Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
WASHINGTON-TEHERAN: LE MARCHANDAGE OU LE CHAOS
Article de Philippe Moreau Defarges
Ministre plénipotentiaire
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Irak : le désastre. Telle est l'obsession, voire la certitude des officiels et des experts américains. Le fiasco est évident, massif, incontournable. La violence, brutale et vicieuse (attentats, enlèvements...), frappe sans relâche les soldats américains et, surtout, les Irakiens de la rue. Les haines communautaires entre chiites, sunnites et Kurdes déchirent une société à vif. L'éclatement du pays s'impose comme une éventualité très probable. Le piège que les États-Unis ont eux-mêmes créé en éliminant le régime de Saddam Hussein se referme inexorablement sur eux : s'ils restent, ils s'installent dans un cauchemar sanglant et interminable ; s'ils partent, ils abandonnent l'Irak dans un chaos qui ne saurait que s'amplifier et qui détruira le pays avant de se répercuter sur tout le Moyen-Orient. L'opération a été mal pensée d'un bout à l'autre : les Américains ont cru qu'une fois le dictateur renversé son pays se réveillerait démocratique ; quant à la reconstruction, elle devait se faire dans l'unité des Irakiens. Dans le langage des enfants, les États-Unis ont eu « tout faux » !En ce début de 2007, l'échec de l'Administration Bush est largement admis aux États-Unis. D'où, en mars 2006, la création d'un groupe de travail qui rassemble des sages de la politique américaine chargés en partie de « faire les comptes » : la commission Baker-Hamilton (Irak Study Group), composée de cinq Républicains et de cinq Démocrates et présidée par James Baker, ancien secrétaire d'État du président George H. Bush (1989-1992). En décembre 2006, la commission conclut: « Il n'existe aucune formule magique pour résoudre les problèmes de l'Irak, mais un certain nombre de mesures peuvent être prises afin d'améliorer la situation et de protéger les intérêts américains. » 
L'histoire des hommes est toujours longue et tortueuse. Des défaites irrémédiables se retournent en victoires éclatantes. Rome, écrasée par Hannibal, notamment à Cannes (216 av.J.-C.), finit par triompher de Carthage, car sa puissance repose sur une force politique et militaire capable de se réorganiser face à la catastrophe. En 1940-1942, le Royaume-Uni et les États-Unis accumulent les défaites (Norvège, Grèce, Pearl Harbor, Singapour...) tant devant l'Allemagne hitlérienne que devant le Japon impérial ; trois ans plus tard, l'une et l'autre sont anéantis. En 1973-1975, la formidable puissance américaine capitule devant l'une des nations les plus pauvres de la planète, le Nord-Vietnam. Cette humiliation de l'Oncle Sam, diffusée dans le monde entier avec les images des hélicoptères fuyant Saïgon, ne sera finalement qu'un épisode du feuilleton Est-Ouest qui aura mis aux prises Washington et Moscou pendant près de quarante ans. D'ailleurs, en 1989-1991, l'Occident l'emporte de manière écrasante. Le colosse soviétique s'écroule sous le poids de ses rigidités et de son incapacité à intégrer les mutations techniques, économiques et financières de la globalisation. L'URSS, qui a fait si peur, n'est qu'un tank rouillé ! Quant aux États-Unis, leur obstination et leur stratégie d'endiguement (containment) ont finalement payé.
Alors qu'en est-il de la « défaite » des États-Unis en Irak et au Moyen-Orient ? Cette « défaite » est-elle totale et définitive ? Que peuvent et que vont faire les dirigeants de Washington ?
Au-delà du Moyen-Orient, les États-Unis se trouvent aujourd'hui dans l'une des situations les plus difficiles qui soient. Disposant de moyens exceptionnels qui résultent d'une remarquable réussite historique, ils doivent faire face à d'innombrables demandes, en particulier dans le domaine de la sécurité. Ces demandes émanent, évidemment, du Moyen-Orient, mais aussi de l'Asie-Pacifique et de l'Europe. En fait, elles se manifestent à l'échelle planétaire : par exemple, l'Amérique est chargée du maintien des équilibres visant à empêcher la prolifération des armes nucléaires. Nombre d'États s'accommodent fort bien de cette hyper-puissance qui est aussi le plus pratique des boucs émissaires. Comme toute puissance à son apogée, les États-Unis sont confrontés à une succession de dilemmes, dont l'un des plus délicats est : comment agir ? Par la force ou par la négociation ? D'un côté, le recours à la force ne pardonne pas : si l'ennemi n'est pas vaincu (ainsi au Vietnam ou, en 2007, en Irak), cette force est décrédibilisée ; alliés et  rivaux se disent alors : les États-Unis ne sont finalement pas si puissants ! Or le puissant qui montre la moindre faiblesse devient terriblement vulnérable. C'est Gulliver ligoté par les Lilliputiens ! De l'autre côté, la négociation est toujours une voie difficile, parfois humiliante et, le plus souvent, aléatoire. Reste que quand, comme en Irak, la force échoue, il faut bien prendre le chemin douloureux de la négociation.
Où est l'erreur ?
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais spécialement à partir des années 1950 (avec, en 1953, le renversement, en Iran, du gouvernement Mossadegh par la CIA), Washington s'impose comme le gardien de la sécurité et des équilibres du Moyen-Orient. Lorsque ces équilibres sont perturbés (opération israélo-franco-britannique visant à renverser Nasser en 1956 ; affrontements libanais en 1958 ; guerre entre l'Irak et l'Iran en 1980-1988 ; invasion du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein en 1990), les États-Unis endossent le rôle de policier de la région. Ils agissent soit en exerçant des pressions sur les belligérants soit, si nécessaire, en employant la force militaire afin de rétablir l'ordre et de bloquer toute ambition dominatrice.
Cette hégémonie américaine est plutôt admise, plus ou moins intériorisée par la majorité des gouvernements de la zone. Tout un système s'enracine peu à peu, avec ses réseaux compliqués et mouvants. Israël demeure l'allié privilégié, l'ami de coeur, le petit frère. La Turquie, la Jordanie, l'Égypte (depuis 1973), l'Arabie saoudite, les Émirats sont les grands partenaires de Washington (1). Ce dispositif arrange surtout les États arabes dans la mesure où il leur offre un magnifique argument pour justifier leur inertie : Washington est le patron et il n'a qu'un souci, Israël. Au Moyen-Orient, cette hégémonie américaine ne possède ni la même solidité ni la même légitimité que dans l'espace atlantico-européen ou dans l'Asie-Pacifique. Ici, les États-Unis ne sont pas un libérateur : ils ont pris la place des anciens colonisateurs (principalement de l'Angleterre) et défendent jalousement l'intrus, Israël.
Surveiller et maintenir un ordre au Moyen-Orient se révèle une tâche de plus en plus difficile. Au moins trois facteurs de haine et de conflits s'y cumulent : les abcès non réglés (dont le dossier palestinien est le plus visible mais pas le seul : n'oublions pas, par exemple, la question kurde) ;  les appétits et les rivalités interétatiques (en particulier entre l'Irak de Saddam Hussein et l'Iran de Khomeiny) ; et les phénomènes terroristes, qui résultent initialement de revendications précises (comme la création d'un État palestinien) mais se trouvent aujourd'hui radicalement amplifiés par l'émergence du terrorisme dit global que propage Al-Qaïda. Par surcroît, la toile de fond n'est pas encourageante : développements économiques le plus souvent ratés ; régimes politiques à la légitimité chancelante ; sociétés pénétrées de toutes parts par la modernité mais la percevant comme une agression contre leurs traditions, au premier rang desquelles le statut des femmes. Dans ces conditions, toute politique raisonnable (comme celles conduites par George H. Bush puis par Bill Clinton) se révèle toujours inefficace et ne fait que retarder un embrasement inéluctable.
En 2003, l'intervention américaine en Irak ne s'explique ni par le fondamentalisme chrétien (2), ni par le pétrole ni, encore moins, par les hypothétiques armes de destruction massive qu'aurait possédées le régime de Saddam. Le motif déterminant, néoconservateur, a été clairement formulé par le président Bush : il s'agit de transformer le Moyen-Orient. La démarche répond à une logique forte. Si le Moyen-Orient ne sort pas de ses contradictions et de ses humiliations ressassées, il est voué à exploser et à connaître des révolutions brutales, en particulier en Arabie saoudite et en Égypte. Il faut donc provoquer une mutation analogue à celle opérée en Europe occidentale et au Japon à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. L'Irak de Saddam Hussein, vaincu, épuisé, ruiné, s'offre comme le point d'impact idéal ; après des décennies de tyrannie et de sanctions, ses habitants n'ont plus rien à perdre. Depuis l'Irak libéré - prédisent les néoconservateurs -, une onde de choc démocratique se diffusera sur tout le Moyen-Orient.
Mais les stratèges de Washington ont commis la même erreur que lors de la guerre du Vietnam : le fait national a été ignoré ou, au moins, très gravement sous-estimé. Au Vietnam, les États-Unis ont cru que leur ennemi était le communisme (un adversaire protéiforme et, finalement, aussi insaisissable que le terrorisme), alors que, en réalité, ils se battaient contre le nationalisme vietnamien et l'orgueil asiatique. En Irak, le même malentendu se répète. L'Américain peut avoir les meilleures intentions (la démocratie, la prospérité économique, le bonheur individuel...), il n'en demeure pas moins l'occupant, l'étranger, donc la personne à abattre. Il y a cependant, entre le Vietnam et l'Irak, une terrible différence : au Vietnam, le nationalisme était monopolisé et, par conséquent, contrôlé par Hanoi. L'ennemi était un, il était précis. En Irak, le nationalisme est un objet fuyant, un enjeu en recomposition permanente : les Kurdes rêvent toujours d'un État à eux ; les chiites, exclus du pouvoir de la naissance de l'Irak (1920) à la chute de Saddam Hussein (2003), apparaissent tiraillés entre leur foi et le patriotisme que professent bon nombre d'entre eux ; quant aux sunnites - qui ont justement détenu le pouvoir entre 1920 et 2003 -, ils tendent à se considérer comme les seuls vrais Irakiens. Pour compliquer la question, le nationalisme est devenu, en ces années 2000, un matériau très volatil. Il n'est plus le monopole des nations établies (États-Unis, Russie, Chine, France...). Désormais, il est brandi par d'innombrables peuples (des Basques aux Kurdes). Le fauve est vigoureux et protéiforme. Il est impossible de l'ignorer ; il est illusoire de l'écraser ou de le dominer ; il ne reste qu'à tenter de l'apprivoiser.
Les priorités américaines au Moyen-Orient
La politique étrangère des États-Unis ne cesse de se modeler et de se remodeler autour de deux pôles : d'une part, le pôle idéaliste, institutionnel, wilsonien, dont l'horizon est une Terre démocratique composée d'États démocratiques encadrés par des organisations internationales démocratiques ; de l'autre, le pôle réaliste, nixonien ou kissingérien, qui raisonne en termes d'équilibres entre puissances et qui stipule que tout ordre doit refléter le mieux possible les rapports de force existants. Les deux pôles, loin de s'opposer, interagissent et se nourrissent l'un l'autre (3). Il y a des moments plutôt idéalistes (Wilson à l'issue de la Première Guerre mondiale) et des moments plutôt réalistes (Nixon-Kissinger lors de la débâcle vietnamienne). L'idéalisme sied aux victoires (en 1919, en 1945, en 1989-1991) ; le réalisme, lui, est indispensable lorsque la défaite impose la réévaluation des données géopolitiques. Ainsi, en ces années 2000 au Moyen-Orient...
Les priorités américaines dans la zone sont au nombre de quatre, classées ici en fonction de leur importance décroissante, mais tout de même indissociables :
- Israël. Israël est et restera l'élément central de la diplomatie américaine au Moyen-Orient. Israël est, on l'a dit, le petit frère des États-Unis, souvent insupportable, mais faisant partie de la chair américaine pour bien des raisons, le poids des Juifs américains n'en étant qu'une parmi d'autres. Du fait du cordon ombilical qui le lie aux États-Unis, Israël est le premier des alliés et des protégés. Pour Washington, lâcher l'État hébreu un tant soit peu, ce serait se trahir et renoncer à la vision très orgueilleuse que l'Amérique a d'elle-même. En même temps - et c'est là l'une des difficultés majeures pour les États-Unis -, les faits sont têtus : le Moyen-Orient ne se réduit pas à Israël. Les Palestiniens existent et ne se tairont pas...
- L'Irak. En Irak, l'objectif est désormais la préservation de l'unité de l'État. Si cet État se fragmente, tout le reste (démocratie, développement économique...) n'a plus de sens. L'éclatement de l'Irak représenterait un saut dans l'inconnu et accélérerait très probablement la descente aux enfers : quelles frontières entre les nouveaux États kurde, sunnite et chiite ? Quel partage de Bagdad qui, comme toutes les grandes agglomérations, juxtapose, brasse et mélange les ethnies ? Quelle viabilité pour les entités possibles, le triangle-moignon sunnite ne pouvant s'avérer qu'un concentré de frustrations (puisque le pactole, c'est-à-dire le pétrole, se trouve dans les territoires kurdes et chiites) ? Comment éviter qu'un Kurdistan irakien souverain n'excite les aspirations à l'indépendance des Kurdes turcs et iraniens ? L'Histoire montre que l'éclatement de structures étatiques ou quasi étatiques (Indes en 1947, Yougoslavie en 1990...) se déroule le plus souvent dans le sang.
- La stabilité étatique. Tout gardien d'un ordre, comme les États-Unis au Moyen-Orient, attache nécessairement une importance centrale à la stabilité. Dans la plupart des continents qui furent colonisés, les États et les frontières ont été modelés par les puissances impériales. Au Moyen-Orient, l'Angleterre et la France se sont partagé les dépouilles de l'Empire ottoman. Il n'y a pas de « bonnes » frontières, de frontières « justes  ». En Europe, les frontières résultent des victoires et des défaites des uns et des autres ; or l'un des fondements de la paix actuelle du Vieux Continent réside dans l'acceptation des frontières, dans leur inviolabilité, dans l'interdiction de les modifier par la force. Au Moyen-Orient, toute tentative visant à redessiner les frontières se terminerait dans une apocalypse sanglante. Or l'édification de cet État kurde que nous venons d'évoquer réclamerait l'amputation d'au moins trois États : Turquie, Irak et Iran.
- Et la démocratie ? Dans ces circonstances, la démocratie ne peut être que la cerise sur le gâteau, elle vient par surcroît. Tel le bernard-l'hermite incapable de vivre sans la coquille qui protège son corps mou, la démocratie a besoin, pour se développer, d'une entité qui l'organise et la structure. Cette entité, c'est pour le moment l'État-nation. Il n'y a pas de démocratie sans peuple, sans une collectivité qui, quelles que soient ses divisions (sociales, idéologiques, ethniques...), se ressent et se reconnaît comme une, et oublie ses dissensions dès que surgit un ennemi extérieur. Dans les vieux États démocratiques (Royaume-Uni, France, États-Unis...), le peuple est devenu une réalité quasi naturelle, instinctive (ou, au moins, il apparaît comme telle). Comme l'illustre de manière tragique l'évolution de l'Irak depuis 2003, la démocratie s'asphyxie ou s'étiole si les institutions étatiques ne sont pas soutenues par l'adhésion du plus grand nombre à un impératif fondamental. L'unité, l'intégrité de l'Irak sont intangibles ; tout est discutable, négociable à l'exception du cadre étatique irakien. À ce propos, si la démocratie s'installe en Irak, elle se cristallisera très probablement contre l'Américain, parce qu'il est l'occupant, donc le ciment le plus évident d'unité !
L'État est premier, la démocratie seconde. L'enjeu majeur au Moyen-Orient reste l'État, sa construction. Et, comme le confirment les nombreux cafouillages et ratés du « droit d'ingérence » depuis les années 1990 (Cambodge, ex-Yougoslavie, Afghanistan...), l'État ne se monte pas comme un Meccano.
L'inévitable dialogue Washington-Téhéran
La tragédie irakienne met fin, au moins pour quelque temps, au « moment idéologique » au Moyen-Orient. Il ne s'agit plus de convertir cette région à la démocratie mais d'y consolider ou d'y renforcer les configurations étatiques. Cette situation n'est pas nouvelle. Dans les années 1968-1972, l'Administration Nixon-Kissinger, soucieuse d'extraire les États-Unis du bourbier vietnamien, abandonne l'impératif idéologique (vaincre le communisme) pour adopter un raisonnement pleinement géopolitique : quels équilibres en Asie ? Peu importe que la Chine maoïste soit communiste ; le plus important, c'est que cette Chine rouge, qui a rompu avec Moscou en 1960, est un colosse ouvertement hostile au « grand frère » soviétique, et qu'elle peut contribuer à l'isoler et à faire plier son protégé, le Nord-Vietnam. D'où, en février 1972, l'extraordinaire rencontre entre Nixon et Mao.
Le scénario chinois peut-il se répéter avec l'Iran ? Cette hypothèse est a priori exclue. En 1979-1981, le divorce entre les États-Unis et l'Iran a été très dur. Le shah, allié de Washington, a quitté son pays sous les cris haineux de ses compatriotes ; et pour que l'humiliation des États-Unis fût complète, le personnel de leur ambassade à Téhéran a été pris en otage de novembre 1979 à janvier 1981. Comme toute grande nation, les États-Unis n'oublient rien. Leur rancune est tenace, ne serait-ce que parce qu'ils savent que toute indulgence gratuite de leur part est immédiatement ressentie comme une faiblesse. Mais le temps passe, les générations se succèdent, les souvenirs se font plus flous. Les humiliations, sans être effacées, peuvent être mises de côté ou réinterprétées. En 1972, en nouant un dialogue avec la Chine de Mao, les États-Unis escamotent la débâcle de leur protégé, Tchang Kaï-chek, face au Grand Timonier. Comme le rappelle l'histoire de l'Empire romain, marquée par des défaites catastrophiques, toute grande puissance, pour durer, doit savoir habiller ou même transformer ses désastres en victoires. C'est là un art très ancien. Nixon, en serrant la main de Mao, abolit des décennies de récriminations américano-chinoises. En 2000, exactement un quart de siècle après l'évacuation de Saïgon, dans la panique des derniers Américains et de leurs collaborateurs sud-vietnamiens devant les chars nord-vietnamiens, le président Bill Clinton est accueilli triomphalement à Hanoi.
Dans une approche géopolitique, les États-Unis et l'Iran se présentent comme des partenaires « naturels » au Moyen-Orient. L'Iran est l'une des entités politiques les plus vieilles de la planète, assise sur un passé formidable : Perse des Achéménides anéantie par Alexandre le Grand, qui s'empresse de se métamorphoser en despote oriental ; Perse des Sassanides, qui tient tête à Rome ; Perse vaincue par l'islam mais s'appropriant les rouages de l'empire abbasside ; Perse des Séfévides qui, au début du XVIIe siècle, fait du chiisme sa religion nationale (4)...  Comme d'autres grands peuples, les Perses subissent, aux XIXe et XXe siècles, défaites et humiliations, aussi bien devant la Russie que devant l'Occident. Alors, comme en Chine, en Inde ou ailleurs, naît une soif de revanche et de reconnaissance face à l'arrogance occidentale. Dans la mégalomanie du début des années 1970, le shah proclame qu'il fera de l'Iran le Japon du Moyen-Orient ! Mais l'Iran des années 2000 ne peut ignorer ses vulnérabilités : à son flanc ouest, il doit surveiller le monde arabe, toujours violent et déchiré, le plus souvent mal développé, chaotique dans ses efforts de modernisation ; en outre, il sait que, même si elle sert parfois ses intérêts, l'effervescence terroriste actuelle obéit à ses dynamiques propres (Al-Qaïda est une nébuleuse en transformation permanente dont l'Iran ne saurait que se méfier) ; enfin, de tous côtés il est entouré de puissances nucléaires : Israël, Russie, Chine, Inde et Pakistan. Dans un environnement aussi explosif, les États-Unis représentent pour l'Iran un partenaire voire un allié idéal : éloigné, riche, évolué, fort, impliqué dans les affaires de la zone et très étroitement lié à plusieurs pays-clés (Égypte, Arabie saoudite, Turquie, Israël...).
Côté américain, la faillite du néoconservatisme - qu'illustrent l'enlisement en Irak, l'impossibilité d'élargir la guerre à l'Iran et la limitation des moyens de l'US Army - fait redécouvrir à Washington les bons vieux jeux d'équilibre. Le monde arabe demeure volatil et très inégalement séduit par la démocratie à l'occidentale. Israël n'est plus un David invincible. Washington doit donc se chercher des points d'appui, des interlocuteurs dans la région. La Turquie reste l'un d'eux. L'Arabie saoudite, si elle évolue incontestablement, souffre de demeurer la Cible : la monarchie saoudienne change, mais, comme l'enseigne Tocqueville, rien n'est plus fragile qu'un régime autoritaire qui se réforme ; et pour les terroristes qui se situent dans le sillage d'Al-Qaïda, abattre les Saoud constituerait la victoire suprême. Le colosse arabe, l'Égypte, avec ses 75 millions d'habitants, apparaît toujours au bord de l'apoplexie : pauvre, surpeuplée, asphyxiée par la monstrueuse pieuvre qu'est Le Caire, tenue en laisse depuis un quart de siècle par un militaire sans imagination et, pour couronner le tout, terre des Frères musulmans ! Dans ce paysage rempli de pièges, l'Iran tranche. Son programme nucléaire ne suggère-t-il pas que ce pays possède un État, des administrations, des scientifiques, des ingénieurs ? Dans l'univers des États souverains, l'important n'est pas qu'un État soit « bon » ou « méchant » mais que cet État soit une réalité qui organise et contrôle son territoire, et qui mène des projets à bien.
Un lourd prix à payer
La décomposition irakienne, l'affaiblissement douloureux d'Israël - patent au lendemain du sale été libanais - et l'absence d'un allié arabe fort imposent à Washington une alternative qu'il est nécessaire d'identifier, bien qu'il s'agisse d'un faux choix : soit étendre la guerre (en clair, frapper l'Iran) ; soit se retirer et tout laisser tomber. L'extension de la guerre à l'Iran - qui serait digne de la politique de Gribouille (stimuler le feu pour le faire cesser) - plongerait le Moyen-Orient dans un énorme conflit multidimensionnel et interminable : Occident contre islam, États-Unis et leurs alliés contre plusieurs États de la région, guerres civiles au sein des États... Comme l'illustrent les deux guerres mondiales, un déchaînement aussi extrême de violence aurait nécessairement des effets révolutionnaires : chute des régimes en place, avènement de formes idéologiques imprévues et, très certainement, régression vers des nationalismes agressifs... Enfin, ainsi que le confirme la guerre du Liban de l'été 2006, l'arme aérienne n'est jamais la Solution. Bombarder efficacement requiert au moins deux conditions : d'abord, des frappes vraiment pertinentes, qui détruisent les points sensibles ; puis une occupation - longue et difficile -, unique moyen de s'assurer que le but est atteint. En Iran, seules des forces terrestres peuvent garantir la destruction des installations nucléaires (5).
Dès lors, pourquoi ne pas tout laisser tomber ? Tout simplement parce que la planète est désormais trop interdépendante, trop petite pour que l'Amérique ne soit pas, d'une manière ou d'une autre (actes terroristes, contestations aiguës des régimes pro-américains de la région...), rattrapée par l'incendie irakien. Comme il arrive le plus souvent dans la vie, il n'y a pas de bonne solution. La solution doit être le moins mauvaise possible.
Il faut donc négocier avec Téhéran. Le prix est connu, il n'est pas négligeable : reconnaissance de l'Iran comme l'un des acteurs incontournables du Moyen-Orient ; et acceptation d'un Iran doté d'armes nucléaires ou peut-être (il faut toujours espérer) renonçant de lui-même à développer un potentiel nucléaire militaire, cette renonciation étant accompagnée d'un engagement de Washington à ne pas s'opposer à la concrétisation de l'option nucléaire militaire de l'Iran si jamais ce dernier considérait que sa sécurité l'exigeait. Téhéran n'oublie pas 1980 : face à l'agression caractérisée de l'Irak, l'Iran de l'ayatollah Khomeiny s'est retrouvé seul, pendant que le monde arabe et l'Occident applaudissaient et aidaient (notamment en lui livrant des armes sophistiquées) le dictateur de Bagdad chargé de vaincre le « Hitler islamiste ». Pour l'Iran, la leçon de 1980 est claire : s'il avait possédé le feu nucléaire, jamais Saddam Hussein ne l'aurait attaqué ! Le pouvoir de Téhéran reprend (consciemment ? inconsciemment ?) le raisonnement de la France marquée par l'effondrement de mai-juin 1940 : tout État ayant pour priorité la préservation de son indépendance doit se doter d'un arsenal nucléaire dont il soit le seul maître. Après l'amère expérience de 1980, le régime des mollahs abandonnera très difficilement l'option nucléaire militaire. À ce propos, rappelons que le programme atomique iranien a été lancé par le protégé des États-Unis, le shah, là aussi au nom de l'orgueil national. Disons-le tout net : si jamais une démocratie à l'occidentale s'installe en Iran, il est probable qu'elle maintiendra l'ambition nucléaire, ne serait-ce que pour ne pas être perçue comme le « toutou » de Washington (6).
Y a-t-il des arguments susceptibles de retenir l'Iran dans son ambition nucléaire militaire ? Deux sont mis en avant ; ils ne pèsent pas lourd.
1) L'avenir du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). L'accès de l'Iran à la puissance nucléaire militaire donnerait un véritable coup de poignard au TNP. Ce serait la seconde fois, après la Corée du Nord, qu'un État s'étant soumis aux obligations et aux contrôles du TNP les dénoncerait (7). De plus, si la Corée du Nord est un État douteux, en marge de la communauté internationale, l'Iran, lui, est un grand pays. Que subsistera-t-il du TNP après ces deux divorces ? Pourtant, la vérité oblige à dire que si le TNP est moribond, ce n'est pas seulement du fait de ces deux ruptures. Trois États se sont d'emblée placés hors du dispositif et ont tranquillement développé leur arsenal nucléaire : Israël, le Pakistan et l'Inde. Israël est le protégé de Washington. Le Pakistan, lui, a été, sous la direction du père de la bombe pakistanaise, le docteur Abdul Qadeer Khan, le foyer  d'un formidable marché noir de technologies nucléaires (dont l'Iran a profité). Quant à l'Inde, elle est de fait admise comme puissance nucléaire militaire officieuse, avec la bénédiction de l'Administration Bush (comme l'a attesté la visite officielle du président George W. Bush en Inde, en mars 2006). Selon le droit établi, un traité ne vaut qu'aussi longtemps que les conditions dans lesquelles il a été conclu ne se modifient pas (le célèbre principe « rebus sic stantibus »). En ce qui concerne le TNP, Israël, l'Inde et le Pakistan ne figurent pas parmi les puissances nucléaires militaires établies reconnues par ce traité ; or, en 2006, ces trois États bénéficient  d'une reconnaissance officieuse. Pourquoi l'Iran ne profiterait-il pas de la même compréhension ? L'Iran est un « État-voyou » ! Que dire alors du Pakistan, de ses trafics et des risques de renversement du général Moucharraf par des islamistes ?
Quant aux États-Unis, ils devront prendre acte de l'agonie du TNP. Les efforts entrepris pour parvenir à une politique cohérente de sanctions à l'encontre de l'Iran sont voués à tourner court. La Russie et la Chine ne sortiront pas d'une ligne équivoque (condamner l'Iran en paroles sans jamais le punir vraiment). Longtemps encore ces deux colosses ne seront pas tout à fait des puissances établies. Dès lors, Pékin et Moscou ne s'opposeront probablement pas frontalement aux États réclamant leur « juste » droit à la puissance.
2) La prolifération des armes nucléaires au Moyen-Orient. Si l'Iran devient une puissance nucléaire militaire, la Turquie, l'Égypte, l'Arabie saoudite seront-elles pressées d'acquérir, à leur tour, des armes atomiques ? Ce risque d'excitation des ambitions régionales arrêtera-t-il l'Iran ? Peut-être... Mais, pour l'Iran, la prolifération régionale est déjà accomplie ; plusieurs pays proches, on l'a dit, possèdent des missiles nucléaires. L'Iran, considérant que le droit (le TNP) n'empêche finalement rien, et tablant sur sa relative avance,  peut conclure que les éventuels candidats à la puissance nucléaire militaire seront découragés par les coûts des programmes.
Face à la probabilité d'un Iran doté d'armes nucléaires, les États-Unis disposent tout de même d'un atout unique : leur éloignement géographique. La menace de l'arme nucléaire n'est pas dissociable de son mode de transport et du temps nécessaire pour la véhiculer. Dans cette perspective, ce sont les pays les plus proches de l'Iran - et peut-être les colosses que sont la Russie, l'Inde et la Chine - qui se sentiront les plus menacés par l'arsenal iranien. Ils devront donc très vite faire prendre conscience à Téhéran des règles de l'équilibre de la terreur : celui qui frappe sera frappé.
Un formidable pari
Tout comme, au début des années 1970, le dialogue Washington-Pékin n'a pas mis fin à la guerre du Vietnam -comme l'imaginait pourtant l'Administration Nixon-Kissinger (8) -, le rétablissement de liens entre Washington et Téhéran ne serait en rien une panacée qui réglerait d'un coup de baguette magique tous les problèmes du Moyen-Orient.
L'Iran n'est absolument pas un maître absolu qui tire les ficelles dans toute la région, manipule les rébellions irakiennes et peut tout obtenir de la Syrie et du Hezbollah libanais. Surtout, l'Iran n'a aucun intérêt à apparaître tout-puissant ; une telle image le contraindrait à prendre des engagements lourds. Face aux États-Unis qui lui demandent de désarmer le Hezbollah et de ramener la Syrie dans le droit chemin, Téhéran se comportera très probablement comme la Chine de Mao devant l'équipe Nixon-Kissinger : en affirmant que l'Iran est un État respectueux des autres États et qu'il n'a pas à influencer leur politique.
Alors, la tragédie irakienne peut-elle être réglée ou, au moins, maîtrisée par un dialogue Washington-Téhéran ? Que l'Iran contrôle-t-il en Irak ? Il va de soi que Kurdes et sunnites lui échappent. Les seconds rejettent violemment un Irak chiite qui, à leurs yeux, les dépouille de leur nation. Quant aux chiites, forment-ils un bloc qui ne serait qu'un instrument docile au service de l'Iran ? Ce n'est pas aussi simple. Les chiites ont, eux aussi, leur diversité. Il y a nécessairement, en leur sein, des patriotes ou des nationalistes qui, étant donné que le chiisme iranien est un élément fondamental de l'identité iranienne, revendiquent un chiisme proprement irakien. Si l'Iran souhaite devenir un interlocuteur crédible dans l'affaire irakienne, il devra mobiliser toute sa subtilité diplomatique pour ne pas apparaître, après les États-Unis, comme un deuxième occupant. Le règlement du dossier irakien dépend fondamentalement des Irakiens et d'une question à laquelle il est difficile de répondre en l'état actuel des choses : l'Irak existe-t-il ? Les différentes composantes de l'État irakien sont-elles prêtes à subordonner leurs liens communautaires à une loyauté supérieure, c'est-à-dire à un gouvernement représentatif de l'Irak entier?
De plus, le Moyen-Orient est vaste et compliqué, et l'affaire irakienne n'est qu'un drame parmi d'autres : avenir d'Israël et des Palestiniens ; Liban ; Syrie ; péninsule Arabique... Le dialogue Washington-Téhéran, s'il se noue, ne peut être qu'un élément inclus dans une configuration complexe qui associerait de nombreux acteurs - en particulier les grands États arabes et, en premier lieu, l'Égypte et l'Arabie saoudite.
Pour Pascal, l'homme est condamné à faire des paris incertains. Le pari est inévitable mais son résultat est toujours fuyant : l'homme ne saurait gagner ; et, s'il perd, il ne peut jamais mesurer l'ampleur exacte de son échec. Ainsi les États-Unis au Moyen-Orient. Il leur faut faire le pari d'une négociation avec l'Iran. Si cette négociation ne se matérialise pas, les États-Unis s'installent, d'abord en Irak mais aussi au-delà (en particulier en Palestine), dans un enlisement interminable. La seule porte de sortie serait un retrait brutal des forces américaines - une entreprise des plus hasardeuses puisque l'évacuation d'une armée d'occupation est l'une des tâches militaires les plus délicates. Si la négociation avec Téhéran se concrétise, ce ne sera qu'un geste, qu'un acte politique. Mais, quelles que soient les réserves et les restrictions, un tel acte  marquera le renoncement des États-Unis à leurs responsabilités impériales au Moyen-Orient et leur entrée dans une logique d'équilibre et de partenariat. Le pari est énorme, mais les Américains ne sont-ils pas, au fond, las de ce rôle impérial ?
Le pire n'est peut-être pas sûr
Finalement, la politique américaine au Moyen-Orient aurait-elle quelque chose de pertinent ? Au-delà de l'Irak et des autres problèmes de la région, l'enjeu historique est bien la relation de la région avec la modernité, une modernité indissociable des vagues de fond de la mondialisation.
Le Moyen-Orient des années 2000 est totalement dans la modernité. L'évolution de l'État considéré comme le plus réactionnaire de la zone, l'Arabie saoudite, illustre la pénétration déjà accomplie de la modernité : les princes se font, parfois avec succès, hommes d'affaires ; les femmes se faufilent dans le monde de l'entreprise et se jouent des lois établies ; les élites se rendent compte que le pétrole ne peut garantir, à long terme, la richesse du royaume. Même La Mecque, toujours interdite aux non-musulmans, se convertit à la société de consommation : il faut satisfaire toutes sortes de fidèles avec des images de télévision, des galeries marchandes, des hôtels de différentes catégories... L'autre grand État intégriste, l'Iran, est lui aussi dans la modernité, comme l'indiquent la baisse du taux de fécondité (9), l'émergence (grâce à l'argent du pétrole) de yuppies ou de bobos, les stations de sports d'hiver fréquentées par la jeunesse dorée, la liberté du cinéma et bien d'autres exemples surprenants (10).
L'histoire de l'Europe au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe le rappelle : la modernisation est brutale et violente. Tout en apportant progrès et prospérité, elle crée des tensions insupportables : déracinement des populations, désacralisation des traditions, exaspération des comparaisons et des frustrations, naissance des nationalismes... La modernisation se passe mal au Moyen-Orient. Les causes de ce ratage sont multiples et l'islam n'en est certainement pas la première : décomposition des rapports traditionnels entre hommes et femmes ; dislocation des équilibres familiaux et tribaux ; urbanisation massive ; universités submergées et offrant peu de débouchés ; chômage endémique ; gouvernants s'appropriant jalousement des richesses toujours insuffisantes ; déferlement des techniques occidentales (de la contraception à Internet)... De plus, ces phénomènes se cumulent en un temps très court, quelques décennies (contre un à deux siècles en Occident). L'Irak et la Palestine concentrent tous ces éléments explosifs : exaspération de jeunesses sans avenir, majorités écrasées par les haines, minorités surexcitées, identités nationales mal formées, dirigeants soit impuissants, soit démagogues.
L'intervention américaine en Irak constituerait-elle l'ultime épisode de l'ordre néo-colonial ou impérial que l'Occident a imposé au Moyen-Orient au lendemain de la Première Guerre mondiale et qui se défait laborieusement depuis les lendemains de la Seconde (nationalisation du pétrole iranien, crise de Suez...) ? Les néoconservateurs de l'Administration Bush s'étaient convaincus du fait que s'ils anéantissaient l'Irak de Saddam Hussein ils métamorphoseraient, telles des fées changeant l'horrible bête en prince charmant, le Moyen-Orient en zone de paix, de démocratie et d'échanges. C'est cette idée qui a fondé la fameuse Initiative du Grand Moyen-Orient (Greater Middle East Initiative, GMEI) que le président Bush a lancée le 28 janvier 2004. L'Irak libéré de la dictature de Saddam Hussein a alors semblé se diriger vers la démocratie (le 30 janvier 2005, en dépit des attentats, les premières élections générales libres ont suscité une forte participation). Deux ou trois ans plus tard, la grande illusion démocratique s'est dissipée et l'Empereur américain révèle son impuissance. Dans ce crépuscule sanglant de l'ordre impérial occidental, il subsiste quelque chose de très important, créé par cet ordre même : Israël, enfant, on ne peut le nier, du Royaume-Uni (11). Cet enfant, les États occidentaux ne peuvent l'abandonner tant la question juive reste une blessure toujours ouverte dans leur histoire.
Sur cette toile de fond violente et confuse, la commission Baker-Hamilton doit être prudente et responsable. Des soldats américains se font tuer tous les jours en Irak. La commission montre quand même une tranquille audace, enterrant sans tambour ni trompette le rêve néoconservateur d'une transformation radicale du Moyen-Orient. Conformément à la meilleure tradition américaine, la commission renoue avec le réalisme et tire les leçons du Vietnam : elle prône l'édification d'un consensus diplomatique associant les grands acteurs de la région, en premier lieu l'Iran ; en Irak, elle recommande le transfert du maximum de responsabilités aux Irakiens qui, seuls, peuvent reconstruire ou construire leur pays s'ils le veulent vraiment. Il reste à souhaiter et à espérer que les États-Unis de l'après-George W. Bush trouveront leur Nixon et leur Kissinger, des individus capables de rester fidèles à leur pays tout en reconnaissant qu'il n'est pas, qu'il ne peut pas être tout-puissant.
Il faut faire confiance à l'avenir. En 1975, après les débâcles de Phnom Penh et de Saïgon, l'Asie est appelée, selon la « théorie des dominos », à devenir entièrement communiste. Or, un an plus tard, la Chine entre dans le post-maoïsme et le communisme triomphant agonise. Aujourd'hui, au Moyen-Orient, les islamistes ne promettent que des utopies moroses. Or les femmes de cette région - évidence bonne à rappeler : il s'agit de la moitié de la population ! - aspirent dans leur grande majorité à l'émancipation, donc à une forme d'occidentalisation. Quant aux couches les plus éclairées, elles sont conscientes de la nécessité d'une profonde transformation. Après tout, le pire n'est peut-être pas sûr!
Notes :
(1) Du milieu des années 1950 à 1979, l'Iran du shah devient, pour Washington, une puissance-relais essentielle au Moyen-Orient. En 1979, la révolution khomeiniste brise le lien Washington-Téhéran. Pour l'Iran, les États-Unis deviennent le grand ennemi, le Satan de la modernité athée. Washington n'est pas en reste : l'Iran est l'un des États de l'Axe du Mal.
(2) Selon des fondamentalistes chrétiens, très bruyants aux États-Unis, la Fin des Temps serait proche et se concrétiserait par le retour du Christ en Terre Sainte. Dans cette perspective, l'intervention américaine en Irak préparerait ce retour, l'opération militaire n'étant qu'une étape vers un contrôle américano-israélien de toute la région et le Messie étant censé revenir sur Terre accueilli par des Marines. Rien, dans la très abondante littérature sur le président George W. Bush et l'Irak, ne suggère que cette vision ait pesé de manière quelconque dans les décisions du chef de l'exécutif américain.
(3) Dans son tout récent ouvrage Seize the Hour, when Nixon Met Mao, paru chez John Murray en 2006, Margaret MacMillan indique que le président que l'« ultra-réaliste » Nixon admirait le plus était... l'« idéaliste » Wilson. Voir, également : Robert Kagan, Dangerous Nation, tome I, Alfred A. Knopf, 2006.
(4) Montesquieu publie Les Lettres persanes en 1721. Le point de vue d'un Persan vaut encore celui d'un Français !
(5) L'une des grandes illusions stratégiques du XXe siècle a été que l'arme aérienne pouvait tout. Durant la Seconde Guerre mondiale, les bombardements massifs des villes allemandes et japonaises devaient entraîner la capitulation rapide des puissances de l'Axe. Au Liban, pendant l'été 2006, l'aviation israélienne devait écraser la résistance du Hezbollah. En fait, face à l'arme aérienne, le « bombardé » dispose d'innombrables ruses pour se protéger, notamment l'installation sous terre des laboratoires et usines, celles-ci placées sous d'énormes dalles de béton vulnérables seulement à des frappes... nucléaires ! En ce qui concerne l'Iran, si les États-Unis veulent vraiment anéantir ses capacités atomiques, des soldats américains devront pénétrer sur le territoire iranien et le ratisser méthodiquement, ce que les gouvernants et les populations accepteront très mal.
(6) Le shah n'était-il pas rejeté par les masses iraniennes parce qu'il apparaissait comme « vendu » à Washington ?
(7) Le 1er juillet 1968, l'Iran fait partie de la première vague des signataires du TNP en tant qu'État non nucléaire. Il dépose ses instruments de ratification du traité en février 1970.
(8) Margaret MacMillan, dans son ouvrage précité (note 3), raconte que, selon la fameuse doctrine du linkage, le tandem Nixon-Kissinger était prêt à faire des concessions sur Taiwan si la Chine exerçait des pressions sur le Nord-Vietnam afin que ce dernier cherche un compromis avec les États-Unis.  Le tandem se heurta à une fin de non-recevoir de Chou En-lai. Le premier ministre chinois fit valoir que Pékin ne saurait s'ingérer dans les affaires intérieures d'un autre État.
(9) En 2000-2005, le nombre moyen d'enfants par femme a été de 2,1. La population iranienne ne croît plus, elle assure seulement son renouvellement. Le reste du Moyen-Orient connaît une fécondité plus élevée (Arabie saoudite : 3,8 ; Égypte : 3,1 ; Israël : 2,8 ; Turquie : 2,4).
(10) L'Iran est le seul pays à être doté d'un marché pour les reins. Ce pays considéré comme obscurantiste a donc eu l'audace d'organiser la vente et l'achat d'organes du corps humain. Le bilan est très largement positif : les demandes de greffes de reins sont rapidement satisfaites (aux États-Unis, l'attente est de cinq ans) ; et les opérations sont sûres, alors que, dans le reste du monde, se multiplient des trafics très dangereux du point de vue sanitaire. The Economist, 18 novembre 2006, pp. 61-62.
(11) La Déclaration Balfour (2 novembre 1917), du nom du secrétaire au Foreign Office, promet aux Juifs du monde entier un « foyer national » en Palestine.