Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
RUSSIE: LA VAGUE NATIONALISTE
Article de Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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Agressions en série perpétrées contre des immigrés tadjiks, des ressortissants caucasiens ou des étudiants africains ; pogroms anti-tchétchènes ; rafles de Géorgiens (1) : on assiste ces derniers temps à un véritable emballement de la vague nationaliste qui montait sourdement du tréfonds de la Russie depuis plusieurs années (2). Cette multiplication d'« incidents » d'une grande brutalité intervient alors que la thématique de la « russité » et de la défense des intérêts de la « grande nation russe », à l'intérieur comme à l'extérieur, est devenue le pivot central de l'idéologie poutinienne.Est-ce l'instrumentalisation par le pouvoir d'un orgueil national russe blessé qui nourrit ce nouveau racisme, comme le pensent nombre d'organisations de défense des droits de l'homme ? Ou est-ce, au contraire, la radicalisation nationaliste de la société qui fait peu à peu de tous les politiques russes des « national-patriotes » ? Les deux phénomènes semblent en réalité s'alimenter mutuellement : dominée par la caste des services secrets (FSB), l'élite russe a la mentalité impériale et paranoïaque de ses « ancêtres du KGB » chevillée au corps. Sa méfiance vis-à-vis de l'Occident est viscérale. Quant à sa vision du monde, en noir et blanc, elle admet pour prisme essentiel celui des « ennemis » et des « amis » du pouvoir poutinien.
Cette toile de fond contribue à nourrir le nationalisme épidermique d'une population paupérisée et spoliée par dix-sept dures années de transition post-communiste. Mais certains se demandent si, à force de chevaucher le nationalisme, Vladimir Poutine ne finira pas par en devenir prisonnier. A priori, les prochains mois devraient être l'occasion d'une surenchère en la matière. À l'approche des élections législatives qui précéderont l'année de la présidentielle, une grande bataille est engagée entre les clans du Kremlin, même si les différents prétendants ont été formés dans le même moule idéologique et politique. En 1999, le déclenchement de la guerre de Tchétchénie et la lutte contre l'« ennemi tchétchène » avaient servi de vade-mecum électoral au futur chef du Kremlin, Vladimir Poutine. Il n'est pas exclu que, cette fois encore, le pouvoir se cherche un « ennemi imaginaire » pour remporter la mise. Tenter de nager à contre-courant de la vague nationaliste apparaît, en tout cas, quasiment impossible. Ceux qui essaient de s'opposer à la logique guerrière des militaires en Tchétchénie ou de dénoncer la xénophobie qui gagne partout du terrain sont devenus pratiquement inaudibles. Le phénomène nationaliste est désormais une tendance de fond.
Les ressorts du nouveau nationalisme russe
Lorsqu'on les interroge sur la probabilité de l'avènement d'un régime nationaliste dur dans leur pays, les Russes répondent généralement par la négative. Pour eux, la nation russe n'aurait jamais été menacée par l'émergence d'un nationalisme agressif en raison, paradoxalement, de son identité impériale. Occupée à agglomérer autour d'elle des dizaines de nations, elle n'aurait jamais eu de penchant réel pour la haine nationale. D'ailleurs, tout le monde sait bien que c'est en éprouvant une immense fascination pour le Caucase et ses cultures que les officiers de l'armée tsariste s'en allaient brûler les villages avars ou daghestanais ! Bref, la volonté de conquérir et d'intégrer de nouvelles terres, donc de nouveaux peuples, n'aurait pas été conciliable avec le fantasme de « la Russie aux Russes » et la discrimination raciale.
Il est évident qu'une question historique aussi controversée ne saurait être résolue dans le cadre de cet article. Certaines réalités russes - comme le mouvement raciste des « Cent noirs » à la fin du xixe siècle (3), les pogroms organisés contre les populations juives ou l'intolérance caractérisée de certaines branches du puissant mouvement des Slavophiles - dessinent, semble-t-il, un tableau plus complexe que ces quelques généralités lapidaires et romantiques.
Mais ce qui est vrai, c'est que ce nationalisme a toujours été fondé sur le messianisme impérial de la nation russe et le rôle de grande soeur civilisatrice qu'elle s'était octroyé ; pas sur le rejet des autres peuples. Un grand brassage existait dans l'empire russe, de même qu'en URSS. Et si, sous les Soviétiques, la haine couvait entre bien des nations, elle était soigneusement dissimulée sous les slogans idéologiques de l'amitié des peuples. Quant à la déportation des « petits peuples de l'URSS », elle ne fut pas justifiée par Staline au nom de considérations racistes à la manière des nazis, mais par des raisons géopolitiques ou idéologiques.
Ce contexte particulier explique sans doute la stupeur qui saisit aujourd'hui de nombreux intellectuels russes. « Le nationalisme agressif qui se développe de nos jours est une tendance nouvelle, extrêmement dangereuse », affirmait il y a peu Sergueï Mitrokhine, le vice-président du parti libéral Iabloko, lors d'une émission de la radio Écho de Moscou.
Le syndrome de la perte de l'empire
La perte des repères identitaires, qui a suivi l'effondrement brutal du monde soviétique après soixante-dix ans de vie en vase clos, est sans doute en partie responsable de cette dérive xénophobe. Grands perdants idéologiques de la guerre froide (même si la chute du Mur leur ouvre enfin les portes de la liberté et du monde extérieur), profondément dépités d'avoir dû renoncer à leur primauté au sein de l'URSS, les Russes, qui se percevaient comme « État » et « empire », se découvrent « nation » - une nation décriée et rejetée par leurs voisins et ex-petits frères. Tous les anciens alliés du Pacte de Varsovie se précipitent dans les bras de l'Otan et de l'Union européenne. Le virus occidentaliste gagne même l'Ukraine et la Géorgie, deux pays que la Russie considère comme parties intrinsèques de son identité.
Cette nouvelle situation engendre, chez les Russes, un mélange explosif de complexes d'infériorité et de supérioritéqui n'est pas étranger à la vague de xénophobie actuelle.L'« ingratitude » des ex-républiques (qui flirtent toutes avec Washington) les fait enrager.
Un rapport amnésique à l'Histoire, qui se caractérise par l'absence de véritable examen collectif des fautes du passé soviétique, empêche par ailleurs toute remise à plat du rôle de la Russie et de ses responsabilités (qui, bien évidemment, n'excluent pas les responsabilités des autres nations de l'URSS). Incapable de se forger une nouvelle identité nationale, il lui reste le recours, classique en terre bolchevique, au bouc émissaire. La guerre de Tchétchénie, qui débute en 1994, va lui fournir un terrain idéal.
La guerre de Tchétchénie, terreau privilégié où se cristallisent les haines
Au-delà de la frustration générale née de la perte de l'empire, c'est à l'occasion de ce conflit que se cristallise le virus nationaliste. Loin de s'en tenir à l'opération anti-terroriste annoncée au départ, la guerre de Tchétchénie se transforme en combat contre tout un peuple. À partir de 1999, une nouvelle idéologie de l'ennemi - ce « terroriste », ce « wahhabite », ce « cul noir de Caucasien » - parfaitement formalisée sert de porte-drapeau aux troupes engagées sur le théâtre des opérations. Les films de propagande d'Alexandre Nevzorov, qui présentent dans une sorte d'allégorie guerrière les soldats russes comme des « Christs » se battant contre les « Satans tchétchènes », illustrent bien cette vision d'un monde partagé entre « eux et nous ». Comme un écho de l'ancienne idéologie de la guerre froide. Mais dans une version fascisante, plutôt que bolchevique.
Inspirée par l'État, cette vision a peu à peu imprégné le paysage politique et médiatique russe, devenant un élément essentiel de l'état d'esprit de la nouvelle Russie, surtout sous Poutine. La journaliste Anna Politkovskaïa, morte assassinée en octobre dernier, qui avait vécu au quotidien l'incroyable déchaînement de haine des troupes russes à l'encontre du peuple tchétchène, prédisait inlassablement que cette vague xénophobe contaminerait l'ensemble de la Russie « comme un cancer». Elle ne s'était pas trompée (4).
Les organisations de défense des droits de l'homme, qui suivent de près ces questions de racisme, disent observer de plus en plus fréquemment des débordements de violence à l'encontre des Caucasiens dans les commissariats de police et les structures de maintien de l'ordre. « Les forces de sécurité se comportent en Russie comme elles se comportaient à la guerre. Elles peuvent faire irruption masquées dans un appartement sous prétexte qu'y vivent des Tchétchènes, les embarquer sans motif, exactement de la même manière qu'elles le font pendant les ratissages en Tchétchénie », raconte la responsable d'une de ces organisations tchétchènes, basée à Moscou. Les défenseurs de cette « réaction russe » affirment, à l'inverse, que la criminalisation de la diaspora caucasienne est largement responsable des échauffourées qui se produisent à intervalles réguliers. Y a-t-il dans ces plaintes répétées un élément de vérité ? Difficile à dire. La « militarisation des rapports sociaux » revient en tout cas comme un leitmotiv dans les chroniques des faits divers. La violence est reine. Et les recours quasi inexistants.
Comment ce nouveau nationalisme se manifeste
Vague de crimes racistes
Est-ce parce qu'ils restent largement impunis que les crimes racistes se multiplient en Russie ? Chaque mois apporte son lot d'atrocités commises par de jeunes néonazis ou skinheads contre des étrangers. Les populations visées par ce nationalisme viscéral ont pour point commun d'avoir la peau foncée et un physique repérable. Tadjiks et Ouzbeks originaires d'Asie centrale, étudiants africains ou arabes, Caucasiens : tous sont vulnérables. Le meurtre d'une petite fille tadjike de 9 ans, lardée de coups de couteau par des skins en avril 2004, avait provoqué une vaste indignation dans le pays, poussant le gouvernement à hausser le ton. Mais ses meurtriers n'ont pas été jugés sous la qualification de crime raciste, et cette affaire n'a pas empêché les assassinats de reprendre de plus belle. Les personnalités haut placées ne sont pas épargnées : le 3 avril 2006, le ministre de la Culture de la république caucasienne de Kabardino-Balkarie, Zaour Toutov, en visite à Moscou, était agressé au poignard par des skinheads aux cris de « la Russie aux Russes ». Nombre de diplomates africains racontent, en privé, les incroyables discriminations dont ils font l'objet dans la rue ou au marché, même quand ils se déplacent dans leur voiture munie d'une plaque diplomatique...
Voronej, autre ville étudiante importante, a également été le théâtre de plusieurs meurtres de non-Russes au cours des derniers mois. Les étudiants africains, terrés sur les campus, racontent l'angoisse qui les saisit dès qu'ils mettent le pied dans la rue. « Le seul fait de voir un noir semble les rendre fous », confiait l'un d'eux, incapable « d'expliquer ce racisme grandissant dans un pays qui fut le grand vainqueur du fascisme » (5). En 2005, les meurtres racistes ont enregistré une baisse (28 contre 46 en 2004), mais le nombre de blessés recensés a augmenté (366 contre 208), selon l'association Sova, une sorte d'observatoire du racisme et de l'extrémisme.
Même les Arméniens, jusqu'ici préservés, sont désormais pris pour cibles : les bandes de jeunes fascistes ne savent visiblement pas à qui ils ont affaire quand ils lancent leurs expéditions punitives pour « casser du cul noir ». Ainsi un jeune adolescent arménien a-t-il été assassiné en novembre à Ivanteevka, dans la région de Moscou, par un groupe de néonazis qui l'ont attaqué à coups de couteau et étranglé avec une écharpe décorée d'une tête de mort. Des poursuites judiciaires ont été engagées pour « atteinte grave à la santé, ayant entraîné une mortaccidentelle » - un cas typique, selon les avocats indignés,qui parlent, eux, de crime raciste. Révélant une indulgence que les familles des victimes interprètent comme une forme de soutien aux agresseurs, les forces de l'ordre et le parquet semblent répugner à utiliser cette qualification d'agression raciste, préférant généralement s'en tenir au chef d'accusation d'« hooliganisme » qui permet aux accusés de s'en tirer à bon compte.
Une telle passivité des représentants de l'ordre permet de comprendre pourquoi les organisations de skinheads continuent de prospérer en toute quiétude, malgré la législation relativement sévère qui a été votée pour lutter contre le racisme et l'extrémisme. Selon certaines sources, le mouvement skinhead compterait en Russie près de 50 000 membres. Mais un journaliste de la région de Moscou, qui couvre souvent ce type d'affaires, estime que ce chiffre cache une réalité bien plus inquiétante : une grande partie de la jeunesse, explique-t-il, s'identifie aux modes de représentation et aux attitudes des skins. C'est aussi ce que pense Willy, un étudiant congolais rencontré à la cité universitaire de Voronej. « Avant, dit Willy, on repérait les skinheads. Mais, aujourd'hui, le racisme gagne partout. Même les étudiants russes qui nous parlent normalement en cours se transforment parfois en agresseurs. »
Bouffées de haine à Kondopoga
Début septembre dernier, un incident entre le patron tchétchène d'un restaurant et des clients éméchés dégénère en rixe et fait deux morts russes, dans la petite ville de Kondopoga, en Carélie. L'affaire provoque un véritable électrochoc dans la population. Des dizaines d'habitants, dont beaucoup de jeunes au crâne rasé, brûlent le restaurant, détruisent un marché de rue et entreprennent, plusieurs jours durant, de mettre à sac des magasins tenus par des Tchétchènes. Plusieurs dizaines de familles originaires du Caucase n'ayant absolument rien à voir avec les faits sont forcées de fuir la ville dans la précipitation. Détail intéressant, cette violence - très médiatisée - est encadrée par des meneurs qui en profitent pour demander l'expulsion de tous les immigrants de Russie. Plusieurs partis nationalistes soutiennent les émeutes, auxquelles, selon certains rapports ou témoignages de journalistes, ils auraient même participé. Le rôle d'Alexandre Belov, un leader extrémiste qui dirige le Mouvement contre l'immigration illégale, reste peu clair. Dès le 5 septembre, en tout cas, lors d'une conférence de presse, il se pose en quasi-porte-parole des vandales. « Leurs demandes sont simples : étrangers, vous avez 24 heures pour dégager. Pourquoi ? Parce que vous êtes venus ici sans y avoir été invités et que nous en avons marre de vous. » Belov explique qu'il a l'intention de créer une filiale de son organisation à Kondopoga, afin d'« aider les résidents locaux », comme il est en train de le faire à travers le pays. Nikolaï Kourianovitch, un parlementaire du parti nationaliste de Vladimir Jirinovski, est également présent lors de la conférence de presse. « Il faut soumettre le Caucase et durcir les lois d'immigration », lance-t-il. « Un nettoyage total. Tous les éléments criminels doivent être punis - voire détruits - comme le président l'a dit. Nous attendons qu'il tienne ses promesses de les buter jusque dans les chiottes. » Kourianovitch, qui ne recule devant rien, propose aussi de construire une « muraille de Chine » pour séparer le Caucase Nord du reste de la Russie...
Alors qu'en Tchétchénie le premier ministre Ramzan Kadyrov, un proche de Poutine, fustige l'incapacité du gouvernement local à stopper les émeutes et se dit prêt à remettre de l'ordre si nécessaire, l'élément le plus frappant dans toute cette affaire est le silence du Kremlin, qui mettra plusieurs jours à créer une commission d'enquête et à dénoncer la passivité des autorités régionales. Pourquoi ? Certains journalistes sont persuadés que les incidents de Kondopoga ont été manipulés ou, du moins, tolérés par le pouvoir, qui a saisi là l'occasion de se poser en arbitre face à un mouvement irrépressible. Ils soulignent que rien n'a été fait pour éviter que ces pogroms ne s'étendent à d'autres villes de Russie, alors que les débordements étaient prévisibles. Les nationalistes grand-russes voient, au contraire, dans ce fait divers un exemple criant de la pression insupportable que les Caucasiens exerceraient sur les commerces et les marchés russes. Vladimir Poutine, quand il finit par se saisir de l'affaire, appelle à définir les droits des « populations de souche » en Russie, estimant qu'ils doivent bénéficier d'un statut préférentiel. Ses propos très durs sur les « marchés ethniquement pollués », qu'il convient de remettre en ordre, inquiètent l'intelligentsia libérale de Moscou mais sont en phase avec ce que pense une grande partie de la population.
La « Marche russe »
Depuis deux ans - signe des temps - la Russie a sa « Marche russe ». Alors que les meetings des partis démocrates et libéraux ne parviennent pas à rassembler plus de quelques centaines de personnes, la première « Marche russe », organisée le 4 novembre 2005 à Moscou, a vu défiler près de 5 000 fascistes au crâne rasé faisant le salut hitlérien. Le caractère ostentatoire de l'événement, en plein coeur de la capitale, a jeté dans l'embarras les maîtres du Kremlin qui, tout en durcissant leur ligne politique, se présentent comme des centristes. Alors que la fête du 4 novembre, créée en remplacement de la célébration de la révolution d'Octobre du 7 novembre, était censée glorifier l'« unité nationale », voilà que les fascistes investissaient Moscou ! C'était trop ! Cette année, les autorités, après moult hésitations, ont décidé d'interdire le défilé, qui s'est finalement tenu de manière plus confidentielle... dans le métro.
Ce geste a été jugé bien tardif par l'opinion démocratique, persuadée que le pouvoir a largement encouragé la Marche russe pour l'instrumentaliser à sa guise et se donner, par contraste avec les hordes de jeunes néonazis vêtus de noir, une image de modéré. Le seul fait que cette Marche soit possible, expliquent les organisations de droits de l'homme, en dit long sur la dérive qui s'installe en terre russe. Jusqu'ici, ce type de manifestation était réservé aux territoires cosaques du sud du pays, loin du regard des journalistes occidentaux. Sous Eltsine, par exemple, la région de Krasnodar, tenue par le gouverneur extrémiste Aleksandre Kondratenko, était devenue célèbre pour ses meetings annuels de néonazis. Les journalistes russes, qui couvraient l'événement pour mieux le dénoncer, tournaient Kondratenko en dérision et montraient comme une curiosité la librairie de la ville pleine de littérature raciste. Aujourd'hui, cette librairie a toujours pignon sur rue, et l'on peut s'y procurer aisément les Protocoles des Sages de Sion et autres textes en principe interdits. Mais l'influence de ces idées extrémistes se répand bien au-delà des terres cosaques, notamment par le biais d'Internet, riche en sites racistes et antisémites. On y trouve de longues listes d'« ennemis à abattre » (en général juifs), souvent assorties de leurs coordonnées. La journaliste Anna Politkovskaïa était l'une des cibles préférées de ces sites. Pourquoi, alors, sont-ils tolérés, s'interrogent les démocrates ?
Ces derniers observent d'ailleurs avec scepticisme les actions de l'organisation de jeunesse poutinienne « Nachi » (Les Nôtres), censée faire office de front anti-fasciste. La violence verbale que se permettent Les Nôtres contre l'Occident ou la démocratie les rapproche des militants de la Marche russe, note Roman, 21 ans, étudiant en histoire de Voronej. « Il suffit d'allumer la télévision pour constater que le pouvoir poutinien encourage le nationalisme, ajoute-t-il. Il a besoin d'un ennemi imaginaire pour se poser en recours. Au nom de la lutte contre cet ennemi inventé, il bâillonne les vrais opposants au régime. »
L'instrumentalisation du nationalisme par le pouvoir
L'idéologie national-étatique de Poutine encourage la xénophobie
Répétons-le une fois encore : au-delà du terreau dangereux que constitue la masse de frustrations charriée par la société russe, il apparaît évident que cette vague nationaliste est tolérée, instrumentalisée, voire initiée par le pouvoir. C'est la thèse de Gary Kasparov, champion du monde d'échecs, qui a basculé en politique pour tenter de s'opposer à l'autoritarisme poutinien. « Pour moi, confiait-il en décembre dernier à Politique Internationale, la prétendue menace nationaliste qui pèserait sur la Russie est une invention des services spéciaux. C'est l'un des éléments d'un vaste plan visant à maintenir Poutine au sommet de l'État. D'après la Constitution, il n'a pas le droit de briguer un troisième mandat. Il va donc falloir violer la loi. Et pour faire avaler à l'Occident cette grossière manipulation, on a créé un nouveau monstre : le monstre nationaliste. De la même manière qu'en 1996, pour assurer la victoire de Boris Eltsine, on avait agité l'épouvantail d'un retour des Rouges, on a besoin aujourd'hui d'un repoussoir, encore plus menaçant. » Le journaliste Nikolaï Svanidzé partage ce point de vue : « Tout cela se fait avec l'accord criminel, sinon avec la passivité incompréhensible des autorités », a-t-il déclaré lors d'une émission télévisée animée par le journaliste politique Vladimir Soloviev.
Il est vrai que tout, du discours présidentiel sur le Caucase, truffé de références aux terroristes tchétchènes qui sont « pires que des animaux », à la politique médiatique télévisuelle, complètement centralisée et contrôlée par le Kremlin, va dans le sens du développement de ce nouveau nationalisme. Le petit écran, qui joue un rôle capital d'«endoctrinement des masses », semble s'être fait une spécialité de marteler, via ses relais, un discours nationaliste très anti-occidental. Ce discours entretient les sentiments paranoïaques de la population et la théorie du « complot judéo-américain » qui viserait à détruire la Russie. Les éditorialistes vedettes poussent leur profession de foi «grand-russe » jusqu'à la caricature. C'est, en particulier, le cas de Mikhaïl Leontiev, dont les analyses géopolitiques sur les grands projets américains dans l'arrière-cour ukrainienne ou géorgienne de la Russie, d'une agressivité stupéfiante, n'émeuvent personne. En écoutant ce journaliste, qui fut en son temps l'un des piliers de la nouvelle presse russe démocratique, on mesure à quel point la Russie de Poutine a dévié du mouvement de rapprochement avec l'Occident engagé sous Boris Eltsine. Les analyses de Leontiev sont calquées sur le registre du trublion nationaliste Vladimir Jirinovski, avec une touche d'intellectualisme en prime. L'idéologie grand-russe de la revanche, ouvertement anti-occidentale est devenue la norme de l'époque poutinienne. Il y a désormais dans l'air russe une fureur qui fait froid dans le dos. « Je suis persuadé que si la télévision redevenait libre et que les gens avaient à nouveau accès à de vraies informations sur ce qui se passe dans leur pays, et notamment en Tchétchénie, l'état d'esprit pourrait changer de manière radicale », tempérait en octobre le rédacteur en chef de la radio Écho de Moscou, qui considère, lui aussi, que la manipulation du nationalisme vient essentiellement du Kremlin.
La manipulation des partis nationalistes
Cela a commencé sous Eltsine. À l'époque, le héraut du nationalisme russe s'appelait Vladimir Jirinovski. Celui-ci avait remporté une deuxième place spectaculaire aux élections à la Douma de décembre 1993. On crut un moment qu'il allait constituer une menace pour le régime. Mais ce personnage au passé mystérieux, dont le Parti libéral-démocrate aurait été créé par les stratèges du KGB, s'avéra incroyablement malléable à l'usage du temps. Son discours était extrémiste, toujours violemment anti-occidental. Mais quand venait le moment du vote, il se ralliait généralement à Boris Eltsine et à ses troupes. C'était le nationaliste de service, que l'on gardait en réserve pour faire pression sur l'Occident et offrir au régime un visage centriste. Il permit de limiter le raz de marée des communistes, principaux rivaux de l'équipe présidentielle. Le même scénario se reproduisit à plusieurs reprises avec diverses forces politiques qui émergeaient à la faveur des tumultes de l'ère eltsinienne.
Sous Poutine, le Kremlin a repris la même tactique, en couvant en son sein le national-patriote Dimitri Rogozine (6) : son parti Rodina (Patrie) fut créé de toutes pièces pour affaiblir le parti communiste lors des élections législatives de 2003. Le résultat, là encore, a dépassé toutes les espérances. Rodina a fait une entrée fracassante au Parlement avec plus 10 % des voix, juste derrière le parti de Vladimir Jirinovski, toujours en piste en tant que force d'appoint. Mais contrairement à l'époque eltsinienne, qui se caractérisait par un vrai pluralisme, l'affaiblissement du PC a été cette fois si drastique que le parti de Poutine est devenu la seule vraie force politique du nouveau Parlement.
Fort de son excellent résultat, Rogozine s'est mis à manifester des appétits qui ont fini par déplaire aux « cuisiniers politiques » du Kremlin. Jugé trop indépendant et trop menaçant pour les intérêts du parti présidentiel Russie unie, en raison de son charisme et de sa « grande gueule », Rogozine a été puni en décembre 2005 : Rodina a été interdit de participation aux élections à la Douma par décision d'un tribunal de Moscou, après un dérapage verbal, il est vrai peu reluisant, de son patron. Au plus fort des émeutes dans les banlieues françaises - un phénomène que, sur ordre du Kremlin, les télévisions russes avaient couvert heure par heure pour montrer à quoi menait trop de laxisme à l'égard des étrangers et des musulmans -, Rogozine s'était cru encouragé à faire diffuser un clip électoral raciste, où il appelait à nettoyer les marchés (tenus par les Caucasiens) de « leurs ordures » (7). Cette décision a joué en faveur du parti Russie unie qui commençait à fléchir dans les sondages. Après avoir été habilement monté en épingle, le nationalisme agressif de Rogozine venait d'être évacué avec la même dextérité. Mais les attentes qu'il avait fait surgir ont-elles, pour autant, disparu ?
Sus aux Géorgiens
De la même manière, les autorités russes se sont-elles servi de la crise qui les a opposées en octobre 2006 au jeune président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili, pour orchestrer une véritable chasse aux Géorgiens à travers la Russie (8) ? Des centaines de familles, dotées de la citoyenneté russe et installées depuis toujours en terre russe, se sont vues sommées de quitter le territoire dans les plus brefs délais. Dans la foulée, Vladimir Poutine a prononcé un discours dans lequel il a dénoncé les « groupes ethniques criminels » qui régissent le commerce de détail dans les grandes villes de Russie et promis de lutter contre l'immigration illégale (accolant ainsi, comme il l'avait fait pour les Tchétchènes, une étiquette de « criminels » à l'ensemble des Géorgiens). Près de 2 000 Géorgiens d'origine, prétendument en situation irrégulière, ont été expulsés. Le gouvernement de Tbilissi affirme que ces expulsions n'ont fait l'objet d'aucune procédure judiciaire et qu'un grand nombre de « déportés » n'étaient nullement clandestins.
Cette politique de discrimination « est revenue - proteste l'écrivain russe d'origine géorgienne Boris Akounine - à faire porter à une nationalité le poids d'une querelle entre deux États ». « C'est un signe très inquiétant, car il s'agit là d'une politique ouvertement raciste qui rappelle le IIIe Reich », s'est-il carrément insurgé, s'étonnant du fait que Poutine, loin de condamner les débordements de ses équipes, ait parlé à cette occasion de la nécessité de défendre les « intérêts des populations de souche ». La violente réaction de Moscou montre à quel point la colère des élites russes contre la Géorgie est à la fois profonde et épidermique. « Les Russes n'ont toujours pas accepté notre indépendance, c'est le fond du problème. Quand nous les croisons lors de réunions officielles, ils nous disent : "Nous reviendrons" », expliquait il y a un an le politologue géorgien Alex Rondeli. Les révolutions démocratiques de couleur, qui ont successivement gagné la Géorgie et l'Ukraine, ont été perçues comme une trahison et une menace mortelle par le régime de Poutine, qui a tenté sans succès de s'y opposer. C'est ce sentiment qui explique, sans doute, la fuite en avant des relations russo-géorgiennes au cours de l'année 2006.
Le désir de Moscou de prendre le dessus sur ses ex-petits frères se manifeste partout à travers l'empire. Même le Bélarus, jusqu'alors épargné, a dû, cet hiver, accepter une augmentation substantielle du prix du gaz. Moldaves, Polonais ou Géorgiens vivent sous embargo commercial russe (9). « On peut interdire la marche des nationalistes, notait après la Marche russe de novembre le rédacteur en chef du journal en ligne Ejenedelny, Alexandre Golts. Mais la question essentielle est de savoir ce que l'on fait du nationalisme que l'on a réveillé. Car, pour arrêter sa montée spectaculaire, il faudrait que le Kremlin accomplisse le minimum. C'est-à-dire renoncer à sa politique intérieure et extérieure. »
En guise de conclusion...
Conforté dans son sentiment de toute-puissance par sa rente pétrolière et gazière, et par son retour fracassant sur la scène internationale où il fait figure de médiateur clé dans plusieurs dossiers comme l'Iran ou la Corée du Nord, le pouvoir poutinien est loin de cette remise en cause. Les profondes crispations nationales qui se profilent en Occident sur la question musulmane lui apportent une sorte de justification superficielle. Certains n'y croient pas une seconde et pensent que le pouvoir russe, maître absolu du jeu, pourra dégonfler la baudruche nationaliste aussi rapidement qu'il l'a gonflée. Le sociologue Marc Ournov, lui, est plus pessimiste. Il craint que, compte tenu de l'absence totale de garde-fous politiques et moraux, cette bouffée nationaliste ne dérive, à plus ou moins longue échéance, vers une forme de régime fascisant. « Les services spéciaux du tsar croyaient discréditer la révolution en organisant des attentats attribués aux révolutionnaires. Et regardez ce qui est arrivé », confiait récemment l'écrivain Boris Akounine.
Pour la Russie aux cent nations, la voie du nationalisme ethnique russe serait en tout cas un choix catastrophique. Car en dressant les Bachkirs, les Tchouvaches ou les Caucasiens contre la majorité russe, le pouvoir pourrait mener à une nouvelle désagrégation du pays. « Il n'y a pas pour l'instant, en Russie, de concept de nation politique qui permette de renouer les fils brisés entre toutes les nations de la Fédération russe », met en garde le champion d'échecs Gary Kasparov, aujourd'hui président du Front démocratique unifié. « Surtout, se désole le député Sergueï Mitrokhine, cette tactique détourne la Russie de ses vrais problèmes. » Or ceux-ci sont gigantesques et appellent une solution urgente : l'embrasement du Caucase et sa radicalisation ; la catastrophe démographique ; l'effondrement de la puissance industrielle du pays et de son potentiel scientifique ; la crise des structures de sécurité, engluées dans la corruption et la démoralisation. Mais aussi cette nouvelle « idéologie du Veau d'or », course cynique à l'argent sans limites, qui semble avoir balayé la plupart des repères éthiques et intellectuels. C'est à toutes ces tâches que la Russie doit s'atteler, au lieu de s'attacher à combattre un ennemi occidental, géorgien ou tchétchène plus fantasmatique que réel. Et ce n'est qu'à cette condition qu'elle pourra atteindre ce que devrait être son but politique et géopolitique « naturel » après soixante-dix ans de communisme : devenir un « troisième Occident » (10) aux côtés des États-Unis et de l'Europe.
Notes :

(1) Suite à l'arrestation et à la détention de cinq officiers russes par Tbilissi qui les accusait d'espionnage, Moscou a déclenché une véritable campagne anti-géorgienne, s'attaquant aux Géorgiens installés de longue date en Russie, et ayant, pour beaucoup, la citoyenneté russe. Pendant plusieurs semaines, des centaines de familles ont été raflées sans discernement, embarquées de force dans des avions et expédiées en Géorgie. Certaines étaient en situation illégale. Tous les commerces et casinos tenus par des Géorgiens ont par ailleurs été fermés ou suspendus, sine die. Des lettres ont été envoyées par certains services de police de la région de Moscou à des écoles moscovites, leur demandant de dresser la liste des écoliers géorgiens inscrits dans leurs murs. Toutes ont refusé. Cette grande opération anti-Géorgie n'ayant pas été officiellement stoppée, une épée de Damoclès continue de peser au-dessus de la communauté géorgienne de Russie tout entière.
(2) Voir, notamment, Laure Mandeville : « Fantasmes russes et myopie occidentale », Politique Internationale, no 72, été 1996 ; et Laure Mandeville, « Russie : retour en force dans l'ex-empire », Politique Internationale, no 103, printemps 2004.
(3) Pour une approche historique du nationalisme russe, reliant les courants du passé aux tendances actuelles, voir le très intéressant ouvrage de Walter Laqueur, Histoire des droites en Russie, des centuries noires aux nouveaux extrémismes, Michalon, 1993. 
(4) Voir : Anna Politkovskaïa, Tchétchénie, le déshonneur russe, Buchet-Chastel, 2003.
(5) Interview réalisée par l'auteur pour Le Figaro à Voronej.
(6) Voir l'entretien avec Dimitri Rogozine, « Un patriote inclassable », Politique Internationale, no 110, hiver 2005-2006.
(7) L'ambiguïté du court-métrage laissait penser que ces ordures désignaient non pas les écorces de pastèques montrées à l'écran, mais les étrangers.
(8) Voir note (1).
(9) Prétextant des problèmes d'hygiène et de non-respect des normes sanitaires russes, la Russie a imposé ces derniers mois un embargo sur les importations de produits alimentaires (viandes, alcools, vins, eaux minérales...) provenant de Pologne, de Géorgie, d'Ukraine et de Moldavie, quatre anciens satellites en froid avec Moscou. Cet embargo est à l'origine du veto de Varsovie à la signature d'un nouvel accord cadre de partenariat entre Moscou et l'Union européenne, veto qui n'a toujours pas été complètement levé.
(10) Cette jolie formule est empruntée à Volker Ruhe, qui l'a récemment utilisée lors d'un colloque de la Fondation Adenauer, tenu fin septembre à Washington.