Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
LES VRAIS MAITRES DE LA CHINE
Entretien avec Jean-Luc DOMENACH
Directeur de recherche à Sciences Po (CERI)
conduit par
Joris ZYLBERMAN
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Joris Zylberman - Comment définiriez-vous le système politique chinois ?


Jean-Luc Domenach - Je dirais qu'il s'agit d'un régime « autoritaire aléatoire ». La Chine n'est plus un pays « totalitaire » comme à l'époque de Mao Zedong. C'en est fini de la volonté de modifier la réalité humaine. Les membres du Parti ne sont même plus tenus de croire à l'idéologie marxiste. Surtout, le monopole de l'organisation économique et idéologique a pris fin. Dans les milieux universitaires et journalistiques, pratiquement toutes les idées sont désormais les bienvenues.


J. Z. - En quoi est-il « aléatoire » ?


J.-L. D. - Il est « aléatoire » dans la mesure où le pouvoir ne contrôle pas tous les aléas économiques et sociaux ni tous ses propres aléas factionnels ; il y a une part de hasard. Le gouvernement a conclu un pacte avec la population : il attend d'elle l'obéissance politique en échange d'une augmentation des revenus, le tout fondé sur une croissance annuelle de 10 %. Mais cette croissance repose aussi sur l'évolution du marché mondialisé.


J. Z. - Dans ces conditions, qui gouverne la Chine ? Est-ce toujours le Parti ou l'économie ?


J.-L. D. - Les deux, dans la mesure où le Parti reconnaît à l'économie un rôle primordial dans la modernisation du pays et qu'il se plie chaque fois que nécessaire aux impératifs économiques, qu'il s'agisse du respect des accords avec l'OMC, des approvisionnements pétroliers ou de la protection des marchés. Mais, sur le plan institutionnel, il est clair que le Parti gouverne de manière absolue les domaines où il continue d'exercer un monopole. Il a perdu la mainmise sur l'organisation économique et l'idéologie, mais il conserve le monopole du pouvoir politique, de la violence et de la représentation internationale. Depuis quelques années, il a reçu le renfort d'une catégorie sociale inattendue, qu'il a d'ailleurs en partie engendrée : les chefs d'entreprise, dont il protège les prédations. De ce point de vue, la Chine est fort comparable à la France de Napoléon III telle que Karl Marx l'a décrite. Mais il y a bien sûr des variations entre les politiques et les entrepreneurs, que les mariages, les choix professionnels des enfants et les collusions diverses sont censés réduire. Le Parti souffre aussi de faiblesses internes : le recul de l'idéologie marxiste et la contamination par les aspirations de la société, une organisation trop complexe qui laisse un pouvoir exagéré aux échelons locaux ; et des difficultés de recrutement dans certains milieux techniques ou financiers et dans les quartiers neufs des villes. Mais ces difficultés ne se reflètent pas dans les chiffres globaux : le Parti comptait environ soixante-dix millions de membres en novembre 2006, soit 2,4% de plus que l'année précédente.


J. Z. - Lorsque vous dites que le Parti reste aux commandes, s'agit-il réellement du Parti ou de l'État ?


J.-L. D. - L'État n'est rien d'autre qu'une projection du Parti. La plupart des dirigeants et même les responsables aux niveaux moyens sont membres du PC. Pourtant - et c'est une nouveauté -, les fonctionnaires conçoivent de plus en plus leur mission comme différente de celle du Parti. Il peut arriver que tel cadre chargé de la protection des monuments historiques, par exemple, n'hésite pas à se battre contre le comité du Parti pour défendre un site menacé. Même chose au sein du Bureau d'État pour la protection de l'environnement. Dans le nord-est du pays, après la pollution de la rivière Songhua, en novembre 2005, le Bureau a obtenu la tête de nombreux responsables des administrations locales du Parti. Certes, une circulaire a par la suite réaffirmé la prééminence du PC. Mais l'important, c'est que le pouvoir de Pékin juge désormais l'action des gouvernements locaux à l'aune de nouveaux critères. Des critères fondés à la fois sur l'efficacité économique et sur les normes environnementales. Le jeu se modifie. D'une manière générale, les gens travaillent dans une optique plus professionnelle, en tenant compte davantage du bien commun. Cette évolution ne touche pas seulement les médecins, les ingénieurs ou les avocats, mais aussi - je le répète - les fonctionnaires d'État. Quant aux juges, ils sont de plus en plus nombreux à se prononcer sur la légalité des décisions, malgré les pressions des comités du Parti. Sauf dans les grosses affaires problématiques où le féodal local met tout son poids dans la balance, les dossiers sont de moins en moins bouclés à l'avance. Bien entendu, tout dépend du degré de corruption des juges. Mais, de fait, les peines tendent à se réduire. La décision récente de soumettre les condamnations à mort à l'accord de la Cour suprême - ce qui devrait diminuer substantiellement leur nombre - constitue une victoire pour la « profession » et, surtout, pour le pouvoir central.


J. Z. - Comment se prennent les décisions à l'intérieur du Parti ?


J.-L. D. - Au sommet, elles sont prises sous l'impulsion du président Hu Jintao par le Comité permanent du Bureau politique du Comité central. Les débats se déroulent dans une atmosphère feutrée, à fleurets mouchetés. Ensuite, les décisions redescendent tous les échelons du Parti, en se heurtant au passage à des obstacles plus ou moins sérieux...


J. Z. - De quel pouvoir réel Hu Jintao dispose-t-il ?


J.-L. D. - Sur le plan politique, la Chine demeure une dictature presque absolue. Mais, contrairement à ses prédécesseurs, Hu Jintao consulte avant de prendre ses décisions. C'est le premier dictateur communiste à peu près civilisé ! S'il n'a pas l'accord du Comité permanent du Bureau politique, il n'essaie pas de passer en force comme le faisaient Deng et Jiang ; il attend et prépare la suite par des révocations et des nominations. Il n'empêche que c'est lui le vrai patron du régime. Il doit en partie sa carrière à Hu Yaobang, ancien secrétaire général du Parti, qui l'a propulsé à la tête de la Ligue de la jeunesse communiste en 1984, avant de l'envoyer diriger deux comités provinciaux du Parti. Hu présente deux caractéristiques. À l'origine, il est plutôt réformiste comme toute l'équipe de son mentor. Un réformisme d'inspiration gorbatchévienne qui prône la collaboration avec les forces vives de la nation. Mais Hu a aussi été, par la suite, le protégé de Deng Xiaoping, qui l'a initié à la dure loi du pouvoir. Cette formation a consisté à superviser les différents postes clés du régime lorsqu'il est entré au Comité permanent du Bureau politique en 1992. Pendant plus de quinze ans, il a reçu l'éducation d'un chef.


J. Z. - On dit Hu plus idéologue et moins libéral que son prédécesseur Jiang Zemin, notamment en ce qui concerne le contrôle de l'information et la répression des médias...


J.-L. D. - Je ne dirais pas cela. La diffusion de l'information est aujourd'hui si générale et si universelle que l'idéologie se réduit à la sphère du pouvoir. Dans le privé, les citoyens sont libres de penser ce qu'ils veulent. Bien sûr, ceux qui ne partagent pas la ligne officielle ne disposent d'aucun moyen d'expression publique. Mais la presse dans son ensemble ne subit pas de « tour de vis » particulier : les problèmes n'ont concerné que quelques journaux. Sur le plan idéologique proprement dit, Hu Jintao a lancé début 2005 une campagne interne destinée à « préserver le caractère avancé des membres du Parti ». Au cours d'examens individuels, les cadres devaient rédiger une « mini-autocritique ». Il y eut un moment d'inquiétude. En réalité, la mesure ne visait qu'à vérifier la machinerie interne du Parti : une sorte de tic nerveux de la bureaucratie. Ce n'était en aucun cas une mobilisation idéologique comme au temps du maoïsme. Il n'y a pas eu de victimes ; seulement quelques démissions de grands professeurs que le Parti s'efforce de récupérer dans ses rangs. Parler d'intensification de la répression ou du contrôle idéologique est à mon sens inexact. Néanmoins - on ne peut le nier -, la détente sociale et intellectuelle est ralentie.


J. Z. - Le premier ministre Wen Jiabao s'exprime souvent dans les médias. Hu Jintao et lui semblent former un tandem. S'agit-il d'un pouvoir bicéphale ?


J.-L. D. - Non, c'est Hu qui domine. Wen Jiabao n'est qu'une réplique de Zhou Enlai. Il n'a pas d'influence politique. Il personnifie parfaitement le mythe du bon premier ministre, une tradition aussi ancienne que l'Empire. C'est la figure du bon mandarin qui sent parfaitement les volontés de l'empereur, connaît les limites de son propre pouvoir et est prêt à se sacrifier. Il possède des qualités morales de fidélité hiérarchique, mais aussi d'empathie avec le peuple. Il sait pleurer, va voir les pauvres, se rend proche des gens. Wen avait brièvement travaillé avec Zhao Ziyang et l'avait même accompagné place Tiananmen en mai 1989 pour supplier les étudiants d'arrêter leur mouvement. Par la suite, il a été pardonné, on ne sait dans quelles conditions. C'est un premier ministre confucéen ; pas un réformiste. En tout cas, il forme avec Hu une équipe plus cohérente que celle que formait son prédécesseur, Zhu Rongji, avec Jiang Zemin.


J. Z. - Certains observateurs évoquent pourtant un Hu Jintao affaibli par le jeu des factions au sein du Parti. Qu'en pensez-vous ?


J.-L. D. - Depuis le xvie congrès, en 2002, je ne m'intéresse plus à ce prétendu jeu des factions. Tout le monde pensait que la clique de Shanghai, celle de Jiang Zemin, mettrait des bâtons dans les roues du nouveau numéro un. Mais Hu Jintao n'a jamais perdu la bataille. Prenez l'épisode du SRAS. L'ampleur du mal a d'abord été camouflée par des dirigeants qui devaient leur nomination à Jiang Zemin. Puis Hu a frappé du poing sur la table et a fait changer la politique de santé publique. À Pékin, il a déchargé Liu Qi, le secrétaire local du Parti, du contrôle de la lutte contre l'épidémie pour le confier à un fidèle. Beaucoup de gens disent que Hu n'a rien fait et qu'il a les mains liées... Ce n'est pas vrai ! Il fait ce qu'il a toujours voulu faire : agir à la fois discrètement et fermement pour une croissance durable. C'est même la première fois dans l'histoire de la Chine populaire que le jeu des factions compte aussi peu. Même la purge récente du premier secrétaire de Shanghai, Chen Liangyu, n'a pas eu d'effets majeurs à l'intérieur du bloc dirigeant : il faudra attendre le congrès de l'automne 2007. Toujours le souci de ne faire que les vagues nécessaires...


J. Z. - Lors de la dernière session de l'Assemblée nationale populaire, en mars dernier, la presse internationale a évoqué un débat entre les réformistes et les conservateurs qui seraient opposés à la poursuite des réformes. Quelle est l'influence de ces « néo-gauchistes » ?


J.-L. D. - Ce courant n'existe que dans les milieux intellectuels et les cercles de conseillers. Il ne prend aucunement part aux décisions prises par le Bureau politique. Ce dernier maintient son leitmotiv : ouverture économique et fermeture politique. Le reste n'est que bruits et rivalités d'intérêt ou d'ambition. Puisque tout marche si bien...


J. Z. - Quel est le rôle des militaires ?


J.-L. D. - On sait peu de choses sur leur influence. Hu Jintao est poli avec tout le monde... Il leur accorde de bons budgets et de bonnes retraites. L'armée reste l'enfant chéri du régime mais elle ne s'occupe plus de politique. Hu préside la Commission militaire centrale du Parti, l'instance dirigeante de l'armée : c'est tout de même lui qui a le dernier mot. Il semble toutefois que certains gradés de haut rang - pas tous - aient des sentiments pour le moins impatients à l'égard de Taiwan...


J. Z. - De quelle manière les milieux d'affaires pèsent-ils sur l'élaboration de la politique économique du pays ?


J.-L. D. - Il n'y a pas de certitudes à ce sujet. Ce qui est sûr, c'est que les hommes d'affaires forment une cour autour des dirigeants du Parti et plus encore des responsables ministériels, et qu'ils en retirent des avantages. Mais  ils sont appelés à l'aide : pour les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, par exemple, le gouvernement a fait appel aux plus grandes entreprises du pays. Il y a une symbiose globale entre patrons et responsables politiques ; mais les premiers n'influencent pas directement les décisions des seconds.


J. Z. - Vous dites que, pour la première fois en Chine, le pouvoir central est en paix avec lui-même. Mais il n'est pas en paix avec les gouvernements locaux. Pouvez-vous préciser comment se partage le pouvoir entre le centre et les autorités locales ?


J.-L. D. - C'est le centre qui décide : il communique ses ordres aux échelons inférieurs qui essaient, en fonction des appuis auxquels ils peuvent prétendre dans la capitale, de les modifier ou de les freiner. Dans les districts ruraux, l'application des directives de Pékin est souvent soumise au bon vouloir de barons du cru. C'est à ce niveau que sont commis les pires abus, tant en matière de droits de l'homme que de destruction de l'environnement et de malversations financières.


J. Z. - La décentralisation mise en oeuvre par Deng Xiaoping dans les années 1980 est souvent montrée du doigt...


J.-L. D. - Parce qu'elle révèle ses défauts après ses avantages. Pour relancer la consommation et les investissements au début des années 1980, Deng a accordé aux provinces plus de pouvoirs fiscaux et, surtout, il leur a permis de conserver une part plus importante des impôts qu'elles perçoivent : environ 70 %, m'a-t-on dit. Depuis les années 1987-1988, la situation a peu évolué. Chaque année, la distribution des crédits tourne à la foire d'empoigne, car les régions ne sont pas toutes logées à la même enseigne. Les plus riches, comme la province côtière du Jiangsu ou la municipalité de Shanghai, doivent reverser 2 à 3 % de plus à l'État central. Mais surtout, la décentralisation a entraîné une féodalisation du pouvoir - qui est récupéré par les différentes bureaucraties locales (provinces, villes, districts). Ce qui empêche l'exécutif d'appliquer correctement sa politique macro-économique.


J. Z. - En quoi les priorités du gouvernement central diffèrent-elles de celles des gouvernements locaux ?


J.-L. D. - Sur le plan économique, Pékin a négocié un tournant vers une croissance plus « harmonieuse ». Autrement dit, une croissance plus lente (inférieure à 10 %), plus respectueuse de l'environnement, plus équilibrée entre les riches provinces de la côte est et la Chine pauvre de l'intérieur. Le gouvernement a également lancé de grands chantiers, comme la réforme de l'assurance maladie, des retraites et l'amélioration de la santé. Le principal obstacle reste malgré tout l'insuffisance de la fiscalité. Les prélèvements directs représentent une part réduite des revenus des particuliers et une somme relativement faible. Or il est très difficile de les augmenter pour des raisons politiques. Les Chinois préfèrent les impôts indirects et ils sont majoritairement contre l'idée d'un impôt direct progressif. Dans ces conditions, la décentralisation fiscale constitue une entrave majeure. Les responsables locaux n'ont, en effet, qu'un seul objectif : développer leur région le plus rapidement possible. C'est-à-dire, premièrement, remplir leurs poches par tous les moyens. Et, deuxièmement, profiter d'une fenêtre d'opportunité rare dans l'histoire chinoise contemporaine : la conjonction de faibles coûts de main-d'oeuvre et d'énergie, d'une part, et d'une ouverture économique qui permet d'attirer la manne des investissements étrangers, d'autre part. Et tant pis si cette politique monomaniaque du pied sur l'accélérateur s'effectue au détriment de l'environnement, de l'utilisation rationnelle des matières premières ou de la justice sociale. La plupart des échelons locaux, de la province à la ville, en passant par les districts et les cantons, sont à l'unisson pour bétonner à tout va. D'où une prolifération inimaginable de routes, de projets immobiliers et de zones de développement industriel.


J. Z. - Quelles sont les armes dont Pékin dispose pour contrer les particularismes locaux ?


J.-L. D. - Concernant la politique macro-économique, Zhu Rongji, le premier ministre de Jiang Zemin, avait déjà pris des mesures. Avant d'accorder un prêt, toute succursale d'une grande banque doit demander l'accord de Pékin. Dans certaines régions, l'État garde la main sur l'implantation des firmes étrangères - enjeu décisif pour le contrôle de la croissance et de l'investissement. Au niveau institutionnel, Pékin a procédé à une sorte de recentralisation : les liens interrégionaux ont été renforcés afin de former de grands ensembles en Chine du Nord, du Nord-Est et du Sud. Il semblerait que l'on soit passé d'une politique tournée vers le développement de l'Ouest à une politique axée sur la Chine centrale (Shanxi, Henan, Anhui, Hubei, Hunan, Jiangxi, etc.) où vit la moitié  de la population et où se joue le destin du pays. C'est là, en effet, que le problème des travailleurs migrants est le plus aigu, que l'environnement est le plus menacé et que les mutations climatiques sont les plus rapides. Améliorer l'approvisionnement en eau des provinces du Nord est une priorité pour lutter contre la désertification. Le gouvernement central tente de créer une synergie entre les provinces afin de mieux faire appliquer sa politique. Autre arme : la nomination des responsables provinciaux. Pékin intervient dans la carrière des premiers secrétaires du Parti même si les procédures sont longues. Hu Jintao tente, enfin, d'orienter l'opinion publique en rejetant la responsabilité des problèmes socio-économiques et environnementaux sur le brigandage des bureaucrates locaux. Ce qui est très largement vrai. Mais, au final, il arrive souvent que ces arguments pèsent peu face à des baronnies puissantes, qui ont les moyens financiers et administratifs de mener leur barque. 


J. Z. - Ces contradictions rendent-elles la Chine ingouvernable ?


J.-L. D. - Non, car, sur de nombreux sujets fondamentaux, les intérêts du centre et de la périphérie convergent. C'est le cas en matière de politique étrangère, de nationalisme et d'ordre public. Sur les autres problèmes, la Chine est aujourd'hui une mosaïque d'ensembles plus ou moins autonomes avec lesquels il faut négocier : provinces, villes... Ce qui sauve le Parti, c'est qu'il n'y a pas de blocs géographiques homogènes, pas de polarisation régionale forte, sauf à Shanghai qui est politiquement en perte de vitesse. Dans le reste du pays, il s'agit davantage d'un « désordre mou », comme une steppe bosselée : les politiques officielles y sont appliquées de manière aléatoire et, en fin de compte, insuffisante.


J. Z. - La société civile influence-t-elle la gouvernance du pays ?


J.-L. D. - C'est un concept difficile à utiliser ici. Mieux vaut parler d'une société de consommateurs. Ils sont entre 200 et 500 millions et n'ont qu'un seul but : consommer plus et mieux. D'où leur revendication unanime : gagner plus, profiter des loisirs et ne pas être ennuyés par les autorités. En clair, ils veulent qu'on leur fiche la paix. Quant à la division entre les campagnes et les villes, elle n'a pas disparu, bien au contraire : tous les ruraux rêvent d'aller se faire exploiter dans les villes, ce sera toujours mieux que chez eux ! La nécessité de migrer est vécue comme une fatalité plutôt positive. Ils sont d'accord pour que, à terme, le poids des paysans soit ramené à environ 20 % de la population totale.
Dans les villes, l'opinion publique se caractérise par l'ardeur au gain et le nationalisme, ainsi que par une aspiration à l'ordre et à la tranquillité. Cette opinion est travaillée par la presse, qui est à la fois politiquement muselée et incroyablement audacieuse sur certains détails. Dans un article récent, par exemple, le Quotidien de la jeunesse de Pékin dénonçait la cherté des billets d'avion en pointant l'absence de concurrence dans le secteur aérien et les malversations à tous les niveaux. D'une manière générale, les responsables politiques sont considérés comme des pourris. 


J. Z. - Quel est le rôle des associations ?


J.-L. D. - Il leur est impossible de se maintenir dans la durée sans protection. Résultat : il n'y a pas de mouvement d'opposition. Pour autant, les associations ne disent pas toutes la même chose et ne sont pas toutes au service des grands organes du Parti. Certaines sont même plutôt combatives. Je connais une association de défense des travailleurs migrants - dont je ne citerai pas le nom - qui proteste contre les méthodes musclées de la police. Elle a obtenu divers avantages qui sont apparemment du détail mais qui vont loin. Par exemple, grâce à l'intervention d'une députée qui se trouve être aussi sa présidente, le numéro d'immatriculation des policiers est désormais plus clairement visible afin qu'il soit plus aisé de les attaquer en justice...


J. Z. - Selon les chiffres officiels, plus de 87 000 « manifestations à caractère violent » auraient eu lieu en 2005, beaucoup plus selon des observateurs indépendants. L'agitation sociale dure depuis bientôt trois ans. Menace-t-elle l'autorité du Parti ?


J.-L. D. - Ces manifestations ont toutes un point commun : elles sont limitées dans le temps et dans l'espace. Soit les manifestants obtiennent ce qu'ils veulent, soit le mouvement est vite écrasé. En fait, l'issue des conflits dépend du lieu où ils se déroulent. À la périphérie des villes, les paysans expropriés, qui sont en réalité des demi-citadins, s'opposent aux autorités urbaines. Ils utilisent des téléphones portables, ont accès à l'information, connaissent le langage du pouvoir et, surtout, ils ont souvent les moyens de se payer les services d'un avocat à 4 000 yuans par dossier (environ 400 euros). Leurs demandes de compensations sont fréquemment satisfaites. Ils deviennent alors rentiers, comme aux confins du quartier de Chaoyang (municipalité de Pékin) où certains possèdent des immeubles de cinq étages. Dans plusieurs villages proches de la capitale, les paysans ont obtenu des indemnités d'expropriation qui font rêver toute l'agglomération. Idem pour un mouvement de protestation contre la construction d'une autoroute, auquel j'ai assisté dans la même région. Le dirigeant du district a rapidement proposé des aménagements qui ont calmé les manifestants.
En revanche, plus le conflit éclate loin des centres urbains, à cause de taxes locales ou d'empoisonnement par la pollution, plus il se termine mal pour les paysans, le plus souvent par une répression sanglante, étouffée par les autorités et ignorée par la presse.
 Cela dit, l'agitation sociale ne menace pas le pouvoir du Parti. Le plus grand danger, pour lui, réside dans une crise financière qui provoquerait une récession. Voilà l'étincelle qui mettrait le feu à la plaine. Incapable de satisfaire son pacte économique avec le peuple, le Parti serait renvoyé à son image d'officine crapuleuse et corrompue.


J. Z. - Quel est l'avenir de la Chine ?


J.-L. D. - Le régime approche de la fin d'un cycle communiste. Le communisme a été violent et totalitaire, avant de devenir aujourd'hui autoritaire et aléatoire. Le pouvoir compte de plus en plus de dirigeants qui n'ont pas connu la période d'avant 1976 (année de la mort de Mao et de la fin de la Révolution culturelle). La population elle-même a changé : elle est plus mature, plus individualiste. Elle laisse les politiques faire leur travail à condition qu'ils n'empiètent pas sur la vie privée des individus. L'évolution de la Chine ressemble par certains côtés à celle des pays d'Europe de l'Est les plus ruraux habitués à des régimes autoritaires. Sur le plan politique, les élections locales dans les campagnes préfigurent les changements à venir. En effet, selon des sources chinoises, dans deux cas sur trois, le candidat du Parti est vaincu par un adversaire qui, aussitôt élu, s'empresse de prendre sa carte dans une proportion de cas équivalente ! Nous sommes dans une situation de transition où les paysans admettent l'autorité du PC tout en s'en démarquant.


J. Z. - Peut-on s'attendre à une évolution sur le plan politique dans les années à venir ?


J.-L. D. - Actuellement, l'économie se porte bien. Avec 10 % de croissance, changer de système politique n'est une priorité pour pratiquement personne. En revanche, le Parti risque de rencontrer des difficultés à partir de 2010, lorsque les coûts de la croissance commenceront à augmenter : les coûts sociaux, d'abord, en raison du vieillissement de la population, de la diffusion de la protection sociale et du fardeau des équipements collectifs. Après les routes, il faudra bien construire des bibliothèques, des infrastructures sportives et de loisirs. Ensuite, les coûts en consommation énergétique : la gestion des ressources est de plus en plus délicate. Enfin, les coûts économiques, notamment liés au financement de l'innovation technologique. Quand l'Inde deviendra l'« atelier du monde » à la place de la Chine, l'Occident ne fera plus de cadeaux à Pékin. À ce moment-là, des changements politiques pourraient intervenir. Si la croissance chutait à environ 5 % par an, le pouvoir pourrait privilégier la démocratie par une sorte de processus de compensation ou par des manoeuvres plébiscitaires. On pense généralement que la démocratie s'épanouit en période de prospérité. Ce n'est pas toujours le cas. Ce n'est que lorsqu'il sera confronté à un ralentissement de l'économie que le gouvernement lâchera du lest. La réforme politique viendra du Parti lui-même. Mais cette réforme se fera dans de mauvaises conditions car la population n'y sera pas préparée. D'où des désordres probables, et des difficultés de toutes sortes. La démocratie n'a jamais été une panacée. L'avenir, lui, est loin d'être garanti.

Notes :