Politique Internationale - La Revue n°114 - HIVER - 2007

sommaire du n° 114
AUSTRALIE: UN «SHERIF ADJOINT» AMBITIEUX
Article de Philippe Chapleau
Journaliste à Ouest-France
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À force de jouer des coudes pour se positionner sur l'« axe du bien » anglo-américain, à force de tout faire pour gagner du galon et passer du statut de supplétif à celui de « shérif adjoint », l'Australie irrite. Ses voisins, rassemblés au sein du Forum des îles du Pacifique, ne cachent guère leur agacement devant l'arrogance de Canberra qui considère l'Océanie comme son « pré carré ». D'autres pays, aussi bien asiatiques qu'européens, ainsi que de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme s'offusquent de plus en plus ouvertement du « bushisme océanien » de John Howard, le libéral premier ministre australien au pouvoir depuis 1996 (1).Pour autant, le « long partenariat » vanté par George Bush ne doit pas convaincre d'un alignement inconditionnel de Canberra sur Washington. Certes, les deux pays partagent des valeurs politiques et économiques communes ; certes, les conflits du xxe siècle ont vu Américains et Australiens combattre au coude à coude en Europe, dans la mer de Corail, en Corée et au Vietnam ; certes, encore, la fidélité de John Howard envers George W. Bush et son adhésion à la rhétorique états-unienne post-11 Septembre ne sont pas sans rappeler celles de Tony Blair... Mais l'Australie est en train de prouver que sa diplomatie sait quitter le sillage du Département d'État et emprunter une route qui lui soit propre. L'Australie n'est plus seulement une « petite puissance qui cherche un pré carré » (2). Elle affiche, de plus en plus ouvertement, son ambition de devenir, à l'horizon 2015, une grande puissance régionale, soucieuse, avant tout, de défendre son « intérêt national » (3).
L'axe américano-australien
La défaite républicaine aux élections de mi-mandat, le 7 novembre dernier, n'a guère surpris en Australie. Une partie de l'opinion publique s'est même réjouie de la rebuffade des électeurs américains. Mais le gouvernement, lui, a voulu montrer qu'il restait un allié indéfectible de l'administration Bush. Dès le 9 novembre, John Howard décidait d'exhorter le président américain à maintenir le cap en Irak : « Je vais lui dire que, selon l'Australie, il ne serait dans l'intérêt de personne, à l'exception des terroristes, que la coalition parte dans un contexte de défaite » (4). Peu après, alors qu'on venait d'apprendre la démission de Donald Rumsfeld, le ministre américain de la Défense, c'était au tour de Brendan Nelson, son homologue australien, de rendre un hommage appuyé à un « champion de la liberté », de préciser qu'il avait « vraiment apprécié de travailler avec lui » et d'assurer que le revers républicain ne modifiait en rien l'engagement de Canberra en Irak et en Afghanistan.
Ces marques de fidélité envers l'équipe Bush faisaient écho aux mots chaleureux de John Howard en visite à la Maison Blanche, en mai 2006 : « J'admire, avait-il lancé à George Bush qui venait d'encenser "la vaillante Australie", le leadership, le courage et la détermination dont vous faites preuve. Vous avez réaffirmé avec force et clarté les grandes valeurs des États-Unis. Le monde a besoin d'un président des États-Unis qui ait une vision claire des dangers du terrorisme, qui ait le courage et la volonté de mener sa mission à bien, quelles que soient les difficultés. Et en vous, monsieur, le peuple américain et le monde ont trouvé un tel homme et un tel chef » (5) !
Cette complicité entre Bush et Howard ne traduit pas un rapprochement récent des deux États. Elle constitue plutôt le pinacle d'une lune de miel commencée pendant la Seconde Guerre mondiale et prolongée par l'Anzus - le traité d'assistance militaire signé, le 1er septembre 1951, entre l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis.
Entré en vigueur dès le mois d'avril 1952, ce traité - qui établissait un pendant océanien à l'Otan - prévoit une assistance mutuelle des trois États en cas d'agression. Il a longtemps permis aux flottes américaines de mouiller dans les ports australiens et néo-zélandais (6) et a contribué à l'engagement militaire australien et néo-zélandais au Vietnam : Canberra y a déployé des soldats de 1962 à 1973 (59 000 hommes et 520 tués sur la période) et Wellington de 1964 à 1972 (4 000 hommes et 37 tués). Il offre surtout à Washington un formidable « porte-avions » dans le Pacifique. Le Pentagone utilise actuellement trois camps d'entraînement (Darwin, Shoalwater Bay, Bradshaw), un champ de tir (Delamere), une base aérienne (Pearce AFB, près de Perth) et les facilités portuaires de Perth et de Stirling. L'Australie abrite aussi des centres d'écoute du réseau Échelon : Longreach, Laverton et, le plus important, Pine Gap (également chargé de la détection des tirs de missiles balistiques).
Le Joint Chief of Staff américain, le général Richard Meyers, avait suggéré en janvier 2004 l'installation d'une base de « prépositionnement », à l'image de celles qui existent au Koweït et qui abritent l'équipement de brigades de combat projetables. L'idée ayant fait son chemin, John Howard s'est dit, en juin 2006, disposé à accueillir des « infrastructures opérationnelles ou d'entraînement » (7). La base de Bradshaw, dans les Territoires du Nord, devrait ainsi être équipée d'une piste permettant l'atterrissage d'avions de transport C-17. Quant au site de Yampi Sound (sur la côte nord-ouest), il pourrait être converti en centre d'entraînement aux opérations amphibies...
Le partenariat militaire australo-américain s'est aussi traduit par des déploiements en Afghanistan et en Irak. Des déploiements humainement limités mais à l'impact politique considérable, comme le percevait avec pertinence, dès 2002, le périodique communiste australien The Guardian : « Le rôle militaire australien dans la guerre sera lilliputien. Mais le soutien politique et moral auprès des Américains sera très significatif » (8).
En Afghanistan (opération Slipper), les Australiens ont décidé de retirer leurs 200 soldats des forces spéciales. Ils les ont remplacés, fin 2006, par un bataillon léger de 400 sapeurs dépêchés dans la province méridionale d'Uruzgan. En Irak (opération Catalyst), ils maintiennent une force de quelque 1 400 hommes (démineurs, SAS, instructeurs et fantassins) depuis mai 2003. À ce contingent qui a longtemps assuré la protection rapprochée des troupes japonaises déployées dans le cadre de la reconstruction du pays, il faut ajouter plusieurs centaines de mercenaires et d'employés de sociétés militaires privées (SMP) australiennes autorisées par Canberra à intervenir en Irak. Ces SMP sont au moins six : Shodan Security (qui opère sous le nom d'Executive Risk International), Unity Resources Group, Osprey Asset Management, Optimal Solution Services, BLP Middle East et Patrick Defence Logistics. Leur présence s'inscrit dans le cadre de la contribution militaire à la coalition, mais elle est surtout révélatrice des nouvelles orientations stratégiques de Canberra, qui font la part belle à l'externalisation.
Autre volet de ce partenariat sécuritaire : la lutte antiterroriste. Il est vrai que les articles IV et V du traité de l'Anzus ne laissaient guère le choix à l'Australie. « Si ce traité a encore un sens, déclarait John Howard devant le Parlement quelques jours après le 11 septembre 2001, si notre dette, qui date des jours les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, envers le peuple des États-Unis signifie quelque chose [...], alors le traité de l'Anzus doit être appliqué. » D'autant que son pays n'allait pas tarder à être touché à son tour. Le 12 octobre 2002, 89 Australiens figuraient parmi les 202 victimes des attentats de Bali. D'où la prise de position sans équivoque du gouvernement de Canberra : « La participation vigoureuse de l'Australie à la guerre contre le terrorisme est vitale pour protéger à long terme la sécurité de nos citoyens. Nous n'avons pas le choix : il faut combattre le terrorisme avec toutes les armes dont nous disposons et allier nos forces à celles des pays responsables décidés à faire front face à ce fléau » (9).
Une telle détermination ne pouvait que combler d'aise un gouvernement américain en quête de supplétifs dociles. Aux « vaillants » Australiens, donc, de protéger les flancs océanien et sud-asiatique de la « communauté vertueuse » menacée par les États voyous et les extrémistes musulmans. À eux, aussi, de contribuer à l'extension de la coalition antiterroriste en ralliant l'Indonésie, la Malaisie et les îles du Pacifique.
Canberra s'émancipe
Cette indiscutable convergence de vues, réaffirmée le 12 décembre 2006 lors d'une réunion entre Condoleezza Rice et Alexander Downer, son homologue australien, ne doit pas occulter les indices d'une grandissante indépendance australienne. Trop longtemps dans l'ombre de la mère patrie britannique puis abritée sous le parapluie nucléaire américain, l'Australie a désormais l'ambition de s'émanciper et de déployer sa propre bannière sur la scène régionale. À Washington, le premier ministre australien a bien rappelé qu'il était le « chef d'une nation de vingt millions d'habitants, une nation qui va prendre ses responsabilités dans le Pacifique ». Hors de question, par conséquent, de renoncer à la souveraineté et à l'autonomie.
En vertu de cette exigence, l'Australie revendique un droit d'inventaire et refuse de légitimer tous les dérapages américains. En avril 2003, c'est la chaîne de télévision australienne ABC qui a dévoilé la présence de mineurs parmi les détenus de Guantanamo. Cette violation de la Convention sur les droits de l'enfant de 1989 a alors suscité de multiples protestations. Trois ans plus tard, l'incarcération, sans jugement et depuis janvier 2002, d'un ressortissant australien dans cette même prison soulève un tollé. « Nous avons fait clairement savoir que nous ne trouvons pas acceptable que cet homme soit emprisonné depuis si longtemps sans avoir été jugé », déclarait, en octobre 2006, le ministre de la Justice Chris Ellison.
D'autres différends, de nature commerciale, comme la décision américaine de limiter les quotas de viande d'agneau importée d'Australie, ont provoqué la colère de l'opinion publique et de la presse australiennes.
La dépendance australienne s'amenuise également sur le plan économique. Pour preuve, l'évolution des échanges entre les deux pays. Les États-Unis demeurent le partenaire de référence d'une Australie prospère (10), dynamique, riche en ressources naturelles et agricoles. Ils constituent le troisième marché à l'exportation, derrière le Japon et la Corée du Sud, devançant de peu la Nouvelle-Zélande et l'Inde. Ils restent le premier fournisseur de l'Australie, devant la Chine et le Japon (11). Mais les échanges déclinent, en particulier les exportations qui baissent de 3 % par an en moyenne, alors que les importations s'érodent d'un peu moins de 1 %. Si bien que la part américaine ne représente plus que 14 % des échanges totaux, contre 19 % en 2000. La signature du Free Trade Agreement entre Washington et Canberra (entré en vigueur en janvier 2005) redynamisera certainement le commerce entre les deux rives du Pacifique. Mais Canberra a signé des accords identiques avec Singapour, la Thaïlande et la Nouvelle-Zélande, et se prépare à en conclure avec la Chine, la Malaisie, le Japon et le Conseil de coopération du Golfe.
C'est donc vers l'Asie que se tourne résolument l'Australie, ses échanges avec le Vietnam s'accroissant annuellement de 4 % avec la Corée du Sud, de 5 % avec la Nouvelle-Zélande, de 6 % avec l'Indonésie, de 10 % avec le Vietnam, de 11 % avec la Thaïlande et de 19 % avec la Chine. La Chine à laquelle elle va fournir, chaque année, quelque 3,7 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié, et cela pendant vingt-cinq ans (12).
La « pax australiana »
En matière internationale, Canberra reste « fidèle » à son mentor américain (13) tout en affichant une diplomatie personnelle active.
Le déploiement au Timor de plus de 5 000 soldats australiens a pris de vitesse l'ONU et rassuré l'Indonésie qui refusait toute ingérence de la communauté internationale dans ses affaires intérieures, même si, à proprement parler, depuis le scrutin du 30 août 1999, le Timor était en passe de devenir un État souverain. Une fois sur place, l'Australie a rapidement dévoilé ses véritables ambitions : elle a fait campagne pour l'envoi d'un contingent de Casques bleus dont le commandement a été confié à l'un de ses ressortissants. L'Indonésie, ulcérée par un tel revirement, exprima son mécontentement, allant même jusqu'à annuler un récent accord de défense. Mais il était trop tard : le Timor était sous bonne garde et Canberra signait là un premier succès militaro-diplomatique.
« L'Australie, résume le Livre blanc de 2003 sur la politique étrangère, a la responsabilité particulière d'aider les pays du Pacifique Sud à régler leurs problèmes chroniques, dont beaucoup sont exacerbés par l'incapacité des gouvernements de certains de ces États » (14). De fait, le gouvernement de John Howard ne perd pas une occasion d'intervenir dans le Pacifique insulaire, « une zone d'instabilité méconnue » (15) où le chercheur Jean-Marc Regnault, de l'université de Polynésie française, soupçonne l'Australie de conduire une véritable « recolonisation ». Une recolonisation que Washington tolère mais qui n'a pas été sans provoquer quelques silences réprobateurs au sein de l'administration Bush, peu habituée aux initiatives de ses supplétifs.
Canberra surveille du coin de l'oeil Fidji, dont la turbulente armée a pris le pouvoir, le 5 décembre 2006. Les diplomates et les services secrets australiens sont très actifs dans l'archipel. Le préfet de police est australien, tout comme la demi-douzaine de conseillers militaires qui gravitent autour du chef de la junte, Voreque Bainimarama.
Aux îles Salomon, en juillet 2003, deux mille militaires australiens, mandatés par les seize pays membres du Forum du Pacifique, ont débarqué pour neutraliser un chef de guerre terré dans le sud de l'île de Guadalcanal et pour mettre fin à quatre années d'insécurité. Harold Keke a été rapidement capturé. Depuis, les soldats de la Ramsi (la Mission régionale d'assistance aux îles Salomon) tentent de remettre le pays à flot.
Avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ancienne colonie australienne et pays notoirement corrompu (16), les rapports sont chaotiques. Après avoir envoyé, fin 1998, une force d'interposition sur l'île sécessionniste de Bougainville, Canberra a fait pression, quelques mois plus tard, pour qu'échoue une reconnaissance diplomatique de Taïwan par les Papous. Plus récemment, en octobre 2006, après qu'un avocat australien controversé eut réussi à s'enfuir de Papouasie-Nouvelle-Guinée pour rejoindre les îles Salomon, à bord d'un avion militaire papou, Canberra a vu rouge. Les visites ministérielles entre les deux pays ont été suspendues, les visas d'entrée refusés aux responsables politiques papous et le chef de file de la diplomatie australienne, Alexander Downer, a menacé plusieurs fois de couper l'aide australienne d'un montant de 300 millions de dollars.
En novembre dernier, c'est aux îles Tonga que militaires et policiers australiens et néo-zélandais sont intervenus. Le 17 novembre, après un appel à l'abolition du système semi-féodal en vigueur dans l'archipel, de violentes émeutes ont éclaté. Le régime du roi Siaosi Tupou V a alors demandé l'assistance de Canberra. Dès le lendemain, un premier contingent de 150 hommes atterrissait à Nuku'Alofa. Leur mission : restaurer l'ordre.
Quant à la Nouvelle-Zélande, elle prend ombrage ou profite, selon les cas, des initiatives de son « grand frère ». L'enfant prodigue de l'Anzus a rejoint le Five Power Defence Agreement (Royaume-Uni, Malaisie, Singapour, Australie et Nouvelle-Zélande), mais ses faiblesses militaires (elle ne dispose plus d'aviation de chasse depuis 2005) la mettent littéralement à la botte de Canberra. Ce qui ne l'empêche pas de partager les craintes australiennes : le risque de voir l'instabilité et la paupérisation du Pacifique insulaire inciter certains micro-États à se vendre au plus offrant (groupes criminels ou réseaux terroristes) est, en effet, bien réel.
L'effort diplomatique vise aussi l'Asie, « priorité constante de la politique et du commerce extérieurs » et zone où l'Australie entend contribuer à apaiser les tensions (entre l'Inde et le Pakistan, entre les deux Corées, entre la Chine et Taïwan). Or Canberra doit désormais compter avec un autre prétendant au titre de « shérif adjoint » : le Japon. « Après soixante ans passés à baisser la tête, affirmait, dès avril 2005, le professeur Kazuya Sakatomo, de l'université d'Osaka (17), le Japon est sur le point de supplanter l'Australie comme shérif adjoint des États-Unis dans la région Pacifique et de devenir l'un des piliers de l'architecture de la défense américaine du xxie siècle. » Comme le précisait Martine Bulard, dans Le Monde diplomatique, « la révision de la Constitution nippone, l'envoi de troupes en Irak, le transfert du commandement du 1er Corps d'armée américain de la côte ouest des États-Unis au camp de Zama » (18) ainsi que le soutien de Washington à la candidature japonaise au poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU sont autant d'indices des nouvelles prétentions de Tokyo (19).
Une nouvelle réflexion stratégique
Les inflexions diplomatiques australiennes ne sont pas à mettre sur le seul compte des ambitions politiques, voire politiciennes, du premier ministre ou de son Parti libéral. Canberra s'appuie aussi sur les travaux de think tanks privés ou d'universités locales. En cela, il s'aligne sur une pratique anglo-saxonne éprouvée : l'externalisation de la réflexion, hors des cercles technocratiques de l'État.
Parmi les organismes les plus influents, il faut d'abord citer l'Australian Strategic Policy Institute (ASPI). Fondé en 2000 sous l'impulsion de John Howard et dirigé par le général Abigail (ancien chef d'état-major des armées), l'ASPI a pour tâche de « générer des idées nouvelles au profit du gouvernement ». La qualité de ses travaux prospectifs le distingue des autres officines de réflexion, comme l'Australian Institute of International Affairs (20), le Strategic and Defence Studies Centre (Australian National University, College of Asia and the Pacific) ou encore le Royal United Services Institute (RUSI) of Australia. Sur les questions militaires se détachent l'Australia Defence Association (qui publie Defender et Defence Brief) et le Land Warfare Studies Centre dont les publications pertinentes (en particulier l'Australian Army Journal) constituent d'authentiques lieux de débat.
Ces think tanks et ces forums de réflexions stratégiques ont contribué à l'élaboration de la plupart des récents documents de politique extérieure et militaire australiennes : Defence White Paper (2000) ; Australia's Foreign and Trade Policy White Paper (2003) ; Protecting Australia against Terrorism : Australia's National Counter-Terrorism Arrangements (2004) ; Weapons of Mass Destruction : Australia's Role in Fighting Proliferation (2005) ; les Defence Update de 2003 et 2005 ; le Hardened and Network Army (2006)...
L'éventail de leur réflexion ne se limite pas, toutefois, aux défis sécuritaires, militaires et diplomatiques : il englobe aussi des questions « domestiques » comme l'immigration ou l'environnement.
Ainsi, l'Australie prend conscience qu'elle figure, à l'échelle du globe, parmi les plus gros consommateurs de matières premières. « Si le reste du monde menait la même vie que nous en Australie, il nous faudrait trois planètes et demie pour fournir les ressources que nous utilisons et absorber les déchets », avertissait, en octobre 2006, Greg Bourne, le directeur de la branche australienne du Fonds mondial pour la protection de l'environnement (WWF). En fait, l'« empreinte écologique » de l'Australie est supérieure à celle de la Chine, de la Russie, de la Grande-Bretagne ou du Japon. Avec un besoin de « 6,6 hectares globaux » pour chacun de ses citoyens, elle n'est devancée que par les États-Unis (9,6 ha) et le Canada (7,6 ha), alors qu'en moyenne la superficie biologiquement productive se situe à 1,8 ha (21). À moins d'une révision radicale (mais très improbable (22)) du mode de vie australien et face aux appétits énergétiques des puissances émergentes, Canberra va devoir sécuriser ses futurs approvisionnements et gérer ses propres réserves au mieux de ses intérêts.
Ainsi encore, la question de l'immigration. Le taux de croissance de la population australienne atteint 0,85 % par an. Évidemment insuffisante pour un pays où le chômage touche 5 % de la population, cette faible croissance oblige à une ouverture des frontières. 131 593 personnes se sont établies dans le pays en 2005, contre 123 424 en 2004, 111 590 en 2003, 93 914 en 2002 et 88 900 en 2001. Globalement, chaque année, l'Australie doit s'injecter 20 000 professionnels étrangers (skilled migrants). Cette politique d'ouverture n'est pas sans risques, comme l'ont montré les afflux d'immigrants clandestins. Entre juillet 1999 et décembre 2001, 9 500 clandestins ont été interceptés sur les côtes et placés dans des camps où des troubles ont éclaté ; 1 500 autres ont été détournés de leur destination et dirigés vers les îles de Nauru et de Papouasie-Nouvelle-Guinée (23). Aux migrants peuvent se mélanger des activistes, voire des terroristes venus, en particulier, d'Indonésie (24). D'où un durcissement des règles d'obtention des permis de séjour et de la nationalité. Enfin, la xénophobie n'est pas absente de la société australienne : en février 2006, de violents affrontements ont opposé des jeunes de Sydney à des musulmans d'origine libanaise.
La Forward Defence de retour ?
Pour cause d'instabilité récurrente à sa périphérie et face à Washington qui délègue à d'autres « deputies » une partie du maintien de l'ordre régional, Canberra est bien décidé à inaugurer une nouvelle posture stratégique afin de défendre son « intérêt national ».
L'Australie est consciente qu'avec sa vingtaine de millions d'habitants elle devra se mesurer, dans les prochaines décennies, à une « société de géants » : « des sociétés dont la démographie ira des "milliardaires" comme la Chine et l'Inde, à des pays qui regrouperont plus de cent millions d'habitants, en passant par les blocs de 400 à 500 millions, comme les États-Unis et l'Union européenne » (25). L'Australie sera alors confrontée, dans sa « zone d'intérêts primordiale », à dix-neuf de ces géants !
En dépit de quelques réflexes protectionnistes, Canberra a rompu avec la doctrine du Defence of Australia. Cette doctrine, mise en place à partir de 1973 et du retrait australien du Vietnam, anticipait une confrontation aéro-maritime au nord et un combat terrestre en profondeur sur le territoire national. L'objectif était alors de sanctuariser le pays en cas d'agression communiste. Comme le rappelait, le 8 juin 2006, le général Peter Leahy, le chef d'état-major de l'armée de terre, lors d'une conférence au Royal United Services Institute de Londres, « nous nous sommes alors débarrassés de nos capacités expéditionnaires vitales, en particulier la logistique projetable, en croyant que nous n'allions plus opérer que sur le sol australien » (26). Et Leahy de poursuivre : « Aujourd'hui, alors que la plupart des armées occidentales réduisent leurs forces, en Australie la refonte de l'armée oblige à un accroissement significatif des capacités de combat, de la puissance de feu et de la protection de nos forces. On va vers le haut, alors que les autres armées vont vers le bas. »
En fait, l'Australie est en train de renouer avec le concept de Forward Defence qui fut en vogue de 1955 à 1972. Ce concept s'inscrivait dans la politique américaine de coup d'arrêt à l'expansion communiste en Asie. Il s'agissait à l'époque de constituer un glacis au nord de l'Australie en allant contrer les visées marxistes directement en Asie continentale.
Aujourd'hui, il s'agit de mettre sur pied une armée de projection souple et puissante, capable de se déployer dans le Pacifique insulaire ou dans le Sud-Est asiatique et d'intervenir de façon décisive sur des théâtres encore plus lointains. C'est bien la fin de la doctrine du Defence of Australia. Son concepteur, Paul Dibb, l'a reconnu en octobre 2006, devant le Strategic and Defence Studies Centre (27), tout en se demandant pourquoi le gouvernement de John Howard, fort de « la certitude que la protection de notre continent et de nos concitoyens commence bien au-delà de nos côtes » (28), ne s'expliquait pas davantage sur l'évidente militarisation du pays.
Une militarisation incontestable
Pour « aller vers le haut », l'armée australienne pourra bientôt s'appuyer sur un budget plus ambitieux. Pour l'année fiscale 2006-2007, ce budget, qui représente actuellement 1,94 % du PIB (29), a été fixé à 19,6 milliards de dollars australiens, en hausse de 1,9 milliard par rapport à l'exercice précédent (1 dollar australien = 0,60 euro). Pour les dix années à venir, il devrait croître de 3 % par an. Trop peu selon les experts de l'ASPI : « Dépenser des millions de dollars pour acheter de nouveaux équipements ne servira à rien si l'on n'a pas suffisamment d'argent pour les mettre en oeuvre et les entretenir » (30). D'où l'idée de faire baisser les coûts de fonctionnement grâce à une externalisation accrue.
Ces coups de pouce budgétaires vont permettre à l'armée (52 000 hommes et femmes au total) de s'équiper. Et la liste des matériels en cours d'acquisition est éloquente ! L'armée de terre, dont les soldats sont « les ambassadeurs australiens du xxie siècle », selon leur chef d'état-major (31), a réceptionné, fin 2006, les premiers des 66 chars Abrams destinés à prendre la relève de ses Leopard vieillissants. Elle se prépare à remplacer toute son artillerie de campagne (pour un coût de près de 600 millions de dollars) par du matériel aérotransportable.
Dans le domaine aéronautique, Canberra vient d'acheter quatre avions de transport stratégique C-17 Globemaster III, de commander cinq avions de ravitaillement en vol (des Airbus A-330 MRTT) pour soutenir sa flotte de chasseurs-bombardiers américains F-18, 22 hélicoptères de combat Tigre et 46 hélicoptères de transport MRH-90, des matériels fournis par Eurocopter. L'Australie a confirmé, le 12 novembre, sa décision de participer au programme américain JSF (F-35), programme dont elle finance déjà le développement et qui débouchera, en 2008, sur une commande ferme de 75 à 120 appareils (32).
Sur le plan maritime, Canberra commandera, en 2007, trois frégates antiaériennes et, surtout, deux porte-hélicoptères d'assaut, chacun capable de projeter douze aéronefs et un millier de soldats équipés de blindés. Deux consortiums sont sur les rangs : le franco-australien Thalès-ADI et l'australo-espagnol Tenix-Navantia.
Le recrutement ne sera pas négligé non plus. D'abord, les soldes et les primes actuelles ont été substantiellement augmentées. Ensuite, l'Australian Federal Police a annoncé, le 25 août dernier, qu'elle portait de 800 à 1 200 hommes la capacité de son International Deployment Group. Enfin, l'armée de terre disposera, d'ici à 2010, de deux nouveaux bataillons, soit 2 600 soldats.
Par ailleurs, pour encore accroître le nombre de personnels combattants (passé de 45,2 % des effectifs totaux en 1996 à 67 % en 2006), les armées s'apprêtent à sous-traiter un maximum de fonctions liées à l'administration et au soutien. Cette adhésion totale à la politique d'outsourcing contribue à l'avènement d'une puissante industrie des services militaires (33).
L'externalisation touche désormais la gestion (le Total Base Support) des bases militaires (par Serco-Sodexho Defence, Tennix Defence, Spotless Group...), leur sécurité, la formation des troupes (CAE Australia ou FBH Australia), le soutien médical (Aspen Medical), le déminage humanitaire (confié à des sociétés militaires privées comme Milsearch ou G-Tek) ou encore la surveillance maritime. La firme Surveillance Australia (filiale de National Air Support contrôlé par les Britanniques de Cobham) a ainsi décroché un contrat d'une durée de douze ans et d'une valeur de plus de un milliard de dollars pour la surveillance aérienne des côtes, le secours en mer et le contrôle de l'immigration clandestine.
Des défis à l'horizon 2015
Cette refonte de la stratégie australienne s'opère graduellement. L'actuel gouvernement estime qu'elle sera achevée en 2015, année où le budget de la Défense dépassera 26 milliards de dollars et où l'outil militaro-diplomatique de projection sera totalement opérationnel.
D'ici à cette date, et si l'opinion publique australienne adhère toujours à la rhétorique du Parti libéral, l'Australie poursuivra une politique d'alliances de circonstance en s'engageant auprès de ses alliés historiques dans des opérations de lutte antiterroriste et en contribuant aux initiatives de paix onusiennes. Mais Canberra ne se contentera plus d'être un « adjoint ». Face à la montée des puissances asiatiques, l'Australie voudra s'imposer comme une « puissance émancipée » dont « les intérêts et les responsabilités les plus immédiates se trouvent en Asie et dans le Pacifique », comme l'a encore redit John Howard, le 26 septembre dernier, lors d'une conférence devant l'ASPI.
Le risque, c'est que ces manifestations d'autonomie ne se transforment en gesticulations diplomatiques ou militaires, tout juste capables d'intimider les États insulaires du Pacifique. Car ce n'est ni en jouant le pompier ni en se prétendant le « shérif » de la sous-région que Canberra se fera respecter. Méga-puissances d'Asie et micro-nations du Pacifique pourraient ne voir alors en l'Australie qu'un simple « supplier », chargé, comme c'est actuellement le cas, de fournir, aux unes, le gaz, l'uranium et le charbon dont elles ont besoin ; aux autres, l'assistance logistique et financière vitale à leur développement.
Pour éviter de devenir ce « pays relativement insignifiant dans la région Asie-Pacifique » dont l'amiral Chris Barrie prédisait l'avènement dans l'Australian Defence Force Journal (34), l'Australie devra sans doute nouer de nouvelles alliances. L'Anzus moribond, c'est vers la Chine que pourrait bien se tourner Canberra. Une Chine en passe de devenir l'objet de toutes les attentions australiennes.
Notes :
(1) John Howard est devenu premier ministre le 11 mars 1996. Parlementaire depuis 1974, il est à la tête du Parti libéral depuis 1985. Ce parti a remporté les élections de 1996, 1998, 2001 et 2004.
(2) Voir l'article de Nicolas Journet, dans L'Humanité du 30 juillet 2003 : « Petite puissance cherche pré-carré. »
(3) L'expression reste, à dessein, au singulier puisqu'elle reprend une partie du titre du Livre blanc de 2003 consacré à la politique étrangère et au commerce extérieur australiens : Advancing the National Interest. Australia's Foreign and Trade Policy White Paper. À consulter sur www.dfat.gov.au/ani/overview.html
(4) Dépêche AFP du 9 novembre : « L'Australie va exhorter Bush à maintenir le cap en Irak. »
(5) Discours de John Howard lors de son arrivée à la Maison Blanche. À consulter sur www.whitehouse.gov/news/releases/2006/print/20060516.html
(6) La Nouvelle-Zélande a refusé d'accueillir des navires transportant des armes atomiques, en 1985, et n'a plus rempli ses engagements selon Washington. Formellement, l'Anzus ne rassemble donc désormais plus que deux pays.
(7) Dépêche AFP du 19 juin 2006 : « L'Australie disposée à accueillir des bases américaines. »
(8) The Guardian, 4 septembre 2002.
(9) Advancing the National Interest. Australia's Foreign and Trade Policy White Paper. Voir la section « Confronting terrorism and global threats to our security ».
(10) L'Australie arrive en troisième position de l'indice mondial du développement humain 2006 du Pnud.
(11) Source : Australian Economic Indicators, Department of Foreign Affairs and Trade, avril 2006.
(12) « Les premiers ministres chinois et australien dévoilent le premier projet de GNL », Le Quotidien du peuple en ligne, 29 juin 2006. Article à consulter sur www.french1.peopledaily.com.cn/Economie/4544896.html
(13) Des experts australiens préconisent cependant de renégocier l'Anzus. Lire, par exemple : Alliance unleashed. Australia and the US in a new Strategic Area, ASPI Strategy Reports, 7 juin 2005.
(14) Advancing the National Interest. Australia's Foreign and Trade Policy White Paper. Voir la section « Helping our Pacific neighbours consolidate their future ».
(15) Jean-Marc Regnault, « Des micro-sociétés à l'écart du monde. Une zone d'instabilité méconnue, le Pacifique insulaire », Le Monde diplomatique, juin 2005.
(16) Dans son rapport annuel sur la corruption, Transparency International attribuait, en novembre dernier, un 2,4 sur 10 à la PNG. La Nouvelle-Zélande caracolait en tête du classement avec 9,6.
(17) « Japan emerges as America's deputy sheriff in the Pacific », The Guardian, 19 avril 2005.
(18) « La Chine bouscule l'ordre mondial », Le Monde diplomatique, août 2005.
(19) Sur les futurs rapports sino-australiens, lire : Riding the Wave : the Rise of China and the Options for Australia's Policy, ASPI Strategy Reports, 30 mars 2006. À consulter sur le site de l'ASPI : www.aspi.org
(20) L'AIIA publie tous les cinq ans un rapport : Australia in World Affairs. En 2001, le rapport était intitulé « The National Interest in a Global Era ». Celui de décembre 2006 s'intitule « Trading Alliance Security ».
(21) Le rapport du WWF Planète vivante 2006 est téléchargeable sur www.wwf.fr
(22) Pour preuve, la déclaration de John Howard, le 13 novembre 2006. Il a reconnu que le réchauffement de la planète était une menace et qu'il fallait réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais « d'une manière qui ne porte pas préjudice à l'Australie ».
(23) Tous ces chiffres viennent du rapport 2004-2005 du Department of Immigration and Multicultural and Indigenous Affairs : Managing the Border. Immigration Compliance.
(24) Pour 39 % des Australiens, l'Indonésie constitue la source de menaces la plus forte. La Chine vient en deuxième position, pour 9 % des sondés. Voir Local Jihad : Radical Islam and Terrorism in Indonesia, ASPI Strategy Reports, 28 septembre 2005.
(25) Living with Giants. Finding Australia's Place in a more Complex World, ASPI Strategy Reports, 28 avril 2005. À consulter sur www.aspi.org.au/21516living_with_giants/executive.html
(26) Le texte de la conférence a été publié dans l'Australian Army Journal, volume III, numéro 2, hiver 2006, sous le titre : « The Medium-Weight Force : Lessons Learned and Future Contributions to Coalition Operations. »