Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
TBILISSI-MOSCOU: LE BRAS DE FER
Entretien avec Mikhaïl Saakachvili
Président de la Géorgie de 2004 à 2013.
conduit par
Galia Ackerman
Journaliste
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Galia Ackerman - Monsieur le Président, quelle analyse faites-vous de la crise qui met votre pays aux prises avec la Russie ?


Mikhaïl Saakachvili - D'abord, il faut bien comprendre une chose : toutes les sanctions que la Russie a décrétées contre la Géorgie à la suite de l'« affaire des officiers » étaient déjà en vigueur auparavant. Jugez plutôt : un régime de visas très strict a été imposé à nos ressortissants il y a trois ans ; le marché russe a été interdit à nos produits il y a près d'un an ; au cours de ces deux dernières années, les liaisons aériennes entre nos deux pays ont été suspendues à plusieurs reprises ; et les derniers points de passage terrestres ont été fermés au printemps 2006. Bref, en réalité, il n'y a rien de nouveau ! Simplement, ces mesures étaient jusqu'à présent officiellement justifiées par des raisons techniques : les autorités russes mettaient en avant la prétendue mauvaise qualité de nos produits, les dettes de nos compagnies aériennes ou encore les travaux urgents qui expliquaient la fermeture de tel ou tel poste de douane. C'est seulement après l'histoire des officiers que le Kremlin a, en quelque sorte, officialisé sa position en déclarant clairement qu'il allait nous infliger des sanctions. Quant aux Géorgiens qui résident en Russie, voilà longtemps, hélas, qu'ils endurent des brimades. La situation s'est encore dégradée ces derniers temps, c'est vrai ; mais, là aussi, il n'y a rien de réellement nouveau.
Pour ce qui est de l'arrestation en tant que telle, je tiens à dire que ce n'était pas la première fois que nous arrêtions des agents russes. Par le passé, quand ce genre de chose se produisait, nous nous sommes toujours arrangés pour remettre ces agents aux autorités de leur pays en toute discrétion, sans rendre publics ces épisodes délicats. Mais, cette fois, nous avons estimé que le peuple géorgien avait le droit de savoir. Tout simplement parce que ces hommes représentaient une menace réelle pour la sécurité de notre pays. Cette transparence a sans doute été pour quelque chose dans la réaction disproportionnée de Moscou...


G. A. - Depuis quelques mois, Moscou s'attache à présenter la Géorgie comme un ennemi à la fois intérieur - puisqu'une importante diaspora géorgienne réside en Russie - et extérieur. Certains observateurs croient que le Kremlin projette de vous livrer une « petite guerre rapide et victorieuse » qui pourrait renforcer Poutine ou son successeur désigné dans l'optique des élections législatives et présiden- tielle qui auront lieu fin 2007 et début 2008. Une telle tournure des événements est-elle possible, selon vous ?


M. S. - Une chose est sûre : il est inconcevable de conduire au Caucase une « petite guerre victorieuse ». S'il y a une guerre entre la Russie et nous, ce sera une Tchétchénie puissance mille ! Je ne veux pas croire que des personnes sensées puissent sérieusement envisager de provoquer une telle hécatombe.
Je pense qu'il y a, à Moscou, des gens qui comprennent bien la situation et d'autres qui ont une perception erronée de la donne en Géorgie. Ces derniers supposent encore qu'il suffit de remplacer X par Y pour modifier radicalement l'équilibre des forces. Ils souhaitent sans doute mon départ et espèrent que mon successeur se montrera plus conciliant. Alors, croient-ils, tout redeviendra comme avant ! En attendant, plus nous nous renforçons à Tbilissi et plus leurs espoirs s'amenuisent.
Les réalistes, eux, savent bien qu'un changement à la tête de l'État géorgien n'entraînera pas de bouleversements majeurs. Ils admettent qu'il n'y a pas d'autre voie pour nos deux pays que de surmonter nos divergences et de discuter de manière civilisée. Leur point de vue finira par prévaloir, j'en suis sûr. C'est pourquoi je suis optimiste. À terme, nos relations avec Moscou finiront par s'apaiser et deviendront des rapports constructifs.


G. A. - Tout de même, à quoi peut-on attribuer l'actuelle « chasse aux Géorgiens » en Russie ? Faut-il y voir une tentative visant à déstabiliser l'économie de votre pays en renvoyant sur votre territoire un grand nombre de vos compatriotes installés en Russie et qui, une fois rentrés, viendront grossir les rangs des chômeurs et des mécontents ?


M. S. - Ce que je sais, c'est que, quand mes compatriotes qui résident en Russie sont arrêtés par la police - généralement sous des prétextes absurdes -, s'ils demandent pourquoi ils sont interpellés, les policiers leur répondent : « Demandez à votre président ! » Mais si ceux qui ont ourdi cette campagne pensent qu'ils réussiront, par cette manipulation grossière, à monter les Géorgiens contre leur gouvernement actuel, ils se trompent lourdement. Au contraire, mes compatriotes comprennent très bien que Tbilissi n'est pour rien dans les discriminations dont ils sont les victimes en Russie. Je n'ai jamais entendu un Géorgien estimer que c'est moi et mon équipe qui serions les responsables de la situation actuelle.


G. A. - En ce cas, qu'est-ce qui pousse les dirigeants russes à se conduire ainsi ?


M. S. - C'est difficile à dire. Il y a sans doute plusieurs raisons, mais je ne tiens pas à spéculer sur ce qui se passe dans les cuisines du Kremlin. En tout cas, je constate que les médias russes eux-mêmes parlent de moins en moins de cette campagne. On peut donc estimer qu'elle s'est soldée par un échec complet. En effet, quel bénéfice politique les dirigeants de Moscou peuvent-ils bien tirer d'un processus qui est relégué aux dernières pages des journaux ? C'est ce qui explique mon optimisme : cette soudaine montée de la pression, quelles qu'en aient été les raisons profondes, est sur le point de prendre fin.


G. A. - Les Russes ont beaucoup « roulé les mécaniques » ces derniers temps, n'hésitant pas à faire savoir que, à la moindre provocation de votre part, ils pourraient prendre les armes contre vous... Bluff ou vraie menace ?


M. S. - Je ne pense pas que l'on puisse considérer de telles rodomontades comme des manifestations de force. Comme je vous l'ai dit, seul un fou ou un sot pourrait penser qu'un conflit armé dans le Caucase ne se solderait pas par un carnage. Pour notre part, nous savons très bien qu'une guerre serait un long cauchemar pour tout le monde. À vrai dire, je suis certain que même les éléments les plus agressifs de la scène politique russe en ont conscience. Toutes les intimidations que vous évoquez relèvent, en fait, d'une rhétorique qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux. Ce qui ne m'empêche pas de souhaiter que cette rhétorique belliqueuse soit rapidement abandonnée.
Il reste que  l'attitude que la Russie a adoptée à notre égard à l'automne 2006 n'est pas allée sans conséquences. En Russie même et dans le reste du monde, des gens qui auraient aimé travailler avec nous sont revenus sur l'idée de placer leur argent dans notre pays. C'est tout naturel. Dans un contexte aussi tendu que celui de cet automne, comment des entrepreneurs sur le point de faire des affaires avec notre pays ont-ils réagi ? Eh bien, ils ont été nombreux à se dire : « Non, finalement, je ne vais peut-être pas investir en Géorgie, puisque ce pays risque fort de se retrouver en guerre avec la Russie d'ici peu. » Mais, je le répète, cette campagne anti-géorgienne, qui a été particulièrement féroce à l'automne dernier, s'essouffle déjà. Du coup, les investisseurs reviennent ! L'indicateur le plus notable, c'est le retour des investisseurs d'Europe de l'Ouest, qui sont pourtant connus pour être très précautionneux quand il s'agit de traiter avec des pays instables. Bref, la tactique visant à nous couper du monde a échoué.


G. A. - Quel rôle la Russie joue-t-elle dans les indépendantismes ossète et abkhaze ?


M. S. - Tout d'abord, j'aimerais dire qu'il n'existe pas de « problématique sud-ossète » : il y a seulement un problème territorial dans la région de Tskhinvali. Savez-vous combien il y a d'Ossètes ethniques dans cette zone ? 20 000 ! Sérieusement, est-il imaginable de donner un État à l'Ossétie du Sud ou d'admettre qu'elle rejoigne la Fédération de Russie (2) ? Ces pauvres gens sont, en fait, largement instrumentalisés par Moscou et pris dans un bras de fer qui les dépasse. Quant à l'Abkhazie, il faut bien comprendre que, s'il y avait là-bas 600 000 personnes avant la guerre de 1992-1993, on en compte à peine 100 000 aujourd'hui puisque des centaines de milliers de personnes se sont enfuies, soit en Géorgie, soit en Russie. À Soukhoumi, la capitale, il y avait 200 000 habitants : ils ne sont plus que 20 000. La ville est vide, détruite. Comparez avec Batoumi, en Adjarie. Elle aussi avait été détruite pendant la guerre. Nous l'avons reprise en main en 2004. Eh bien, d'ici deux ou trois ans, ce sera la ville la plus vivante et la plus prospère de toute la côte de la mer Noire ! Pourquoi ? Parce que, à Batoumi, nous nous sommes débarrassés des prétendus « indépendantistes ». Pas à Soukhoumi.
Plus globalement, je pense que ces problèmes doivent être réglés dans le cadre de la communauté internationale, conformément aux normes européennes du xxie siècle. Pas du xxe ou du xixe siècle, mais bel et bien du xxie. Alors, oui, on organise en Ossétie un « référendum d'indépendance » ; on proclame, en Abkhazie, l'« indépendance totale du pays ». Mais ceux qui espèrent démembrer la Géorgie se fourrent le doigt dans l'oeil. Nous avons vécu pendant des siècles dans nos frontières actuelles et nous n'avons aucune intention de nous laisser amputer d'une partie de notre territoire historique. Quoi qu'en disent les séparatistes, la Géorgie est un État multi-ethnique, au sein duquel tous les peuples ont leur place. Naturellement, il est hors de question, pour nous, de recourir à la violence afin de régler ces problèmes. Au Caucase, toute guerre laisse des traces très profondes, et le moindre conflit reste prégnant pendant des générations et des générations...


G. A. - Les Abkhazes suivent avec une grande attention l'évolution du statut du Kosovo. Ils estiment que si la province serbe obtient l'indépendance, il s'agira d'un précédent qu'ils pourront utiliser pour se voir reconnus à leur tour (3)...


M. S. - Ce sont des situations différentes. D'abord, n'oubliez pas qu'il y a, au Kosovo, deux millions d'habitants ! C'est autre chose que cet État-confetti que serait une Abkhazie indépendante. Surtout, les Kosovars ont été les victimes d'une épuration ethnique. Les Abkhazes ne peuvent vraiment pas en dire autant. Au contraire, même : la majeure partie des centaines de milliers de personnes qui ont dû fuir l'Abkhazie après la guerre de 1992-1993 étaient des Géorgiens dont la vie aurait été en danger s'ils étaient restés sur place. Bref, si l'on tient à comparer l'Abkhazie et le Kosovo, alors on doit admettre que, dans notre cas, ce sont les Géorgiens, et non les Abkhazes, qui ont subi des persécutions comparables à celles que le régime de Milosevic a infligées aux Kosovars ! De toute façon, je n'aime pas considérer les gens en fonction de leur appartenance ethnique. C'est une approche à laquelle je répugne. Comme je vous l'ai dit, la Géorgie est un État multi-ethnique au sein duquel toutes les composantes doivent trouver leur place.


G. A. - Faisons un peu de politique fiction : que se passerait-il si l'Abkhazie finissait par obtenir gain de cause ?


M. S. - Ce serait une catastrophe... pour l'Abkhazie ! Son territoire est microscopique. Les Abkhazes ethniques qui y résident sont moins de 40 000. Bref, leur indépendance serait un leurre. Je ne doute pas que, dans un tel cas de figure, cette région frontalière de la Russie subirait rapidement une véritable colonisation de la part de son grand voisin du Nord. Le seul moyen, pour les Abkhazes, d'obtenir la garantie de pouvoir développer sans entraves leur identité nationale, c'est de revenir dans le giron géorgien. Malheureusement, les seules chaînes qu'ils reçoivent diffusent quotidiennement, au sein de la population, la peur et la haine des Géorgiens. Voilà quinze ans que cela dure. Une génération entière a grandi dans la peur et la haine.
Il faut régler cette situation, mais ce ne sera pas possible si la communauté internationale ne s'implique pas pleinement. On peut tout envisager, à l'exception d'une amputation du territoire de l'État géorgien. Aucun dirigeant doué de raison ne saurait promouvoir un tel scénario. Ne serait-ce que parce qu'une Abkhazie indépendante resterait coupée du reste du monde pour éviter tout retour de ses anciens habitants - ces gens qui ont été forcés de fuir le pays et qui pourraient être tentés de rentrer pour récupérer les biens dont ils ont été spoliés. Vous savez que de nombreuses personnes originaires d'Abkhazie se sont installées un peu partout sur la planète. En Géorgie, bien sûr ; mais aussi en Ukraine ; dans d'autres républiques ex-soviétiques, comme en Estonie ; et même en Israël. Je me suis récemment rendu dans l'État hébreu et j'y ai rencontré des Juifs originaires d'Abkhazie (cette communauté compte plusieurs dizaines de milliers de membres en Israël) : ils m'ont demandé de tout faire pour empêcher leur terre d'origine de devenir indépendante car, alors, ils perdraient tout espoir d'y revenir un jour... De même, le président estonien m'a fait part des doléances des anciens habitants d'Abkhazie qui vivent désormais dans cette république balte : ces gens ne peuvent pas revenir, ne serait-ce que pour quelques jours, sur les lieux où ils ont vécu pendant des décennies (pour cette même raison que je viens d'indiquer : les « autorités » abkhazes refusent de laisser ces gens pénétrer sur « leur » territoire) ! Il m'a demandé de les aider, mais j'ai dû lui répondre que je me trouvais confronté au même problème et que, pour l'heure, je ne pouvais rien faire.


G. A. - Aujourd'hui, y a-t-il des pays européens qui vous soutiennent ? Sur qui pouvez-vous vous appuyer ?


M. S. - D'abord sur les pays baltes, qui connaissent très bien notre situation. Et je me réjouis de voir que, dans les pays d'Europe centrale et occidentale, on comprend de mieux en mieux ce qui se passe dans notre pays. Simplement, les grands pays ont de grands intérêts ; et, parfois, ils ont du mal à entrer dans toutes les subtilités de petits pays lointains comme le nôtre ! Mais, à présent, les Européens savent ce qu'est la Géorgie. Il y a encore un an, un an et demi, ce n'était pas vraiment le cas. Des gens malintentionnés pouvaient faire avaler aux dirigeants européens n'importe quelle couleuvre nous concernant. Ce temps-là est derrière nous. La question géorgienne a été abordée avec beaucoup de franchise lors des derniers sommets de l'UE et des pays comme l'Autriche, la Suède, la Grande-Bretagne ou encore l'Allemagne ont fait preuve du plus grand intérêt pour notre cas. En France aussi, les gens sont aujourd'hui mieux informés.


G. A. - Justement, quel jugement portez-vous sur la position officielle de la France vis-à-vis de la Géorgie ?


M. S. - La France doit s'impliquer davantage dans notre région. Les hommes politiques français ne se rendent pas forcément compte de l'importance que votre pays revêt pour nous. La France occupe une place à part dans l'esprit des Géorgiens, qui éprouvent pour elle une véritable proximité culturelle, émotionnelle. Nos jeunes chantent et dansent sur des chansons françaises ; et leurs parents, y compris moi-même, ont grandi en lisant Hugo et Dumas. Je crois qu'à Paris on sous-estime cette proximité. Mais, comme je viens de le dire, je perçois en Europe de l'Ouest, et notamment en France, un intérêt et une compréhension plus vastes qu'auparavant pour notre pays et j'espère bien que, dans les années à venir, quelle que soit l'issue des élections françaises de ce printemps, nos liens se raffermiront encore. Nous défendons les mêmes valeurs, notre « background » culturel est similaire au vôtre. Dans les années 1970, la Grèce, tout juste libérée d'un régime autoritaire, est entrée de plain-pied dans l'Europe. La Géorgie doit en faire autant. Il faut seulement que plus de Français et d'autres Occidentaux viennent en Géorgie pour découvrir notre pays ! C'est d'autant plus nécessaire que, selon moi, l'amitié entre les peuples est un facteur de rapprochement bien plus fort que toutes les discussions que des hommes politiques peuvent avoir entre eux.


G. A. - La Géorgie a fait part de son intention d'adhérer à l'Otan et à l'Union européenne. Qu'attendez-vous de la France sur ce dossier ?


M. S. - Pour l'instant, j'ai l'impression que la France nous soutient dans notre désir d'intégrer l'Alliance atlantique. Bien sûr, il existe, à l'Ouest, une espèce de fatigue due aux élargissements successifs des structures euro-atlantiques. Mais je ne crois pas que cette lassitude soit dirigée contre la Géorgie. Le scepticisme est global, et je le comprends très bien. J'en ai eu une excellente démonstration en avril 2005.
J'avais été invité à discuter avec Valéry Giscard d'Estaing à la télévision française, dans le cadre d'une émission animée par Christine Ockrent, « Trans-Europe express ». Ce jour-là, l'ancien président français a dit que la Géorgie ne satisfaisait pas aux critères européens. D'après lui, nous ne serions pas des Européens d'un point de vue culturel. Je lui ai rappelé un argument qu'il avait lui-même évoqué pour justifier l'entrée de la Grèce dans la CEE : l'appartenance à la civilisation gréco-byzantine. Il a alors admis que, culturellement, nous pouvions prétendre intégrer l'UE. Mais, immédiatement, il a ajouté que nous n'avions pas de frontière commune avec l'Europe. J'ai à nouveau sorti la Grèce de mon chapeau : tout comme nous, ce pays ne possède pas de frontières avec les autres membres de l'UE ! Alors, il a levé les yeux au ciel et il m'a assommé avec son dernier argument : « De toute façon, m'a-t-il dit, vous êtes très loin ! »
Il n'en reste pas moins que, lors de cette même émission, on a demandé aux téléspectateurs de voter pour dire si la Géorgie méritait, oui ou non, d'adhérer à l'UE. Eh bien, à ma grande satisfaction - et, je l'avoue, à ma grande surprise -, près de 50 % des votants ont répondu oui. Peut-être mes arguments les avaient-ils influencés ; peut-être avaient-ils apprécié le fait que je m'étais exprimé en français ; ou peut-être leur opinion était-elle déjà faite avant d'allumer la télévision ce soir-là. Quoi qu'il en soit, je trouve que ce débat est tout à fait normal, et loin de moi l'idée de jeter l'anathème sur ceux qui ne veulent pas de nous dans l'Union. Les Européens doivent prendre le temps de digérer les derniers entrants avant d'envisager d'ouvrir à nouveau leurs portes.


G. A. - L'entrée dans l'UE est, de toute façon, une perspective à long terme. Mais l'Otan ? Vous pourriez y adhérer dès 2008...


M. S. - À ce sujet, il est intéressant de noter qu'en ce moment de nombreux leaders de pays occidentaux, mais aussi le secrétaire général de l'Otan, parlent beaucoup de la sécurité énergétique de l'Europe. De ce point de vue, la Géorgie a un rôle à jouer (4)...
J'insiste sur cet aspect : pour les pays occidentaux, nous sommes un partenaire en puissance, et non un petit pays qui quémande protection. Nous n'allons pas demander à l'Otan de régler nos problèmes. Non, ce que nous souhaitons, c'est nous intégrer au système international et y participer de notre mieux. Le monde est en mouvement. Bien malin celui qui peut prévoir où en sera l'Europe dans cinq ans. L'économie connaît une dynamique parfaitement imprévisible. Des individus incontrôlables ont pris une importance cruciale en divers endroits de la planète. Il y a quelques années, on croyait encore que la Terre allait connaître une longue période de stabilité, certains allant même jusqu'à parler de la « fin de l'Histoire ». Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de stabilité, l'environnement international est très volatil... Dans ces conditions, rien ne sert de spéculer sur la situation dont nous hériterons dans cinq ans, ou même d'ici un an. Il reste que la Géorgie cherche à être un facteur de stabilité. Et je pense que l'espace euro-atlantique ne peut pas se permettre de laisser de côté des pays comme le nôtre - des pays qui non seulement sont très importants d'un point de vue stratégique mais qui, en plus, promeuvent exactement les mêmes valeurs démocratiques que celles en vigueur en Europe de l'Ouest. C'est pourquoi j'estime que nous avons de très grandes chances d'adhérer à l'Alliance.


G. A. - Dès 2008 ?


M. S. - J'espère bien ! Mais, encore une fois, les événements vont si vite que nul ne sait où en sera la planète d'ici un an. Concrètement, le processus bureaucratique de l'adhésion à l'Otan est déjà lancé et, précisément d'ici un an, il ne devrait plus rester de problèmes techniques. Restent les problèmes politiques. Chaque élargissement de l'Otan a été consécutif à une « poussée » historique, une prise de conscience de la nécessité d'intégrer de nouveaux pays. Je suis confiant : de plus en plus de leaders étrangers comprennent que le temps est venu de nous ouvrir la porte.


G. A. - Qu'en est-il de vos relations avec les États-Unis ? On dit souvent que vous avez noué des liens très étroits avec l'administration Bush, qui vous soutient en tous points...


M. S. - Permettez-moi de préciser que j'entretiens d'excellents rapports avec les démocrates tout autant qu'avec les républicains. D'ailleurs, les démocrates ont reproché à l'administration actuelle de ne pas nous soutenir avec suffisamment d'entrain ! Et, il y a quelque temps, Hillary Clinton a proposé ma candidature, conjointement avec celle du président ukrainien Viktor Iouchtchenko, au prix Nobel de la paix. Vous voyez bien que je ne suis pas du tout « busho-centré » !
Sur le fond, il faut comprendre pourquoi les pays d'Europe de l'Est sont aussi proches des États-Unis. Tout part du fait que, à une époque où personne ne s'intéressait à ces pays, l'Amérique, elle, s'intéressait à eux. Depuis les indépendances du début des années 1990, Washington nous a toujours appuyés. Ce genre de chose ne s'oublie pas ! On se souvient toujours de l'aide que l'on reçoit. Les parents de mon épouse, qui sont hollandais, n'ont jamais oublié que, après la Seconde Guerre mondiale, ce sont des colis de l'Unicef qui les ont sauvés de la faim.
Pour la plupart des pays européens, l'Amérique a longtemps été un protecteur. Ronald Reagan a été très populaire en Europe parce que, à l'époque où il était président, la guerre froide faisait rage. Ensuite, la menace a semblé se diluer et l'Europe a pensé qu'elle pouvait vivre sans l'Amérique. Aujourd'hui, les menaces reviennent, diverses, protéiformes mais tout aussi dangereuses. L'Europe ne peut pas survivre sans l'Amérique, c'est aussi simple que cela. Il y a une vraie communauté de destin entre les deux rives de l'Atlantique. Alors, bien sûr, on peut plus ou moins apprécier tel ou tel locataire de la Maison Blanche ; mais, au fond, nous autres Européens sommes du même bord que les Américains. Dans ce monde, on ne peut pas se cacher dans un trou en espérant que l'orage passera. Les Américains jouent évidemment un rôle moteur dans la défense du monde démocratique. Par exemple, je ne pense pas que, si les États-Unis n'étaient pas intervenus en Afghanistan pour en chasser les Talibans, les autres pays occidentaux s'en seraient chargés eux-mêmes. Même si la situation sur le terrain est loin d'être idéale, c'est bien grâce aux Américains que le mollah Omar ne siège plus à Kaboul ! Quant à l'Irak, l'Europe sera-t-elle plus en sécurité si, demain, les Américains plient bagage et laissent ce pays dans son état actuel ? Bien sûr que non. Ne serait-ce que parce que, si le Moyen-Orient ne finit pas par connaître la paix et la prospérité, c'est en Europe - et pas aux États-Unis - que les centaines de millions de jeunes gens au chômage qui y vivent viendront chercher refuge. Sans même parler de l'immense danger que représente, pour le Vieux Continent, la montée du fanatisme religieux dans cette région...
Évidemment, l'Amérique a commis des erreurs. Mais nous sommes dans le même bateau. Et si nous commençons à nous balancer de gauche à droite, nous finirons tous par basculer par-dessus bord !


G. A. - Comment expliquez-vous l'anti-américanisme qui règne en Europe et, notamment, la haine qu'y inspire George W. Bush ?


M. S. - Je pense que c'est justement lié à ce sentiment, très répandu en Europe, d'absence de menace réelle. Ce qui pousse les gens à considérer que le président américain invente de fausses menaces, voire qu'il représente lui-même une source de déstabilisation. Mais aujourd'hui, tout le monde admet que les dangers qui pèsent sur la sécurité de l'Europe sont de plus en plus importants. Ils prennent un caractère global, si bien qu'il est proprement impossible de ne pas les remarquer ou de ne pas y réagir.


G. A. - Vous connaissez personnellement George Bush. Quelle opinion avez-vous du personnage ?


M. S. - Je le connais très bien, en effet. J'estime que les stéréotypes que l'on véhicule à son égard ne reflètent pas la réalité. D'abord, il faut savoir que Bush est un homme très cultivé. Je me considère moi-même comme un grand lecteur, mais je crois bien qu'il a lu beaucoup plus de livres que moi ! Ensuite, c'est un homme doté d'une grande intuition, ce qui se manifeste surtout quand il s'agit pour lui de défendre les valeurs qui lui sont chères. On pourrait se demander au nom de quoi un président américain devrait prendre la peine de venir à Tbilissi et d'y prononcer un discours devant une foule immense, dans une situation tendue et même, comme nous l'avons appris plus tard, non dénuée de dangers, puisqu'on a essayé de lancer une grenade sur lui (5). Si l'on adopte un point de vue strictement pragmatique d'après lequel le président et son équipe ne penseraient qu'au pétrole, aux grandes équations du Moyen-Orient ou à je ne sais quoi d'autre, alors on ne comprend tout simplement pas ce qui l'a incité à faire ce déplacement dans un pays comme le nôtre qui, certes, possède une certaine importance stratégique, mais qui n'est pas du « niveau » d'un président américain, si je puis dire.
La réalité, c'est que Bush est venu chez nous pour soutenir la liberté. Et nous ne pouvons pas ne pas remarquer que, jusqu'à présent, aucun leader européen d'envergure ne s'est rendu à Tbilissi. Je sais que ce voyage a irrité bon nombre de personnes, y compris certains dirigeants de l'UE qui ont estimé qu'il s'agissait d'une provocation à l'encontre de la Russie. Mais imaginez ce que nous avons ressenti, nous, en voyant le président américain dans notre capitale, en train de saluer notre démocratie ! C'était un encouragement puissant à continuer dans la bonne direction, un souvenir qui nous restera longtemps. Ce jour-là, les Géorgiens ont compris qu'ils n'étaient pas seuls.


G. A. - Quid de Vladimir Poutine ? Je sais bien que vos relations sont pour le moins tendues, mais pouvez-vous nous confier ce que vous pensez exactement de lui ?


M. S. - Je dois dire que je comprends très bien les nombreux Russes qui, après le chaos qui a prévalu dans leur pays tout au long des années 1990, ont décidé de soutenir Vladimir Poutine. Il est indéniable que cet homme possède de nombreuses qualités que ses compatriotes avaient perdu l'habitude de voir chez leur président. À vrai dire, je pense que le problème, ce n'est pas Poutine en tant que tel. D'ailleurs, quand je le rencontre, nous avons toujours des conversations très franches et je ne ressens aucune tension particulière lors de nos discussions.
La question des rapports russo-géorgiens dépasse largement nos relations individuelles. La Russie est à la recherche de sa vérité. Elle ne sait pas exactement ce qu'elle est. Un empire ? Une démocratie ? Elle ignore où se trouvent ses frontières. Elle s'interroge sur ses chances de redevenir aussi puissante que par le passé. Elle se demande quels rapports elle doit entretenir avec ses voisins et, spécialement, avec les ex-républiques soviétiques. Je crois qu'elle a définitivement abandonné tout espoir de contrôler à nouveau les pays d'Europe centrale. Mais, en ce qui concerne ce qu'elle appelle l'« étranger proche », c'est moins sûr. Au nom de son pays, successeur de l'URSS sur la scène internationale, le président russe a exprimé des regrets pour la répression du Printemps de Prague en 1968 et pour l'invasion de Budapest en 1956. En revanche, pour l'heure, il ne s'est jamais rendu au musée de l'Occupation de Riga, par exemple.
À long terme, je le répète, les peuples russe et géorgien ne peuvent pas être ennemis. D'abord, ces deux notions - le « peuple géorgien » et le « peuple russe » - regroupent de très nombreuses ethnies. Ce n'est pas comme si on pouvait avoir deux peuples en tant que tels face à face. De plus, les liens entre nos deux pays sont très forts, au-delà de la conjoncture politique. Ainsi, en 2005, nos stations de sports d'hiver ont fait la plus grosse partie de leur chiffre d'affaires grâce aux touristes russes. En 2006, à cause de la suspension des liaisons aériennes, je redoutais que ces stations se retrouvent en faillite. Eh bien, figurez-vous qu'il y a eu 40 % de Russes en plus par rapport à l'année précédente ! Ils sont quand même venus, en passant par des pays tiers. Qui sont ces gens ? La classe moyenne. Ces gens-là aiment la Géorgie ; et ils sont faiblement perméables à la propagande. Autre chose : il n'y a pas longtemps, au moment de l'évacuation de l'une de ses bases militaires situées sur notre territoire, la Russie a envoyé des avions pour récupérer le contingent déployé chez nous. Ces avions sont rentrés pratiquement à vide : 90 % des familles des militaires russes qui vivaient ici ont refusé de rentrer ! Ces gens savaient que personne ne les attendait là-bas ; or, ici, ils vivent bien et ont des rapports amicaux avec la population locale. Pourquoi partir ?
Si cette classe moyenne impose ses vues - et elle le fera -, l'establishment russe finira par s'y plier et par surmonter son hostilité passagère à notre égard. C'est pourquoi j'estime que l'animosité qui règne actuellement entre nos deux pays ne peut pas durer éternellement.


G. A. - Non loin de la Géorgie, il y a un pays qui inquiète la planète entière : l'Iran. Quelle attitude préconisez-vous vis-à-vis du régime des mollahs ? Êtes-vous en contact avec le président Ahmadinejad ?


M. S. - Oui, mais nous ne parlons pas beaucoup des grandes questions internationales. La Géorgie et l'Iran ont une vieille histoire de relations bilatérales, et c'est le sujet principal de nos discussions. Il reste que, bien sûr, j'ai un avis sur la question. Je pense qu'il faut discuter avec l'Iran. J'ai été dans ce pays et je me suis rendu compte à quel point la société y est développée et diversifiée. L'opinion publique y est tout sauf monolithique. Il faut travailler avec le gouvernement et avec le peuple. Mais ce qui est nécessaire, c'est que l'Occident parle d'une seule voix. Une fois qu'il commencera à dire clairement ce qu'il veut, une fois qu'il aura établi des postulats intangibles et une stratégie claire, il lui sera beaucoup plus facile de faire valoir ses vues auprès de Téhéran. Je ne sous-estime pas la portée du programme nucléaire iranien. Mais, dans ce domaine comme dans les autres, il n'y a qu'une seule voie : celle du dialogue et de la négociation.


G. A. - Comment analysez-vous l'échec de la révolution orange en Ukraine ?


M. S. - Je ne pense pas que l'on puisse parler d'échec total. L'Ukraine finira par entrer dans l'Union européenne, c'est ma conviction.


G. A. - Bien que Viktor Ianoukovitch, l'homme de l'ancien régime, soit devenu premier ministre ?


M. S. - Oui. L'Ukraine, toute l'Ukraine, entrera dans l'UE. D'ailleurs, cette adhésion est dans l'intérêt des oligarques ukrainiens qui soutiennent Ianoukovitch. Car l'UE garantira leur propriété et leurs droits. De ce point de vue, je pense qu'il n'y a pas de grande différence entre l'Ukraine occidentale et l'Ukraine orientale.
Pour ce qui est des problèmes qu'a rencontrés la coalition orange, ils s'expliquent par le fait que les nouveaux dirigeants n'ont pas récupéré tous les leviers du pouvoir, loin de là. C'est ce qui distingue le cas ukrainien du nôtre. Chez nous, il y a eu une vraie révolution. Les anciens leaders ont été balayés et nous avons pu conduire sans encombre toutes les réformes que nous souhaitions. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la population nous soutienne largement : nous venons d'obtenir plus de 80 % aux dernières municipales et, il y a deux ans, nous avons rallié 67 % des suffrages aux législatives. En Ukraine, en revanche, les tenants de l'ordre ancien n'ont pas reculé bien loin. Après l'intronisation de Viktor Iouchtchenko au poste de président, il n'y a pas eu de législatives. Du coup, le Parlement est resté le même qu'auparavant. De plus, les adversaires de la révolution orange ont conservé le contrôle de moyens financiers très importants. Dès le début, ils ont mis des bâtons dans les roues de la nouvelle équipe, ils ont tout fait pour la diviser et, au final, ils sont revenus aux affaires. Les « orange » n'ont pas pu mener toutes leurs réformes à bien. Ainsi, ils n'ont pas réussi à réformer la justice  - soit dit en passant, quelques années plus tôt, en Serbie, le premier ministre réformateur Zoran Djindjic s'était heurté au même problème. Nous, nous avons pu aller jusqu'au bout, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption.
Je crois cependant que la situation en Ukraine s'est globalement améliorée, qu'il s'agisse de lutte contre la corruption, de liberté de la presse ou de libéralisation économique. Mais le chemin est long... d'autant qu'il s'agit d'un pays beaucoup plus grand et plus peuplé que le nôtre, donc d'un pays plus difficile à manoeuvrer.


G. A. - Si je vous comprends bien, le fait que Mme Timochenko, l'héroïne de la révolution orange, se soit retrouvée dans l'opposition alors que Ianoukovitch, lui, est au pouvoir n'est pas si terrible que cela...


M. S. - Il y a une tendance globale : l'Ukraine se dirige vers l'Europe. Pour moi, l'Ukraine est un pays européen. D'ailleurs, je m'en rends compte chaque fois que je discute avec les dirigeants de Kiev et que je regarde la façon dont leurs chaînes de télévision présentent la situation en Géorgie : c'est bien simple, j'ai l'impression d'avoir affaire à un pays de l'UE. En Ukraine, dans le peuple ukrainien, il y a une grande énergie. Et cette énergie conduira le pays là où il doit aller. Évidemment, je perçois à leur juste mesure les problèmes actuels de l'Ukraine. Ces problèmes dépassent les personnalités du président et du premier ministre. Il s'agit de problèmes institutionnels sérieux. Quand un ministre se voit interdire l'accès à une réunion du gouvernement, c'est bien que quelque chose ne tourne pas rond. Reste que, mis à part des marginaux, tous les leaders politiques savent bien que l'avenir de l'Ukraine se trouve dans l'UE. Je ne me fais donc pas de souci pour ce pays à long terme.


G. A. - Pour finir, revenons à l'Europe. Qu'est-ce que l'Europe doit faire pour vous aider ?


M. S. - Nous accorder plus d'attention, tout simplement. Nous n'avons pas besoin d'aide économique, Dieu nous en préserve. Ce que nous voulons, c'est commercer librement avec l'UE. Nous autoriser à échanger nos biens et services avec les pays de l'UE serait la meilleure réponse possible à apporter aux pressions à laquelle la Géorgie est soumise. Si ces conditions sont réunies, alors la Géorgie peut devenir un nouveau Singapour, un nouveau Hong Kong. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la Banque mondiale ! D'après des indicateurs comme le niveau de liberté économique ou le faible niveau de la corruption, nous sommes le pays qui se réforme le plus rapidement de la planète ! Malgré l'embargo russe, nous avons connu en 2006 une croissance de 10 %. Et l'an prochain, nous escomptons une croissance de 14 à 15 %.


G. A. - Sur quoi cette croissance repose-t-elle ?


M. S. - Sur des investissements et des exportations. Cette année, nous avons vendu tout notre vin. Certes, les quantités ne sont pas gigantesques, mais nous sommes un petit pays, un petit producteur. Il n'empêche qu'un petit pays peut trouver toute sa place sur la scène mondiale. C'est pourquoi, j'y reviens, il est indispensable que l'Europe nous tende la main. L'Europe, c'est notre maison. Nous devons y rentrer. C'est notre mission historique. Ne sommes-nous pas le pays des Argonautes et de Prométhée (6) ?


G. A. - Qu'en est-il de vos projets visant à développer les produits de haute technologie ?


M. S. - Nous fabriquons tout ! Tenez, demain, je vais inaugurer une usine de transformation de produits agricoles. En ce sens, la Russie nous a aidés. Nous devrions peut-être remercier les autorités de Moscou pour leur embargo car, finalement, c'est ce qui nous a contraints de développer notre économie dans de nombreuses directions ! Sérieusement, je pense que, à moyen et à long terme, cet embargo nous aura fait plus de bien que de mal. Tôt ou tard, nous retrouverons des relations d'amitié avec la Russie. Et ce jour-là, nos amis russes seront étonnés de nous retrouver en aussi bonne forme : nous ne serons plus un minuscule pays qui ne rêve que de s'accrocher au marché de notre puissante voisine, mais une économie diversifiée et moderne, capable de regarder la Russie dans les yeux. Avec l'embargo, nous nous sommes retrouvés dans le grand bain, et nous avons bien dû apprendre à nager. Avant, nous étions dans la pataugeoire réservée aux enfants ; eh bien, nous avons été propulsés là où nous n'avions plus pied, et nous nous en sommes très bien sortis.

Notes :
(1) Sur la révolution des roses et les conditions de son accession au pouvoir, voir l'entretien que M. Saakachvili nous a accordé quelques mois après sa victoire à la présidentielle : « Géorgie : l'homme du renouveau », Politique Internationale, no 104, été 2004.
(2) Les autorités d'Ossétie du Sud, qui échappent totalement au pouvoir de Tbilissi et dont la survie économique est due exclusivement au soutien de la Russie, ont organisé, le 12 novembre 2006, un second référendum sur l'indépendance (le premier, non reconnu, s'était tenu en 1992). Une écrasante majorité des votants s'est exprimée en faveur de l'indépendance, mais le scrutin n'a été homologué ni par la Géorgie, ni par les États-Unis, ni par l'Union européenne, seule la Russie le considérant comme valable. Les séparatistes désirent l'union entre l'Ossétie du Sud et l'Ossétie du Nord, laquelle se trouve au sein de la Fédération de Russie. D'après eux, cette union pourrait se faire soit dans le cadre d'un État indépendant (ce que la Russie rejette catégoriquement), soit par le biais de l'entrée de l'Ossétie du Sud dans la Fédération russe - une éventualité que Moscou n'a, jusqu'à présent, jamais soutenue ouvertement.
(3) Si le Kosovo venait à obtenir l'indépendance, il s'agirait d'un précédent juridique dans tout le bloc ex-communiste. En effet, jusqu'à présent, seuls des États qui ont eu, à l'ère soviétique, un statut de « République » ont pu accéder à l'indépendance : les quinze États issus de l'URSS - Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Bélarus, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan et Kirghizistan -, les six issus de la Yougoslavie - Serbie, Croatie, Slovénie, Bosnie, Macédoine et Monténégro - et les deux issus de la Tchécoslovaquie - République tchèque et Slovaquie. Le Kosovo, lui, était une région incorporée à la république de Serbie, de la même manière que l'Abkhazie était une région incorporée à la république de Géorgie. On comprend, dès lors, tout l'intérêt que les Abkhazes portent au cas kosovar... Ce constat vaut également, bien sûr, pour l'Ossétie du Sud, ainsi que pour d'autres régions indépendantistes de l'ex-URSS, comme la Transnistrie (qui souhaite se détacher de la Moldavie) et le Haut Karabakh (qui désire quitter le giron azerbaïdjanais).
Ajoutons que, d'après de nombreux observateurs, c'est également pour cette raison que la Russie ne soutient pas ouvertement l'idée de l'indépendance de toutes ces entités pro-russes situées sur les territoires d'anciennes républiques soviétiques. En effet, un tel scénario donnerait un argument fort aux indépendantistes tchétchènes, puisque, à l'époque soviétique, la Tchétchénie avait peu ou prou, au sein de la Russie, le même statut que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud au sein de la Géorgie, la Transnistrie au sein de la Moldavie et le Haut Karabakh au sein de l'Azerbaïdjan.
(4) La Géorgie ne possède pas d'hydrocarbures, mais elle se trouve sur la voie de l'évacuation vers l'ouest du pétrole de la mer Caspienne. Elle abrite en particulier un important tronçon de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, destiné à convoyer le gaz et le pétrole d'Asie centrale et de la mer Caspienne vers l'UE sans passer par la Russie.
(5) George W. Bush a effectué une visite triomphale en Géorgie le 10 mai 2005, au lendemain de la célébration, à Moscou, du soixantième anniversaire de la victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale. À Tbilissi, sur la place de la Liberté, il participe avec Mikhaïl Saakachvili à un long bain de foule. Une heure après leur départ, une grenade est découverte à cinquante mètres de la tribune officielle. Elle n'aurait pas explosé à cause d'un « défaut de fonctionnement », selon l'ambassade américaine de Tbilissi. Une vaste enquête est lancée. Le 20 juillet, un suspect, Vladimir Aroutounian, est arrêté à son domicile. Au cours de son interpellation, il abat un policier. Aroutounian reconnaît avoir fomenté un attentat contre le président américain et proclame qu'il recommencerait si la possibilité lui en était donnée. Pour le meurtre du policier et pour « tentative d'assassinat visant le président américain George W. Bush et le président géorgien Mikhaïl Saakachvili », il est condamné en janvier 2006 à la réclusion criminelle à perpétuité. De nombreuses rumeurs ont fait état de la proximité entre Aroutounian et les milieux indépendantistes adjares, sans que cette thèse conduise à d'autres mises en examen.
(6) La Colchide où les Argonautes se rendirent pour s'emparer de la Toison d'or correspond à l'actuelle Géorgie occidentale. Le mythique « mont Caucase » sur lequel Zeus enchaîne Prométhée serait également situé sur le territoire actuel de la Géorgie.