Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
CONGO-KINSHASA: LE MIRACULE DE L'AFRIQUE?
Article de Colette Braeckman
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Le fait est suffisamment rare en Afrique pour être souligné : pour une fois, les Cassandres ont eu tort. La république démocratique du Congo a réussi à mener à bien des élections générales qui se sont conclues par la victoire du président sortant, Joseph Kabila Kabange, vainqueur avec 58 % des voix contre 42 % à son rival Jean-Pierre Bemba. Le second tour de l'élection présidentielle s'est accompagné d'un scrutin au niveau provincial tandis que le premier tour a été couplé aux législatives. À tous les niveaux de consultation, le choix des électeurs a profondément renouvelé la classe politique congolaise.
La RDC est désormais dotée d'une Constitution, ratifiée par référendum fin 2005. Le corps électoral est composé de 25 millions d'individus dûment enregistrés et dotés d'une carte d'électeur qui leur tient lieu de carte d'identité - ce qui n'est pas une mince prouesse dans un pays qui n'a plus connu de recensement depuis des décennies et où les registres d'état civil avaient cessé d'être tenus à jour.
Cette nouvelle Constitution, approuvée par 86 % des votants, instaure un régime semi-présidentiel : élu pour cinq ans au suffrage universel direct, le chef de l'État exerce le pouvoir aux côtés d'un premier ministre choisi au sein de la majorité parlementaire.
Alors qu'à 35 ans Joseph Kabila demeure le plus jeune président d'Afrique, le poste sensible de chef du gouvernement est occupé par un « ancien », Antoine Gizenga, un homme qui a dépassé les 80 ans ! Aux yeux de nombreux Congolais, Antoine Gizenga est un véritable monument historique : en 1960, il a été le vice-premier ministre de Patrice Lumumba. Par la suite, Gizenga n'a jamais accepté de pactiser avec le président Mobutu, pas plus d'ailleurs que son ancien compagnon d'armes, Laurent-Désiré Kabila, père de Joseph, qui avait ouvert un maquis du côté de Fizi Baraka, sur la frontière tanzanienne. Cette longue résistance jalonnée d'arrestations, de séjours en URSS, en Angola et en Belgique, un mode de vie monacal et une idéologie nationaliste intacte ont fait d'Antoine Gizenga un personnage quasi mythique. Vénéré par les militants de sa formation, le Parti lumumbiste unifié (PALU), et respecté par l'ensemble de la population, il a recueilli 14 % des suffrages au premier tour de la présidentielle.
L'électorat congolais, sensible aux symboles et avide de réconciliation, semble apprécier le fait que l'AMP (Alliance pour une majorité présidentielle), qui a conduit Kabila à la victoire et compte 300 députés sur 500, soit disposée à partager le pouvoir non seulement avec Gizenga, mais aussi avec Nzanga Mobutu, le jeune fils du défunt président. Ce dernier, à la tête de l'UDEMO (Union démocratique des mobutistes), a remporté 4 % des suffrages au premier tour. Il se réfère non pas aux dernières années du règne paternel, marquées par la corruption et le désordre, mais à l'idéal nationaliste et unitariste qui animait le jeune colonel Mobutu au début de sa carrière, alors qu'il était encore l'ami personnel de Lumumba...
Le pacte entre Kabila et ses nouveaux alliés avait été conclu pour des raisons d'opportunité politique : alors que le jeune chef de l'État avait atteint le score de 44 % au premier tour, il fallait lui permettre d'atteindre la majorité absolue grâce au report des voix de ses partenaires. Ce report n'a joué qu'en partie : dans la province de l'Équateur, les électeurs de Nzanga Mobutu ont préféré voter pour Jean-Pierre Bemba, considéré commel'« enfant du pays », tandis que dans le Bandundu, où Gizenga avait totalisé 80 % des voix au premier tour, Joseph Kabila n'en a obtenu que 39 % au second. Dans les quartiers populaires de Kinshasa, cependant, les électeurs du « patriarche » ont choisi de faire confiance au jeune président tandis que les militants du PALU, multipliant les groupes de discussion quartier par quartier, ont efficacement contribué à maintenir le calme et à enrayer les tentatives de déstabilisation. En réalité, l'intérêt du triangle « Kabila-Gizenga-Mobutu » réside moins dans l'addition des votes que dans sa valeur symbolique : cette alliance représente la conjonction de plusieurs étapes de l'histoire du pays, et la relativisation de la fracture entre l'Est et l'Ouest, abondamment soulignée par les observateurs étrangers.
La fracture Est/Ouest est-elle irrémédiable ?
Dans ce pays vaste comme un sous-continent, les différences de perception sont pourtant évidentes. Les provinces de l'Ouest n'ont pas été touchées par la guerre. Kinshasa a connu le délabrement, la paupérisation, la ruine de l'économie formelle, mais la violence lui a été épargnée. Surtout, l'ouest du Congo a toujours été la source du pouvoir : c'est le long du fleuve que l'explorateur Stanley recrutait ses auxiliaires et ses porteurs ; c'est avec les chefs qu'il concluait des accords économiques. La colonisation poursuivit sur cette lancée, multipliant les missions et les écoles dans le Bandundu et le bas Congo, enrôlant dans l'Équateur des soldats de l'ethnie Bangala. Le président Mobutu, lui-même originaire de l'Équateur, se reposa largement sur les gens du fleuve, même si les ressortissants du Kasaï, dans le centre du pays, étaient très nombreux dans la magistrature et l'administration.
Les populations de ces régions, qui vivent en symbiose avec la capitale, cette immense métropole de huit millions d'habitants, se considèrent depuis plus d'un siècle comme la source légitime du pouvoir. Aujourd'hui, il leur est très difficile d'accepter le basculement au profit des provinces de l'Est. Car si Joseph Kabila a été élu, c'est bien grâce au vote massif - soviétique diront certains - des deux Kivu, du Maniéma et du Katanga qui, dès le premier tour, lui ont accordé plus de 90 % des suffrages. Plus peuplées, plus organisées, les provinces de l'Est considéraient les élections comme un moyen de tourner la page de la guerre. Elles ont vu en Kabila l'homme qui, après la mort de son père, a négocié pour obtenir le départ des troupes étrangères, partagé le pouvoir avec ses anciens rivaux, les chefs rebelles (Jean-Pierre Bemba, qui avait créé le Mouvement pour la libération du Congo et Azarias Ruberwa, président du Rassemblement congolais pour la démocratie, soutenu par le Rwanda) et convaincu la communauté internationale de soutenir à grands frais (500 millions d'euros) le processus électoral.
En fait, la montée en puissance des provinces de l'Est remonte à 1996 : en octobre de cette année-là, un mouvement armé qui regroupait des forces venues du Rwanda et de l'Ouganda, ainsi que des combattants congolais dirigés par Laurent-Désiré Kabila, entreprit de démanteler les camps de réfugiés rwandais (hutus) installés au Kivu d'où ils menaçaient le nouveau pouvoir de Kigali dominé par les Tutsis. Les jeunes combattants, parmi lesquels se trouvait Joseph Kabila, alors adjoint du commandant des opérations, le Rwandais James Kabarebe, poursuivirent leur marche jusqu'à Kinshasa. Malade et abandonné par les Occidentaux, le président Mobutu en fut chassé en mai 1997.
La victoire de ces combattants venus de l'Est fut vécue comme une humiliation par l'armée de Mobutu qui s'enfuit sans combattre et elle inquiéta la capitale subitement envahie par des enfants-soldats parlant en swahili. Depuis lors, les populations s'exprimant en lingala - culturellement plus proches de l'Afrique francophone - craignent d'être marginalisées.
Ce malaise s'est trouvé exacerbé par la campagne électorale, au cours de laquelle les partisans de Jean-Pierre Bemba - qui comptaient de nombreux mobutistes rêvant de récupérer le pouvoir perdu il y a dix ans - ont utilisé ad nauseam l'argument de la « congolité », directement inspirée de l'« ivoirité » qui fit florès en Côte d'Ivoire. Joseph Kabila, né dans le maquis du Sud Kivu puis contraint à l'exil en Tanzanie, fut présenté comme un sujet rwandais ou tanzanien, incapable de s'exprimer en français - une sorte de mercenaire chargé de défendre les intérêts du Rwanda et, surtout, une « marionnette » dont les Occidentaux auraient tenu les ficelles. L'ancien homme d'affaires Jean-Pierre Bemba, en revanche, né d'un père métis, exilé plus de vingt ans en Belgique, soutenu militairement par l'Ouganda mais bien implanté à Kinshasa, fut décrit comme l'« enfant du pays » et le dépositaire d'un certain chauvinisme congolais parfois proche de la xénophobie.
Il est vrai que Bemba fut la révélation de cette campagne électorale : bien organisé, bon orateur, il électrisa les foules et réussit à l'emporter dans six des onze provinces du pays, ce qui pourrait faire de lui un redoutable chef de l'opposition. À condition qu'il veuille jouer ce rôle et qu'il consente à désarmer ses gardes - un millier d'hommes environ, qui l'avaient accompagné jusqu'au coeur de Kinshasa où ils firent plusieurs fois parler la poudre. À condition, aussi, que le nouveau pouvoir, doté d'une majorité confortable, accepte, dans les futures institutions, de faire place à des représentants de l'opposition.
Sans relativiser la victoire de Bemba, il faut cependant souligner qu'elle a été acquise par défaut : le manque de charisme de Kabila, sa difficulté à s'exprimer en lingala et la corruption de certains membres de son entourage ont fait le jeu du challenger.
Ce dernier, qui, jusqu'aux élections, dirigeait la Commission économie et finances (1), a nécessairement approuvé tous les contrats signés depuis le début de la transition. Mais, durant la campagne, il a habilement masqué ses responsabilités afin de faire retomber le blâme sur son rival.
Malgré les longues années de lutte qui ont séparé le parti d'Étienne Tshisekedi (2) (Union pour la démocratie et le progrès social) des mobutistes de toutes obédiences, Jean-Pierre Bemba a in fine bénéficié de la mise hors jeu du grand opposant. Ce dernier, en effet, soucieux de se démarquer des seigneurs de la guerre qui s'étaient engagés dans la transition à Sun City (3) et misant sur leur échec, a voulu se maintenir à l'écart du processus, espérant qu'il allait être ramené au pouvoir par un mouvement populaire. Ce calcul s'est révélé faux, et ses conséquences ont été dramatiques pour le parti qui s'est retrouvé marginalisé lorsque Tshisekedi, non seulement n'a pas voulu s'associer à la transition, mais a recommandé à ses nombreux partisans de ne pas s'inscrire sur les listes électorales ! Ces consignes expliquent la faible participation des provinces du Centre - le Kasaï oriental et occidental - qui, traditionnellement, départagent l'Est et l'Ouest. En réalité, si les partisans de Tshisekedi s'étaient massivement engagés, ils auraient pu faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre et poser leurs conditions aux deux rivaux.
Une prouesse logistique
À plusieurs égards, ces élections s'apparentent à un miracle. La commission électorale indépendante, dirigée par un ecclésiastique de Butembo dans le Nord Kivu, l'abbé Apollinaire Malu Malu, a réussi à former plus de 200 000 agents électoraux qui ont ouvert 50 000 bureaux de vote dans tout le pays, jusque dans les endroits les plus difficiles d'accès. La population a fait preuve d'un réel engouement pour le scrutin : jusqu'au bout, le taux de participation est demeuré élevé ; les témoins des partis politiques, de la société civile, des organisations religieuses ont assisté à tous les stades du dépouillement. Les résultats, dûment comptabilisés et retranscrits dans des procès-verbaux contresignés par l'ensemble des témoins, furent affichés sur la porte de chaque bureau de vote. La transparence de cette procédure, confirmée par des centaines d'observateurs internationaux, atténua fortement les critiques des perdants, dont les plaintes furent jugées non fondées par la Cour suprême de justice.
Certes, il y eut des irrégularités, des votes exprimés sur des listes spéciales sujettes à caution, des taux de participation très inégaux, mais les observateurs les plus sérieux, y compris la mission de l'Union européenne ou le Centre Carter, ont conclu que ces défauts ou ces fraudes n'ont jamais été de nature à infléchir le résultat final.
Avec ces élections, le président Kabila a tenu la promesse qu'il avait faite lors du décès de son père : il a bel et bien remis le Congo sur la voie de la légitimité démocratique et achevé une transition politique ouverte en 1990, lorsque le président Mobutu avait aboli le parti unique et ouvert la porte au multipartisme.
Une victoire pour la communauté internationale
Cette série de scrutins, qui doit s'achever par des élections locales en 2007, représente également un succès pour de grands acteurs de la communauté internationale. La deuxième guerre, qui visait à renverser l'indocile Laurent-Désiré Kabila, a débuté en 1998 dans l'indifférence générale. Ce n'est qu'au lendemain des attentats du 11 Septembre que la communauté internationale a commencé à s'émouvoir de ce conflit qu'on a appelé la « première guerre mondiale africaine » et à tenter de rétablir la paix. Les grandes puissances avaient fini par considérer que, du point de vue tant humanitaire (le conflit a fait 4 millions de morts) que sécuritaire et politique, il n'était plus tolérable de laisser se développer au centre du continent une vaste zone de non-droit, dont les richesses (or, diamant, cobalt) pouvaient alimenter d'innombrables mouvements terroristes.
Les diplomaties belge (avec Louis Michel) et française (avec l'ambassadeur aux Nations unies Jean-David Levitte) furent les initiatrices de la mobilisation internationale, bientôt suivies par le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan. Ce dernier vit peut-être dans le rétablissement de la paix au Congo un moyen de redorer un blason sérieusement terni par sa gestion de la crise rwandaise au moment du génocide...
Après des débuts timides, la Mission des Nations unies au Congo, qui absorbe un milliard de dollars par an et déploie 17 500 hommes sur le terrain, est devenue la plus vaste et la plus coûteuse de toutes les interventions onusiennes. Elle pourrait bientôt être présentée comme un succès majeur pour une organisation souvent décriée. Poussée par la France, l'Europe n'a pas voulu être en reste : elle a mis en oeuvre au Congo une assistance économique importante et financé le processus électoral ; elle a aussi tenu à s'assurer la bonne fin de celui-ci en déployant « Eufor », une force militaire de 3 500 hommes, dont le mandat s'est terminé le 30 novembre, au lendemain de la proclamation des résultats définitifs. Français, Allemands, Polonais, Espagnols ont ainsi expérimenté un nouveau type d'opération commune qui préfigure peut-être d'autres d'interventions, dans le Darfour par exemple. Mais si les Européens ont tenu à faire acte de présence, c'est parce que l'Afrique - et le Congo en particulier - représente désormais un domaine très convoité où se profilent d'autres acteurs, concurrents potentiels ou déclarés des anciennes puissances coloniales.
L'Afrique du Sud est l'un de ceux-là. Elle a hébergé les négociateurs lors des pourparlers de Sun City en 2002 ; elle a participé à la réforme de l'armée ; c'est elle, enfin, qui a imprimé et acheminé les bulletins de vote dans les provinces afin que les opérations électorales puissent se dérouler dans les délais prévus. C'est que, pour Pretoria, le Congo et l'Afrique centrale dans son ensemble constituent un terrain naturel d'expansion, susceptible d'absorber la production des industries manufacturières sud-africaines et de fournir de nouvelles zones d'exploitation aux sociétés minières, en particulier aux « juniors » confiées à des chefs d'entreprise noirs. Le président Thabo M'Beki ne cesse de répéter que la stabilisation et le développement du Congo sont essentiels à la réussite du Nepad - le nouveau programme de développement pour l'Afrique. C'est d'ailleurs une société sud-africaine, Eskom, qui a été chargée de réhabiliter le barrage d'Inga et de fournir de l'électricité à plusieurs pays d'Afrique australe, dont la Namibie et le Botswana.
Le volontarisme des Européens et l'activisme des Sud-Africains sont stimulés par l'apparition de nouveaux venus : la province minière du Katanga est envahie par des Chinois qui s'adressent directement aux creuseurs artisanaux pour leur acheter, et leur payer comptant, l'hétérogénite (la matière première d'où l'on extrait le cuivre et l'étain), tandis que 15 000 tonnes de cobalt extraites dans la région prennent chaque année le chemin des usines chinoises. Quant aux consommateurs congolais, il y a longtemps qu'ils se détournent des produits finis européens jugés trop chers pour accueillir avec joie les articles de consommation importés de Chine.
À l'avenir, le nouveau pouvoir congolais sera soumis à de fortes sollicitations, en particulier de la part des pays occidentaux qui se sont impliqués dans la stabilisation du pays et qui auront tendance à vouloir demeurer présents sur le plan économique, souhaitant peut-être ainsi maintenir une sorte de tutelle politique déguisée. Un exemple : la Belgique aurait aimé que le Comité d'accompagnement de la transition (CIAT) (4) se transforme en une sorte de « groupe d'accompagnement » du nouveau Congo.
Mais le président Kabila a repoussé cette idée et assuré qu'il veillerait à ce que son pays retrouve sa souveraineté pleine et entière. À ses yeux, le CIAT a terminé sa mission et devait donc être dissous. Cette position s'explique par le fait que le jeune chef d'État est désormais sous la pression d'une bonne partie de son opinion publique, qui lui reproche d'avoir été le « candidat de l'Occident ». Les Européens ont d'autant plus de soucis à se faire que les Chinois se sont mis sur les rangs et proposent des crédits à long terme, à des taux d'intérêt très bas et sans conditionnalités...
Lutter contre la corruption
Quelle que soit l'orientation du régime, la lutte contre la corruption devra rester une priorité. Déjà omniprésent du temps de Mobutu, ce fléau s'est réinstallé à tous les niveaux. Mal payés, les soldats désignés pour être les gardes du corps de Joseph Kabila et de Jean-Pierre Bemba ne se privent pas de demander aux visiteurs un peu de monnaie pour un « café » ou un « sucré » ; les policiers rackettent les automobilistes aux carrefours ; les fonctionnaires se font payer pour délivrer des documents officiels ; et si les hommes d'affaires veulent avoir accès au chef de l'État, ils doivent rémunérer des intermédiaires...
Dans les campagnes, les militaires ont retrouvé leurs mauvaises habitudes d'autrefois : les voyageurs sont ponctionnés aux barrages ; les paysans doivent céder une partie de leur récolte avant d'aller au marché ; quant aux femmes, elles prennent le risque d'être rançonnées, maltraitées ou violées... Cette corruption de niveau modeste est essentiellement due à l'impératif de la débrouillardise : les soldes ne dépassent guère les 20 dollars par mois et, bien que les officiers payeurs dépendent désormais de l'Union européenne, elles sont versées irrégulièrement. Les salaires des agents de l'État sont presque symboliques (10 dollars par mois) et, dans l'enseignement, les parents continuent à payer eux-mêmes les salaires des instituteurs, tout comme les familles des malades doivent s'acquitter entièrement du coût des soins médicaux, y compris les fournitures. Dans les cas d'accouchements par césarienne, il n'est pas rare de voir de jeunes mères ayant subi une intervention chirurgicale être retenues contre leur gré sur leur lit d'hôpital, jusqu'à ce que la famille ait réglé tous les frais !
Les avertissements du FMI
Quelle sera la marge de manoeuvre des nouveaux dirigeants ? Dans le cadre des coopérations bilatérales, les partenaires de la RDC multiplient les promesses, mais il n'est pas certain que les institutions financières internationales fassent preuve de la même indulgence. En mars dernier, le Fonds monétaire international a suspendu ses programmes de prêt. Le Congo, qui souhaiterait bénéficier de réductions de dette substantielles au titre de l'initiative PPTE (pays pauvres et très endettés), devra attendre une nouvelle échéance ; et cela, alors que sa dette extérieure, qui s'élève à 14 milliards de dollars, pèse lourdement sur le budget. C'est que la période pré-électorale et le temps des élections lui-même ont été marqués par des fraudes massives : chaque candidat a essayé de se constituer une cagnotte pour faire face à ses dépenses de campagne. En octobre, le FMI a confirmé les dérapages budgétaires estimés à 200 millions de dollars et dénoncé le recours à la planche à billets. Cette création monétaire a bénéficié à l'ensemble de la classe politique au pouvoir et a été supervisée par la Commission économie et finances, placée sous l'autorité du vice-président Bemba. Le franc congolais, qui était demeuré relativement stable durant la transition, a subi une dévaluation de 10 % par rapport au dollar, redevenu l'indispensable unité de mesure.
Sur 60 millions de Congolais, ils sont près de 50 millions à vivre avec moins de un dollar par jour, à subsister dans l'économie informelle et à se demander chaque matin s'ils auront de quoi se nourrir le lendemain. Cette situation humanitaire et sociale dramatique n'a cependant rien d'une fatalité : le pays est scandaleusement riche et ses principales exportations minières, comme le cuivre et l'étain, sans parler du cobalt, connaissent une explosion des prix sur les marchés internationaux. Mais, depuis l'indépendance, les Congolais n'ont pratiquement jamais tiré profit des ressources de leur sous-sol : du temps de Mobutu, la Gecamines, immense société d'État qui avait succédé à l'Union minière, a surtout servi de vache à lait au régime.
Durant les deux guerres, les armées étrangères qui guerroyaient au Congo avaient pour point commun d'« autofinancer » leur présence militaire en se payant sur la bête.
Durant la transition, une autre forme de pillage a pris la relève, de manière plus institutionnalisée : les anciennes sociétés d'État - Gecamines au Katanga, Miba (Minière de Bakwanga) productrice de diamants au Kasaï, Sominki (Société des mines du Kivu) au Kivu, Okimo (Office des mines d'or de Kilo Moto) - ont été « vendues par appartements », c'est-à-dire « saucissonnées » et concédées à des opérateurs privés, la RDC y conservant des parts minoritaires. Un rapport dirigé par le parlementaire Christophe Lutundula a établi que, dans la majorité des cas, la valeur des infrastructures et surtout des ressources potentielles du sous-sol avait été systématiquement minorée.
Le réexamen des contrats miniers risque de s'avérer gênant pour beaucoup de monde : pour l'entourage de MM. Kabila et Bemba, certainement ; mais aussi pour les sociétés étrangères qui ont bénéficié d'exonérations fiscales et de la sous-évaluation des avoirs de leur partenaire congolais ; ainsi que pour les entreprises et les individus qui se sont livrés à des exportations frauduleuses de minerais (y compris de l'uranium, en direction de l'Iran !). La Banque mondiale elle-même risque de ne pas sortir indemne d'un réexamen des contrats : c'est elle, en effet, qui était en charge de la réforme du secteur et qui a pratiquement dicté les termes très libéraux du nouveau code minier. Elle a beau prétendre qu'elle n'avait pas d'autre choix que de coopérer avec les autorités en place, aussi peu légitimes qu'elles fussent, elle pourrait se voir accuser de laxisme. Il est vrai que la formule de la transition, qui associait le président Kabila à quatre vice-présidents, dont deux anciens chefs rebelles, avait pour objet la pacification du pays et le désarmement des factions belligérantes plus que la gouvernance dans la transparence et l'honnêteté...
Des personnalités occidentales comme le ministre belge des Affaires étrangères Karel De Gucht ont déjà mis en garde contre les risques d'une « chasse aux sorcières » et les dangers de l'« insécurité juridique ». Mais si l'État, dont 57 % des ressources sont assurées par l'aide internationale, ne réussit pas à mobiliser davantage son potentiel minier, il lui sera impossible de répondre aux attentes de la population et d'entamer un réel développement économique.
Les nouveaux dirigeants sortis des urnes n'ont pas droit à l'échec. Non seulement parce qu'ils sont dépositaires de la confiance de leur électorat, mais aussi parce que la tentation du recours à la violence est loin d'être éradiquée.
La tentation de la violence
Les trois années de la transition n'ont pas suffi à neutraliser complètement les groupes armés qui avaient entraîné le pays dans la guerre aux côtés des troupes étrangères. La nouvelle armée intégrée ne compte que quatorze brigades formées et entraînées par des partenaires très différents : la Belgique, l'Afrique du Sud et l'Angola. La France, elle, s'emploie à mettre sur pied une nouvelle police anti-émeutes.
Cette armée demeure fragile en raison de son hétérogénéité. Certaines recrues sont d'anciens « kadogos », des enfants-soldats qui avaient quitté leur famille en 1996 pour rejoindre Laurent-Désiré Kabila ; d'autres, des officiers sortis des rangs rebelles, n'ont pour tout bagage que des exactions commises contre les populations civiles et des combats assortis de cruautés diverses. En outre, des poches d'insécurité subsistent, que les pays voisins ne se priveraient pas de réanimer si le nouvel État congolais devait donner des signes de faiblesse : dans la province de l'Ituri voisine de l'Ouganda, d'où les arrivages d'armes se poursuivent, chacun redoute le départ de la Mission des Nations unies. Celle-ci a neutralisé plusieurs groupes de miliciens dont l'un des chefs, Thomas Lubanga, a été déféré à La Haye où il comparaît devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Dans les deux Kivus, non plus, la situation n'est pas revenue à la normale : quelque 10 000 miliciens hutus, arrivés du Rwanda en 1994, campent toujours dans les villages reculés. S'ils ne représentent plus une menace pour le Rwanda lui-même, ils continuent à terroriser les populations civiles : ils volent les récoltes, obligent les villageois à exploiter pour eux les gisements de minerai précieux, s'emparent des femmes pour les violer et les transformer en esclaves sexuelles. Cette terreur-là est quotidienne, et ni la Monuc ni la nouvelle armée ne sont parvenues à y mettre fin. Quant aux réfugiés rwandais installés depuis douze ans au Congo (5), qui ont servi de vivier de recrutement pour les groupes armés et de prétexte à toutes les interventions militaires de Kigali, ils ne sont toujours pas rentrés chez eux. Dans le Nord Kivu, un autre irréductible sévit toujours : le général Laurent Nkunda, terré dans le massif du Masisi, refuse d'être intégré dans la nouvelle armée. Il s'est constitué une sorte de territoire autonome d'où les Casques bleus ne réussissent pas à le déloger, en supposant qu'ils le souhaitent...
Nkunda se présente comme le défenseur de la communauté des Tutsis et se dit prêt à reprendre les hostilités pour défendre ses frères si ces derniers étaient menacés. Sans que leur sécurité soit mise en danger, il est vrai que les Tutsis du Kivu, frères et cousins des hommes au pouvoir à Kigali, sont les grands perdants de ces élections : alors que jadis ils avaient servi de fer de lance à l'intervention rwandaise et qu'ils avaient été utilisés comme supplétifs, le passage à la démocratie les a dépouillés de tous leurs privilèges. Le RCD-Goma, qui naguère contrôlait près d'un tiers du pays, n'a envoyé que quinze députés à l'Assemblée nationale, dont aucun Tutsi. Le seul Tutsi élu l'a été sur les listes de Jean-Pierre Bemba...
Achever la création d'une nouvelle armée ; poursuivre jusqu'à son terme le désarmement de toutes les factions ; démobiliser et réinsérer des milliers d'enfants-soldats ou de jeunes adultes qui n'ont connu que l'école de la violence : sur le plan sécuritaire aussi, la tâche de la nouvelle équipe est à la fois cruciale et urgente. Toute déception, qu'elle soit sociale si les promesses de développement ne sont pas tenues, ou politique si l'opposition qu'incarne désormais Bemba s'estime lésée, se traduira par un retour des affrontements, d'autant que les armes sont partout et qu'elles continuent d'affluer depuis les pays voisins (6). Il est certain que, malgré leurs promesses de non-intervention et malgré les accords de sécurité conclus au plus haut niveau, le Rwanda et l'Ouganda guettent le moindre faux pas du nouveau régime pour y trouver les raisons d'un autre engagement.
Ajoutons enfin que, bien que la « Troisième République » ait vu se pencher sur son berceau plus de fées qu'elle n'en a jamais connu, ces perspectives favorables ne mettent pas le pays à l'abri des contagions : la crise soudanaise, qui a atteint le Tchad et la Centrafrique, pourrait, en effet, déborder vers le Congo. Un Congo dont les frontières, encore mal défendues, ne résisteraient ni à un afflux de réfugiés ni au déferlement de nouvelles générations de groupes armés...
Notes :
(1) Durant la transition, chacun des quatre vice-présidents dirigeait une « commission » qui coiffait un large secteur d'activités : économie et finances (Jean-Pierre Bemba) ; sécurité et défense nationale (Azarias Ruberwa) ; reconstruction (Yerodia N'Dombassi) ; culture et affaires sociales (Zahidi N'Goma).
(2) Étienne Tshisekedi est souvent qualifié de « père » de l'opposition congolaise depuis sa rupture, en 1980, avec le maréchal Mobutu et la fondation de l'Union pour la démocratie et le progrès social, qui fut longtemps le fer de lance de l'opposition mais qui refusa, in extremis, de participer au processus électoral. Rejetant l'ensemble du processus et dénonçant l'« ingérence » de la communauté internationale, M. Tshisekedi déconseilla à ses partisans de s'inscrire sur les listes électorales.
(3) En 2002, sous l'égide de la diplomatie sud-africaine, les parties belligérantes et les représentants de la classe politique congolaise s'étaient réunis dans la ville sud-africaine de Sun City pour finalement aboutir à un compromis : deux années de transition (plus une) devant déboucher sur des élections générales.
(4) Le CIAT, composé de quatorze ambassadeurs africains et européens était une institution issue des accords de Sun City, une sorte de « comité de pilotage » de la transition, qui a vu les diplomates se réunir régulièrement, multiplier conseils, injonctions et félicitations. Le CIAT a cessé d'exercer ses fonctions à l'issue de la transition et au lendemain de l'investiture du chef de l'État.
(5) En 1994, à la fin du génocide au Rwanda, deux millions de réfugiés hutus traversèrent la frontière vers les pays voisins et surtout vers la province du Kivu, poussés par la peur de la vengeance du nouveau pouvoir à Kigali. Ils furent aussi contraints au départ par les militaires de l'ancienne armée gouvernementale et par les miliciens hutus auteurs du génocide qui se servaient de ces civils comme d'un « bouclier humain ». En 1996, une offensive militaire rwandaise démantela ces camps de réfugiés, dont la plupart regagnèrent le Rwanda. Mais des milliers de civils furent massacrés ou s'enfuirent à travers la forêt congolaise. Jusqu'à aujourd'hui, des groupes armés subsistent au Kivu, menaçant moins le Rwanda lui-même que les populations congolaises, qui sont quotidiennement victimes d'exactions.
(6) L'Ouganda a encouragé plusieurs chefs de guerre à constituer un nouveau mouvement rebelle. Certains généraux affairistes souhaitent toujours pouvoir retourner au Congo pour y participer, entre autres, à l'exploitation de l'or de la province de l'Ituri.