Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
LA LETTONIE EST DE RETOUR!
Entretien avec Vaira VIKE-FREIBERGA
Présidente de la République de Lettonie
conduit par
Céline Bayou
Chargée de cours à l’INALCO, membre associée du CREE (Centre de Recherches Europes-Eurasie – INALCO)
en français
en français
in english
en español
en français

Céline Bayou - Madame la Présidente, votre parcours est assez atypique : après avoir passé cinquante-quatre ans en exil, vous décidez de rentrer en Lettonie en 1998. Pourquoi ?


Vaira Vike-Freiberga  - C'était dans la logique des choses : mes parents, qui ont quitté Riga trois jours avant l'arrivée des Soviétiques, fuyaient une occupation étrangère dont ils espéraient alors qu'elle serait temporaire. Leurs propres parents avaient eu à le faire durant la Première Guerre mondiale. En 1944, les gens pensaient que le même scénario se reproduirait et qu'à la fin des hostilités les trois pays baltes recouvreraient leur liberté. La déception fut immense. Et lorsque ces réfugiés ont vu que non seulement on permettait à l'Armée rouge de conserver les territoires qu'elle avait occupés à la fin de la guerre, mais que, en Allemagne par exemple, on lui en cédait d'autres, ils ont éprouvé un grand choc. Mes parents et moi étions réfugiés au Mecklembourg : libérée par les Britanniques, cette région a néanmoins été attribuée aux Soviétiques. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme ! Nous avons grandi avec le souvenir de cette injustice et avec la certitude que l'Histoire devrait, tôt ou tard, la rectifier.


C. B. - Vous n'avez donc jamais douté de la restauration de l'indépendance ?


V. V.-F. - En 1968, à Montréal, on m'a invitée à prononcer une allocution à l'occasion de la célébration du 18 novembre (1). Dans ce discours, j'ai dit : « Même si la division du monde entre l'Est et l'Ouest semble figée pour toujours, même si la situation paraît totalement sans issue, il faut continuer de croire en une Lettonie libre. Un jour, le droit et la justice finiront par triompher. Un jour, l'empire soviétique s'écroulera de lui-même. Il s'écroulera de l'intérieur, j'en suis convaincue. Ce n'est qu'une question de temps ! »
Cela a pris plus de temps que je l'aurais voulu. Mais il a bel et bien fini par s'effondrer...


C. B. - Quel est le déclic qui pousse un professeur de psychologie de l'université de Montréal non seulement à rentrer dans son pays mais à en devenir présidente ?


V. V.-F. - À cette époque, je n'imaginais évidemment pas un tel destin. Pendant des années, je me suis impliquée dans des mouvements de jeunes. Des intellectuels, des artistes, des gens intéressés par la politique organisaient des cours d'été destinés à des jeunes d'origine lettone installés au Canada, mais aussi aux États-Unis, en Europe ou en Amérique latine. Il s'agissait d'implanter en eux le sens de la « lettonité », de leur inculquer quelques rudiments de linguistique et, surtout, de créer une atmosphère de stimulation intellectuelle qui rende attrayante l'idée d'appartenance à la communauté lettone.
Les premiers exilés s'étaient juré de ne jamais oublier leur patrie. Mais, les décennies passant, vous comprenez bien que les jeunes qui étaient nés et qui grandissaient dans un autre milieu avaient de plus en plus de mal à préserver ce lien. Leur reprocher d'être différents de leurs parents n'était pas la meilleure approche pour maintenir un esprit de communauté inter-générationnel et conserver intacte la culture que nous avions exportée. Mes camarades et moi-même estimions qu'il fallait nous insérer au sein de la société dans laquelle nous vivions. On me sollicitait souvent pour parler du folklore ou de l'identité lettone, ce que je faisais volontiers. Mais j'étais de ceux qui pensaient qu'il fallait également préparer l'avenir politique.
Nous partions de l'hypothèse que les trois pays baltes redeviendraient indépendants et que des élections libres y seraient organisées : quels partis allaient se présenter ? Avec quels programmes ? Qu'auraient-ils à offrir ? Un rapprochement avec l'Europe de l'Ouest ? Une union des pays baltes ? Un jour, quelqu'un m'a demandé : « Quelle sera la langue officielle si les trois pays baltes forment un gouvernement commun ? » J'étais bien coincée ! J'ai répondu qu'après tout ce temps - nous étions alors dans les années 1970 - où l'allemand n'était plus enseigné et où l'anglais n'était pas encore aussi répandu qu'aujourd'hui la seule langue connue de tous était le russe. Inutile de vous dire que ma proposition n'a pas été retenue !
Il est tout de même curieux que pas un seul des participants - même parmi les professeurs de science politique venus d'universités nord-américaines - n'ait présenté un programme d'adhésion à la Communauté européenne. Pas un ! On ne se rendait pas compte, à ce moment-là, de ce qui allait suivre.


C. B. - Vous achèverez votre second mandat en juillet prochain. Lorsque vous regardez en arrière, quelles sont les réalisations, personnelles et professionnelles, dont vous êtes le plus fière ?


V. V.-F. - Les buts qu'on se fixe changent au cours de la vie. En tant qu'être humain, ma plus grande fierté, ce sont mes enfants. Mon fils et ma fille sont les deux êtres qui comptent le plus pour moi, outre, naturellement, mon mari qui est présent à mes côtés depuis tant d'années.
Je suis aussi très fière de la contribution que j'ai apportée à la société lettone de l'exil, non seulement du fait de ces contacts directs avec les jeunes - je pense que j'en ai influencé beaucoup d'une façon positive - mais aussi parce que j'ai suscité des débats, parfois passionnés, sur l'identité, le patriotisme, la démocratie et la liberté. Certaines personnes ont pu être choquées par mes propos. Elles trouvaient que le patriotisme primait sur tout et que j'accordais trop de place à la liberté. Il y a eu des discussions houleuses entre l'ancienne génération et la mienne...
Je suis passablement fière, également, des étudiants que j'ai formés et encadrés pendant mes années de professorat. Il est arrivé qu'une jeune personne vienne me dire : « J'ai assisté à vos cours de psycholinguistique : ils m'ont tellement passionnée que j'ai décidé d'étudier l'aphasie et que je travaille désormais dans un centre de recherche spécialisé ! » C'est un peu comme si j'avais mis au monde intellectuellement des enfants, en les aidant à faire leur choix de carrière.
Et, ma foi, je suis fière des travaux que j'ai publiés et pour lesquels j'ai trimé assez dur !


C. B. - Revenons à votre présidence...


V. V.-F. - J'ai déployé durant mes deux mandats des efforts considérables pour faire avancer les dossiers législatifs et m'assurer que le Parlement ne s'égarait pas dans des débats qui nous éloigneraient du but lors de la reprise de l'acquis communautaire de l'UE. Il fallait que rien n'entrave notre marche vers l'adhésion complète ; il en est allé de même avec la préparation de l'adhésion à l'Otan. Le rôle que la Constitution me donne en matière de gestion des forces armées m'a permis de suivre de près les évolutions de la défense de mon pays. Tout cela n'a rien de trivial et je peux vous dire que les obstacles ont été nombreux. J'espère que mon nom restera associé, dans l'histoire de la Lettonie, à ces deux processus fondamentaux qui ont changé la vie de notre peuple.


C. B. - En septembre 2006, vous avez été candidate au poste de secrétaire général de l'ONU pour succéder à Kofi Annan dont le mandat s'est achevé en décembre dernier. Par cette candidature, dont vous saviez d'emblée qu'elle avait peu de chances de déboucher sur une élection, que vouliez-vous dire ?


V. V.-F. - Vous savez, la procédure est loin d'être transparente ! Cette année, la majorité des candidats étaient asiatiques parce qu'il y avait une «présomption» de rotation régionale en faveur de l'Asie. Cette rotation n'est pas une règle formelle, mais c'est un fait que la nationalité des secrétaires généraux est le fruit de marchandages engagés dix ans à l'avance. Hypothéquer ainsi, en l'an I, les possibilités d'un choix qui se fera dix ans plus tard, avouez que ce n'est pas très normal ! Cette fois-ci, ça l'était d'autant moins que les pays baltes - et notamment la Lettonie - avaient été absents de l'ONU depuis sa création et qu'il aurait été tout à fait légitime de les encourager.
De plus, en tant que femme-président et membre de l'Assemblée mondiale des femmes chefs d'État et de gouvernement (2), je trouve scandaleux que, pendant soixante ans, pas une femme n'ait été candidate. C'est également pour cette raison que je me suis présentée. Pour qu'on s'aperçoive enfin que les femmes sont aussi des êtres humains !


C. B. - En prônant un élargissement du Conseil de sécurité, ne vous êtes-vous pas aliéné le soutien des cinq membres permanents actuels ?


V. V.-F. - Dans un organisme aussi vaste que les Nations unies, il faut savoir que, quoi qu'on dise et quelle que soit la position qu'on adopte, il y aura toujours quelqu'un pour être contre ! C'est fatal. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est si difficile de mettre en oeuvre certaines missions que je qualifierais d'obligations morales. Tout le jeu des Nations unies consiste à tenter de trouver un compromis auquel suffisamment d'États peuvent souscrire afin d'obtenir un résultat. Dieu merci, seuls les cinq membres du Conseil de sécurité disposent d'un droit de veto. Autrement, l'ONU serait dans l'incapacité d'accomplir quoi que ce soit.


C. B. - Ce mode de fonctionnement ne rappelle-t-il pas celui de l'Union européenne ?


V. V.-F. - L'Union européenne est une structure d'intégration qui exige de ses membres une collaboration beaucoup plus étroite. On peut donc comprendre que, sur certaines questions qui touchent intimement à leur souveraineté, les États souhaitent disposer d'un droit de veto.
Ce qu'il faudrait faire pour éviter les blocages - et c'est ce que prévoyait le Traité constitutionnel -, c'est déterminer les domaines dans lesquels les décisions pourraient désormais être prises à la majorité et non plus, quand c'est le cas, à l'unanimité. Il est vrai que cette approche est très subjective, et je ne suis pas certaine que nous soyons capables de nous mettre d'accord.


C. B. - Vous avez déclaré que le Traité constitutionnel était mort dans sa forme actuelle. Comment le ressusciter ?


V. V.-F. - La Lettonie s'est prononcée sur le Traité et l'a approuvé. Tout le monde ne peut pas en dire autant (3). Pourtant, dans une communauté, il me paraît raisonnable que chacun fasse part de son opinion. Cela nous donnerait des indications précieuses sur la manière de procéder pour l'avenir.
Nous n'avons pas consulté la population par voie référendaire parce que nous l'avions déjà fait peu de temps auparavant sur la question de l'adhésion (4). Nous ne voyions donc pas l'utilité de recommencer. D'autant que, comme vous le savez, le Traité est un document monstrueux et que le risque était grand de voir les Lettons le rejeter pour des raisons qui n'auraient peut-être eu rien à voir avec son contenu. Aujourd'hui, nous sommes dans une phase de « réflexion » : nous continuons à informer les gens, nous organisons des débats au niveau des petites villes et des villages.
Le problème, avec un référendum, c'est qu'on n'a pas droit à l'erreur. Si c'est « oui », on prend le paquet et on continue. Mais si c'est « non », tout s'arrête. C'est la situation dans laquelle nous sommes avec les « non » français et néerlandais.


C. B. - Il faut donc faire de nouvelles propositions ?


V. V.-F. - Absolument. Les dirigeants politiques doivent respecter les voeux de la population. Après tout, c'est le fondement de la démocratie. Il ne faut pas se retourner, faire trois petits pas et revenir avec le même document en disant : « Lundi vous n'en avez pas voulu, mais peut-être que mercredi vous l'apprécierez ! »
C'est aujourd'hui aux dirigeants français et néerlandais de prendre l'initiative et de trouver une solution pour sortir de l'impasse. À quoi les gens ont-ils dit « non » ? Pour quelle raison ? Que signifie ce rejet du Traité ? Et qu'est-ce qu'on peut faire à la place ? Les pays concernés doivent répondre à ces questions durant la présidence allemande.


C. B. - De façon plus générale, vous avez souvent reproché à l'UE d'être une énorme machine procédurière. Vous souhaiteriez que la voix des nouveaux États membres, et de la Lettonie en particulier, soit mieux écoutée...


V. V.-F. - Les nouveaux États membres ont tout à apprendre. Nos fonctionnaires ont besoin d'un peu de temps pour comprendre les rouages, alors que les autres pays ont des armées de professionnels qui travaillent dans les structures européennes depuis des décennies. Mais le côté positif de notre inexpérience, c'est que nous portons sur l'Europe un regard neuf : souvent, nous posons des questions très pertinentes parce que les choses évoluent et que ce qui apparaissait comme étant la meilleure réponse il y a quinze ans n'est plus valable de nos jours. C'est vrai aussi bien au niveau des principes que dans la pratique quotidienne.


C. B. - Riga a accueilli, les 28 et 29 novembre 2006, le sommet de l'Otan. En quoi le choix de la capitale lettone était-il symbolique ?


V. V.-F. - Le fait que ce sommet ait eu lieu à Riga et même le logo de l'événement (5) ont montré combien l'Otan a changé. L'adhésion des trois pays anciennement satellites du bloc soviétique a brisé la division entre l'Alliance atlantique et le pacte de Varsovie. La ligne de démarcation créée par le pacte Molotov-Ribbentrop a été définitivement effacée. Par sa composition, l'Alliance est désormais bien différente de ce qu'elle était il y a quelques années : elle englobe des pays qui ont connu des régimes communistes, un système de parti unique et, pour nous, même une annexion militaire. Tous ces pays se réclament des droits de l'homme ; ils adhèrent aux mêmes valeurs et partagent la même vision du monde. C'est un atout pour l'Otan.


C. B. - La Lettonie a envoyé des soldats, notamment en Afghanistan et en Irak (6). Il y a débat aujourd'hui à Riga quant à la participation du pays à d'autres actions extérieures. On l'a vu, par exemple, lorsqu'il a été question de déployer un contingent au Liban. Jusqu'où pensez-vous que la Lettonie puisse aller ?


V. V.-F. - En tant que membre de l'Otan, nous sommes tenus de consacrer 2 % de notre PIB à la défense. À notre échelle, la somme est déjà considérable et nous n'envisageons pas d'aller au-delà. Ce plafond est imposé par nos capacités à la fois humaines et financières. Nous ne prévoyons pas, comme la Grèce, pour des raisons qui lui sont propres, ou la Finlande, qui entend assurer sa neutralité, d'allouer 5 % de notre PIB à la défense (7).
Nous souhaitons montrer que cette région de l'est de la Baltique est parfaitement capable de participer à la défense collective, de manière à la fois passive (c'est-à-dire en demandant qu'on nous protège contre des dangers éventuels) et active. C'est dans cet esprit que nous avons déployé des forces au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine, en Irak et en Afghanistan. Certains pays ont pu envoyer des troupes au Liban parce qu'ils n'en avaient pas ailleurs. C'est tout à fait logique. Nous, nous avons atteint la limite de nos possibilités.


C. B. - Et que devient la défense européenne ?


V. V.-F. - La question est de savoir, dans le cas de pays qui, comme la Lettonie, sont également membres de l'Otan, comment coordonner les ressources et comment les répartir en fonction des différentes interventions. Il faut concilier l'efficacité sur le terrain et le moindre gaspillage.


C. B. - Justement, la défense européenne donne peut-être lieu à l'un des rares désaccords entre la France et la Lettonie : Paris a tendance à estimer que Riga est un peu trop atlantiste...


V. V.-F. - Je dois vous dire que je n'ai jamais reçu de reproches de la part des représentants français à ce sujet. J'ai vu M. Chirac à maintes reprises, j'ai discuté avec plusieurs ministres de la Défense, des Affaires étrangères ou des Affaires européennes, et pas un ne m'a fait part de telles critiques. Sur ce point, je peux vous rassurer !


C. B. - Vous avez souvent mis l'accent sur la nécessité d'une coordination européenne en matière de défense. Où en est-on ?


V. V.-F. - Ce qui est sûr, c'est que nous en avons besoin. La défense est un domaine dans lequel la coordination est particulièrement indispensable. Sinon, on risque d'avoir des doublons à un endroit et des lacunes ailleurs. Le problème, c'est que l'Union européenne ne se donne pas les moyens de faire de cette coordination une priorité.
On comprend que les États veuillent conserver le contrôle de leur politique étrangère sans être obligés, chaque fois qu'ils prennent une initiative, de demander la permission à leur voisin. Mais il faut comprendre aussi que, si l'on garde cette liberté d'action, on est amené à faire des choix. C'est, là encore, une question de dosage : comment, tout en laissant chaque pays décider souverainement de ses options diplomatiques, peut-on mettre en place une approche commune ?
La défense n'est pas le seul domaine où la nécessité d'une coordination se fasse sentir. Une politique européenne de l'énergie est tout aussi indispensable. Ce qui implique de s'accorder non seulement sur les sources d'approvisionnement, mais aussi sur la distribution, sur la répartition géographique (afin de ne pas laisser en hiver certaines régions d'Europe mourir de froid pendant que d'autres gèrent des surplus), sur l'utilisation d'énergies renouvelables comme les bio-carburants et sur la recherche.


C. B. - La signature, en septembre 2005, par Vladimir Poutine et Gerhard Schröder de l'accord portant création du gazoduc nord-européen n'est-elle pas un parfait contre-exemple de cette tentative de coordination (8) ? De tous les pays de transit « évités » par ce projet, la Lettonie n'est pas celui qu'on a le plus entendu réagir...


V. V.-F. - Il est vain de réagir quand le train est déjà parti. Les leçons que nous, Lettons, tirons de cette affaire sont les mêmes que celles que l'UE dans son ensemble a tirées peu après, à la suite d'autres événements qui se sont déroulés au début de l'année 2006 (9). L'accès aux ressources énergétiques est un problème de plus en plus crucial. L'industrialisation accélérée de certains pays émergents, comme la Chine et l'Inde, ainsi que la multiplication des catastrophes naturelles, telles que l'ouragan Katrina qui en 2005 a ravagé les raffineries du golfe du Texas, montrent que l'énergie est devenue un enjeu mondial. Tout le monde sait que les énergies fossiles sont en voie d'épuisement. Les experts ne s'accordent pas sur les dates mais, tôt ou tard, il faudra trouver des solutions alternatives. On a sans doute trop longtemps négligé la recherche dans ce secteur et ces retards auront inévitablement un impact politique.


C. B. - À propos d'énergie, la Lettonie a privatisé, en octobre 2006, le terminal pétrolier de Ventspils Nafta. C'est le groupe international Vitol qui a repris la part vendue par l'État, soit 34,5 % du capital. Pourquoi avoir refusé une prise de participation russe, alors que la matière première qui alimente le port provient de Russie (10) ?


V. V.-F. - Dans le cas de Ventspils, à vrai dire, la privatisation ne change pas grand-chose puisque l'oléoduc qui acheminait le pétrole russe est bloqué depuis janvier 2003. L'alimentation du terminal s'effectue par voie ferroviaire et à des tarifs tout à fait discriminatoires pour la Lettonie. Si une partie des actions avait été achetée par une société russe, on peut supposer, a priori, que celle-ci aurait en effet souhaité utiliser l'oléoduc. Mais rien n'était garanti : lors du blocage par Transneft, cinq compagnies russes ont adressé une lettre commune à Vladimir Poutine dans laquelle elles exprimaient le souhait de continuer d'utiliser le port de Ventspils, plus avantageux sur le plan économique. Poutine leur a répondu que la présidence avait décidé d'accorder la priorité aux ports russes afin d'assurer l'indépendance du pays. Dès lors, il nous était impossible de prévoir quel serait le fonctionnement du port, qu'il soit totalement russe, partiellement russe ou pas du tout russe. Dans les trois cas, des manipulations politiques étaient possibles.


C. B. - Vous avez rencontré Vladimir Poutine à plusieurs reprises. Comment le voyez-vous ? Comme un nouveau Pierre le Grand, un sous-Pinochet ?


V. V.-F. - La politesse la plus élémentaire m'interdit d'accoler des épithètes peu flatteuses ou de tresser des couronnes à un collègue, quel qu'il soit. Mais il est certain que le pouvoir central a été largement consolidé en Russie, au détriment des gouverneurs qui pouvaient jusque-là faire contrepoids. C'est un renversement de tendance par rapport à la période Eltsine. Ce que les Russes appellent la « verticale du pouvoir » s'est raffermi. Vladimir Poutine est l'un de ces dirigeants à poigne que, compte tenu de son expérience historique, la population apprécie : une bonne partie des Russes estime que, pour diriger un pays aussi grand et disparate que le leur, il faut une main forte.


C. B. - Le fait que les élections législatives d'octobre 2006 aient permis de reconduire le premier ministre en exercice (11) constitue une grande première dans l'histoire de la Lettonie indépendante. Pourtant, au cours de vos deux mandats, vous avez souvent rappelé à l'ordre les élus et les membres du gouvernement. Vous avez également renvoyé plusieurs lois devant le Parlement. Qu'est-ce qui ne fonctionne pas sur la scène politique lettone ?


V. V.-F. - J'ai signé des centaines de lois que je trouvais parfaitement acceptables et nécessaires au pays. Si je critique parfois les parlementaires, cela ne veut pas dire qu'ils ne font rien de bon. Attention, ces gens-là travaillent dur ! Simplement, je me fais un devoir de leur expliquer ce qu'est un député, ce qu'il représente dans une société démocratique et quelles sont ses responsabilités. Quand ils me soumettent une loi mal ficelée et rédigée à la va-vite, je proteste. Et, lorsque, le lendemain, les diverses parties concernées par la loi viennent me voir pour me dire que les parlementaires ne les ont pas écoutées, je proteste à nouveau. Dans ce cas, nous organisons à la chancellerie des réunions auxquelles sont conviés des juristes et des spécialistes, et on pèse le pour et le contre. En tant que présidente, je décide s'il faut renvoyer la loi devant le Parlement pour un nouvel examen. Chaque fois que j'ai renvoyé une loi, j'ai motivé ma décision. Constitutionnellement, rien ne m'y oblige, mais je le fais par correction. Je ne rédige jamais moi-même les modifications parce que je considère que c'est aux élus du peuple qu'il appartient de faire la loi. Lorsque je leur suggère de changer le texte sur tel ou tel point, je leur laisse le choix des formulations. Ils ont par ailleurs le droit de m'ignorer complètement - c'est arrivé une fois avec une loi sur le tabac.
Je joue un peu le rôle d'un Sénat, dans le sens où c'est moi seule, avec l'aide des personnes que je consulte, qui juge le travail parlementaire. Si la loi a été adoptée à la hâte, sous des pressions populistes ou pour des raisons de concurrence partisane, j'interviens. Dans la mesure où le président se situe au-dessus des partis, il peut se permettre d'exprimer un point de vue plus « raisonnable », même si, évidemment, tout le monde ne trouve pas mes remarques à son goût. Mais il y a très peu de choses qui soient du goût de tout le monde !


C. B. - Ne faudrait-il pas revoir le rôle du président en Lettonie, accroître ses pouvoirs et faire en sorte qu'il soit élu au suffrage universel ?


V. V.-F. - À chaque élection législative, la question se repose, puis, de nouveau, six ou huit mois plus tard, lorsque les parlementaires élisent le président. Au moment où les partis sont en plein marchandage (« tu me donnes le premier ministre et je te donne le président ! »), les électeurs se demandent ce qu'ils deviennent et ont le sentiment qu'ils n'ont pas leur mot à dire.
Ce que les gens oublient trop souvent, c'est qu'un président élu au suffrage universel implique une campagne électorale, et qui dit campagne électorale dit financement. Aucun candidat ne peut concourir sans le soutien de partis, de groupes économiques ou que sais-je encore ! Le système actuel offre la possibilité assez rare de porter à la magistrature suprême quelqu'un qui n'a rien à voir avec la politique, qui est complètement neutre et qui ne se débrouille pas si mal ! Et qui - ce qui n'est pas un mince avantage - n'a pas eu à quémander auprès des grandes entreprises et des grosses fortunes du pays ! Il faut toujours voir le bon côté des choses...

Notes :
(1) C'est le 18 novembre 1918 que le Conseil national letton a proclamé l'instauration d'une « république libre et démocratique de Lettonie ». Malgré les péripéties ultérieures de l'Histoire, cette date a été retenue, tant durant la période de l'occupation soviétique que depuis le recouvrement de l'indépendance, comme celle de la naissance de l'État letton.
(2) Le Council of Women World Leaders, créé en 1996, rassemble des femmes qui ont été ou sont chefs d'État et de gouvernement. Vaira Vike-Freiberga en est membre depuis 1999.
(3) En décembre 2006, 16 pays avaient ratifié le Traité, 2 (France et Pays-Bas) l'avaient rejeté et 7 (Danemark, Grande-Bretagne, Irlande, Pologne, Portugal, République tchèque et Suède) avaient reporté ou suspendu la procédure de ratification. La Lettonie, elle, a ratifié le Traité par voie parlementaire le 2 juin 2005 (71 voix favorables, 5 contre et 6 abstentions).
(4) Le référendum sur l'adhésion à l'Union européenne a été organisé le 21 septembre 2003. La participation a été de 72,53 %, et le « oui » l'a emporté avec 67 % des suffrages exprimés.
(5) Le logo du sommet de Riga a été adopté le 17 mai 2006 par le secrétaire général de l'Otan, Jaap de Hoop Scheffer : il représentait la silhouette des monuments de Riga et s'accompagnait de la devise : « Riga, carrefour historique. »
(6) La Lettonie déploie des soldats en Bosnie-Herzégovine depuis avril 1996, au Kosovo et en Géorgie depuis 2000, en Afghanistan depuis février 2003 et en Irak depuis mai 2003. À la fin de 2006, 113 soldats lettons étaient stationnés dans ce dernier pays où leur mandat devrait se prolonger encore un an. La Lettonie déplorait alors la perte de trois hommes, l'un tué en 2004 et deux autres le 27 décembre 2006.
(7) La Finlande pratique une politique de non-alignement militaire qui s'accompagne d'une « défense nationale crédible », justifiant un engagement budgétaire supérieur à celui exigé par l'Otan auprès de ses États membres.
(8) Présenté comme entrant dans le cadre du partenariat énergétique russo-européen, le projet de gazoduc nord-européen (NEGP) a été dénoncé par certains pays, tels la Pologne ou les États baltes, comme l'accord de deux hommes, passant outre les réticences d'autres pays membres de plein droit de l'UE. Sur ce thème, voir Céline Bayou, « Le gazoduc nord-européen : révélateur d'une nouvelle géopolitique des rapports Russie-Union européenne », Diploweb, www.diploweb.com, mai 2006.
(9) La crise du gaz russo-ukrainienne qui a opposé Moscou à Kiev en janvier 2006, liée à l'augmentation des tarifs pratiqués par la Russie, a provoqué une rupture des approvisionnements de l'Ukraine. Cette crise a fait prendre conscience à l'Europe de l'Ouest de son degré de dépendance à l'égard des hydrocarbures russes.
(10) Le pétrole qui alimente le terminal de Ventspils provient exclusivement de Russie. Moscou, dans sa stratégie d'implantation en Europe, aurait souhaité obtenir une participation dans le complexe pétrolier, ce que ni les autorités ni les milieux d'affaires lettons n'ont jugé souhaitable, au risque de provoquer le courroux de Moscou. L'expérience de la Lituanie voisine est édifiante : Vilnius a, en effet, vu son complexe pétrolier, lui aussi dépendant de Moscou, changer de mains à plusieurs reprises. Lorsque la Russie a été évincée des appels d'offres, les approvisionnements ont systématiquement été interrompus, sous divers prétextes. Depuis janvier 2003, la compagnie russe Transneft, vraisemblablement pour faire pression sur Riga, n'alimente plus l'oléoduc qui achemine le pétrole russe vers le port de Ventspils. Celui-ci présente néanmoins un intérêt financier, à la fois en raison du contournement relatif de l'embargo, des incertitudes quant à la posture russe et des espoirs de diversification des approvisionnements.
(11) Au lendemain des élections législatives du 7 octobre 2006, la coalition de trois partis au pouvoir a été reconduite. Le Parti du Peuple (Tautas Partija), du premier ministre Aigars Kalvitis, en poste depuis le 2 décembre 2004, est arrivée en tête avec 23 sièges sur les 100 que compte le Parlement.