Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
LES DOUZE TRAVAUX DU PRESIDENT
Entretien avec Joseph KABILA
Président de la République démocratique du Congo depuis janvier 2001.
conduit par
Colette Braeckman
Journaliste
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Colette Braeckman - Monsieur le Président, vous avez prêté serment en janvier 2001, au lendemain de l'assassinat de votre père, Laurent-Désiré Kabila. Fin octobre 2006, vous avez été élu avec un peu plus de 58 % des voix, au terme d'un scrutin que les observateurs ont qualifié de transparent et démocratique, concluant que les irrégularités constatées n'avaient pas altéré le résultat final. Avez-vous le sentiment d'avoir rempli l'objectif que vous vous étiez fixé il y a six ans ?


Joseph Kabila - À l'époque, je m'étais engagé à réunifier le pays ; c'est chose faite. J'avais promis la pacification ; c'est chose faite aussi, même si de menus problèmes subsistent dans l'Est. Mais la promesse la plus importante que j'aie prononcée en devenant président en 2001 portait sur l'organisation d'élections libres et transparentes. À mes yeux, un tel scrutin devait être le socle de la nouvelle république, le point de départ du décollage du pays. Ce processus électoral vient de se terminer. La transition, ouverte en 1990, s'achève enfin. Désormais, la reconstruction et le développement vont pouvoir démarrer sur la base d'un nouveau consensus. C'est déjà un grand succès.


C. B. - Quels sont vos regrets éventuels ?


J. K. - Il n'y en a pas. Aujourd'hui, en me retournant sur les six dernières années, je peux dire : « Mission accomplie ! » Les objectifs fixés ont été atteints et j'en suis fier. Mais c'est avant tout de la population que je suis fier. Entre 1990 et aujourd'hui, elle a dû faire d'immenses sacrifices et supporter un grand nombre d'erreurs. Jamais je ne dirai que cette victoire est celle de M. Kabila ou celle de sa famille politique. C'est la victoire de tout un peuple, de toute une nation. C'est même une victoire pour le continent entier car, à la suite du Congo, l'Afrique va changer à son tour. En effet, un Congo démocratique et en pleine reconstruction pourra rayonner dans toute la région. C'est le Congo qui a gagné ces élections. Les démons qu'il a vaincus étaient nombreux : coups d'État, instabilité politique, démons de la division, de la guerre, de la partition, du sous-développement...


C. B. - À titre personnel, qu'est-ce qui fut le plus pénible pour vous durant cette transition ?


J. K. - La transition fut une épreuve et un grand défi. Le plus difficile pour moi, ce fut la souffrance de ma famille face aux attaques dont j'ai été l'objet (1). Avant d'être président, je suis avant tout un être humain ! J'ai vu la douleur de ma mère, de mes soeurs, de mes frères. Je n'ai rien contre des critiques constructives. Mais les calomnies, les mensonges, les contre-vérités, c'est plus difficile à supporter. Hélas, c'est aussi cela, la politique congolaise ! Aux insultes, j'ai décidé de répondre par... le silence. Me placer sur le même plan que mes adversaires ne fait partie ni de ma culture ni de mon éducation. Enfin, cette page est tournée. L'essentiel, dorénavant, c'est l'avenir du pays, le bonheur de notre population.


C. B. - Vous êtes-vous présenté à l'élection de votre propre gré ou parce que votre entourage vous y a poussé ?


J. K. - Même si je suis aux affaires depuis déjà dix ans - en effet, je me trouvais aux côtés de mon père dès la première guerre, qui a commencé en 1996 (2) -, avais-je un autre choix que celui de me présenter ? Ne croyez pas que j'aime le pouvoir pour le pouvoir, mais il reste tant à faire dans ce pays ! Le Congo est un véritable chantier. Il vaut bien que j'y consacre mes plus belles années. Je crois qu'il est de mon devoir de servir ma patrie. Concrètement, je veux avant tout garantir la sécurité de mes concitoyens. La population doit être protégée, elle a bien assez souffert. Trop de gens ont longtemps porté les armes. À présent, il faut que chacun dépose son fusil et se remette au travail.


C. B. - En cette année zéro de la reconstruction du Congo, quelles sont vos priorités ?


J. K. - La réalité, c'est que le Congo se trouve dans un état encore plus déplorable qu'en 1960, année de l'indépendance. J'ai identifié cinq chantiers prioritaires sur lesquels j'entends concentrer mes efforts.
D'abord, les infrastructures : routes, rails, ponts... Il faut que les régions soient reliées les unes aux autres, que les gens puissent circuler sans difficulté d'un bout à l'autre du pays.
Ensuite, la création d'emplois. Aujourd'hui, moins de 5 % des adultes travaillent de manière parfaitement légale. Les autres vivotent dans l'économie informelle ou sont au chômage. Cette création d'emplois doit passer par l'investissement (3).
Troisième chantier : l'éducation. Écoles primaires et secondaires, universités... tout est à reconstruire. Notre système éducatif doit être rebâti. Il doit encourager chez nos jeunes générations l'initiative privée, réhabiliter le sens du travail. Bref, il faut donner la priorité au concret. Durant des années, on a formé dans ce pays trop de juristes et trop peu d'agronomes, d'ingénieurs, d'artisans. Or ils sont indispensables au développement.
Quatrième chantier : l'eau et l'électricité. Pendant la campagne, j'ai sillonné le pays et j'ai pu constater que, partout, le manque d'eau et d'électricité représentait le problème numéro un.
Et puis, bien sûr, il y a le chantier de la santé. Voilà la priorité des priorités.
Pour régler tous ces problèmes, il faut commencer par instaurer la transparence la plus complète dans la gestion des affaires de l'État. Autrement dit, il est temps de remettre de l'ordre. Sous Mobutu, le pays a été dévasté, les mentalités ont été corrompues. Nous devons ressusciter le nationalisme qui animait les Congolais dans les années 1960. Sur le plan politique, les gens doivent retrouver un ordre juste...  Déterminer quelle est leur place, et puis progresser.


C. B. - Sur qui allez-vous vous appuyer pour mener à bien cette tâche colossale ?


J. K. - Nous allons, d'abord, compter sur nous-mêmes. Première chose : il faut mieux mobiliser nos ressources et augmenter nos recettes. Nous allons également profiter de l'appui des pays amis ; mais la réorganisation interne est la base de tout. L'objectif est de transformer la société, non pas en introduisant des changements cosmétiques, mais en déclenchant des bouleversements en profondeur. Nous devons lutter contre ce que j'appelle les « anti-valeurs », faire évoluer les mentalités de nos concitoyens, les inciter à libérer leur imagination et leur foi dans l'avenir.


C. B. - Votre idéal de changement rejoint-il celui de vos nouveaux alliés politiques, à savoir le PALU (4) ?


J. K. - Le patriarche Gizenga  avait déjà travaillé avec mon père en 1960. Avec son parti, le PALU, mais aussi avec l'UDEMO (Union des mobutistes) de Nzanga Mobutu, nous nous sommes fixé des objectifs communs et nous partageons plus ou moins la même vision de ce qu'il faut faire pour le pays d'ici à 2011.


C. B. - M. Gizenga attache beaucoup d'importance à la lutte contre la corruption. Allez-vous soutenir le premier ministre s'il s'engage dans cette voie?


J. K. - Certainement. La bonne gouvernance englobe la lutte contre la corruption et je peux vous assurer que, dans ce domaine, le premier ministre pourra compter sur le soutien total du président.
Si j'ai demandé au peuple congolais de m'offrir un mandat de cinq ans, ce n'est pas afin de reproduire ce que le pays a vécu pendant la transition. Pour remettre la RDC sur les rails, il faut pouvoir sanctionner les gens qui enfreignent la loi. C'est la moindre des choses. Pendant la transition, cela n'a pas été facile. Pour une raison simple : le pays était dirigé par un gouvernement de compromis, si ce n'est de compromission. J'ai dû accepter des choses qu'en d'autres circonstances je n'aurais jamais acceptées ! Croyez-moi, je n'en pensais pas moins, mais je savais que, si je réagissais, la transition allait voler en éclats et que l'unité déjà fragile du pays risquait de ne pas y survivre (5). À présent que nous venons de tourner la page, j'espère bien que nous allons pouvoir commencer à écrire l'histoire du Congo en lettres d'or.


C. B. - Comment résorber l'immense malaise social qui s'est emparé des Congolais?


J. K. - Déjà, il faut éviter de sombrer dans un discours démagogique. Aucun dirigeant responsable ne peut se permettre de dire au peuple congolais : « Donnez-moi vingt-quatre heures et je résoudrai ce type de problèmes. » Nous travaillons sur les difficultés dont nous avons hérité. Ces difficultés ne touchent pas seulement les militaires et les policiers - deux catégories dont on parle beaucoup -, mais la population dans son ensemble. La solution, je le répète, passe par la création d'emplois, par les investissements. Mais il n'y aura ni création d'emplois ni investissements si le pays ne connaît pas, au préalable, la stabilité politique et la sécurité. Ces deux derniers points étaient liés à l'organisation des élections car, pour qu'un régime soit stable, sa légitimité doit provenir des urnes.
À l'avenir, nous contrôlerons les effectifs réels de toutes les catégories de l'État. Ce qui nous permettra de mieux payer les uns et les autres. À Kinshasa, 190 000 fonctionnaires étaient déclarés ; quand nous avons vérifié, nous sommes arrivés au chiffre plus réaliste de 100 000 postes réellement occupés. Je le répète : qu'il s'agisse des militaires, des policiers ou des autres fonctionnaires, nous allons faire le ménage.


C. B. - Durant la transition, on vous a décrit comme un chef silencieux, très - voire trop - tolérant à l'égard de ses partenaires ou de ses collaborateurs. Allez-vous vous révéler un homme différent à l'avenir ?


J. K. - Beaucoup de gens ne connaissent pas le vrai président Kabila. Ils se trompent lourdement s'ils pensent que, à présent que j'ai été élu par mes concitoyens, je me conduirai de la même manière que pendant la transition. Désormais, j'entends bien faire appliquer la plus grande discipline à tous les niveaux - ne serait-ce que parce que, sans discipline, il est illusoire d'espérer construire une nation. À ce propos, je me félicite de la position du PALU qui, là encore, partage cette vision de la situation et cette conception de la gestion de l'État. Ensemble, nous allons redresser le pays. Ce sera dur pour ceux qui ont pris de mauvaises habitudes, mais je sais que la population nous soutiendra car, en réalité, elle souhaite sortir de la gabegie qui a trop longtemps été l'ordinaire de la RDC.


C. B. - Vos opposants vous ont souvent reproché d'avoir passé votre jeunesse à l'extérieur du pays, en Tanzanie...


J. K. - Il est vrai que j'ai grandi en Tanzanie. Mais chacun sait bien que c'était dû à l'exil de mes parents, des militants politiques obligés de se réfugier à l'étranger pour fuir la dictature. Pourtant, je ne regrette pas d'avoir passé toutes ces années à l'étranger. L'exil m'a permis de mieux comprendre les enjeux de mon pays ; surtout, j'ai pu côtoyer de vrais patriotes, des hommes qui se souciaient du bien de la RDC, qui avaient le sens de la discipline et qui respectaient certaines valeurs essentielles. Leur contact m'a été très utile. Ils m'ont aidé à comprendre ce qu'il fallait faire et à ne pas me laisser entraîner dans les anti-valeurs (6).


C. B. - Quelles sont vos relations avec les pays voisins, en particulier le Rwanda et l'Ouganda ?


J. K. - En Ouganda, le président Museveni a été réélu en janvier 2006 pour cinq ans. Il a devant lui une nouvelle période de stabilité qui va lui permettre de tenter de régler les problèmes que pose l'Armée de résistance du Seigneur (7), dont les troupes sont réfugiées dans le nord de notre pays. J'espère qu'il y parviendra rapidement.
Avec le Rwanda, nos relations se sont nettement améliorées. Le contact est désormais établi avec le président Kagame, ce qui est bénéfique pour les deux pays. Aujourd'hui, le régime de Kigali ne représente plus une menace pour la sécurité de la RDC. De notre côté, nous nous sommes engagés à veiller à la sécurité des Tutsis congolais et à leur garantir une représentation politique.


C. B. - Quels sont vos projets pour les jeunes ?


J. K. - Mon père avait lancé un « service national de la jeunesse » dans le cadre duquel les jeunes étaient invités à séjourner durant quelque temps dans une grande ferme, située à Kaniéma Kasese, dans la région du Katanga. Ils y pratiquaient l'agriculture et subvenaient à leurs propres besoins. Cette expérience leur permettait de connaître un grand brassage social et humain. Les Congolais originaires des quatre coins du pays s'y découvraient dans leur diversité. L'idéal qui a présidé à ce projet consistait à inculquer aux jeunes un patriotisme sain. J'estime qu'il faudrait relancer ce service. Aujourd'hui, même dans les unités « brassées » de l'armée, où l'on retrouve des éléments venus de toutes les factions militaires, on peut distinguer ceux qui sont passés par ce service national de la jeunesse : leur mentalité est différente, plus ouverte sur les autres.


C. B. - Comment ferez-vous pour être le président de tous les Congolais ? Plus précisément, qu'entendez-vous faire pour vaincre le fossé Est-Ouest ?


J. K. - Je serai bien le président de tous les Congolais, sans distinction aucune. D'ailleurs, même dans les zones où mes résultats ont été les moins bons, ils n'ont jamais été inférieurs à 20 %, sauf dans l'Équateur. Il n'en demeure pas moins que nous veillerons à ce que le futur gouvernement soit représentatif de toutes les régions. Il ne s'agira pas de faire des gestes symboliques qui ne seraient que de simples exercices de relations publiques ; non, il faut conduire une vraie politique de développement, très concrète. Les cinq chantiers dont je vous ai parlé seront mis en oeuvre à l'échelle de tout le territoire national - soit 2 345 000  kilomètres carrés - et pas seulement dans les provinces où l'on a voté pour moi. Ceux qui ne m'ont pas apporté leur voix ont un point de vue que je respecte et j'espère bien que, durant les cinq ans à venir, je leur donnerai de bonnes raisons de changer d'avis.
Quant à la fracture Est-Ouest que vous évoquez, je vais vous dire mon sentiment : cette fracture n'existe tout simplement pas. C'est une idée fausse. La réalité, c'est que la population de l'Est avait comme première exigence la paix et la sécurité, la réunification du pays. Ici, à Kinshasa, on ne mesure pas ce que ce souhait représente pour les gens de l'Est. Allez donc poser la question aux gens de l'Ituri (8) ! Dans l'Ouest, qui est toujours resté sous le contrôle du gouvernement, les exigences concernaient plutôt le développement social et économique. Les gens souhaitaient des routes et des hôpitaux, mais nous n'avons pas pu répondre immédiatement à leurs attentes car notre premier objectif, c'était la réunification du pays. Aujourd'hui que cette phase-là est terminée, le futur gouvernement va s'atteler aux problèmes d'ordre social. Il faut que les citoyens puissent circuler librement d'est en ouest, du nord au sud. Les Congolais commencent à être mélangés, surtout à Kinshasa, où tout le pays se retrouve.


C. B. - Kinshasa, précisément, semble vous être hostile. Comment allez-vous gérer la capitale ?


J. K. - Je n'ai pas ce sentiment. Dans la ville, il y a huit millions d'habitants. Moins de trois millions d'entre eux se sont inscrits sur les listes électorales et à peine deux millions sont allés voter. Comment peut-on prétendre que tous les habitants de « Kin » me seraient hostiles ?
Il est cependant vrai que des campagnes haineuses ont été menées à mon encontre, et ces calomnies ont eu des effets négatifs sur mon score. Une bonne partie de la population a été intoxiquée par ces mensonges, principalement dans la capitale. J'en conclus seulement qu'il nous faudra travailler encore davantage. Toutes ces accusations injustes et scandaleuses proférées contre moi appartiennent aux méthodes de la deuxième République (9)  qui était celle du mensonge et de la manipulation. Cette époque-là est révolue.
Mes interlocuteurs de l'Union européenne ont sursauté quand j'ai prononcé ce mot, mais je le répète : il faut qu'il y ait une sorte de « révolution morale » dans ce pays, afin que les gens se transforment. Nous en avons parlé avec M. Gizenga et nous sommes sur la même longueur d'onde.


C. B. - À Kinshasa, durant toute la transition, la population ne vous a pas beaucoup vu, ce qui vous a sans doute desservi...


J. K. - J'ai gardé le contact avec la capitale et ses habitants, plus que vous ne le croyez. Mais il est vrai que, durant la mise en place des institutions de la transition, le président, bien malgré lui, a pu donner l'impression qu'il s'éloignait un peu de la population. La raison est simple : je suis toujours sous pression, je commence tôt, je finis tard... À l'avenir, n'ayez crainte : je vais m'organiser de manière à consacrer beaucoup plus de temps à mes compatriotes, pour les écouter mais surtout pour apprendre. J'aime mon pays et je vais le prouver par des actes concrets.


C. B. - Quel sera le statut de la future opposition ?


J. K. - Nous aurons évidemment une opposition et Jean-Pierre Bemba, qui a été mon adversaire au second tour de l'élection présidentielle, en fera partie, mais il ne sera pas seul. D'ici peu, l'Assemblée nationale va adopter une loi qui définira le statut de l'opposition en général. Le Congo est désormais véritablement une « République démocratique » et je vous assure que mes adversaires politiques pourront jouer leur rôle en toute liberté.
Il n'en demeure pas moins que nous n'allons plus accepter les débordements que nous avons connus bien avant la campagne électorale et pendant celle-ci. Nous allons avoir recours aux ressources de la loi pour mettre tout le monde au pas et nous n'hésiterons pas à traîner devant les tribunaux tous ceux qui utiliseront la violence et l'intimidation. Je vous assure que nous avons les moyens de sévir.
Pour ce qui concerne, plus précisément, les événements des 20 et 21 août 2006 (10), je trouve dommage que la Mission des Nations unies au Congo tarde tant à publier le rapport d'enquête qui établit exactement ce qui s'est passé. De tels événements ne doivent plus se reproduire car, chaque fois, il y a mort d'homme. Les coupables, en tout cas, seront poursuivis par la justice. Et, à l'avenir, si d'aucuns, se constituant en milices privées, essaient de réitérer ce genre d'agressions, ils seront désarmés et jugés.


C. B. - Y a-t-il vraiment, comme on l'entend parfois, des projets visant à déstabiliser le pays ?


J. K. - Je le confirme. De tels projets sont effectivement fomentés. Certains de mes adversaires souhaitent ébranler le pays, en commençant par la capitale. Mais je peux vous assurer que nous faisons preuve d'une vigilance maximale et que nous déjouerons tous ces plans. Je ne donnerai à personne la possibilité de jouer avec la sécurité de la population.
Ce que je sais aussi, c'est que, dans ce pays pas plus qu'ailleurs, on ne peut rien faire si la population ne vous appuie pas. Et en cette période où tout le monde aspire à la démocratie, je ne vois pas qui pourrait encourager de nouvelles aventures militaires.
Nous avons accepté de jouer le jeu démocratique - un jeu où il y a évidemment des gagnants et des perdants : pourquoi faudrait-il négocier avec ces derniers (11) ?
Pour moi, ce qui compte, c'est d'appliquer la loi, de respecter les règles. À cet égard, notre Constitution est claire : elle établit qu'il appartient à la majorité parlementaire de former le gouvernement. Tout est dit. Le premier ministre présentera son programme devant l'Assemblée nationale  puis il se mettra au travail. Bien entendu, des personnalités issues de l'opposition peuvent être intégrées dans le gouvernement, mais elles ne seront choisies que grâce à leurs compétences, au vu des postes à pourvoir, et non pour satisfaire telle ou telle formation politique. Le temps du « partage équitable et équilibré du pouvoir », qui définissait la transition, appartient à une époque révolue. Plus jamais ça...
Enfin, je veux prévenir tous ceux qui entreront dans ce gouvernement avec l'idée de gagner beaucoup d'argent : ces gens-là risquent fort de finir en prison. La justice n'hésitera pas un instant à se saisir de leur cas. Pour redresser le Congo, il faudra être sévère. Et je vous l'annonce : les Congolais vont être étonnés.


C. B. - La Constitution prévoit la parité. De nombreuses femmes se sont engagées dans la dernière campagne électorale. Encouragez-vous les Congolaises à se lancer dans la politique ?


J. K. - Certainement, car c'est une bonne chose. Mais attention : durant toutes ces années difficiles, ce sont les femmes qui ont « tenu » le pays, fait tourner l'économie, soutenu les familles car les maris étaient sans travail. Elles ont, aussi, animé la vie associative. Il ne faudrait pas que, dans le futur, ces créneaux soient dégarnis parce que les femmes se lanceraient en politique.


C. B. - Entre les deux tours de la présidentielle, on a vu votre épouse mener campagne pour vous. Jouera-t-elle un rôle politique au cours des années à venir ?


J. K. - Sans doute, car il apparaît qu'elle aime les activités sociales. Elle se sent proche de la population. Elle aura donc naturellement un rôle à jouer, d'une manière ou d'une autre.


C. B. - Depuis le début de cet entretien, vous parlez avec une grande combativité. On vous connaissait pourtant comme un homme plutôt rassembleur, enclin au compromis...


J. K. - Comme je vous l'ai dit, c'est la transition qui m'imposait un tel comportement. Mais, à présent que s'ouvre le chantier de la reconstruction, ce n'est plus d'une Mercedes que le pays a besoin, c'est d'une Land Rover...


C. B. - Au cours de ces dernières années, le Congo a été pratiquement placé sous tutelle internationale et on vous a reproché d'être soutenu, voire instrumentalisé, par les Occidentaux. Avez-vous parfois dû vous maîtriser pour ne pas réagir à ces accusations ?


J. K. - Oui, et je vous avoue que cela n'a pas toujours été facile ! Sur le fond, sachez que le Comité d'accompagnement de la transition (CIAT) (12) a mis fin à ses activités. Nous allons dorénavant insister sur la coopération bilatérale entre le Congo et les autres États. Il n'est plus question désormais d'avoir une structure qui nous chapeauterait tous. Je suis déterminé à reprendre les choses en main, à contrôler la situation à 100 %. La RDC est un État pleinement souverain, qu'on se le tienne pour dit.


C. B. - Quelle est votre appréciation de l'action de la Force militaire européenne (EUFOR) qui s'est déployée en RDC le temps des élections en renfort de la Mission des Nations unies au Congo ?


J. K. - J'avoue qu'au début je n'avais pas très bien compris quel pouvait être son rôle. Qu'allaient faire ces troupes européennes dans mon pays ? Il me semblait que, s'il s'agissait de contenir des manifestations, la police pouvait très bien s'en charger. Mais, finalement, j'ai bien vu qu'il s'agissait de renforcer la Mission des Nations unies au Congo, très concentrée dans l'est du pays et mobilisée par la logistique des élections.


C. B. - Comment voyez-vous l'avenir du Congo ?


J. K. - Pour moi, le Congo, c'est la Chine de demain : d'ici à la fin de mon mandat, en 2011, je tâcherai de m'inspirer des « dragons » asiatiques. Le Congo dispose du potentiel en ressources naturelles, mais aussi humaines, nécessaire pour suivre ce modèle. Sachez-le : le Congo va surprendre, car il se redressera beaucoup plus vite que prévu.


C. B. - Quel message adressez-vous à la diaspora congolaise (13) ?


J. K. - Que mes compatriotes rentrent au pays ! Voici ce que je leur dis : venez participer à la reconstruction, il y a de la place pour tout le monde! Les médecins, les professeurs d'université, les enseignants... Que tous ceux qui se trouvent à l'extérieur rentrent. La liberté d'expression et la sécurité de chacun seront garanties.
Je suis certain que, dans les prochaines années, le Congo ne sera plus générateur de réfugiés. Au contraire : dans le Nord, nous risquons même d'accueillir des populations venues du Tchad ou de Centrafrique...


C. B. - Au lendemain des élections, quels sont vos projets personnels ?


J. K. - Je vais avoir encore plus de travail qu'avant, car tout est à refaire. Je compte aller m'installer dans chaque province pendant un mois au moins, avec tout le gouvernement. Eh oui, la RDC aura, pendant un certain temps, un gouvernement itinérant qui se déplacera sur toute l'étendue du territoire ! Pour une raison toute simple : il ne faut pas que le gouvernement soit uniquement celui de la capitale. Kinshasa est, certes, le siège des institutions ; mais j'ai parfois le sentiment que la ville est trop excentrée, qu'on y perd le contact avec l'intérieur du pays. Partout, il faudra veiller à rapprocher le pouvoir du peuple, envoyer un message clair à toute la population. Ce message, c'est celui-ci : ce gouvernement, c'est le vôtre !
Je me rends souvent à Bukavu. C'est une ville qui a beaucoup souffert à cause de la guerre et de la négligence humaine. On y constate les effets de la déforestation et les inondations y sont fréquentes. J'ai lancé de grands travaux dans le centre-ville, place de l'Indépendance. Une fois les canalisations réparées, nous allons y ériger un monument en hommage à tous les morts de la guerre. Ce mémorial remplacera la statue qui y trône pour l'instant, et qui date du temps de Mobutu.
Enfin, j'aime particulièrement la ville de Kisangani : c'est là que le swahili et le lingala se mélangent sans conflits, là que le fleuve devient navigable. En outre, cette ville est le berceau des nationalistes congolais. Lorsque je serai à la retraite, c'est là que je me retirerai. En attendant, au travail !

Notes :
(1) De manière récurrente et, souvent, calomnieuse, la nationalité congolaise du président fut mise en question durant toute la transition. Ce sujet devint l'un des thèmes préférés de ses adversaires lors de la campagne électorale ; on lui prêta des origines tanzaniennes ou rwandaises et on mit en cause le fait que Laurent-Désiré Kabila ait été son père biologique.
(2) En octobre 1996, l'armée rwandaise et son alliée d'alors, l'armée ougandaise, estiment que les camps de réfugiés qui, au Kivu, abritent deux millions de Hutus en exil représentent une menace pour le nouveau régime de Kigali. Une opération militaire est alors déclenchée, visant à démanteler ces camps. Des opposants congolais vivant dans la région rallient le mouvement. Afin de donner un « visage congolais » à cette attaque du Kivu, Laurent-Désiré Kabila, opposant radical au président Mobutu depuis les années 1960, devient le porte-parole puis le président du mouvement, qui se donne pour nom Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL). Ces forces, qualifiées de « rebelles » par le gouvernement, se lancent dans la traque des réfugiés, parmi lesquels de nombreux auteurs du génocide rwandais. L'armée de Mobutu n'oppose qu'une faible résistance. Sept mois plus tard, avec l'appui de l'Angola et du Zimbabwe, les forces de l'AFDL s'emparent de Kinshasa et, remplaçant Mobutu en fuite, Laurent-Désiré Kabila devient président. Son fils Joseph a mené toute la campagne militaire aux côtés de l'armée rwandaise. Il était, en particulier, chargé de tenir son père informé de la situation au front.
(3) À la suite de deux vagues de pillages, en 1991 et 1993, tout le secteur formel s'est effondré. Les investisseurs étrangers ont quitté le pays lors des dernières années du régime Mobutu, fuyant à la fois le désordre et la corruption généralisée. Depuis trois ans cependant, en raison de la hausse des cours des matières premières (cuivre, étain, cobalt), les sociétés minières (canadiennes, australiennes, britanniques mais aussi chinoises) se pressent au Katanga. Il faut signaler que de nombreux rapports émanant d'ONG et du Parlement congolais lui-même ont dénoncé la conclusion de contrats léonins où l'État congolais s'est trouvé lésé. Des membres de l'entourage présidentiel ont été cités dans la conclusion de ces contrats.
(4) Le Parti lumumbiste unifié (PALU) est une formation qui se réclame de l'héritage spirituel du premier ministre Patrice Lumumba et de son gouvernement, mis sur pied à l'indépendance, en 1960. Le fondateur de ce parti, Antoine Gizenga, aujourd'hui âgé de 82 ans et surnommé le Patriarche, fut vice-premier ministre dans le gouvernement de Lumumba. Après l'assassinat de ce dernier en janvier 1961, il anima une rébellion au départ de Kisangani (Stanleyville à l'époque) puis, suite à l'installation du régime Mobutu, choisit l'exil. Il vécut à Moscou, en Angola et en Belgique avant de rentrer au pays dans les années 1990 et d'y prendre la tête d'un parti très organisé, très rigoureux, dont les partisans sont essentiellement recrutés dans la province du Bandundu et à Kinshasa. Lors de l'élection présidentielle, M. Gizenga, à la tête du PALU, a recueilli 14 % des suffrages. Après le premier tour, un accord électoral fut conclu entre le PALU et l'Alliance pour une majorité présidentielle (AMD) - une coalition de partis qui avaient soutenu M. Kabila. Cet accord attribuait au PALU - sinon à M. Gizenga en personne - le poste de futur premier ministre. Quant à Joseph Kabila lui-même, son parti est le PPRD (Parti populaire pour la reconstruction et le développement), mais il a tenu à se présenter comme candidat indépendant.
(5) En cas de réaction trop directe de Joseph Kabila, les chefs rebelles présents à Kinshasa auraient pu regagner leurs fiefs respectifs, et la guerre aurait risqué de reprendre.
(6) Au Congo, les « anti-valeurs », terme forgé du temps de Mobutu, désignent l'estompement des normes morales, le mensonge, la vénalité.
(7) L'Armée de résistance du Seigneur est un mouvement rebelle ougandais, formé en 1988. Elle se donne pour objectif de renverser le président Museveni afin d'instaurer un régime fondé sur les dix