Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
COREE DU NORD: L'EXTRAVAGANT ACCORD
Article de Thérèse Delpech
Chercheur associé au CERI.
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Décidément, l'expérience ne sert à rien ni à personne. L'accord auquel sont parvenus, le 13 février, les six membres des pourparlers sur la Corée du Nord (États-Unis, Chine, Russie, Japon, Corée du Sud, Corée du Nord) est souvent présenté comme un moyen d'empêcher Pyongyang de procéder à un deuxième essai et, surtout, comme une première étape vers la résolution du problème nucléaire nord-coréen (1). En réalité, il n'y a eu aucun accord, mais plutôt - nuance que les juristes apprécieront - une « déclaration commune » (2). Celle-ci est, de surcroît, très partielle, car elle ne concerne que la fermeture du réacteur de Yongbyon, le retour des inspecteurs de l'AIEA et la tenue de vagues « discussions » (3) sur les programmes nucléaires (4) de la Corée du Nord. Il n'y est question ni des quantités de plutonium dont dispose Pyongyang (5), ni des six à dix armes constituées dont on crédite le pays, ni du programme d'enrichissement qui avait ouvert une crise majeure à l'automne 2002 (6), ni des importantes capacités balistiques (7) ou des velléités explicites d'exportation des matières nucléaires dont se targue le régime (8). L'idée que l'on puisse ainsi tester la volonté nord-coréenne de mettre fin à son programme nucléaire, tout en ayant la possibilité d'interrompre à n'importe quel moment la coopération si Pyongyang ne respecte pas ses obligations, résiste difficilement à l'analyse ! En réalité, ce texte n'est pas fait pour être appliqué, mais pour entretenir un processus diplomatique à l'ombre duquel Pyongyang pourra poursuivre son chantage. Ce point a été illustré dès la nouvelle session de pourparlers à Pékin, ouverte le 16 mars, et qui a dû être suspendue trois jours plus tard.Ce que veulent, en effet, cinq des six pays - le Japon a émis des critiques immédiates et ne participera pas à la mise en oeuvre de l'accord dans son état actuel -, c'est montrer que la négociation continue après la première déclaration commune du 19 septembre 2005. Cette déclaration n'a eu aucune suite pendant un an et demi, si ce n'est une aggravation de la situation tant dans le domaine balistique (de nouveaux tests ont eu lieu) que dans le domaine nucléaire (essai du 9 octobre 2006). Certes, on peut produire à l'arraché, au petit matin, quand les délégations sont exténuées, un « mécanisme de mise en oeuvre » des engagements de 2005 (9). Mais quelques heures après sa signature, Pyongyang insistait déjà sur le caractère « transitoire » de la suspension de l'activité du réacteur de Yongbyon et il suffira probablement d'attendre pour voir ce texte rejoindre ses prédécesseurs au cimetière (l'accord de décembre 1991 sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne entre les deux Corées ; le « cadre agréé » d'octobre 1994 entre les États-Unis et la Corée du Nord ; et l'accord du 19 septembre 2005 des pourparlers à six). Quant à la vérification de la déclaration, il est symptomatique que le directeur général de l'AIEA se soit rendu à Pyongyang (10) avant même d'avoir formellement renoué l'accord de garanties qui liait l'AIEA à la Corée du Nord, et avant que celle-ci ait fourni une déclaration permettant de contrôler ses affirmations. Ce qui est contraire aux usages de l'Agence de Vienne, qui demande habituellement une liste d'activités nucléaires dont elle vérifie par la suite l'exactitude. En résumé, Pyongyang va très probablement jouer la montre en faisant payer au prix fort la moindre concession.
Malgré ces défauts, immédiatement perceptibles, le texte adopté par les Six le 13 février est riche d'enseignements.
La faiblesse des États-Unis
Il révèle tout d'abord une administration Bush à bout de souffle, prête à accepter un texte bâclé pour donner le sentiment qu'elle obtient des résultats. L'idée d'une conversion tardive de Washington aux bienfaits des accords multilatéraux est naturellement une illusion, car si l'implication de la Russie, de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon représente un progrès par rapport à la négociation bilatérale de 1993-1994 qui plaçait Pyongyang sur le même plan que Washington, le maître de danse, dans cette négociation, est Pékin, auteur du texte final. En outre, les pourparlers à Six, sans se substituer à proprement parler au Conseil de sécurité qui, par deux fois en 2006, a condamné Pyongyang à l'unanimité (11), donnent à Kim Jong-il la possibilité de jouer la carte d'un autre processus, plus clément : en vertu de l'accord, des quantités considérables de fuel (l'équivalent d'une année de consommation) lui seront livrées, à un moment où l'économie nord-coréenne est à genoux et où la Chine ne veut plus payer. Il faut encore ajouter que la déclaration conjointe fait une part importante à des négociations bilatérales sur tous les sujets en litige, en particulier avec les États-Unis et le Japon (12).
Enfin, on ne saurait trop insister sur trois points troublants. Premièrement, alors que Washington a toujours soutenu depuis l'arrivée du président Bush que seul un engagement vérifié de dénucléarisation de la part de Pyongyang était acceptable (13), le texte actuel ne comprend aucune clause de ce type (14), ni même aucune indication que Washington disposera de leviers pour progresser dans cette direction. En second lieu, le gel des 24 millions de dollars de la Delta Asia Bank à Macao (15) a toujours été présenté par les Américains comme une affaire qui concernait la justice et qui ne devait pas figurer dans les négociations nucléaires. Or l'une des premières concessions américaines porte sur ce point (et le problème a bien été réglé par les États-Unis en trente jours malgré les conclusions des enquêteurs sur les nombreuses activités délictueuses de la banque ; des difficultés techniques liées au transfert des fonds ont, de surcroît, permis à Pyongyang de jouer la montre lors de la session des pourparlers en mars). Troisième élément : alors que le général Moucharraf reconnaît dans ses Mémoires la réalité de transferts technologiques entre le réseau A. Q. Khan et la Corée du Nord (transferts que les négociateurs américains s'étaient donné tant de mal à mettre au jour en 2002 et qui allaient conduire Pyongyang à se retirer du TNP), toutes sortes de précautions oratoires sont utilisées depuis l'adoption de la déclaration du 13 février pour désigner la nature exacte des activités conduites par Kim Jong-il dans le domaine de l'enrichissement. L'administration Bush n'avait pas ménagé ses sarcasmes à l'encontre de Bill Clinton, signataire en 1994 d'un accord jugé inefficace parce qu'il limitait les contrôles internationaux à un seul site et ne tenait aucun compte de la dimension balistique. L'ancien président a désormais de bonnes raisons de se sentir vengé par les événements. Dans un contexte politique marqué par l'approche d'échéances électorales capitales aux États-Unis, cela n'est pas sans conséquences. En effet, les Républicains se voient contraints de soutenir aussi longtemps que possible le processus de négociation pour éviter à leur tour les critiques du camp démocrate. Inutile de souligner que cette situation convient parfaitement à Pékin.
Le retour en force de la diplomatie chinoise
L'accord du 13 février présente une victoire incontestable pour la diplomatie chinoise. Surtout après les désagréments de l'automne dernier, lorsque Kim Jong-il avait prévenu Pékin vingt minutes à peine - selon les dires chinois - avant l'essai du 9 octobre. Le ministère chinois des Affaires étrangères avait aussitôt réagi avec une dureté inhabituelle : « Le 9 octobre, au mépris de l'opposition générale de la communauté internationale, la République démocratique de Corée a procédé effrontément à un essai nucléaire. Le gouvernement chinois exprime sa plus ferme opposition. » En prônant et en obtenant le retour de la Corée du Nord à la table des négociations dès le mois d'octobre, la Chine avait marqué un point. L'issue de la réunion des Six a confirmé cette victoire. En février, le texte final a été préparé par Pékin, qui l'a présenté aux cinq autres délégations, en leur demandant simplement s'il faisait l'objet d'objections de leur part. Ce rôle d'arbitre dans la péninsule est essentiel pour la Chine, qui considère la Corée comme son arrière-cour et qui veut contrôler les événements, c'est-à-dire conserver en l'état le régime de Pyongyang aussi longtemps que la réunification ne se fera pas aux conditions de Pékin. La pire crainte de la Chine n'est pas l'aventurisme de Kim Jong-il, mais le cauchemar d'une présence américaine à ses frontières si la réunification se faisait trop tôt, ou, dans son interprétation, « dans de mauvaises conditions ». Les risques - il faut l'avouer - sont de plus en plus minces. Mais les États-Unis ne semblent pas sensibles à cette dimension stratégique : ils sont persuadés que Pékin joue un rôle « positif » dans ce dossier (16) et ils croient même avoir posé, le 13 février, la première pierre d'une architecture de sécurité régionale. Les Chinois gagnent donc sur tous les tableaux. Si la déclaration ne mène nulle part, ils auront beau jeu d'épingler la faiblesse des États-Unis, incapables de prendre la moindre initiative en Extrême-Orient sans leur aide, et de dénoncer l'inconséquence de leur allié japonais qui refuse de contribuer à la solution « pacifique » de la question coréenne. L'ironie suprême, c'est naturellement qu'au même moment Pékin a annoncé une augmentation de 18 % de son budget militaire.
La « Sunshine Policy » trouve un second souffle
L'accord confirme la tendance de la Corée du Sud à jouer l'appeasement avec le Nord : immédiatement après sa signature, Séoul a repris les discussions avec Pyongyang, avant même de vérifier l'intention de son voisin de mettre en oeuvre ne serait-ce que la première partie du deal. De même, les dispositions nécessaires pour la fourniture de 50 000 tonnes de fuel lourd ont été prises aussitôt et les crédits dégagés sans attendre (17). Déjà, après l'adoption de la résolution 1718 d'octobre 2006 à la suite de l'essai nord-coréen, la Corée du Sud, tout en se déclarant favorable à un réajustement de sa politique d'engagement vis-à-vis du Nord, avait refusé de suspendre les deux projets phares de la coopération inter-coréenne (18). Rappelons aussi qu'en décembre 1991 les deux Corées ont signé un accord interdisant le développement d'activités d'enrichissement ou de retraitement sur le sol de la péninsule. Or Pyongyang a violé l'un et l'autre de ces engagements sans que Séoul en tire les conséquences. Comment ne pas voir que, depuis quelques années, la Corée du Sud suit une évolution inquiétante en raison non seulement de la volonté majoritaire d'un rapprochement avec le Nord, mais aussi de l'influence grandissante des agents chinois et nord-coréens dans l'appareil d'État sud-coréen. La « Sunshine Policy » finit, en effet, par interdire toute critique trop ouverte du Nord tout en favorisant une prise de distance croissante à l'égard de Washington. L'objectif principal de Séoul consiste à présent à obtenir des États-Unis un traité de paix en bonne et due forme avec Pyongyang. Même si nombreux sont les Sud-Coréens qui considèrent que Washington est soudain devenu trop faible avec Kim Jong-il, il y a un consensus national en Corée du Sud sur la nécessité d'une politique de négociation ; et même si les conservateurs gagnaient les élections en décembre prochain, ils pourraient difficilement changer de cap.
La dignité du Japon
Cet accord constitue un échec pour Tokyo, qui s'est retrouvé isolé, et qui n'a eu d'autre choix que de se plier à un arrangement dont il comprenait qu'il n'avait aucun sens. Avant la réunion de Pékin, le Japon avait fait connaître ses craintes quant à la volonté du Département d'État d'obtenir un accord à tout prix, dont il risquait de faire les frais. La délégation japonaise a été d'emblée la plus sceptique sur les résultats des pourparlers et sur l'accord du 13 février. En outre, le premier ministre Shinzo Abe, qui avait remarquablement géré la crise du 9 octobre depuis la Corée du Sud où il se trouvait au moment de l'explosion, a été attaqué à la Diète sur sa gauche et sur sa droite : sur sa gauche pour la contribution insuffisante du Japon à la mise en oeuvre de l'accord, et sur sa droite pour complaisance excessive, alors même que le nouveau premier ministre avait durci le ton en matière de politique étrangère, notamment sur la question des ressortissants japonais enlevés par la Corée du Nord - un sujet sur lequel Tokyo n'a rien obtenu. Mais en annonçant rapidement qu'il ne participerait pas à cette phase de la déclaration conjointe, le Japon fait preuve d'une prudence que l'on aimerait voir mieux partagée. Il est vrai qu'une enquête est actuellement en cours dans l'archipel sur la communauté nord-coréenne, soupçonnée de se livrer à toutes sortes de transferts en faveur de Pyongyang. Fin janvier, un article paru dans le Herald Tribune (19) faisait état de poursuites engagées par Tokyo contre un ingénieur nord-coréen. Ce que l'article ne disait pas, c'est que l'individu en question, So Song Hong, 74 ans, est un grand expert en balistique. S'il a été arrêté, c'est que les autorités japonaises ont décidé de mettre un coup d'arrêt aux échanges illicites avec la Corée du Nord, qui s'effectuent grâce aux nombreuses ramifications de l'association Chongryon (20). En fait, bien au-delà des relations entre le Japon et la Corée du Nord, l'accord du 13 février éloigne Tokyo de Séoul ­- une victoire appréciable pour Pékin. Il souligne en effet un désaccord entre le Japon et les États-Unis, l'administration américaine soutenant un texte que Tokyo considère comme peu favorable, voire contraire à ses intérêts. En théorie, les deux pays ont les mêmes objectifs : surveiller la montée en puissance de la Chine ; s'opposer aux visées de Pékin sur Taiwan ; protéger les lignes de communication maritime entre le Moyen et l'Extrême-Orient ; et contenir la Corée du Nord. Ces dernières années, le Japon a donné des indications claires de sa volonté de s'impliquer plus activement dans l'évolution stratégique de l'Extrême-Orient et de contribuer davantage aux opérations de maintien de la paix dans le monde. La frustration japonaise est d'autant plus grande que Tokyo a aussi fourni des preuves tangibles de sa fidélité à l'alliance avec Washington en apportant un soutien immédiat à l'invasion de l'Irak en 2003 et en déployant pour la première fois depuis la défaite de 1945 un contingent, modeste certes, dans un pays en guerre. Le premier ministre Shinzo Abe a encore déclaré depuis son arrivée au pouvoir que son pays « n'hésiterait plus à participer à des opérations extérieures avec les forces de défense japonaises, si elles avaient pour objectif la paix et la stabilité internationale ». Tokyo peut donc légitimement se sentir à la fois incompris et maltraité par les États-Unis à un moment où l'aventurisme nord-coréen d'une part, l'émergence de la Chine et le développement de ses capacités militaires d'autre part, suscitent une inquiétude croissante dans l'archipel.     
Le lien Iran-Corée du Nord
L'accord met en évidence le lien qui existe entre les dossiers iranien et nord-coréen. Le ministre des Affaires étrangères russe, Serguei Lavrov, a déclaré, dès le 14 février, que les États-Unis devraient se montrer « aussi flexibles sur l'Iran que sur la Corée du Nord ». Ces propos n'ont pas empêché l'adoption d'une deuxième résolution au Conseil de sécurité contre l'Iran (résolution 1747), assortie de sanctions renforcées, mais les commentateurs ont immédiatement repris le thème de Serguei Lavrov : pourquoi se montrer plus sévère avec Téhéran, qui se contente de faire tourner des centrifugeuses, alors que Pyongyang s'est retiré du TNP et a déjà procédé à un essai nucléaire ? Vu que la Corée du Nord est elle-même l'objet de résolutions du Conseil de sécurité et de sanctions internationales (21), la négociation de Pékin du 13 février ne sera pas forcément facile à justifier devant ceux qui demanderont des explications. Les deux pays, qui coopèrent dans le domaine balistique et peut-être même nucléaire, observent chacun très attentivement l'évolution de l'autre dossier. La preuve en est qu'un diplomate iranien s'est informé, en mars à Pékin, du contenu précis du texte du 13 février.
L'AIEA, qui ne pouvait plus effectuer d'inspections en Corée du Nord, doit en principe avoir la possibilité d'y reprendre son travail. Une première « prise de contact » (22) a eu lieu le 13 mars avec le directeur général Mohammed El Baradei, qui n'a rien obtenu. Mais, en l'absence de tout engagement contraignant, il est probable que les Nord-Coréens ouvriront un nouveau front de négociation avec une institution trop heureuse de retourner sur le terrain. Ils tenteront non seulement de refuser les inspecteurs ressortissants de pays avec lesquels ils n'ont pas de relations diplomatiques (dont la France) (23), mais aussi de récupérer tous les avantages liés au statut de membre de l'Agence, notamment les bénéfices de la coopération technique qui leur ont été retirés en 1993. Et ils laisseront hors champ les activités qu'ils veulent préserver. En effet, le seul site que l'AIEA ait pu visiter entre 1994 et 2003 est celui de Yongbyon, où est installé le réacteur plutonigène qui doit être fermé. L'intérêt principal, pour l'Agence, est évidemment d'avoir accès aux autres sites sur lesquels se développent des activités nucléaires. Compte tenu de l'attitude très politique du directeur général de l'AIEA sur le dossier iranien, les autorités de Pyongyang peuvent aussi espérer tirer parti de ces dispositions (24). D'autant que le nouveau secrétaire général des Nations unies est de nationalité sud-coréenne et qu'il offre un puissant relais à tous ceux qui souhaitent entretenir un processus, quelle qu'en soit l'issue.  
La diplomatie du chantage récompensée
Le texte adopté le 13 février consacre, enfin, une nouvelle étape de la stratégie nord-coréenne, qui consiste à aller toujours plus loin dans la provocation (essai du 9 octobre) afin d'arracher toujours plus de concessions. En fait, les objectifs politiques des Nord-Coréens sont atteints : aux yeux du monde, ils possèdent l'arme nucléaire ainsi que les vecteurs, et rien n'indique qu'ils aient la moindre intention d'y renoncer. En outre - rappelons-le -, ils se voient accorder un certain nombre d'avantages : un règlement de la question très sensible du gel des avoirs de l'Asia Delta Bank ; 50 000 tonnes de fuel lourd accordées d'emblée et suivies de la promesse d'une livraison dix fois plus importante; un retour en grâce auprès de Pékin ; et la reprise immédiate des pourparlers avec Séoul. En outre, pour ce qui est de la Corée du Sud, on ne peut guère oublier que le régime nord-coréen a toujours cherché à influencer les élections de son voisin, que celles-ci doivent avoir lieu à la fin de cette année, et que l'accord met l'opposition sud-coréenne, partisane d'une politique plus ferme à l'égard de Pyongyang, en porte-à-faux. En échange de tous ces bénéfices, la Corée du Nord n'accorde qu'un gel temporaire du réacteur de Yongbyon, qui peut être rapidement remis en service, si tel est le bon vouloir de Kim Jong-il. Pour les optimistes, qui considèrent que la déclaration n'est qu'une étape initiale et qu'elle peut donner des résultats avec le temps, le premier test du sérieux de Pyongyang sera sa déclaration sur ses programmes nucléaires, sur lesquels le texte du 13 février est très vague. À ce stade, la Corée du Nord ne s'est engagée à rien : ni à abandonner son programme nucléaire militaire ; ni à déclarer l'ensemble de ses activités aux autres négociateurs et à l'AIEA ; ni à clarifier les nombreuses questions ouvertes depuis 1992 (notamment les quantités de plutonium et le nombre d'armes produites) ; ni même à accepter de véritables inspections sur son territoire. Le paradoxe est que sur le plan économique, la situation du pays est proprement désespérée. Sans aide extérieure, le régime est condamné. La contestation interne monte, notamment au sein de l'armée qui s'inquiète des conséquences de la rhétorique de Kim Jong-il. Que le pays parvienne, dans ces conditions, à réunir à son chevet toutes les puissances qui comptent en Extrême-Orient est un exploit qui en dit long sur l'état des relations internationales, et qui comporte une leçon très dangereuse en ce début de xxie siècle : si un État veut être reconnu, il lui suffit de montrer son pouvoir maximum de nuisance. Il est probable qu'un individu comme Mahmoud Ahmadinejad n'a pas perdu une miette de cet épisode.  
Pour Washington, il s'agissait d'atteindre un objectif à court terme : engranger un succès diplomatique sur lequel le président Bush n'a toléré aucune critique. Pour Pékin, en revanche, cette déclaration vise un objectif à long terme. C'est toute la différence entre les deux capitales. L'Amérique a besoin de faire valoir un résultat négocié, même bancal, dans un contexte international où elle est très affaiblie, tandis que la Chine joue un jeu beaucoup plus ambitieux, dont le pouvoir en Extrême-Orient au xxie siècle est le véritable enjeu. Ces deux visions sont les éléments les plus importants de l'accord du 13 février. Cela étant, même s'il ne s'agissait que de la seule Corée du Nord, il faut bien reconnaître qu'en mars 2007 la situation est beaucoup plus grave qu'en octobre 1994, au moment où le « cadre agréé » (« Agreed Framework ») était signé dans la précipitation des élections américaines de mid-term. Depuis cette époque, la Corée du Nord a pu retraiter les 8 000 barres de combustible du réacteur de Yongbyon et en extraire plusieurs dizaines de kilos de plutonium ; elle a acquis auprès du réseau clandestin pakistanais d'A. Q. Khan la technologie de l'ultracentrifugation (25) ; elle a perfectionné son arsenal balistique ; et elle a procédé à un essai nucléaire (26). Même sans prendre en considération la politique chinoise, considérer que c'est le bon moment pour conclure un texte aux engagements aussi imprécis que limités, qui laisse à Pyongyang l'intégralité de sa capacité de chantage, n'est pas à l'honneur de la diplomatie américaine. Il paraît que Christopher Hill n'a cessé de rendre des comptes à Condoleezza Rice (27), qui porte donc la pleine responsabilité de l'opération. Une erreur qui ne plaide pas en faveur de son sens stratégique. Dans ces conditions, on comprend les Japonais, qui n'ont pas voulu s'associer à cette mascarade. Mais il leur sera difficile de conserver cette position sans creuser l'écart avec Washington. 
Notes :

(1) Le Département d'État, qui sait que les membres du Congrès sont de bons lecteurs et qu'ils doivent accepter le texte du 13 février, s'est empressé de souligner qu'il ne s'agissait là que d'un initial step.
(2) Il faut reconnaître à la Corée du Nord de véritables talents d'artiste pour éviter les engagements clairs, même limités. En 1994, Pyongyang avait insisté pour que l'accord conclu avec l'administration Clinton soit qualifié de « cadre agréé », refusant le terme d'accord.  
(3) Compte tenu de l'expérience passée, il est incompréhensible que les négociateurs, et notamment les Américains, n'aient pas au moins obtenu une liste des questions recouvertes par ce terme avant de conclure. Ce n'est que lors de la première réunion bilatérale États-Unis/Corée du Nord début mars que Christopher Hill a demandé au négociateur nord-coréen de fournir « un bon relevé » de ses armes nucléaires et des matières fissiles.
(4) Le pluriel est une référence indirecte à l'existence de deux programmes distincts, l'un utilisant la voie plutonium, l'autre la voie uranium.
(5) Il pourrait y en avoir 50 kilos, ce qui correspondrait à la matière fissile nécessaire à plus de 15 armes nucléaires.
(6) C'est en octobre 2002 que les Américains confrontent Pyongyang aux preuves de l'acquisition, auprès du Pakistan, de technologie destinée à l'ultracentrifugation, ce qui conduira la Corée du Nord à se retirer du TNP en janvier 2003.
(7) La Corée du Nord est le premier producteur de missiles balistiques des pays en développement. Ses capacités dans le domaine des SCUDs B (300 km) et C (500 à 700 km) ainsi que des No Dong (1 300 km) sont avérées. Les Taepo Dong 1 (2 000 km) et 2 (4 000 à 6 000 km), testés respectivement en 1998 et 2006, ne semblent pas encore être opérationnels. Paradoxalement, l'administration Bush considérait que l'absence de toute référence aux capacités balistiques nord-coréennes constituait l'une des failles principales du cadre agréé de 1994.
(8) Il s'agit pourtant là d'une préoccupation majeure, notamment du Japon, des pays européens et des États-Unis, compte tenu des menaces du régime de Kim Jong-il et de la découverte, en Libye, d'hexafluorure d'uranium d'origine nord-coréenne après les révélations du colonel Kadhafi en décembre 2003.
(9) La déclaration conjointe est le résultat de cinq jours de négociations, qui ont culminé avec une session de 16 heures s'achevant au point du jour le 13 février.
(10) Le directeur général de l'AIEA s'est rendu en Corée du Nord du 13 au 15 mars 2007.
(11) Il s'agit des résolutions 1695 et 1718. La première condamne les essais balistiques du 4 juillet et la seconde l'essai nucléaire du 9 octobre. La résolution 1718 comporte un embargo sur les armes et une interdiction de déplacement pour les responsables des programmes non conventionnels. Elle donne aussi aux États l'autorité nécessaire pour inspecter les avions, les navires et les transports terrestres de la Corée du Nord.
(12) Paragraphe 3 de la déclaration : « The DPRK and the US will start bilateral talks aimed at resolving pending issues and moving toward full diplomatic relations. »
(13) Les termes précis utilisés jusqu'alors par l'administration américaine étaient : « un démantèlement complet, vérifiable et irréversible. » On en est loin.
(14) La déclaration prévoit bien un groupe de travail sur la dénucléarisation, qui sera présidé par Christopher Hill, mais personne n'est en mesure de garantir que les travaux de ce groupe, à supposer qu'ils aboutissent, seront acceptés par Kim Jong-il.
(15) Gel intervenu à l'automne 2006 pour cause de blanchiment d'argent. Cette somme correspond à des fonds avec lesquels le régime récompense ses fidèles et ne représente, selon le Financial Times, que la partie émergée de l'iceberg : des sommes beaucoup plus importantes auraient transité sur ces comptes.
(16) Cette thèse a encore été soutenue à plusieurs reprises par Christopher Hill, le négociateur américain, et par Condoleezza Rice après la déclaration du 13 février.
(17) Dans une première phase, seule la Corée du Sud devait fournir le fuel.
(18) Il s'agit des travaux d'agrandissement du complexe industriel de Kaesong et du projet touristique du Mont Kumgang, qui génère des ressources importantes pour Pyongyang
(19) International Herald Tribune, 29 janvier 2007. « Japanese police arrests couple to alleged leak of missile technology to North Korea. »
(20) Cette association regroupe les résidents nord-coréens au Japon. On sait depuis des années que la plupart des 13 000 salles de machines à sous du Japon sont contrôlées par des Nord-Coréens et qu'elles font l'objet de surveillance, car une partie des gains est envoyée en Corée du Nord.
(21) Ces sanctions ont été maintenues après la déclaration conjointe du 13 février car elles ont été prises par le Conseil de sécurité et ne peuvent donc être levées que par lui. Elles ne sont pas incompatibles, cependant, avec les livraisons de fuel prévues par l'accord.
(22) Il faut bien noter qu'il ne s'agit pas d'une inspection en bonne et due forme, mais d'une simple visite, qui a permis aux deux parties de se tester.
(23) En ce qui concerne l'Iran, c'est une cinquantaine d'inspecteurs de l'AIEA qui sont aujourd'hui interdits de séjour dans ce pays.
(24) Il est de notoriété publique, par exemple, que Mohammed El Baradei est favorable à une « solution » du programme nucléaire iranien qui consisterait à autoriser un programme d'enrichissement limité, sur le sol iranien, avec une capacité d'inspection renforcée - option qui, outre qu'elle est contraire aux demandes du Conseil de sécurité, n'a jamais été acceptée par l'Iran. 
(25) Le gel de la voie plutonium a, en effet, été suivi presque instantanément par la recherche des équipements nécessaires au développement de la voie uranium.
(26) Compte tenu de la puissance très faible de cet essai du 9 octobre (moins de 300 tonnes), on peut considérer qu'il s'agit d'un échec. À supposer, comme c'est probable, que cet essai fût bien nucléaire.
(27) Il semble même que, les discussions touchant à leur fin, la secrétaire d'État ait pressé le négociateur d'aboutir.