de défense commune.
Notes :