Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
GRANDES MANOEUVRES EN GEORGIE
Article de Thornike GORDADZE
Chercheur. Spécialiste du Caucase.
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En décembre 2006, un sondage du très sérieux Centre russe d'étude de l'opinion publique (VTsIOM) a interrogé les Russes sur les événements les plus marquants de l'année écoulée. Le résultat fit apparaître que la tension avec la Géorgie occupait la première place dans les préoccupations des citoyens, bien devant l'augmentation du coût de la vie ; la dedovchtchina (1) qui fait rage à l'armée ; les assassinats politiques (au premier rang desquels ceux de la journaliste Anna Politkovskaïa et de l'ex-espion Alexandre Litvinenko) ; ou encore les rapports avec l'Ukraine. Il est significatif que seules 9 % des personnes interrogées se sont dites inquiètes de la montée du nationalisme radical, et que pas plus de 16 % ont regretté le manque de démocratie et le règne de la corruption dans le pays. Il faut noter également que 69 % des sondés considèrent la détérioration des relations entre la Fédération de Russie et la Géorgie comme l'« événement mondial de l'année » (2).La portée démesurée que les habitants d'une puissance d'envergure mondiale attribuent à un petit État de 4,5 millions d'habitants s'explique par l'énergie et les ressources que le gouvernement russe a consacrées à l'opération « punir la Géorgie ». Cette punition se veut exemplaire à la fois pour les Géorgiens, pour la communauté internationale et pour les Russes, qui comprennent ainsi que leur pays est redevenu la grande puissance qu'il a longtemps été. Elle doit, aussi, consacrer le retour de la Russie de Poutine dans la cour des acteurs principaux des relations internationales.
La Géorgie offre aux stratèges du Kremlin une cible quasi idéale. Voilà déjà quelques années qu'elle constitue l'un des vecteurs essentiels de la démonstration de la puissance de Moscou. À ce titre, si l'on compare le cas russe au cas américain, elle est une sorte d'« Irak du pauvre » - nous l'écrivions déjà en 2002, après le bombardement, par l'armée russe, de la vallée de Pankissi, en Géorgie, où s'étaient réfugiés des combattants indépendantistes tchétchènes (3). Depuis, la Russie est devenue moins pauvre, moins instable mais, aussi, moins démocratique et encore plus décidée à donner la correction à son voisin récalcitrant.
En 2006, les médias moscovites (désormais étroitement contrôlés par les autorités) ont diffusé des centaines d'heures de propagande anti-géorgienne. L'épouvantail géorgien - présenté comme le cheval de Troie de l'Otan, comme une menace directe pour la sécurité de la Russie et comme un État militariste dirigé par des nationalistes anti-russes, simultanément pro-américains et pro-islamistes - sert également à souder la société russe autour de sa direction politique. Conséquence : l'opinion publique se fait une image totalement erronée de la contrée de Mikhaïl Saakachvili. Une bonne partie des Russes pense sincèrement qu'il s'agit d'un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants, à peu près aussi grand que l'Ukraine ou la Pologne, mais beaucoup plus agressif. Sergueï Ivanov, ministre de la Défense, premier vice-premier ministre et l'un des possibles successeurs de Vladimir Poutine, attise la haine en affirmant à la télévision que des « millions de Géorgiens » vivent illégalement en Russie (4). Quant au président lui-même, il n'hésite pas à évoquer Staline et Beria, « ces Géorgiens qui ont exercé le pouvoir en Russie ». Dans ce climat délétère, le résultat du sondage ne paraît plus aussi aberrant qu'il pourrait paraître à un observateur non averti.
Qu'en est-il des Géorgiens et du gouvernement Saakachvili ? Ils ne peuvent que constater l'ampleur du fossé : ainsi, le ministre des Affaires étrangères, Guéla Bejouachvili, a déclaré le 26 décembre 2006 qu'entre la Géorgie et la Russie la rupture était profonde et qu'au-delà d'un conflit conjoncturel la tension actuelle révélait une « incompatibilité idéologique » (5). En effet, l'évolution politique des deux pays diverge radicalement. Les régimes et les forces politiques post-soviétiques qui obtiennent l'appui de Moscou - que ce soit le gouvernement d'Islam Karimov en Ouzbékistan ou les sécessionnistes abkhazes, ossètes et transnistriens - ne représentent pas, loin s'en faut, le modèle de développement politique auquel aspirent les autorités mais aussi l'immense majorité des Géorgiens.
Ces derniers mois, l'inimitié russo-géorgienne a eu plusieurs effets très concrets : la suspension unilatérale par la Russie des voies de communication terrestres, aériennes et postales avec sa voisine ; une véritable « chasse aux Géorgiens » instaurée dans les rues et les écoles des grandes villes russes ; la fermeture par la police financière de nombreuses entreprises que contrôlaient des ressortissants géorgiens ; la multiplication du prix du gaz russe par quatre en l'espace d'une année ; et même la persécution des citoyens russes simplement originaires de Géorgie. Tous ces actes inamicaux ont un fondement plus solide que la simple antipathie que se vouent réciproquement les présidents Poutine et Saakachvili.
La Géorgie dans le viseur de Moscou
Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, la Géorgie est la république de l'ex-URSS avec laquelle la Russie entretient les relations les plus difficiles. Malgré le renversement - non sans l'aide de Moscou - du président nationaliste Zviad Gamsakhourdia en janvier 1992, tous les gouvernements géorgiens se sont montrés hostiles au maintien de l'hégémonie du Kremlin sur l'espace post-soviétique. Ainsi, pour « ramener à la raison » Édouard Chevardnadze (président de 1992 à 2003), la Russie de Eltsine est massivement intervenue dans les conflits sécessionnistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, en 1992-1993. Son implication a abouti, dans ces deux régions, à la victoire des sécessionnistes - qui se sont empressés de procéder, dans les territoires dont ils avaient obtenu le contrôle, à un véritable nettoyage ethnique à l'encontre de la majorité géorgienne. La Russie a, également, recouru à de multiples tentatives de déstabilisation et, en particulier, à des pressions économiques peu sophistiquées comme la suspension régulière de la livraison de l'énergie... de préférence durant les semaines les plus froides de l'année.
Le départ de Chevardnadze, à la suite de la « révolution des roses » de la fin 2003, n'y a pas changé grand-chose. À la suite de la victoire de Saakachvili, la Géorgie a fait de grands progrès sur la voie de son intégration à l'Otan (le pays a obtenu cette année l'ouverture d'un dialogue intensif (ID), prélude au programme de l'adhésion per se). Elle a, aussi, accéléré la mise en service du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui permettra d'évacuer vers l'ouest les hydrocarbures de la mer Caspienne et de l'Asie centrale sans passer par le territoire russe. L'irritation de Moscou est encore montée d'un cran. C'est cette irritation qui explique des décisions comme l'octroi, à partir de 2001, de la citoyenneté russe à la population des entités échappant de facto au contrôle du gouvernement central géorgien ; la lourde intervention de Moscou dans l'élection présidentielle tenue en Abkhazie sécessionniste à l'automne 2004 ; et la nomination de plusieurs militaires de carrière de l'armée et du FSB russes dans les gouvernements séparatistes. Ces choix illustrent bien la volonté du Kremlin d'empêcher la Géorgie de se rapprocher des États-Unis, qui ont salué avec enthousiasme la « révolution des roses ». La stratégie russe a néanmoins montré ses limites. Elle s'est même révélée totalement contre-productive : au lieu d'obtenir le retour de la Géorgie dans le giron de l'ancien « grand frère », elle a poussé Tbilissi vers l'Otan et Washington, seuls garants de l'indépendance aux yeux des Géorgiens.
La récente crise - qui n'est que la dernière d'une longue série de tensions - s'inscrit bien plus dans la continuité que dans la rupture. Son déclenchement a été consécutif à l'arrestation en Géorgie de plusieurs officiers russes travaillant pour le GRU (les renseignements militaires). Les interpellés ont été accusés de s'être livrés à l'espionnage mais, aussi, d'avoir pris part à des attentats et à des actions de sabotage sur le territoire géorgien (6). Ce qui distingue la crise actuelle de celles qui l'ont précédée, c'est la vigueur de la réaction du Kremlin. Pour la première fois, Moscou tente de déstabiliser le régime de Tbilissi en s'en prenant directement à la diaspora géorgienne qui vit et travaille en Russie. L'interdiction des transferts d'argent vers la Géorgie et l'expulsion de plusieurs centaines de Géorgiens sont censées, d'après les stratèges russes, créer dans la république caucasienne un mouvement populaire dirigé contre Saakachvili (7). De plus, aussi curieux que cela puisse paraître, le Kremlin escompte provoquer, par cette manoeuvre, une explosion de russophilie au sein de la population géorgienne (8). Cette stratégie avait été imaginée dès les années 1990 par Felix Stanevskiï, qui était alors l'ambassadeur de Russie à Tbilissi. Elle avait trouvé un écho favorable auprès de Sergueï Ivanov, à l'époque président du Conseil national de sécurité. Mais sa mise en pratique fut décidée seulement en 2002. La première mesure fut l'introduction d'un régime de visas pour les ressortissants géorgiens désireux de se rendre en Russie (9).
La ligne actuelle représente un immense danger pour la société russe elle-même : la xénophobie est directement encouragée par l'État, qui donne le feu vert à tous les abus policiers et laisse la bride sur le cou aux groupuscules d'extrême droite dont la spectaculaire recrudescence n'est plus un secret. À l'extérieur, cette attitude est révélatrice de la faiblesse de la politique russe. Le Kremlin n'a pas su profiter de l'avantage que lui confèrent sa position sur le marché mondial des hydrocarbures et son rôle dans les dossiers iranien et nord-coréen. Loin d'essayer d'imposer ses vues via une sorte de soft power, il ne rêve que de « mettre la Géorgie à genoux » (10). Aucune politique alternative, qui aurait pu être fondée sur des projets économiques et culturels, n'a été envisagée.
Comme par le passé, Moscou renforce la légitimité du gouvernement géorgien au lieu de l'affaiblir. Dès le début de la crise, plusieurs partis de l'opposition ont apporté leur soutien à la politique extérieure de Mikhaïl Saakachvili. Ce dernier tire de la situation un profit tout aussi appréciable sur la scène internationale : la communauté mondiale est désormais placée devant la réalité de la confrontation russo-géorgienne. Le mythe selon lequel la Russie jouerait un rôle de simple médiatrice dans les conflits géorgiano-abkhaze et géorgiano-ossète ne convainc désormais que ceux qui ont décidé de se ranger à tout prix derrière Poutine. Ceux-là savent très bien, au nom du principe de la « séparation des actions morales et des actions économiques » (11), fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme et du droit international. Mais les tensions russo-géorgiennes et l'utilisation abusive de l'arme énergétique de la part du Kremlin provoquent déjà une prise de conscience accrue des Occidentaux. Ainsi, la question d'une charte de sécurité énergétique fut activement discutée au dernier sommet de l'Otan à Riga ; et le Congrès américain, désormais à dominance démocrate, ainsi que la Commission européenne, entendent dorénavant surveiller de près les gesticulations de Moscou.
Ossétie du Sud : un bras de fer emblématique
1992-2001 : une cohabitation acceptable
Ce n'est pas un hasard si le début de la nette détérioration des relations russo-géorgiennes a coïncidé avec la crise ossète de l'été 2004. Même si les racines de la rupture sont plus profondes, c'est en réaction à une tentative de Tbilissi visant à reprendre le contrôle de la région de Tskhinvali (la « capitale de l'Ossétie du Sud ») que le Kremlin a lancé une campagne anti-géorgienne sans précédent. L'éviction d'Adjarie - qui a longtemps été la troisième région échappant au contrôle de Tbilissi - du satrape local, Aslan Abachidzé (12), et la volonté d'amarrer la Géorgie à l'Otan, affirmée dès l'entrée en fonctions de Mikhaïl Saakachvili avaient déjà rendu la direction russe furieuse. Le Kremlin attendait seulement l'occasion de déployer sa nouvelle stratégie destinée à « punir » la Géorgie de façon édifiante.
 Après les douze années de statu quo politico-militaire qui ont suivi le cessez-le-feu de juin 1992 (13), la situation en Ossétie du Sud s'est rapidement tendue à partir de l'été 2004. Pendant les années Chevardnadze, les rapports entre communautés dans cette petite région - dont la soeur jumelle, l'Ossétie du Nord, est une république de la Fédération de Russie - ont pourtant été beaucoup moins problématiques qu'en Abkhazie. L'absence d'affrontements armés, une relative liberté de circulation et le développement, le long de l'autoroute transcaucasienne, de divers trafics illicites auxquels participaient Ossètes et Géorgiens, sécessionnistes et loyalistes confondus, avaient fini par créer un modus vivendi provisoire. Le « président » Ludwig Tchibirov se montrait relativement peu enclin à rattacher sa république autoproclamée à la Russie. Le flou juridique et statutaire qui régnait dans cette zone fournissait de nombreuses possibilités d'y privatiser les fonctions régaliennes de l'État et assurait des revenus illicites aux élites politiques locales.
À plusieurs reprises, les négociateurs géorgiens et ossètes, réunis sous l'égide de l'OSCE, furent proches de signer des accords qui eussent réglé le conflit tout en maintenant l'unité de l'État géorgien. Une occasion particulièrement favorable fut gâchée en 2000, lors des pourparlers de Baden (près de Vienne) : les Ossètes avaient quasiment accepté le principe d'un statut de large autonomie au sein de la Géorgie, mais les négociateurs ont achoppé sur le statut des forces armées sécessionnistes et sur la question de la double citoyenneté (russe et géorgienne) des habitants de la région en conflit. Le gouvernement Chevardnadze n'a pas saisi l'occasion, estimant que la partie ossète allait, avec le temps, finir par procéder à d'autres concessions. Or Tchibirov et son clan furent balayés aux élections de novembre 2001 par Édouard Kokoïty, ex-représentant commercial de l'Ossétie du Sud en Russie et attaché parlementaire d'un député de la Douma russe, Anatoli Tchekhoev.
Kokoïty, l'homme du Kremlin
À l'époque soviétique, Kokoïty fut membre actif des Komsomol (les Jeunesses communistes), lutteur de haut niveau et professeur de sport. Dans les années 1990, il s'est converti aux affaires et à la politique, si bien qu'il est arrivé au pouvoir à Tskhinvali avec le soutien des milieux criminalo-affairistes ossètes et russes. Avec son avènement, la rhétorique des autorités sécessionnistes prit brusquement un tour plus belliqueux. Ainsi, peu après sa victoire, le président nouvellement élu déclara qu'il fallait « en finir avec la division de l'Ossétie en deux parties - nord et sud - et [qu'il ne pouvait] plus être question de l'intégration au sein de la Géorgie » (14). Pendant ce temps-là, une nouvelle équipe dirigeante trouvait ses marques en Russie. Les conséquences ne se firent pas attendre.
Jusqu'aux années 2000, la direction nord-ossète apparaissait comme l'un des principaux facteurs de stabilisation en Ossétie du Sud. Elle s'employait à modérer les ardeurs de ceux des politiciens de Tskhinvali qui évoquaient régulièrement la réunification de l'Ossétie au sein de la Fédération de Russie. Mais à la suite de la mise en place dans les régions russes de la fameuse « verticale du pouvoir » chère à Vladimir Poutine, les dirigeants nord-ossètes devinrent les fidèles exécutants des désidératas du Kremlin. Devenu président de l'Ossétie du Nord en 2004, Teimouraz Mamsourov s'est empressé de faire une déclaration commune avec Édouard Kokoïty : dans ce texte, les deux hommes appelèrent de leurs voeux la « réunification des deux Osséties » dès septembre 2005. Il va de soi qu'une telle réunification était censée se produire dans le cadre de la Fédération de Russie...
Au cours de ces dernières années, pendant que les rapports entre Moscou et Tbilissi ne cessaient d'empirer, la politique de rapprochement des deux Osséties a obtenu le soutien officiel de l'administration Poutine. C'est pourquoi Kokoïty et ses gardes armés (15) se sont rendus à Beslan (Ossétie du Nord) lors de la tragique prise d'otages de septembre 2004. Ils auraient même participé à l'assaut de l'école. D'après certaines sources, les hommes de Kokoïty auraient été les auteurs des premiers coups de feu tirés sur le commando retranché à l'intérieur du bâtiment. Or l'ouverture du feu a donné le signal du début de la calamiteuse opération de « libération des otages » (16).
Après la démission d'Alexandre Dzasokhov - président de l'Ossétie du Nord pendant les faits, il a été sévèrement critiqué à cause de la faillite de l'opération -, Kokoïty, l'homme des « ministères de force » russes, est apparu comme le leader potentiel d'une Ossétie unifiée. Les spéculations allaient bon train à propos de son intronisation officieuse à la tête des deux Osséties. Ce scénario fut écarté afin d'éviter de mécontenter davantage une population nord-ossète traumatisée par la mort de centaines d'enfants et peu enthousiaste à l'idée de voir un Ossète du Sud prendre la direction de « sa » république.
Cependant, en 2005-2006, les cabinets des ministres de l'Ossétie du Nord et du Sud ont organisé de nombreuses sessions communes, avec la bénédiction des plus hautes autorités de la Fédération de Russie. Ainsi, en mars 2006, la réunion conjointe des deux cabinets fut présidée par Guenadi Boukaev, assistant du premier ministre russe Serguei Fradkov et responsable des relations avec les régions indépendantistes (17). Lors de cette réunion, Boukaev aurait évoqué l'« accord de principe » de Moscou quant à l'intégration de l'Ossétie du Sud à la Fédération de Russie (18).
Une région de facto annexée par la Russie
Sans annexer formellement l'Ossétie du Sud (du moins, pour l'instant), la Russie renforce l'« intégration économique » de la région. Elle a, notamment, proposé de construire, à travers le tunnel de Roki (19), une nouvelle route qui éviterait le tronçon Kekhvi-Tamaracheni, aujourd'hui contrôlé par les Géorgiens. En septembre 2005, le géant Gazprom a annoncé son intention d'installer un gazoduc en direction de l'Ossétie du Sud pour pallier la dépendance de Tskhinvali à l'égard du gazoduc géorgien en provenance de Gori (20). Ce projet est censé montrer au gouvernement Saakachvili que la Russie envisage sérieusement le rattachement de l'Ossétie du Sud et se prépare à parer à d'éventuelles coupures de gaz que pourrait ordonner Tbilissi. Néanmoins, ce plan qui prévoit l'édification d'un gazoduc long de 160 kilomètres à travers les trois cols du Grand Caucase, et dont le prix est estimé à près de 650 millions de dollars, est une absurdité commerciale. En effet, le nombre des consommateurs potentiels de ce gaz - au maximum 10 à 12 000 foyers et une poignée d'entreprises d'industrie légère - est si bas qu'il apparaît clairement que ce projet est totalement politique. Il est même relativement probable que ce gazoduc ne voie jamais le jour et que son annonce ne soit qu'un moyen de pression psychologique et politique sur Tbilissi.
La collusion des intérêts russes et sécessionnistes a atteint son apogée avec la nomination de militaires de carrière et de cadres du FSB dans le gouvernement de Tskhinvali (21). Quant aux forces de paix russes stationnées dans la zone du conflit, elles ne sont pas neutres, puisque juges et parties à la fois. L'un de leurs commandants en chef, Sviatoslav Nabdzorov, n'a pas hésité, en 2004, à refuser devant les médias géorgiens de reconnaître le tracé officiel de la frontière entre la Russie et la Géorgie. Enfin, Kokoïty lui-même se rend deux fois par mois à Moscou, officiellement « pour consultations ». Dans ce contexte, il est difficile de continuer à qualifier son régime d'indépendantiste. Il est tout simplement pro-russe.
Non contente de distribuer des passeports russes à la population sud-ossète vivant sur le territoire contrôlé par les sécessionnistes, la direction moscovite s'implique de plus en plus au niveau militaire. En 2005, la police géorgienne a intercepté des camions russes livrant des centaines de roquettes aux séparatistes. D'après l'ex-ministre géorgien chargé des conflits, Goga Khaïndrava, la Russie aurait fourni à Kokoïty entre 200 et 300 camions de munitions, plusieurs tanks et blindés, ainsi que des pièces d'artillerie et de DCA. Par surcroît, Kokoïty aurait à sa disposition, en plus des milices ossètes locales, un millier de « volontaires » nord-caucasiens - en réalité des Cosaques ou des militaires de la Fédération de Russie - « détachés » en Ossétie du Sud. L'essentiel des troupes sécessionnistes est stationné au nord de la ville de Tskhinvali et de l'enclave géorgienne de la vallée de Grande Liakhvi. C'est ici, dans le district de Java, que se trouvent également les bases des « volontaires » russes qui effectuent des allées et venues incessantes au gré de la montée ou de la baisse des troubles. Les districts de Java et de Znaouri (à l'ouest de Tskhinvali) restent inaccessibles aux observateurs de l'OSCE, ainsi qu'aux représentations diplomatiques des pays occidentaux (22). Les armes lourdes installées dans ces régions pourraient atteindre, en cas de guerre, le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, situé à une centaine de kilomètres à vol d'oiseau.
À cette implication grandissante de la Russie, la Géorgie tente de trouver une réponse adéquate. Le programme minimum est de défendre les villages géorgiens de la région (situés dans les vallées de la Grande et de la Petite Liakhvi, ainsi que le district d'Akhalgori). Cette mission est d'autant plus nécessaire que, pendant la mini-guerre d'août 2004, les troupes de Kokoïty ont tenté, sans succès, d'éliminer l'enclave géorgienne longue d'une dizaine de kilomètres située entre Tskhinvali et Java, deux villes sous contrôle ossète. Le programme maximum consiste évidemment à regagner la souveraineté sur la totalité de la région. Ce qui ne signifie pas que Tbilissi souhaite exercer sur l'Ossétie du Sud une autorité totale et sans partage. En effet, les autorités géorgiennes reconnaissent désormais le droit des Ossètes à l'autodétermination et leur proposent de devenir une république autonome au sein de la Géorgie. Il s'agit d'un indéniable progrès dans la mesure où ni le gouvernement de Gamsakhourdia ni celui de Chevardnadze n'avaient jamais sérieusement songé à rétablir l'autonomie sud-ossète, abolie dès 1990 en réponse à l'engagement de Tskhinvali contre l'indépendance de la Géorgie vis-à-vis de l'URSS.
Dissensions à Tskhinvali
Malgré l'annexion rampante de l'Ossétie du Sud par la Russie, le gouvernement géorgien a marqué un point important : l'élite ossète locale apparaît désormais scindée en deux camps radicalement opposés. Cette élite, malgré sa taille relativement réduite (il s'agit en effet de la classe dirigeante des quelque 40 000 Ossètes demeurant à ce jour dans l'ex-région autonome), n'a jamais été monolithique : les clivages claniques et sectoriels, ainsi que les conflits d'intérêts, y existaient déjà sous la présidence de Ludwig Tchibirov. Mais, pour la première fois depuis le début du conflit en 1991, une partie de cette élite apparaît comme étant ouvertement pro-géorgienne ou, du moins, favorable à la réintégration au sein de la Géorgie d'une Ossétie du Sud gratifiée d'un statut de large autonomie. L'apparition de ce courant est en grande partie liée à la politique rigide et prédatrice qu'à conduite Kokoïty à l'intérieur de l'Ossétie du Sud et à l'accaparement de la plupart des ressources de la région par ses fidèles, avec la bénédiction de Moscou. Tbilissi, qui semble avoir retenu la leçon des événements de l'été 2004 et ne penche plus vers une reprise en main de la région par les armes, a habilement récupéré les mécontents de l'actuelle direction sécessionniste.
En 2004, les Géorgiens commirent de nombreuses erreurs d'appréciation. Ils pensaient qu'en s'attaquant, y compris manu militari, aux réseaux de contrebande qui importaient illicitement des produits russes sur le marché géorgien à travers l'Ossétie du Sud (23) et en démantelant le vaste marché à ciel ouvert d'Ergneti, situé entre la ville de Tskhinvali et le territoire contrôlé par les autorités centrales, ils feraient fondre les revenus des sécessionnistes (24). Ces actions, couplées à un « assaut humanitaire » des villages ossètes - c'est-à-dire l'envoi de denrées alimentaires de base et d'engrais pour les paysans - devaient faire pencher la population ossète dans le camp des autorités centrales. En réalité, ces mesures furent accueillies d'une façon plus que mitigée. Kokoïty et les forces russes réussirent à mobiliser l'opinion contre Saakachvili en jouant sur la « menace géorgienne » et le président autoproclamé a pu se présenter comme le « sauveur de la nation ».
Depuis cet échec, Tbilissi mise sur l'isolement de Kokoïty sur la scène ossète. Le but de la manoeuvre est de démontrer que cet homme ne représente nullement l'Ossétie du Sud et que, par conséquent, ce n'est pas le peuple ossète qui souhaite se fondre dans la Fédération russe, mais un groupe politico-économique aux ordres du Kremlin. Du même coup, le conflit dans la région de Tskhinvali devra apparaître non plus comme un bras de fer géorgiano-ossète, mais comme un affrontement opposant les autorités centrales et légitimes à un régime fantoche, marionnette d'un pays étranger envahissant.
Fait significatif : les leaders ossètes « alternatifs » - Dimitri et Vladimir Sanakoev, et Jemal et Uruzmag Karkoussov - sont tous issus de l'ancien camp « séparatiste ». Dimitri Sanakoev (25) a été jusqu'en décembre 2001 premier ministre et ministre de la Défense du gouvernement sécessionniste, tandis que Jemal Karkoussov (26) a été ministre de l'Intérieur et président du Comité de la sécurité nationale de Kokoïty. Ainsi, les chefs du Mouvement du salut national ossète - le parti des adversaires de Kokoïty, désormais allié de Tbilissi - étaient encore, il y a quelques années, voire quelques mois, les principaux tenants de l'idée de la séparation de l'Ossétie du Sud de la Géorgie. La facilité avec laquelle ces personnalités abandonnèrent l'option « indépendantiste » pour l'option « pro-géorgienne » permet de penser que l'idée d'une Ossétie du Sud indépendante n'a jamais été vraiment prise au sérieux, y compris par ses propres dirigeants.
Deux élections et un référendum
Une élection présidentielle « alternative » a eu lieu le 12 novembre 2006, en même temps que celle organisée par Kokoïty. Ce dernier a, de plus, mis sur pied, simultanément à ce scrutin, un référendum sur l'indépendance de l'Ossétie du Sud. Comme il était à prévoir, le président-candidat Kokoïty et le « oui » à l'indépendance ont obtenu respectivement 98 et 99 % des suffrages. Le référendum a été totalement pris en charge par la Russie, dont les chaînes de télévision ont présenté la consultation comme un événement d'importance mondiale. Cette prise en charge a été confirmée par l'installation d'un « centre de presse international » à Tskhinvali pendant les quelques jours qu'a duré le vote. Le directeur de ce centre n'était autre qu'Oleg Sapojnikov (27), l'adjoint du chef de la Direction des relations inter-régionales de l'administration présidentielle de la Fédération de Russie, Modeste Kolerov, qui est chargé du dossier des « États non reconnus » auprès de Poutine. Alors que l'OSCE, l'ONU et l'UE n'ont pas reconnu ce référendum et n'ont envoyé aucun observateur, la Fédération de Russie, par la voix de son ministère des Affaires étrangères, a qualifié le scrutind'« expression libre et démocratique du choix du peuple de l'Ossétie du Sud ». La déclaration officielle ajoutait que « de nombreux pays européens et américains ne peuvent que s'inspirer du niveau d'organisation et de transparence du scrutin organisé en Ossétie du Sud ». L'engagement de Moscou s'est également traduit par le vote, à la Douma russe, d'une motion de soutien à l'aspiration à l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie.
Quant à l'élection parallèle organisée par les forces opposées à Kokoïty, elle s'est déroulée sur les territoires de l'Ossétie du Sud contrôlés par le gouvernement de Tbilissi, mais des Ossètes vivant dans la zone séparatiste ont également voulu y prendre part. Certains habitants sont allés plus loin et ont participé, « au cas où » (28), aux deux scrutins concurrents. À l'issue du vote, le candidat Dimitri Sanakoev aurait obtenu 80 % des voix (29). Sanakoev a formé un gouvernement ossète alternatif qui siège au village de Kourta, à quelques kilomètres au nord de Tskhinvali. Ce gouvernement compte plusieurs ministères, mais ne comporte pas de portefeuille de la Défense. Par conséquent, il n'y a pas de « forces armées alternatives », façon de montrer que le gouvernement alternatif ne souhaite pas la guerre civile inter-ossète.
Le gouvernement alternatif, tout comme celui de Kokoïty, n'est pas reconnu officiellement par Tbilissi. Mais, officieusement, les autorités géorgiennes y investissent autant d'espoirs que de moyens matériels. C'est ainsi que les locaux du gouvernement-bis furent aménagés et reconstruits à la place de l'hôpital de Kourta par les soins du gouvernement central.
L'apparition du gouvernement Sanakoev devrait avoir des conséquences sur le conflit. Désormais, les mécontents du régime de Kokoïty pourront chercher refuge et protection auprès des nouvelles autorités. Ce changement n'est pas négligeable puisque, jusqu'ici, le pouvoir de Tskhinvali n'a jamais eu affaire à une vraie opposition, les contestataires étant physiquement éliminés ou exilés. De son côté, Kokoïty se retrouve de plus en plus entouré de cadres directement envoyés de Russie, généralement issus du FSB, du GRU ou des rangs des militaires, ce qui augmente le mécontentement des cadres locaux et, par ricochet, le risque de les voir changer d'allégeance en faveur des autorités alternatives.
Ces dernières tentent de s'attirer la sympathie de la population et de démontrer le caractère prédateur du régime de Kokoïty (30). Dans ce but, elles vont lancer, avec l'aide financière du gouvernement central, des programmes de réhabilitation économique et sociale de la région. Il est même fort probable que des fonds européens y soient mobilisés. En effet, au mois de juin 2006, une conférence de donateurs réunie à Bruxelles a annoncé le déblocage de 10 millions d'euros pour la constitution d'un « fonds de réhabilitation » géorgiano-ossète. Tbilissi pourra donner son feu vert afin que cet argent aille dans les caisses du gouvernement alternatif, dont un éventuel succès en matière de reconstruction augmenterait la légitimité face au régime de Kokoïty. Dans ce contexte, Kokoïty compte uniquement sur l'aide de Moscou qui, en plus d'offrir gratuitement l'énergie, effectue le versement des pensions et des retraites, et finance les forces armées de Tskhinvali ainsi que ses campagnes de propagande.
L'année 2007 sera donc une année de rivalité accrue entre la Géorgie et la Fédération de Russie en Ossétie du Sud, par gouvernements locaux interposés. L'administration Saakachvili tentera de faire de Sanakoev l'une des parties incontournables du conflit. Une reconnaissance de son gouvernement par Tbilissi devrait lui ouvrir les portes des organisations internationales. Dans le même temps, Kokoïty s'isole de plus en plus de la scène internationale. Ses rapports avec les organisations multilatérales présentes dans la zone se détériorent, tout comme ses liens avec les représentations diplomatiques des pays occidentaux en Géorgie (31). Cet isolement du président autoproclamé le rend encore plus dépendant de Moscou et de l'équipe politico-sécuritaire russe qui l'entoure.
Un enjeu international
On l'aura compris : l'Ossétie du Sud est l'un des principaux leviers dont Moscou dispose pour ramener la Géorgie dans sa sphère d'influence, déstabiliser le régime de Saakachvili et empêcher Tbilissi de cingler vers l'Europe et l'Otan.
Le récent retour de la Russie sur la scène mondiale, doublé de l'abandon des principes démocratiques, rappelle d'une certaine façon la situation qui prévalait pendant la guerre froide. Il est vrai que la frontière actuelle ne passe pas le long de l'Oder, mais bien plus à l'est puisque les pays baltes et les pays d'Europe centrale ont, dans leur grande majorité, rejoint l'Union européenne et l'Otan. Il est vrai, aussi, que le régime de Moscou ne se présente plus comme le porteur de l'idéologie communiste dans le monde. Mais les méthodes employées dans les relations internationales sont sensiblement les mêmes : le Kremlin tente d'imposer dans les pays voisins des régimes « amicaux » en recourant au chantage énergétique, au soutien aux mouvements séparatistes, voire aux attentats et aux sabotages (32). Débarrassée de l'idéologie égalitariste ou internationaliste d'autrefois, cette action se veut beaucoup plus « cynique » et plus « pragmatique ». Anatoli Tchoubaïs a introduit, il y a déjà quelques années, le paradigme de l'« empire libéral ». Sans être véritablement « libérale », la Russie continue bel et bien à aspirer à un avenir impérial. L'orchestration de l'hystérie nationaliste et les appels nostalgiques au passé soviétique sont les nouvelles armes du régime russe.
Dotée de moyens plus importants grâce à l'envolée des prix du gaz et du pétrole, la ligne du Kremlin est néanmoins peu efficace à long terme dans la mesure où elle accorde trop de place à la force brute au détriment des aspirations véritables des populations qu'elle entend influencer. Les erreurs d'appréciation et les analyses fondamentalement erronées continuent d'alimenter la politique russe dans le Caucase. Le FSB ou le GRU, qui prédéterminent cette politique, ne sont pas les institutions les mieux armées intellectuellement pour élaborer une conduite subtile et efficace, notamment en Géorgie. L'amateurisme du GRU a d'ailleurs éclaté au grand jour au moment de l'arrestation de ses officiers en Géorgie en octobre 2006. Le mythe de l'invincibilité des « services » que diffuse la propagande officielle en a pris un coup. La livraison en grande pompe, en novembre dernier, d'un nouveau siège ultramoderne au GRU à Moscou, avec des couloirs souterrains et des vitres blindées capables de résister aux lance-roquettes, ne change pas la donne : la partie la plus brillante des jeunes Russes n'est pas motivée par une carrière au sein des services secrets et préfère travailler dans des compagnies privées, quand elle n'opte pas pour l'émigration à l'Ouest. Il ne reste, comme vivier, que le second choix et les cadres anciens les moins professionnels, qui n'ont pas trouvé un emploi plus lucratif.
L'office de Modeste Kolerov, créé en 2005 auprès de l'administration présidentielle, est censé apporter à la diplomatie russe des instruments conceptuels ; mais ce service ressemble plus à une cellule de propagande qu'à un véritable département stratégique. Le choix de Kokoïty et le parachutage des généraux et colonels russes dans son gouvernement sont des mesures qui ne peuvent qu'indisposer la population locale. Bref, si les Géorgiens ne commettent pas trop d'erreurs en voulant précipiter les choses, les Ossètes du Sud pourraient bien se retourner rapidement contre leurs autorités.
Répétons-le : les moyens augmentent, mais les méthodes restent les mêmes que pendant la guerre froide, dans les années 1990 et au début des années 2000. Ces méthodes, on le sait, se sont soldées par des résultats catastrophiques dans le Caucase du Nord ; elles ont provoqué l'adhésion rapide des pays baltes à l'UE et à l'Otan ; elles n'ont pas empêché l'arrivée au pouvoir de forces radicalement pro-occidentales en Géorgie et en Ukraine ; et elles ont durablement gâché l'image de la Russie en Abkhazie à l'automne-hiver 2004.
Croire que la Russie pourra transformer la Géorgie entière en une grande Ossétie du Sud est une erreur encore plus grave qui révèle, de la part de Moscou, une incompréhension profonde des processus en cours dans ce pays. Au grand dam du Kremlin, il n'y a aujourd'hui, en Géorgie, aucune force politique dotée d'une quelconque influence sur la population qui soit pro-russe. Du coup, chaque tentative visant à déstabiliser le régime de Saakachvili le renforce sur le plan interne puisque l'opposition géorgienne n'est pas plus enthousiaste que le président à l'idée d'entendre dans le pays la douce mélodie des ordres aboyés par les généraux russes. Les quelques immigrés politiques géorgiens que le FSB garde « au chaud » en Russie - Guiorgadzé, Abachidzé ou Kitovani (33) - sont des cadavres politiques bien refroidis. Ils parviennent pourtant, en flattant sans cesse les instincts impériaux du Kremlin, à obtenir des finances qui leur permettent de demeurer à la surface du monde politico-médiatique russe.
Stabilisée, plus riche et plus puissante, la Russie tourne le dos à la démocratie et à la Maison européenne. La Géorgie, pour sa part, y aspire avec détermination, malgré les difficultés et les embûches dont est semé son chemin. À l'Europe de ne pas lui fermer la porte ! Par sa frilosité, son pessimisme post-élargissements, sa sempiternelle préoccupation de « ne pas provoquer l'ours russe », elle risque de condamner non seulement la Géorgie, mais toute la région du Caucase. Or si la Géorgie tombait, l'Azerbaïdjan - où l'élite gouvernementale, rétive à des réformes démocratiques, révèle déjà de fortes sympathies pro-russes - pourrait suivre. L'espoir de diversifier les approvisionnements énergétiques du continent européen s'éloignerait, alors, pour une durée indéterminée. Une telle situation ne pourrait qu'avoir des conséquences négatives pour l'Arménie, le troisième pays de la sous-région. On aurait tort de penser que la mainmise de la Russie et de Gazprom sur toute la zone garantirait une stabilité accrue du Caucase. Au contraire : il y a fort à parier que, dans un tel cas de figure, les forces politiques, sociales et idéologiques de la région, y compris celles du Caucase du Nord, n'accepteraient pas la nouvelle donne. Une longue période d'instabilité aux portes de l'Europe serait alors à redouter.
Notes :
(1) La dedovchtchina est un véritable fléau en Russie. Il s'agit du bizutage brutal des appelés à l'armée. Cette coutume provoque chaque année des centaines de morts dans les rangs de l'armée russe.
(2) Les résultats du sondage furent publiés sur le site d'informations gazeta.ru : http://www.gazeta.ru/2006/12/25/oa_227523.shtml
(3) Thorniké Gordadzé, « Géorgie : l'Irak du pauvre », Le Figaro, 28 octobre 2002.
(4) D'après les statistiques officielles de Tbilissi, la communauté géorgienne de Russie est forte de 600 000 personnes, dont la moitié est concentrée à Moscou et dans la région moscovite. En nombre d'individus, les Géorgiens arrivent bien derrière les Azerbaïdjanais, les Arméniens, les Ouzbeks, les Tadjiks et les Ukrainiens résidant dans la capitale russe.
(5) Voir la conférence de presse de Guéla Bejouachvili du 26 décembre 2006, retranscrite sur le site www.newsgeorgia.ru
(6) L'un des officiers arrêtés, Sysoev, intéresse également l'Azerbaïdjan, puisqu'il fut impliqué dans l'attentat (manqué) qui a visé le président Heydar Aliev en 1995.
(7) Une menace semblable fut récemment brandie contre l'Azerbaïdjan : la Russie a menacé d'expulser de son territoire plus d'un million et demi de ressortissants azerbaïdjanais si Bakou ne se pliait pas à l'exigence de Moscou de ne pas offrir à la Géorgie une possibilité alternative d'approvisionnement en gaz.
(8) Trois Géorgiens sont décédés dans les centres de rétention des étrangers en instance d'expulsion à cause du refus des forces de l'ordre d'autoriser les équipes médicales à soigner les malades. L'une des victimes était en situation régulière. Quant aux expulsés, ils furent transportés vers la Géorgie dans des avions cargos.
(9) Dès son introduction, ce régime ne s'appliquait pas aux républiques sécessionnistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud.
(10) L'expression fut employée par le ministre russe de la Défense, Pavel Gratchev, en 1993.
(11) Le président français Jacques Chirac au sujet de la Russie (au sommet européen de Lahti), cité par Libération du 21-22 octobre 2006.
(12) Pendant des années (1991-2004), Aslan Abachidzé, avec l'appui de la base militaire n°12 de la Fédération de Russie stationnée à Batoumi, a dirigé d'une main de fer l'Adjarie, une république autonome située au sud-ouest de la Géorgie. Sans aller jusqu'à proclamer la sécession, il était dans sa région le seul maître à bord. En treize années, il a mis en place un système politique fait d'un curieux mélange de féodalisme (il prétendait descendre des princes ayant gouverné l'Adjarie depuis le XVe siècle) et de criminalisation de l'État. Il fut renversé par les Adjares eux-mêmes quelques mois après la victoire de Saakachvili à Tbilissi.
(13) Le conflit sud-ossète débuta à la fin de l'année 1990, lorsque les Ossètes, préoccupés par l'arrivée au pouvoir en Géorgie du nationaliste Zviad Gamsakhourdia et encouragés par le Kremlin, déclarèrent leur volonté de rester au sein de l'URSS, au moment où la Géorgie se préparait à accéder à l'indépendance. En réaction, les Géorgiens abolirent leur statut de région autonome et introduisirent des forces de police à Tskhinvali, la capitale régionale. Les affrontements durèrent deux ans et firent des centaines de victimes. Le 14 juin 1992, les deux parties signèrent un accord qui gelait la situation.
(14) Civil Georgia, 15 septembre 2002.
(15) Le contingent de la milice sud-ossète à Beslan était dirigé par le chef d'une unité spéciale (les « chasseurs alpins ») de l'armée séparatiste, Bala Bestaev, l'un des hommes les plus craints d'Ossétie.
(16) Ce fut le témoignage du journaliste Rustam Kaliev présent sur le lieu du drame. Cette version fut également discutée dans un article de Laurence Uzzell, « A South Ossetian Role in Beslan ? », publié par la Jamestown Foundation le 6 octobre 2004.
(17) Boukaev est lourdement intervenu lors de l'élection présidentielle abkhaze de novembre 2004, en sommant les Abkhazes de nommer le candidat fidèle à Moscou (Raoul Khadjimba) au détriment de celui qui venait d'être désigné par les urnes (Sergueï Bagapch). Il a également apporté le soutien de la Russie au régime sécessionniste d'Igor Smirnov en Transnistrie, en réaction au durcissement des contrôles à la frontière de cette république non reconnue qu'ont imposé l'UE et l'Ukraine.