Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
POLOGNE: UN NOUVEAU
Entretien avec Jaroslaw KACZYNSKI
conduit par
Françoise Pons
Journaliste indépendante
en français
in english
en español
en français

Françoise Pons - Monsieur le Premier ministre, vous formez avec votre frère jumeau, le président Lech Kaczynski, un tandem unique au monde. Face à cette dyarchie familiale, certains observateurs pointent un risque de manque de transparence démocratique. Votre frère lui-même aurait déclaré, en 2005, que votre nomination au poste de premier ministre aurait été « déplacée »...


Jaroslaw Kaczynski - Je ne l'imagine pas avoir dit une chose pareille ! En réalité, c'est moi qui ai refusé de prendre la tête du gouvernement, et Lech m'en a beaucoup voulu à l'époque. Je tenais à ce que mon frère devienne président car je considère qu'il est fait pour ce job. Il possède le savoir, les convictions et la détermination indispensables à l'exercice de la fonction présidentielle. Or j'étais persuadé que si je devenais premier ministre, mon frère ne serait pas élu président. D'où mon retrait.
Quant au reproche de manque de transparence, je peux vous affirmer que notre situation personnelle n'a aucune incidence sur le fonctionnement démocratique des institutions polonaises. La question ne se pose même pas. Le gros avantage de notre « tandem », pour reprendre votre expression, c'est que nous évitons ainsi les sempiternelles querelles au sommet de l'État !


F. P. - En quoi vous distinguez-vous l'un de l'autre ?


J. K. - Nos parcours sont significativement différents. En 1971, mon frère Lech a quitté Varsovie pour s'installer à Sopot près de Gdansk, où il enseignait le droit du travail à l'université. Il était membre des syndicats illégaux ; c'est ainsi qu'on appelait l'opposition qui s'était organisée avant les grèves d'août 1980. Il donnait des cours aux ouvriers des syndicats libres des chantiers navals et il avait comme élève un certain Walesa qui, déjà, faisait preuve de qualités hors du commun. Nous en parlions souvent. Mon frère a très vite pris du galon : en 1989, il est devenu le bras droit de Walesa. C'est lui qui, en pratique, dirigeait le syndicat Solidarnosc car Walesa n'était pas en mesure d'animer tout seul une structure aussi vaste.
Pendant très longtemps, mon frère n'a pas fait de politique au sens classique du terme. En Pologne, on dit souvent du premier parti que j'ai fondé que c'est le « parti des frères Kaczynski », mais c'est faux. Entente Centre (Porozumienie Centrum) était uniquement mon parti. Lech n'en a jamais été membre. Il n'a même jamais entretenu de relations étroites avec ce parti, bien qu'il ait été élu député sous son étiquette. Lech a été nommé président de la Chambre suprême de contrôle (1) : il était apprécié de tous pour son dévouement. Sa réputation d'impartialité et ses compétences professionnelles lui ont même valu d'être pressenti à la fonction de chef du gouvernement des spécialistes (2). Mais il conservait un profil bas. En 1995, il est revenu à l'université. Lorsque, en 2000, le premier ministre Jerzy Buzek lui a confié le portefeuille de la Justice, il s'est engagé plus vigoureusement dans la lutte anti-criminalité, qui constituait l'un des volets essentiels du programme de l'Entente Centre (EC). Mon frère est alors devenu un homme politique très populaire et c'est ainsi que nous avons en 2001 - cette fois-ci ensemble - transformé EC en un nouveau parti, Droit et Justice, le PiS, dont Lech a pris la tête. Dans la foulée, il a été élu maire de Varsovie puis président de la République. Moi, pendant toutes ces années, j'étais membre du PiS, dont j'ai fini par prendre la présidence.


F. P. - À quand remonte votre engagement politique ? 


J. K. - Je m'intéresse à la politique depuis mon enfance. En 1967 - j'avais alors dix-huit ans - je me suis inscrit au séminaire du professeur Stanislaw Ehrlich, qui était à l'époque un politologue et un juriste de renom mondial. Après 1968 il a été écarté de l'université pour son attitude « révisionniste » (3) et aussi parce que le séminaire qu'il animait dérangeait. Ce dernier s'est alors dispersé mais cinq personnes sont restées en contact avec Ehrlich, dont trois journalistes polonais aujourd'hui célèbres, mon frère Lech et moi-même. Ces réunions sont ainsi devenues totalement informelles. Nous nous retrouvions à la maison. Ehrlich partageait l'idée que le socialisme était quelque chose de vivant, appelé à se transformer, doté d'une dynamique et d'une capacité d'évolution qui lui étaient propres.
Avec Lech, nous avons pris part aux grèves étudiantes, aux manifestations et aux réunions publiques en mars 1968. Mais mon véritable engagement date de la création du Comité de défense des ouvriers (KOR) en 1976. J'ai tout de suite senti que ma place était auprès d'eux. J'ai contacté Jan Józef Lipski, l'un des dirigeants de l'opposition, membre du KOR, qui était également un collègue de travail de ma mère. Il m'a confié quelques tâches et, de fil en aiguille, je suis devenu un activiste politique. Au sein du KOR, nous avions deux priorités : la première, c'était de nous battre pour la liberté afin d'échapper à l'esclavage communiste ; la seconde c'était de nous préparer à la perspective d'une nouvelle crise comparable à celle de 1956. Jacek Kuron et Adam Michnik pensaient que cela pouvait arriver, même s'ils en parlaient rarement.



F. P. - Quel est le déclic qui vous a poussé à entrer dans l'arène politique ?


J. K. - L'envie m'est venue après quelque temps passé au sein de Solidarnosc. Je me suis fortement impliqué dans les activités du syndicat, aussi bien légales que clandestines (4). Pendant des années j'étais sans emploi, vivant sur l'argent du mouvement clandestin. Puis j'ai gravi les échelons de Solidarnosc, et suis entré dans son équipe dirigeante. J'ai ensuite participé à la Table ronde (5). À l'époque, je cherchais du travail à l'université catholique de Lublin, mais sans succès. C'est alors que j'ai décidé de présenter ma candidature au Sénat en 1989. J'ai été élu et, aussitôt après, je suis devenu rédacteur en chef d'un hebdomadaire important à l'époque, Tygodnik Solidarnosc. Ce fut le début de mon activité politique légale. En 1990, j'ai créé le parti Entente Centre.


F. P. - Avec votre frère jumeau êtes-vous toujours d'accord sur tout ?


J. K. - Il nous arrive parfois d'être en désaccord sur des nominations ou sur la manière de résoudre tel ou tel problème. Mon frère est plus libéral que moi. Mais ces nuances se traitent en famille : nous réglons nos divergences entre nous. En revanche, en ce qui concerne l'Union européenne, nous sommes sur la même longueur d'onde. J'ai même été le premier chef de parti en Pologne à dire que notre pays devait être membre de ce qui n'était encore que la Communauté européenne.


F. P. - Pourtant, depuis quelque temps, la Pologne apparaît comme un pays constamment sur la défensive, qui entretient avec ses partenaires européens des relations crispées. Un climat de défiance s'est installé entre vous et le reste de l'UE...


J. K. - Je ne ressens pas un tel climat : nous entretenons des relations cordiales avec un grand nombre de pays membres de l'Union européenne. Mais si vous le percevez ainsi, c'est qu'il y a un malentendu que je m'empresse de dissiper : nous sommes pleinement engagés dans l'Union européenne et très contents de l'être pour la bonne raison qu'elle nous réussit formidablement. Je ne vous donnerai qu'un exemple : entre 2004 et 2007, nos exportations auront selon toute probabilité doublé. Il est clair que cette performance remarquable est le résultat de notre adhésion. Ce que j'essaie de vous dire, c'est que nous n'avons aucune arrière-pensée vis-à-vis de l'Europe. Nous sommes très heureux d'être dans l'Union européenne, je le dis et le répète au monde entier. Si certains stéréotypes ont la vie dure, nous sommes les premiers à le regretter. D'une manière générale, la Pologne se heurte à une certaine incompréhension de la part de ses partenaires occidentaux.


F. P. - Y en a-t-il un, néanmoins, au sein de l'UE, dont vous vous sentez vraiment proche ?


J. K. - Bien que ce ne soit pas à proprement parler un « pays », j'ai d'excellentes relations avec José Manuel Barroso. C'est un bon partenaire, concret dans le dialogue, qui à mon avis remplit son rôle de président de la Commission européenne d'une façon remarquable. Nous avons également de bons rapports avec nos voisins : Gediminas Kirkilas et Mirek Topolanek, les premiers ministres lituanien et tchèque. Nos contacts avec la chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre italien Romano Prodi sont également positifs. Et j'ajoute que j'ai eu un entretien très constructif avec le ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy. En vérité, nous n'avons pas de grosses difficultés dans nos relations avec les autres États européens, même si nous ne sommes pas toujours d'accord avec eux, surtout avec les plus grands et notamment l'Allemagne (6).


F. P. - Pourquoi « surtout les plus grands » ?


J. K. - Lorsque nous appelons de nos voeux un renforcement des pouvoirs du président de la Commission européenne, il est normal que les grands États européens - qui, contrairement à nous, n'éprouvent pas le besoin d'une « protection » anti-hégémonique - aient une approche différente. Un président fort ne peut pas leur convenir. Les intérêts des uns ne coïncident pas nécessairement avec les intérêts des autres. En politique, il en va toujours ainsi.


F. P. - Dans l'enceinte européenne, où la règle de fonctionnement est celle du consensus, le recours régulier au droit de veto (7) par la Pologne est inhabituel. Il a, en tout cas, le don d'horripiler vos partenaires...


J. K. - Nous sommes sensibles aux réactions de nos partenaires, mais nous sommes encore plus sensibles à notre indépendance nationale. Nous ne pouvons pas accepter que la Russie traite la Pologne comme si ce pays n'était pas membre de l'Union européenne. Nous ne pouvons pas accepter que Moscou exerce sur nous un chantage au moyen du gaz et du pétrole. Il ne s'agit pas d'une question abstraite. C'est une menace bien réelle.


F. P. - Le pouvoir de nuisance de la Russie est-il aussi considérable que vous le dites ?


J. K. - Si la solidarité européenne ne joue pas en notre faveur, oui, certainement. La Russie veut mettre la main sur notre industrie pétrochimique, les gazoducs, les oléoducs. Elle ne s'en est jamais cachée. Et si elle parvenait à ses fins, la Pologne se retrouverait pieds et poings liés.


F. P. - Comment expliquez-vous que votre position ne soit pas unanimement partagée par les autres pays d'Europe centrale dont l'approvisionnement en énergie dépend également de la Russie, notamment la Hongrie ?


J. K. - Il y a un certain nombre de différences entre la Hongrie et nous. D'abord la Hongrie n'a jamais fait partie de l'Empire russe, ce qui n'est malheureusement pas le cas d'une grande partie de la Pologne, y compris de Varsovie. Deuxièmement, de par leur situation géostratégique, les Hongrois sont moins exposés aux appétits de la Russie. Ensuite, la Hongrie est un pays quatre fois plus petit que la Pologne, n'ayant pas d'intérêts en Lituanie, en Biélorussie ou en Ukraine. Enfin, dernier point et il est de taille : le gouvernement est aux mains de post-communistes purs et durs. Le premier ministre Ferenc Gyurcsany est un ancien président des Jeunesses communistes. Il pratique, par rapport à Moscou, une politique d'adaptation qui a toujours été la politique de la gauche hongroise. Le jour où le leader de la droite, Victor Orban, reviendra au pouvoir, la position de Budapest sur la question énergétique changera probablement du tout au tout. En Pologne, les post-communistes, qui sont restés au pouvoir jusqu'en novembre 2005, faisaient preuve vis-à-vis de la Russie de la même volonté d'adaptation. À moins qu'ils n'aient pas eu le choix. Car les Russes les tiennent. Ils ont des dossiers sur eux ; ils savent tout sur leur passé.
Vous auriez pu, aussi, évoquer l'exemple de la Finlande qui dépend à 100 % de la Russie pour son approvisionnement en gaz. Mais, même à l'époque où le pays appartenait à l'Empire tsariste, les Russes ne traitaient pas les Finlandais de la même façon que nous. Ils les considéraient comme une petite nation à laquelle était accordée une large autonomie. Encore une chose : permettez-moi d'observer, avec tout le respect que je lui dois, que Chypre bloque les négociations avec la Turquie depuis des mois sans que cette attitude ne nuise à ses bonnes relations avec le reste de l'Union. Pourquoi la Pologne, qui est cent fois plus grande que Chypre, ne pourrait-elle pas, elle aussi, dire non ? Nous voudrions juste avoir les mêmes droits que Chypre.


F. P. - Ce n'est pas la première fois que vous utilisez l'arme du veto. Considérez-vous que l'Union européenne ne défend pas vos intérêts ?


J. K. - Si, c'est la première fois que nous allons jusqu'au bout. La question, toutefois, n'est pas là. Je le répète : si nous n'étions pas un membre de l'UE nous serions dans une situation beaucoup plus difficile. Notre sort est incomparablement meilleur aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois. Il n'empêche : nous voulons que la solidarité européenne joue pleinement à notre profit, non pas comme un privilège mais comme un principe s'appliquant de la même façon à tous.


F. P. - À propos de solidarité, les Français ont encore en tête l'épisode des F16 : au moment même où la Pologne négociait les conditions de son adhésion, Varsovie a passé commande de 48 avions de combat américains, écartant notamment l'offre du groupe Dassault...


J. K. - Rassurez-vous : nous examinerons avec une grande attention les propositions françaises dans le cadre des appels d'offres que nous venons de lancer pour l'achat d'hélicoptères (8) et la construction de centrales nucléaires. Il sera d'autant plus facile à l'industrie européenne de s'imposer face aux autres que la France fabrique les meilleures centrales nucléaires et dispose en la matière de la meilleure expérience.


F. P. - Vous souhaitez une armée européenne qui soit subordonnée à l'Otan. Vous êtes en lice pour accueillir la base du bouclier antimissile américain en Europe. La Pologne a refusé de coopérer avec la mission du Parlement européen chargée d'enquêter sur les activités présumées illégales de la CIA en Europe. Entre Washington et Bruxelles, pourquoi avez-vous tendance à privilégier Washington  ?


J. K. - La Pologne ne s'est mise d'accord sur rien à propos du bouclier antimissile. Aucune décision n'a encore été prise à ce sujet. Quant à l'Otan, oui, c'est vrai, nous apprécions l'alliance avec les États-Unis. Lorsque j'essaie d'exposer mes vues à mes homologues européens, j'ai le sentiment qu'ils ne prennent pas mes idées au sérieux. Ils ne veulent pas en discuter. Comme si l'idée d'une force européenne qui, au sein de l'Otan, renforcerait la position de l'Europe dépassait leur imagination. J'aimerais pourtant que l'Europe puisse disposer d'une armée puissante. Mais je n'ai aucune influence.


F. P. - L'incompréhension de l'Europe vis-à-vis de la Pologne est également liée à la crise permanente dans laquelle votre gouvernement est plongé depuis un an. Faute de majorité, vous avez dû vous allier à des partis d'extrême droite qui se sont révélés assez encombrants...


J. K. - C'est une façon de voir les choses. Mais je ne suis l'esclave de personne. Notre gouvernement est d'abord et avant tout un gouvernement PiS, Droit et Justice. En réalité, si nous nous sommes tournés vers des formations extrémistes, c'est que la Plateforme civique (PO), l'autre grand parti polonais, a refusé la main que nous lui tendions. Nos propositions étaient pourtant très avantageuses : nous lui offrions la moitié des ministères et le poste de maréchal de la Diète (9) qui est, en Pologne, une fonction éminente. Mais la PO n'a rien voulu savoir. Aujourd'hui, tous les médias, même ceux qui nous étaient le plus hostiles, attribuent la responsabilité de cet échec à la PO. De notre côté, nous avons multiplié les gestes de bonne volonté. Nous avons proposé des élections anticipées : ils ont menacé de poursuivre le président de la République devant le Tribunal d'État (10). Nous avons émis l'idée d'une autodissolution de la Diète au moment où leur cote dans les sondages était au plus haut : ils ont à nouveau refusé. Alors que devions-nous faire ? Nous avons cherché des alliés là où nous étions sûrs d'en trouver. Si vous voulez en savoir plus sur cette coalition, adressez-vous à Donald Tusk, le président de la Plateforme civique.


F. P. - Ne portez-vous pas une part de responsabilité dans cet échec ? La mise à l'écart du premier ministre Kazimierz Marcinkiewicz, proche de la PO, qui prenait au fil des mois une certaine assurance, n'a certainement pas joué en faveur d'un rapprochement...


J. K. - Si M. Marcinkiewicz est devenu premier ministre en novembre 2005 c'est parce que je ne voulais pas l'être et qu'il entretenait, en effet, de bonnes relations avec la Plateforme civique. Mais il ne faut pas non plus s'imaginer qu'il y jouissait d'une haute estime : en novembre 2005, lorsque j'ai proposé son nom, les dirigeants de la PO m'ont ri au nez et m'ont poussé pour que j'accepte cette fonction. Ils ne le prenaient pas au sérieux. Ils l'ont toujours appelé « Kasu », diminutif de Casimir, et jamais « premier ministre ». Kazimierz Marcinkiewicz et moi-même avons essayé à deux reprises de former une coalition avec la PO. Nous avons vite compris que c'était peine perdue. La PO n'en veut à aucun prix : sa stratégie consiste à nous détruire par le biais d'une campagne médiatique féroce en nous accusant des pires maux. Personne n'y peut rien.
Mais les élections municipales de novembre dernier ont changé la donne : malgré tous leurs efforts, ils n'ont pas réussi à nous abattre. Depuis quelques semaines, d'ailleurs, on sent que la tactique de la PO est en train d'évoluer. Je connais bien Donald Tusk et, dans une moindre mesure, Jan Rokita, le leader de la PO. Ce sont mes collègues depuis des années. Personne ne peut prévoir l'avenir. La mise à l'écart de Marcinkiewicz, qui a été brutalement démis de ses fonctions de premier ministre en juillet dernier, n'a eu aucune influence négative sur nos relations avec la PO.


F. P. - Vous décrivez les élections municipales de novembre comme un succès. Pourtant, votre parti n'a obtenu que 25 % des voix contre 27 % à la PO, les sociaux-démocrates et les libéraux réalisant une percée inattendue...


J. K. - Vous jugerez peut-être ma réaction curieuse, mais je ne suis pas mécontent. C'est un peu comme avec notre équipe nationale de volley-ball qui est récemment devenue vice-championne du monde. Le bonheur suprême aurait été que nous remportions le titre mondial. Mais comme nous espérions beaucoup moins, nous sommes très satisfaits. Compte tenu des coups fourrés et des attaques en règle dont nous sommes l'objet depuis un an, notre score est inespéré. Grâce à une plus forte participation, nous avons recueilli plus de voix qu'aux élections parlementaires. La situation n'est donc pas si mauvaise. Et j'ai quelques raisons de penser que nos adversaires font la même analyse que nous.


F. P. - La mairie de Varsovie vous a tout de même échappé...


J. K. - C'est exact. Notre seule déception est de n'avoir pas gagné la mairie de Varsovie. Mais que pouvions-nous contre le représentant de la Plateforme civique qui avait reçu le soutien des partis post-communistes et de l'ancien président de la République Alexander Kwasniewski ? Il était très difficile d'échapper à la défaite dans ces conditions.


F. P. - La déconfiture de vos alliés d'extrême droite, lors de ces mêmes élections, peut-elle être interprétée comme un désaveu de votre coalition gouvernementale ?


J. K. - Voilà le genre d'analyse simpliste dont les médias sont coutumiers ! En fait, les voix des deux autres partis de la coalition se sont reportées sur le parti du centre, le Parti paysan  libéral, qui a obtenu un très bon score, et non sur le PiS. C'est une particularité liée aux élections locales que je n'ai pas envie de développer ici. Mais cela ne préjuge en rien des résultats des prochaines élections législatives où nous avons toutes les chances de l'emporter. Les derniers sondages (qui accordent 33 % au PiS et 29 % à la PO) nous sont favorables.


F. P. - Voulez-vous dire que le président pourrait provoquer des élections anticipées ?


J. K. - Absolument pas. Je voulais simplement vous expliquer que nous ne sommes pas en perte de vitesse. Nous sommes, au contraire, en progression. Et cette nouvelle est très réconfortante.


F. P. - Votre alliance avec les partis d'extrême droite semble d'autant plus étrange que, finalement, vos positions ne sont pas si éloignées de celles de la Plateforme civique...


J. K. - Là encore, vous êtes victime d'une illusion d'optique. Le PiS et la Plateforme civique n'ont pas la même vision de l'histoire récente. Nous, nous avons toujours soutenu qu'à partir de 1990 la Pologne s'était engagée sur une mauvaise voie. Il aurait fallu détruire les anciennes structures héritées du régime communiste et construire un nouvel appareil d'État avec une nouvelle hiérarchie sociale. Il aurait fallu, aussi, empêcher que les anciens communistes, qui furent les principaux bénéficiaires des privatisations, s'emparent de certains biens. Les dirigeants de la Plateforme civique, eux, se sont accommodés de l'ordre qui s'est instauré dans les années 1990. Seul comptait à leurs yeux le passage à l'économie de marché. Or le processus de transition ne s'est pas bien passé. On nous avait promis que tout s'arrangerait avec le temps. Ce ne fut pas le cas.


F. P. - Votre gouvernement s'est lancé dans une campagne d'épuration contre tous ceux qui ont collaboré avec les communistes (11), et cela jusque dans les rangs du gouvernement. Ainsi, la ministre des Finances Zyta Gilowska, soupçonnée d'avoir eu des liens avec l'ancienne police secrète, a été démise de ses fonctions en juin dernier...


J. K. - Le problème est très simple : le communisme a imposé en Pologne une structuration de la société qui s'est révélée totalement incompatible avec le fonctionnement d'un État démocratique fondé sur les principes de l'économie de marché. Il aurait fallu démanteler ces structures, aussi bien officielles que clandestines, datant de l'époque de la république populaire de Pologne. On ne l'a pas fait. Aujourd'hui, dans un contexte totalement différent, nous essayons de mener ce processus jusqu'à son terme.


F. P. - Dix-sept ans après la chute du mur de Berlin, le temps du pardon n'est-il pas venu ?


J. K. - Ce n'est pas une question de morale ; c'est une question de bon sens. Si l'on veut que la démocratie fonctionne normalement, elle ne doit pas reposer sur des mécanismes non démocratiques hérités du passé. Si l'on veut que la concurrence s'exerce librement, elle ne doit pas être faussée par un système de réseaux d'un autre âge. Et si l'on veut que la Pologne soit réellement indépendante, il vaut mieux éviter que ses services secrets emploient des individus liés à Moscou ou à d'autres puissances étrangères.


F. P. - Un journaliste connu pour son anticommunisme virulent a été, il y a peu, promu à la tête de la télévision publique. Les juges et les recteurs d'université seront désormais nommés en fonction de critères politiques. Ne craignez-vous pas que cette chasse aux sorcières finisse par créer un climat de suspicion généralisée ?


J. K. - Nous n'avons pas la moindre intention de toucher aux recteurs d'université. Par ailleurs, je n'ai aucune influence sur la nomination des juges pour la bonne raison que cette prérogative ne m'appartient pas ! Vous vivez décidément dans un monde de manipulation et de désinformation qui n'a rien à voir avec la réalité polonaise. Il faut savoir qu'en Pologne l'État est beaucoup moins puissant qu'en France. D'autant qu'un parti comme le nôtre n'a aucun lien avec l'élite économique du pays. De ce point de vue, la Pologne est incomparablement plus démocratique que l'Italie ou la France. Prenez le cas d'un homme d'affaires qui aurait maille à partir avec la justice : eh bien, en tant que premier ministre, je n'ai aucun moyen légal de lui venir en aide. Souvent des hommes politiques occidentaux me sollicitent dans des cas de ce genre. S'ils me demandent d'intervenir, c'est sans doute que, chez eux, ils en ont la possibilité. En Pologne, c'est inimaginable.


F. P. - Vous entendez mener une « révolution morale » en Pologne. À quelle logique obéit-elle? Contre qui ou contre quoi est-elle dirigée?


J. K. - Une « révolution morale » ne se décrète pas. Les hommes politiques ne peuvent pas la fabriquer de toutes pièces. Ils peuvent simplement créer des conditions favorables à une telle évolution, puis espérer qu'elle se produira. Je n'ai rien fait de plus. Les médias simplifient et caricaturent.


F. P. - Votre ministre de l'Éducation, Roman Giertych, a récemment déclaré : « Nous nous sommes assez longtemps passés de tolérance. Et nous allons nous en passer aujourd'hui encore ». Cautionnez-vous ses propos ?


J. K. - Je ne sais pas ce qu'a dit au juste Roman Giertych. Ce que je peux vous dire, c'est que la vraie tolérance - celle qui consiste à accepter les points de vue opposés même quand on les récuse intérieurement - appartient à la tradition polonaise. À une tradition probablement beaucoup plus longue qu'à l'Ouest... En revanche, si l'on entend par tolérance l'obligation d'obéir à l'emprise intellectuelle d'une minorité guidée par le « politiquement correct », alors, non, nous ne marchons pas !

Notes :
(1) Équivalent polonais de la Cour des comptes.
(2) De 1989 à 1993, pas moins de cinq gouvernements se sont succédé. Le premier ministre fait apparemment référence à Jan Olszewski, proche des frères Kaczynski, qui fut l'avocat de Solidarnosc avant de devenir chef du gouvernement en 1992 pendant neuf mois. Il est aujourd'hui conseiller du président Lech Kaczynski. Chaque gouvernement se flatte d'être un « gouvernement de spécialistes » fondé sur la compétence des personnalités qui le composent plus que sur leur appartenance politique. C'est une formule à la mode en Pologne.
(3) Étaient appelés « révisionnistes » tous ceux qui critiquaient le régime communiste et souhaitaient le retour du régime d'avant-guerre.
(4) Solidarnosc a été interdit le jour de la proclamation de l'état de guerre, le 13 décembre 1981.
(5) Il était devenu impossible, pour le gouvernement du général Jaruzelski, de s'opposer au changement. Craignant une explosion sociale majeure en raison des graves difficultés économiques du pays et d'une inflation galopante, les autorités entament en 1988 des négociations avec l'opposition. Lors d'une réunion secrète, en septembre, il est décidé de réunir une Table Ronde chargée de définir un programme de réformes.
Les négociations de la Table Ronde se tiennent à Varsovie du 6 février au 4 avril 1989. Les réunions étaient co-présidées par Lech Walesa, président de Solidarnosc, et Czeslaw Kiszczak, ministre de l'Intérieur. Contrairement aux attentes du général Jaruzelski qui espérait ainsi museler l'opposition, les négociations ont changé radicalement le gouvernement et la société polonaise. Ce qui précipita la chute du bloc communiste.
(6) Les différends entre la Pologne et l'Allemagne portent principalement sur deux dossiers. Le premier concerne le projet de construction d'un gazoduc sous la Baltique qui relierait la Russie et l'Allemagne en contournant la Pologne. Cet accord, négocié en 2005 par Gerhard Schröder et Vladimir Poutine, est ressenti, en Pologne, comme un nouveau pacte Molotov-Ribbentrop. Le second porte sur les revendications liées à l'expulsion de centaines de milliers d'Allemands de Silésie et de Poméranie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, certaines organisations de « déplacés » demandent qu'on leur restitue leurs biens ou, à tout le moins, que Varsovie les indemnise. Fin 2006, vingt-deux plaintes ont été déposées devant la Cour européenne des droits de l'homme. Pour Jaroslaw Kaczynski, « le problème est lié à la reconstruction de l'identité allemande. Ce type de revendication est absolument inacceptable sur le plan moral et au regard de l'Histoire ». Ayant été victime de l'aventure nazie, la Pologne estime en effet qu'il incombe à l'Allemagne de réparer les dommages subis par les déplacés, y compris sur le plan financier. D'autant que la Pologne assume les charges liées aux « déplacés » polonais d'Ukraine, alors même que sa responsabilité ne saurait être comparée à celle de l'Allemagne nazie.
(7) La Pologne utilise son pouvoir de blocage dans les domaines qui requièrent l'unanimité (fiscalité, accords internationaux, etc.). En janvier 2006, elle a bloqué pendant deux semaines l'accord sur la TVA à taux réduit dans les services à forte intensité de main-d'oeuvre (rénovation de logements, coiffure, certains soins à domicile, etc.), que l'Union négociait péniblement depuis trois ans. Ayant obtenu partiellement gain de cause, Varsovie a finalement levé son veto le 1er février 2006. L'accord a permis aux neuf pays (dont la France) qui pratiquaient une TVA à taux réduit depuis 1999 de la prolonger jusqu'en 2010.
En novembre 2006, la Pologne a bloqué l'ouverture de négociations sur un nouvel accord de partenariat entre l'Union européenne et la Russie sur l'énergie. Varsovie exigeait, d'une part, la ratification préalable par Moscou de la charte européenne de l'énergie et de son protocole de transit, destinés à sécuriser les approvisionnements de l'Union en gaz et en pétrole, que la Russie avait signé en 1994. Et, d'autre part, le soutien de l'Union pour obtenir la levée de l'embargo russe sur ses exportations de viande de boeuf et de légumes vers la Russie.
(8) La Pologne envisage de se doter de 150 hélicoptères civils et militaires. Un premier appel d'offres a été lancé, en 2006, pour 23 hélicoptères médicaux et un simulateur de vol. Un second appel d'offres, d'un montant de 2 milliards d'euros, sera lancé au cours du premier semestre 2007. Il portera sur une quarantaine d'hélicoptères lourds destinés au transport de troupes.
(9) Le maréchal de la Diète est l'équivalent du président de l'Assemblée nationale française. Il est le deuxième personnage de l'État après le président de la République.
(10) Le Tribunal d'État est une institution dont les juges sont renouvelés tous les cinq ans. Il est convoqué à la demande de 140 membres de l'Assemblée nationale polonaise (députés et sénateurs) pour juger les hauts dignitaires de l'État (président de la République, premier ministre, ministres, président de la Banque centrale, etc.) en cas de violation de la Constitution. Jusqu'à présent, très peu de personnalités ont été traduites devant cette cour et personne n'a jamais été condamné.
(11) La Diète a adopté, le 18 octobre 2006, une loi élargissant la « lustration » aux parlementaires, aux membres du gouvernement et de l'administration centrale, aux cadres des sociétés d'État, aux élus locaux, juges et procureurs, aux directeurs d'école, aux recteurs d'université et aux journalistes des médias publics et privés. La « lustration » consiste à fournir une attestation délivrée par l'Institut de la mémoire nationale (IPN) sur son passé communiste et son éventuelle collaboration avec les anciens services de sécurité. Le contenu de l'attestation pourra motiver un licenciement ou un refus d'embauche.